La Cathédrale (page 35)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce qui advint alors atteignit le sublime. Ce fut une Croisade, telle que jamais on n’en vit. Il ne s’agissait plus d’arracher le Saint-Sépulcre des mains des Infidèles, de lutter sur un champ de bataille contre des armées, contre des hommes, il s’agissait de forcer Notre-Seigneur dans ses retranchements, de livrer assaut au Ciel, de le vaincre par l’amour et la pénitence ; et le Ciel s’avoua battu ; les Anges, en souriant, se rendirent ; Dieu capitula et, dans la joie de sa défaite, il ouvrit tout grand le trésor de ses grâces pour qu’on le pillât.

Ce fut encore, sous la conduite de l’Esprit Saint, le combat contre la matière, sur des chantiers, d’un peuple voulant, coûte que coûte, sauver la Vierge sans asile, de même qu’au jour où naquit son Fils.

La crèche de Bethléem n’était plus qu’un tertre de cendres. Marie allait être réduite à vagabonder, sous le fouet des bises, dans les plaines glacées de la Beauce. Le même fait se renouvellerait-il, à douze cents ans de distance, de familles sans pitié, d’auberges inhospitalières, de chambres pleines ?

L’on aimait alors, en France, la Madone, comme l’on aime sa génitrice naturelle, sa véritable mère. A cette nouvelle qu’Elle erre, chassée par l’incendie, à la recherche d’un gîte, tous, bouleversés, s’éplorent ; et non seulement dans le pays Chartrain, mais encore dans l’Orléanais, dans la Normandie, dans la Bretagne, dans l’Ile de France, dans le Nord, les populations interrompent leurs travaux, quittent leurs logis pour courir à son secours, les riches apportant leur argent et leurs bijoux, tirant avec les pauvres des charrettes, convoyant du blé, de l’huile, du vin, du bois, de la chaux, ce qui peut servir à la nourriture des ouvriers et à la bâtisse d’une Eglise.

Ce fut une migration ininterrompue, un exode spontané de peuple. Toutes les routes étaient encombrées de pèlerins, traînant, hommes, femmes, pêle-mêle, des arbres entiers, charriant des faisceaux de poutres, poussant de gémissantes carrioles de malades et d’infirmes qui constituaient la phalange sacrée, les vétérans de la souffrance, les légionnaires invincibles de la douleur, ceux qui devaient aider au blocus de la Jérusalem céleste, en formant l’arrière-garde, en soutenant, avec le renfort de leurs prières, les assaillants.

Rien, ni les fondrières, ni les marécages, ni les forêts sans chemins, ni les rivières sans gués, ne purent enrayer l’impulsion de ces foules en marche, et, un matin, par tous les points de l’horizon, elles débouchèrent en vue de Chartres.

Et l’investissement commença ; tandis que les malades traçaient les premières parallèles des oraisons, les gens valides dressèrent les tentes ; le camp s’étendit à des lieues à la ronde ; l’on alluma sur des chariots des cierges et ce fut, chaque soir, un champ d’étoiles dans la Beauce.

Ce qui demeure invraisemblable et ce qui est pourtant certifié par tous les documents de l’époque, c’est que ces hordes de vieillards et d’enfants, de femmes et d’hommes se disciplinèrent en un clin d’œil ; et pourtant ils appartenaient à toutes les classes de la société, car il y avait parmi eux des chevaliers et de grandes dames ; mais l’amour divin fut si fort qu’il supprima les distances et abolit les castes ; les seigneurs s’attelèrent avec les roturiers dans les brancards, accomplirent pieusement leur tâche de bêtes de somme ; les patriciennes aidèrent les paysannes à préparer le mortier et cuisinèrent avec elles ; tous vécurent dans un abandon de préjugés unique ; tous consentirent à n’être que des manœuvres, que des machines, que des reins et des bras, à s’employer sans murmurer, sous les ordres des architectes sortis de leurs couvents pour mener l’œuvre.

Jamais il n’y eut organisation plus savante et plus simple ; les celleriers des cloîtres devenus, en quelque sorte, les intendants de cette armée, veillèrent à la distribution des vivres, assurèrent l’hygiène des bivouacs, la santé du camp. Hommes, femmes n’étaient plus que de dociles instruments entre les mains de chefs qu’ils avaient, eux-mêmes, élus et qui obéissaient à des équipes de moines, subordonnés, à leur tour, à l’être prodigieux, à l’inconnu de génie qui, après avoir conçu le plan de la cathédrale, dirigeait les travaux d’ensemble.

Pour obtenir un tel résultat, il fallut vraiment que l’âme de ces multitudes fût admirable, car ce labeur si pénible, si humble, de gâcheur de plâtre et de charretier, fut considéré par chacun, noble ou vilain, ainsi qu’un acte d’abnégation et de pénitence, et aussi comme un honneur ; et personne ne fut assez téméraire pour toucher aux matériaux de la Vierge, avant de s’être réconcilié avec ses ennemis, et confessé. Ceux qui hésitèrent à réparer leurs torts, à s’approcher des sacrements, furent enlevés des traits, chassés tels que des êtres immondes, par leurs compagnons, par leur famille même.

Dès l’aube, chaque jour, la besogne indiquée par les contre-maîtres s’opère. Les uns creusent les fondations, déblaient les ruines, dispersent les décombres, les autres se transportent en masse aux carrières de Berchère-l’Evêque, à huit kilomètes de Chartres, et là, ils descellent des blocs énormes de pierre, si lourds que parfois un millier d’ouvriers ne suffisait pas pour les extraire de leurs lits et les hisser jusqu’au sommet de la colline sur laquelle devait planer la future Eglise.

Et quand, éreintés, moulus, ces troupeaux silencieux s’arrêtent, alors on entend monter les prières et le chant des psaumes ; d’aucuns gémissent sur leurs péchés, implorent la compassion de Notre-Dame, se frappent la poitrine, sanglotent dans les bras des prêtres qui les consolent.

Le dimanche, des processions se déroulent, bannière en tête, et le hourra des cantiques souffle dans les rues de feu que tracent, au loin, les cierges ; les heures canoniales sont écoutées à genoux, par tout un peuple, les reliques sont présentées en grande pompe, aux malades…

Pendant ce temps, des béliers d’oraisons, des catapultes de prières ébranlent les remparts de la Cité divine ; les forces vives de l’armée se réunissent pour foncer sur le même point, pour enlever d’assaut la place.

Et c’est alors que, vaincu par tant d’humilité et tant d’obéissance, écrasé par tant d’amour, Jésus se rend à merci, remet ses pouvoirs à sa Mère et, de toute part, les miracles éclatent. Bientôt le clan des malades et des infirmes est debout ; les aveugles voient, les hydropiques désenflent, les perclus se promènent, les cardiaques courent.

Le récit de ces miracles qui, quotidiennement, se répètent, qui précèdent même parfois l’arrivée des pèlerins à Chartres, nous a été conservé par le manuscrit latin du Vatican.

Ici, ce sont les habitants de Château-Landon qui remorquent une voiture de froment. Arrivés à Chantereine, ils s’aperçoivent que leurs provisions de bouche sont épuisées et ils demandent du pain à des malheureux qui se trouvent eux-mêmes dans une extrême gêne. La Vierge intercède et le pain de la misère se multiplie. Là, ce sont des gens partis du Gâtinais, avec un haquet de pierres. N’en pouvant plus, ils font halte près du Puiset ; et des villageois, venus à leur rencontre, les invitent à se reposer, tandis qu’eux tireront le fardier, mais ils refusent. Alors, les paysans du Puiset leur offrent une pièce de vin, la transvasent dans un tonneau qu’ils juchent sur le camion. Cette fois, les pèlerins acceptent, et, se sentant moins las, ils continuent leur route. Mais ils sont rappelés pour constater que le muid vide s’est rempli de lui-même d’un délicieux vin. Tous en boivent et les malades guérissent.

D’autre part, un habitant de Corbeville-sur-Eure, qui s’employait à charger une voiture de bois de construction, a trois doigts coupés par une hache et il pousse des cris affreux. Les compagnons lui conseillent de trancher complètement les doigts qui ne tiennent plus que par un fil à la chair, mais le prêtre qui les conduit à Chartres s’y oppose. On implore Marie et la blessure disparaît, la main devient intacte.

Ce sont encore des Bretons égarés, la nuit, dans les plaines de la Beauce et qui sont subitement guidés par des brandons de feu ; c’est la Vierge, en personne, qui un samedi soir, après Complies, descend dans son Eglise quand elle est presque terminée et l’illumine d’éblouissantes lueurs…

Et il y en a comme cela, des pages et des pages….. ah ! l’on comprend, ruminait Durtal, pourquoi ce sanctuaire est si plein d’Elle ; sa reconnaissance pour l’affection de nos pères s’y sent encore… puis Elle veut bien, maintenant, ne pas se montrer trop dégoûtée, ne pas regarder de trop près…

C’est égal, aujourd’hui l’on érige d’une autre façon les temples ! quand je songe au Sacré-Cœur de Paris, à cette morne et pesante bâtisse édifiée par des gens qui ont inscrit leur nom en rouge sur chaque pierre ! comment Dieu s’accommode-t-il d’une Eglise dont les murs sont des moellons de vanité, scellés par un ciment d’orgueil, des murs où l’on voit des noms de commerçants connus, affichés en bonne place, tels que des réclames ! Il était si simple de construire une église moins somptueuse et moins laide et de ne pas loger ainsi Notre-Seigneur dans un monument de péchés ! — Ah ! les bonnes foules qui les charriaient, autrefois, en priant, ces pierres, l’idée ne leur serait pas venue d’exploiter l’Amour, de l’affilier à leurs besoins de superbe, à leur faim de lucre !

Un bras se posa sur le sien et Durtal reconnut l’abbé Gévresin qui s’était approché tandis qu’il réfléchissait devant la Cathédrale.

— Je vous quitte aussitôt, car je suis attendu, dit le prêtre. je profite simplement de cette rencontre pour vous dire que j’ai reçu une lettre de l’abbé Plomb.

— A Solesmes, mais il rentre après-demain. Il semble singulièrement emballé sur la vie Bénédictine, notre ami !

Et l’abbé sourit, tandis que Durtal, un peu interdit, le regardait tourner le coin du clocher neuf.

Durtal se mit, un matin, à la recherche de l’abbé Plomb. Il ne le trouva, ni chez lui, ni à la cathédrale, finit, sur l’indication d’un bedeau, par se diriger vers la maison occupée au coin de la rue de l’Acacia, par la maîtrise.

Il tomba derrière une porte cochère entr’ouverte dans une cour, encombrée de baquets avariés et de gravats. Le bâtiment, situé au fond, était atteint de la maladie cutanée des plâtres, rongé de lèpre et damassé de dartres, fêlé du haut en bas, craquelé comme la couverte en émail d’un vieux pot. La tige morte d’une ancienne vigne écartelait, tout le long de la façade, ses bras tordus de bois noir. Durtal regarda par un châssis vitré, aperçut un dortoir avec des rangées de couchettes blanches et des séries de vases alignés dessous ; et il s’étonna, car jamais il n’avait vu des lits plus petits et des thomas plus grands.

Il avisa un garçon, dans cette salle, l’appela en frappant au carreau, lui demanda si l’abbé Plomb était encore dans ce logis et le domestique l’affirma d’un signe et conduisit Durtal dans une salle d’attente.

Cette chambre ressemblait au bureau d’un hôtel de dernier ordre, pieux. Elle était meublée d’une table d’un rose de chair de rouget, en acajou, surmontée d’un cachepot sans fleurs ; de fauteuils à oreillettes, de concierge ; d’une cheminée garnie de statues de Saints ponctués par les mouches et fermée par un paravent de papier peint exaltant l’Apparition de Lourdes. Aux murs, un tableau de bois noir avec clefs pendues à des numéros, servait de vis-à-vis à une chromo dans laquelle le Christ montrait, d’un air aimable, un cœur mal cuit, saignant dans des ruisseaux de sauce jaune.

Mais ce qui caractérisait cette loge de portier qui fait ses Pâques, c’était une odeur nauséabonde, atroce, l’odeur de l’huile de ricin tiède.

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