La Cathédrale (page 36)
Incommodé par ces relents, Durtal s’apprêtait à fuir, quand l’abbé Plomb entra, lui prit le bras et ils sortirent.
— Enchanté, et l’abbé sourit de l’impatience qu’il sentait sourdre dans le ton de Durtal.
— Je pense qu’il est très intéressant à visiter, au point de vue du monachisme et de l’art. Solesmes est un grand couvent, maison mère de l’ordre Bénédictin en France, et il est pourvu d’un noviciat qui prospère. Au fait, que désirez-vous savoir au juste ?
— Eh bien, je vous dirai d’abord que l’art de l’Eglise, arrivé à son point culminant, fascine, dans ce cloître. Personne ne peut se rendre compte de l’extrême splendeur de la liturgie et du plain-chant, s’il n’a passé par Solesmes ; au cas où Notre-Dame-des-Arts posséderait un sanctuaire privilégié, soyez sûr qu’il est là.
— Il subsiste une partie de la vieille Eglise et les fameuses sculptures des « Saints de Solesmes » qui remontent au XVIe siècle ; malheureusement il existe dans l’abside de consternantes vitres, une Vierge entre Saint Pierre et Saint Paul, la verrerie moderne dans toute sa criarde inclémence ! Mais aussi où acquérir un vitrail propre ?
— Nulle part ; si nous examinons maintenant les carreaux historiés, insérés dans les murs des Eglises neuves, nous constatons l’inaltérable sottise des peintres construisant des cartons de verrières comme des sujets de tableaux ; et quels sujets et quels tableaux ! Le tout fabriqué à la grosse par de bas vitriers dont les feuilles minces de verres sèment les nefs de confettis, lancent des pastilles de couleur dans tous les sens.
En vérité, ne serait-il pas plus simple d’accepter le système du vitrail incolore de Cîteaux dont le décor était obtenu par les dessins réticulés des plombs ou de copier ces belles grisailles, nacrées par le temps, qui restent encore à Bourges, à Reims, ici même, dans la Cathédrale ?
— Certes, mais pour en revenir à notre monastère, nulle part, je le répète, l’on ne célèbre les offices avec autant de pompe. Il faut voir cela un jour de grande fête ! Imaginez au-dessus de l’autel, là où fulgure d’habitude le tabernacle, une colombe pendue à une crosse d’or et volant, les ailes déployées dans des nues d’encens — puis une armée de moines, évoluant, en une marche solennelle et précise — et l’Abbé debout, le front ceint d’une mître pavée de gemmes, la crosse d’ivoire blanche et verte à la main, la queue de sa traîne tenue par un convers lorsqu’il s’avance, tandis que l’or des chapes s’allume au feu des cierges, que le torrent des orgues entraîne toutes les voix, emporte, jusqu’aux voûtes, le cri de douleur ou de joie des psaumes !
C’est admirable ; ce n’est plus l’austérité pénitentielle des offices, tels qu’ils se pratiquent chez les Franciscains ou dans les Trappes ; c’est le luxe pour Dieu, la beauté qu’il créa, mise à son service, et devenue, par elle-même, une louange, une prière… Mais si vous voulez voir resplendir le chant de l’Eglise dans toute sa gloire, c’est surtout dans l’abbaye voisine, chez les moniales de Sainte-Cécile, qu’il convient d’aller.
L’abbé s’arrêta, se parlant à lui-même, reculant dans ses souvenirs et, lentement, il reprit :
— Partout, quand même, la voix de la religieuse conserve, en raison même de son sexe, une sorte de langueur, une tendance au roucoulement et, disons-le, souvent une certaine complaisance à s’entendre quand elle n’ignore pas qu’on l’écoute ; — aussi, jamais le chant Grégorien n’est-il parfaitement exécuté par des nonnes. Mais chez les Bénédictines de Sainte-Cécile, ces feintises d’un gnan-gnan mondain ont disparu. Ces moniales n’ont plus la voix féminine mais une voix tout à la fois séraphique et virile. Dans cette Eglise, on est rejeté, je ne sais où, dans le fond des âges ou projeté dans l’avance des temps, quand elles chantent. Elles ont des élans d’âme et des haltes tragiques, des murmures attendris et des cris de passion et parfois elles paraissent monter à l’assaut et enlever à la baïonnette certains psaumes. A coup sûr elles réalisent le bond le plus violent qui se puisse rêver de la terre dans l’infini !
— Alors, c’est autre chose que chez les Bénédictines de la rue Monsieur, à Paris ?
— Il n’y a point de comparaison à établir. Sans vouloir dénier la probité musicale de ces bonnes cloîtrières qui chantent convenablement, mais humainement, en femmes, l’on peut affirmer qu’elles n’ont ni cette science, ni ces inflexions d’âme, ni ces voix… Selon le mot d’un jeune moine, quand on a entendu les moniales de Solesmes, ce que celles de Paris semblent… province.
— Et vous avez vu l’Abbesse de sainte-Cécile ? — tiens, mais… et Durtal chercha dans sa mémoire — n’est-elle pas l’auteur d’un « Traité de l’Oraison » que j’ai parcouru autrefois à la Trappe mais qui n’a pas été vu d’un bon œil, je crois, au Vatican ?
— C’est elle, en effet ; mais vous commettez la plus complète erreur, en vous imaginant que son livre ait pu déplaire à Rome. Il y a été, de même que tous les ouvrages de ce genre, examiné à la loupe, passé au tamis, grabelé, ligne par ligne, tourné et retourné, dans tous les sens ; mais les théologiens chargés du service de cette douane pieuse ont reconnu et certifié que cette œuvre, conçue d’après les plus sûrs principes de la Mystique, était savamment, résolument, éperdument orthodoxe.
J’ajoute que ce volume qui fut imprimé par Madame l’Abbesse, aidée de quelques nonnes, sur une petite presse à bras que possède le monastère, n’a jamais été mis dans le commerce. Il est, en somme, le résumé de sa doctrine, le suc essentiel de ses leçons, et il est surtout destiné à celles de ses filles qui ne peuvent profiter de ses enseignements et de ses conférences, parce qu’elles habitent loin de Solesmes, dans les autres abbayes qu’elle a fondées.
Tenez maintenant que les Bénédictines étudient pendant dix années le latin, que beaucoup d’entre elles traduisent l’hébreu et le grec, sont expertes en exégèse ; que d’autres dessinent et peignent des pages de missels, rajeunissent l’art épuisé des enlumineurs d’antan ; que d’autres encore, telles que la Mère Hildegarde, sont des organistes de première force… vous penserez sans doute que la femme qui les manie, qui les dirige, que la femme qui a créé, dans ses cloîtres, des écoles de mystique pratique et d’art religieux est une personne tout à fait extraordinaire et — avouons-le — par ce temps de frivole dévotion et d’ignare piété — unique !
— Mais c’est une grande Abbesse du Moyen Age ! s’écria Durtal.
— Elle est le chef-d’œuvre de Dom Guéranger qui l’a prise presque enfant et lui a malaxé et lui a longuement broyé l’âme ; puis il l’a transplantée dans une serre spéciale, surveillant, chaque jour, sa croissance en Dieu, et le résultat de cette culture intensive, vous le voyez.
— Oui, et n’empêche cependant que les couvents sont, pour certaines gens, des réceptacles de fainéantise et des réservoirs de folie ; — quand on songe aussi que d’obscurs imbéciles écrivent dans des feuilles que les moniales ne comprennent rien au latin qu’elles lisent ! Il serait à souhaiter qu’ils fussent d’aussi bons latinistes que ces femmes !
L’abbé sourit. — Au reste, poursuivit-il, le secret du chant grégorien est là. Il faut non seulement connaître la langue des psaumes qu’on récite, mais encore saisir le sens souvent douteux, dans la version de la Vulgate, de ces psaumes pour bien les rendre. Sans ferveur et sans science, la voix n’est rien.
Elle peut être excellente, dans les morceaux de la musique profane, mais elle est vide, nulle, quand elle s’attaque aux phrases vénérables du plain-chant.
— Eux, ils ont d’abord commencé par restaurer la liturgie et le chant de l’Eglise, puis ils ont découvert et réuni dans un « Spicilège » et dans des « Analectes », en les agrémentant d’attentives gloses, les textes perdus de subtils symbolistes et de studieux Saints. A l’heure actuelle, ils rédigent et ils impriment la paléographie musicale, l’une des plus érudites et plus sagaces publications de ce temps.
Mais il ne siérait pas de vous persuader que la mission de l’Ordre Bénédictin consiste exclusivement à fouiller de vieux manuscrits et à reproduire d’anciens antiphonaires et d’antiques chartes. Sans doute, le moine qui a du talent, dans un art quelconque, s’adonne à cet art, si l’Abbé le veut ; la règle est, sur ce point, formelle ; mais le but réel, le but véritable du fils de Saint Benoît est de psalmodier ou de chanter la louange divine, de faire l’apprentissage ici-bas de ce qu’il fera là-haut, de célébrer la gloire du Seigneur en des termes inspirés par Lui-même, en une langue que Lui-même a parlée par la voix de David et des Prophètes. Sept fois par jour, les Bénédictins remplissent le devoir de ces vieillards de l’Apocalypse que Saint Jean nous montre dans le firmament et que les imagiers ont sculptés, jouant des instruments, ici-même, à Chartres.
En résumé, leur fonction particulière, n’est donc point de s’inhumer dans la poudre des âges, ou bien encore d’exercer la substitution des péchés et la suppléance des maux d’autrui, ainsi que les ordres de pure mortification, tels que les Carmélites et les Clarisses ; leur vocation est de pratiquer l’office des Anges ; c’est une œuvre d’allégresse et de paix, une avance d’hoirie sur la succession jubilaire de l’au-delà, l’œuvre qui se rapproche le plus de celle des purs esprits, la plus élevée qui soit, sur la terre, en somme.
Pour s’acquitter, convenablement de cet emploi, il faut, en sus d’une ardente piété, une science foncière des Ecritures et un sens affiné de l’art. Les vrais Bénédictins doivent donc être à la fois des Saints, des savants et des artistes.
— Et le train-train journalier que l’on vit à Solesmes ? demanda Durtal.
— Très méthodique et très simple — matines et laudes à 4 heures du matin — à 9 heures, tierce, messe conventuelle et sexte — à midi, dîner — à 4 heures, nones et vêpres — à 7 heures, souper — à 8 heures 1/2, complies et grand silence. Vous le voyez, on a le temps de se recueillir et de travailler, dans les intervalles des heures canoniales et des repas.
— Ah !… mais s’il en existe, mènent-ils la même vie que les Pères ?
— Evidemment — sauf peut-être certains adoucissements qui dépendent du bon vouloir de l’Abbé. Ce que je puis vous dire, c’est que dans d’autres abbayes Bénédictines que je connais, la formule adoptée est celle-ci : l’oblat prend de la règle ce qu’il en peut prendre.