La Cathédrale (page 66)
Quant aux suppliques que vous pouvez éprouver le besoin d’adresser à Dieu, en dehors des heures réservées à leur usage, faites-les courtes. Imitez les solitaires de l’Egypte, les Pères du Désert, qui étaient des maîtres en l’art d’orer. Voici ce que déclare à Cassien, le vieil Isaac : priez peu à la fois et souvent, de peur que si vos oraisons ne sont longues, l’Ennemi ne vienne à les troubler. Conformez-vous à ces deux règles, elles vous sauveront des émeutes intimes. Allez donc en paix et n’hésitez pas d’ailleurs, si quelque embarras vous survient, à consulter l’abbé Plomb.
— Hé, notre ami, s’exclama en riant Mme Bavoil, vous pourriez encore enrayer vos dissipations, en usant du moyen qu’employait l’abbesses sainte Aure, pour psalmodier le psautier ; elle s’asseyait dans une chaire dont le dos était percé de cent longs clous et quand elle se sentait s’évaporer, elle s’appuyait fortement les épaules sur leurs pointes ; rien de tel, je vous en réponds, pour rallier les gens et ranimer l’attention qui s’endort…
— Autre chose, reprit-elle, cessant de rire, vous devriez différer votre départ de quelques jours, car après-demain se célèbre une fête en l’honneur de la Vierge ; l’on attend des pèlerinages de Paris et l’on portera en procession dans les rues la châsse qui contient le voile de notre Mère.
— Ah ! s’écria Durtal, je n’aime guère les dévotions en commun ; quand Notre-Dame tient ses assises solennelles, je m’absente et j’attends pour la visiter qu’Elle soit seule. Les multitudes bramant des cantiques, avec des yeux qui rampent ou cherchent des épingles à terre sous prétexte d’onction, m’excèdent. Je suis pour les Reines délaissées, pour les églises désertes, pour les chapelles noires. Je suis de l’avis de saint Jean de la Croix qui avoue ne pas aimer les pèlerinages des foules, parce que l’on en revient encore plus distrait qu’on n’y est allé.
Non, ce qu’il me coûte un peu de quitter, en m’éloignant de Chartres, c’est justement ce silence, cette solitude de la cathédrale, ces entretiens dans la nuit de la crypte et le crépuscule de la nef avec la Vierge. Ah ! c’est ici, seulement qu’on est auprès d’Elle et qu’on la voit !
Au fait, reprit-il, après un moment de réflexion, on la voit, dans le sens exact du mot, ou, du moins, l’on peut s’imaginer la voir. S’il est un endroit où je me représente son visage, son attitude, son portrait, en un mot, c’est à Chartres.
— Mais, Monsieur l’abbé, nous ne possédons, en somme, aucun renseignement sérieux sur la physionomie, sur l’allure de notre Mère. Ses traits demeurent donc incertains, exprès j’en suis sûr, afin que chacun puisse la contempler sous l’aspect qui lui plaît le mieux, l’incarner dans l’idéal qu’il rêve.
Tenez, saint Epiphane ; il nous la décrit grande, les yeux olivâtres, les sourcils arqués, très noirs, le nez aquilin, la bouche rose et la peau dorée, c’est une vision d’homme de l’Orient.
Prenez, d’autre part, Marie d’Agréda. Pour elle, la Vierge est élancée, a les cheveux et les sourcils noirs, les yeux tirant sur le vert obscur, le nez droit, les lèvres vermeilles, et le teint brun. Vous reconnaissez là l’idéal de grâce espagnole que concevait cette abbesse.
Consultez enfin la sœur Emmerich. Suivant elle, Marie est blonde, a de grands yeux, le nez assez long, le menton un peu pointu, le teint clair et sa taille n’est pas très élevée. Ici, nous avons affaire à une allemande que ne contente point la beauté brune.
Et l’une et l’autre de ces deux femmes sont des voyantes auquelles la Madone est apparue, empruntant justement la seule forme qui pouvait les séduire, de même qu’Elle se montra, sous un modèle de joliesse fade, le seul qu’elles pouvaient comprendre, à Mélanie de La Salette et à Bernadette de Lourdes.
Eh bien, moi, qui ne suis point un visionnaire et qui dois avoir recours à mon imagination pour me la figurer, il me semble que je l’aperçois dans les contours, dans l’expression même de la cathédrale ; les traits sont un peu brouillés dans le pâle éblouissement de la grande rose qui flamboie derrière sa tête, telle qu’un nimbe. Elle sourit et ses yeux, tout en lumière, ont l’incomparable éclat de ces clairs saphirs qui éclairent l’entrée de la nef. Son corps fluide s’effuse en une robe candide de flammes, rayée de cannelures, côtelée, ainsi que la jupe de la fausse Berthe. Son visage a une blancheur qui se nacre et la chevelure, comme tissée par un rouet de soleil, vole en des fils d’or ; Elle est l’Epouse du Cantique : « Pulchra ut luna, electa ut sol . » La basilique où Elle réside et qui se confond avec Elle, s’illumine de ses grâces ; les gemmes des verrières chantent ses vertus ; les colonnes minces et frêles qui s’élancent d’un jet, des dalles jusques aux combles, décèlent ses aspirations et ses désirs ; le pavé raconte son humilité ; les voûtes qui se réunissent, de même qu’un dais, au-dessus d’Elle, narrent sa charité ; les pierres et les vitres répètent ses antiennes ; et il n’est pas jusqu’à l’aspect belliqueux de quelques détails du sanctuaire, jusqu’à cette tournure chevaleresque rappelant les Croisades, avec les lames d’épées et les boucliers des fenêtres et des roses, le casque des ogives, les cottes de maille du clocher vieux, les treillis de fer de certains carreaux, qui n’évoquent le souvenir du capitule de Prime et de l’antienne de Laudes de son petit office, qui ne traduise le « terribilis ut castrorum acies ordinata », qui ne relate cette privauté qu’Elle possède, quand Elle le veut, d’être « ainsi qu’une armée rangée en bataille, terrible ».
Mais Elle ne le veut pas souvent ici, je crois ; aussi cette cathédrale est-elle surtout le reflet de son inépuisable mansuétude, l’écho de son impartible gloire !
— Ah ! vous, il vous sera beaucoup pardonné, parce que vous L’aurez beaucoup aimée, s’écria Mme Bavoil.
Et, Durtal se levant pour prendre congé, elle l’embrassa affectueusement, maternellement, et dit :
— Nous prierons de toutes nos forces, notre ami, afin que Dieu vous instruise, vous indique votre vocation, vous guide, lui-même, dans la voie que vous devez suivre.
— J’espère, Monsieur l’abbé, que, pendant mon absence, vos rhumatismes vous laisseront un peu de répit, fit Durtal, en serrant la main du vieux prêtre.
— Oh ! il ne faut pas souhaiter de ne plus du tout souffrir, répliqua l’abbé, car il n’est si lourde croix que de n’en point avoir. Aussi, faites comme moi ou plutôt mieux que moi qui geins encore ; prenez gaiement votre parti de vos sécheresses, de vos épreuves. Adieu, que le Seigneur vous bénisse !
— Et que l’Aïeule des Madones de France, que la Dame de Chartres vous protège ! ajouta Mme Bavoil qui, lorsque la porte fut fermée, soupira :
— Certainement, j’aurai bien gros cœur s’il quitte pour jamais notre ville, car il est un peu notre enfant, cet ami-là ; mais ce que je serais tout de même heureuse, s’il devenait un vrai moine !
— Père, fit-elle, est-ce qu’on lui coupera la moustache, s’il entre dans un cloître ?
Elle tenta un effort pour se préciser Durtal glabre et elle conclut, en riant :
— Ce n’est pas à moi qu’il convient de le demander, Madame Bavoil.
Cela dépend de Vous, assistez-le dans sa pénurie, pensez qu’il ne peut rien sans votre aide, bonne Tentatrice, Notre-Dame du Pilier, Vierge de Sous-Terre !