La Cathédrale (page 65)
Et il vit aussi, de même qu’en un miroir qui la reflétait, sa propre âme ; il put reconnaître, dans certaines plantes, les qualités qu’il devait acquérir, les vices contre lesquels il lui fallait se défendre.
Puis il eut encore devant les yeux d’autres exemples, car les symbolistes ne se bornèrent point à convertir en des cours de catéchisme des traités de botanique, de minéralogie, d’histoire naturelle, d’autres sciences ; quelques uns, au nombre desquels saint Méliton, finirent par appliquer leur procédé d’interprétation à tout ce qu’ils rencontrèrent ; une cithare se mua pour eux en la poitrine des hommes dévots ; les membres du corps humain se métamorphosèrent en des emblèmes ; ainsi, la tête signifia le Christ ; les cheveux, les Saints ; le nez, la discrétion ; les narines, l’esprit de foi ; l’œil, la contemplation ; la bouche, la tentation ; la salive, la suavité de la vie intérieure ; les oreilles, l’obéissance ; les bras, l’amour de Jésus ; les mains, les œuvres ; les ongles, la perfection des vertus ; les genoux, le sacrement de pénitence ; les jambes, les Apôtres ; les épaules, le joug du Fils ; les mamelles, la doctrine évangélique ; le ventre, l’avarice ; les entrailles, les préceptes mystérieux de Notre Seigneur ; le buste et les reins, les pensées de luxure ; les os, l’endurcissement ; la moelle, la componction ; les cartilages, les membres infirmes de l’Antechrist ; … et ces écrivains étendirent leur mode d’exégèse aux objets les plus usuels, aux outils, aux instruments mêmes qui se trouvaient à la portée de tous.
Ce fut une succession ininterrompue de leçons pieuses. Yves de Chartres nous l’affirme, les prêtres enseignaient la symbolique au peuple et il résulte également des recherches de Dom Pitra, qu’au Moyen Age, l’œuvre de saint Méliton était populaire et connue de tous. Le paysan savait donc que sa charrue était l’image de la croix, que les sillons qu’elle traçait étaient les cœurs labourés des Saints ; il n’ignorait pas que les gerbes étaient les fruits de la contrition ; la farine, la multitude des fidèles ; la grange, le royaume des cieux ; et il en était de même pour bien des métiers ; bref, cette méthode des analogies fut pour chacun une constante invite à se mieux observer et à mieux prier.
Ainsi maniée, la symbolique servit de garde-frein pour enrayer la marche en avant du péché et de levier pour soulever les âmes et les aider à franchir les étapes de la vie mystique.
Sans doute, cette science, traduite dans tant de langues, ne fut accessible que dans ses principales lignes aux masses et parfois quand elle se tréfila dans des esprits chantournés tels que celui du bon Durand de Mende, elle eut l’air d’être décousue, pleine de volte-faces d’acceptions et d’aléas de sens. Il semble alors que le symboliste se complaise à découper avec de petits ciseaux à broder un cil ; mais, en dépit de ces exagérations qu’elle tolérait, en souriant, l’Eglise n’en réussit pas moins, par cette tactique de l’insistance, à sauver les âmes, à pratiquer en grand la culture des Saints.
Puis vint la Renaissance et la symbolique sombra en même temps que l’architecture religieuse.
Plus heureuse que ses vassales, la mystique, proprement dite, a survécu à cette époque de joyeux opprobres, car l’on peut assurer que si elle a franchi cette période sans rien produire, elle a ensuite épanoui dans l’Espagne ses plus magnifiques touffes avec saint Jean de la Croix et sainte Térèse.
Depuis lors, la mystique doctrinale paraît tarie ; mais il n’en est pas de même de la mystique expérimentale qui continue à s’acclimater, à se développer dans les cloîtres.
Quant à la liturgie et au plain-chant, ils ont passé par les phases les plus diverses. Après s’être éparpillée et décomposée dans les bréviaires les plus variés des provinces, la liturgie a été ramenée à l’unité romaine, par les efforts de Dom Guéranger et l’on peut espérer que les Bénédictins finiront aussi par rappeler toutes les églises à la pleine observance du vrai plain-chant.
Celle-ci surtout, soupira Durtal. Il la regardait sa cathédrale, l’aimait davantage encore, maintenant qu’il devait pour quelques jours s’éloigner d’elle ; il essayait, pour mieux graver son souvenir en lui, de la récapituler, de la condenser, et il se disait :
Elle est un résumé du ciel et de la terre ; du ciel dont elle nous montre la phalange serrée des habitants, Prophètes, Patriarches, Anges et Saints éclairant avec leurs corps diaphanes l’intérieur de l’église, chantant la gloire de la Mère et du Fils ; de la terre, car elle prêche la montée de l’âme, l’ascension de l’homme ; elle indique nettement, en effet, aux chrétiens, l’itinéraire de la vie parfaite. Ils doivent, pour comprendre le symbole, entrer par le portail Royal, franchir la nef, le transept, le chœur, les trois degrés successifs de l’ascèse, gagner le haut de la croix, là, où repose, ceinte d’une couronne par les chapelles de l’abside, la tête et le col penché du Christ que simulent l’autel et l’axe infléchi du chœur.
Et ils sont alors arrivés à la voie unitive, tout près de la Vierge qui ne gémit plus, ainsi que dans la scène douloureuse du Calvaire, au pied de l’arbre, mais qui se tient, voilée sous l’apparence de la sacristie, à côté du visage de son Fils, se rapprochant de lui pour le mieux consoler, pour le mieux voir.
Et cette allégorie de la vie mystique, décelée par l’intérieur de la cathédrale, se complète au dehors par l’aspect suppliant de l’édifice. Affolée par la joie de l’union, l’âme, désespérée de vivre, n’aspire plus qu’à s’évader pour toujours de la géhenne de sa chair ; aussi adjure-t-elle l’Epoux avec les bras levés de ses tours, d’avoir pitié d’elle, de venir la chercher, de la prendre par les mains jointes de ses clochers pour l’arracher de terre et l’emmener avec lui, au ciel.
Elle est enfin, cette basilique, la plus magnifique expression de l’art que le Moyen Age nous ait léguée. Sa façade n’a ni l’effrayante majesté de la façade ajourée de Reims, ni la lenteur, ni la tristesse de Notre-Dame de Paris, ni la grâce géante d’Amiens, ni la massive solennité de Bourges ; mais elle révèle une imposante simplicité, une sveltesse, un élan, qu’aucune autre cathédrale ne peut atteindre.
Seule, la nef d’Amiens se lamine, s’écharne, s’effile, se filise, fuse aussi ardemment que la sienne, du sol ; mais le vaisseau d’Amiens est clair, et morne et celui de Chartres est mystérieux et intime et il est, de tous, celui qui évoque le mieux l’idée d’un corps délicat de Sainte, émaciée par les prières, rendue par les jeûnes presque lucide. Puis ses verrières sont sans pareilles, supérieures même à celles de Bourges dont le sanctuaire est cependant fleuri de somptueux bouquets de Déicoles !
— Enfin, sa sculpture du porche Royal est la plus belle, la plus extraterrestre qui ait jamais été façonnée par la main de l’homme.
Elle est encore presque unique, car elle n’a rien de l’aspect douloureux et menaçant de ses grandes sœurs. C’est à peine si quelques démons grimacent aux aguets sur ses portails, pour tourmenter les âmes ; la liste de ses châtiments est courte ; elle se borne à énumérer en quelques statuettes, la variété des peines ; au dedans, la Vierge reste surtout la Vierge de Bethléem, la jeune mère, et Jésus est toujours un peu enfant avec Elle et Il lui obéit lorsqu’Elle l’implore.
Elle avère, du reste, l’ampleur de sa patience, de sa charité, par le symbole de la longueur de sa crypte et de la largeur de sa nef qui surpassent celles des autres basiliques.
Elle est, en somme, la cathédrale mystique, par excellence, celle où la Madone accueille avec le plus de mansuétude les pécheurs.
Voyons, fit Durtal, en consultant sa montre, l’abbé Gévresin doit avoir terminé son déjeuner ; c’est le moment de lui faire mes adieux, avant que de rejoindre l’abbé Plomb à la gare.
— Vous voici sur votre départ, dit Mme Bavoil qui ouvrit la porte et le conduisit près de son maître.
— Je vous envie, soupira l’abbé, car vous allez assister à de merveilleux offices et entendre d’admirables chants.
— Je l’espère ; si seulement, cela pouvait me coordonner et me permettre de me retrouver chez moi, dans mon âme, et non plus dans je ne sais quel logis ouvert à tous les vents.
— Elle manque de serrures et de loquets, votre âme, fit Mme Bavoil, en riant.
— Elle est un lieu public où toutes les distractions s’accostent et jasent ; je suis constamment sorti et quand je veux rentrer chez moi, la place est prise.
— Dame, ça se conçoit ; vous n’ignorez pas le proverbe : qui va à la chasse, perd sa place.
— Mais, notre ami, le Seigneur a prévu le cas, lorsqu’à propos de ces diversions qui voltigent dans l’esprit comme des mouches, il a répondu aux plaintes de Jeanne de Matel désolée par ces noises, d’imiter le chasseur dont le carnier n’est jamais vide parce qu’à défaut d’une grosse proie, il s’empare, en chemin, de la petite qu’il rencontre.
— Vivez en paix, là-bas, dit l’abbé ; ne vous occupez pas d’examiner si, oui ou non, votre domaine est clos et écoutez ce conseil. Vous avez coutume, n’est-ce pas, de débiter des oraisons que vous savez par cœur ; et c’est surtout pendant ce temps que les évagations se produisent ; eh bien, laissez de côté ces oraisons et suivez très régulièrement, dans la chapelle du cloître, les prières des offices. Vous les connaissez moins, vous serez obligé, ne fût-ce que pour bien les comprendre, de les lire avec soin ; vous aurez donc moins de chance de vous désunir.
— Sans doute, répliqua Durtal, mais quand l’on n’a pas dévidé les prières que l’on a pris l’habitude de réciter, il semble que l’on n’a pas prié. Je conviens que ce que j’avance est absurde, mais il n’est point de fidèle qui ne la perçoive cette impression, lorsqu’on lui change le texte de ses patenôtres.
— Les vraies exorations, reprit-il, sont celles de la liturgie, celles que Dieu nous a enseignées, lui-même, les seules qui se servent d’une langue digne de lui, de sa propre langue. Elles sont complètes et elles sont souveraines, car tous nos désirs, tous nos regrets, toutes nos plaintes sont fixés dans les psaumes. Le Prophète a tout prévu et tout dit ; laissez-le donc parler pour vous et vous prêter ainsi, par son intermédiaire auprès de Dieu, son assistance.