L’Oblat (page 5)
Il est vrai, qu’à mon humble avis, ce sera beaucoup plus avec l’oblature qu’avec la paternité que se réalisera ce dessein…
— Peut-être avez-vous raison ; mais, cette question d’art mise de côté, vous me laisserez vous dire que la préférence que vous attribuez à la piété sur l’intelligence, dans une abbaye, ne se justifie guère ; car, enfin, rien n’est plus hasardeux que d’accepter, comme père, un homme inintelligent, sous le prétexte qu’il vit en Dieu. La piété, la sainteté même, peuvent, en effet, disparaître, mais la bêtise, elle, elle reste !
— Au fond, la discussion est bien vaine, lorsqu’on y songe ; car l’avenir de l’Ordre est menacé par des dangers autrement graves que ceux dont nous venons de causer. Malgré l’optimisme du père Abbé, j’ai grand’peur que ses moines ne soient prochainement dispersés, jetés à la porte de France. Il n’y a donc pour eux qu’à prier, au jour le jour, en attendant la catastrophe.
— Hélas ! s’exclama M. Lampre.
Ils se séparèrent. Durtal réfléchissait, en se promenant. Il est étonnant, tout de même, ce brave M. Lampre ; il ne peut se convaincre que le monastère est un microcosme, un diminutif de la société, une image en réduction de la vie commune. Il ne peut pas n’y avoir que des saints Benoît et des saints Bernard dans un couvent, pas plus qu’il ne peut y avoir que des gens de génie ou de talent dans le monde. Les médiocres sont nécessaires pour accomplir de médiocres labeurs ; il en a toujours été ainsi et il en sera toujours ainsi. On nous rabâche constamment la grandeur des cénobites de saint Maur, mais combien parmi eux n’étaient ni des érudits, ni des chercheurs ; combien, en accomplissant de serviles besognes, ont permis aux Mabillon de travailler en paix et les ont aussi appuyés, soutenus du réconfort de leurs prières ! Enfin où, dans quelle classe de société, M. Lampre trouvera-t-il un assemblage de vertus pareilles à celles de notre cloître ? Car il n’y a que des moines fervents, ici. Je ne parle même pas du père Abbé, de Dom de Fonneuve, de Dom Felletin, mais aussi des autres religieux ; qu’il y ait parmi eux, des ignares et des incapables, c’est entendu ; ils n’en sont pas moins d’excellents prêtres ; puis avant de les honnir, il siérait de savoir si justement notre-seigneur ne se plaît pas davantage dans ces âmes qui échappent au péril de l’esprit et au danger d’une orgueilleuse science ? — Et les novices, quels êtres charmants ! Lorsque je vois ce gosse de dix-sept ans, ce petit frère Blanche, avec sa bonne grosse figure, si franche, ses yeux si limpides, son rire si frais, je m’imagine quelle est l’innocence de cette âme, imprégnée jusque dans ses plus secrètes fibres de la joie de Dieu et il n’est pas le seul de son espèce ; combien, dans ce noviciat, d’aussi délicieusement ingénus, d’aussi délicatement pieux !
Et Durtal poursuivait, seul, sur la route : il y a une observation qui ne trompe guère. Un novice arrive ; regardez-le, il est quelconque ; il a une figure brouillée, des yeux comme le premier venu ; attendez quelques semaines ; laissez passer la phase d’ennui lourd, la crise de taedium vitae qui dure pour les uns quinze jours, pour les autres moins ou plus, — car presque tous ont à franchir cette étape et on les prévient, car il n’existe aucun moyen de la leur éviter ; — eh bien, une fois cet accès de spleen terminé, le visage est méconnaissable. Il s’est éclairci, nettoyé en quelque sorte ou plutôt ce qui le rend si différent, ce sont les yeux ; l’on pourrait presque reconnaître à ce seul changement, s’il y a chance de vocation ; c’est à la clarté spéciale de la prunelle que cela se discerne. Il semblerait vraiment que le cloître a filtré l’eau du regard qui était trouble auparavant, qu’il l’a débarrassée des graviers qu’y déposèrent les images du monde ; c’est très curieux.
Et ce qu’ils sont alors joyeux, ces enfants ! Ils ne savent rien de l’existence, pour la plupart ; ils fleuriront, tout doucement, abrités dans une admirable serre, sur un terreau préparé, loin des gelées et à l’abri du vent ; ça n’empêchera, parbleu pas, le démon de les attaquer, tel qu’un ver, dans leurs racines, mais les horticulteurs d’ici sont habiles et le père de Fonneuve et Dom Felletin ont de vieux secrets de métier pour les guérir !
Mon dieu, que je suis bête ! s’écria-t-il, tout à coup, en s’arrêtant sur place. J’ai oublié la commission dont la mère Bavoil m’avait chargé ; il faut que je retourne au monastère.
Il revint sur ses pas et échangea un bonjour dans la porterie avec le frère Arsène, un convers qui cumulait les fonctions de tailleur et de concierge de l’abbaye.
— Est-ce que le père pharmacien est-là ?
— Bien sûr, Monsieur Durtal ; quand il n’y a pas office, il cuisine ses herbes dans sa chambre ; il n’en bouge pas.
Afin de permettre aux paysannes d’entrer à la pharmacie qui exécutait, pour la gloire de Dieu, leurs ordonnances, la cellule du père Philigone Miné était située près de la porterie, hors de la clôture.
Durtal tourna le loquet, mais malgré l’assurance du frère Arsène, la pièce était vide.
Pensant que le moine n’était pas loin, Durtal s’assit sur une chaise de paille et s’amusa à inventorier ce taudis.
C’était bien le capharnaüm le plus bizarre que l’on pût rêver ; ce réduit, badigeonné au lait de chaux, était une ancienne cuisine munie encore de son fourneau sur lequel mijotaient, en des casseroles de cuivre, d’inquiétants bouillons. Sur toute une partie des cloisons, des rayons de bois blanc contenaient des paquets étiquetés et des fioles ; en face de la fenêtre dont les blessures des vitres étaient pansées avec des étoiles de papier, une courtine de cretonne grasse ainsi qu’un torchon, cachait un petit lit de fer auprès duquel, sur le coffre d’une machine à coudre, hors d’usage, était posée une cuvette et au-dessous une cruche de grès, calée par un bout de bois, sur le carreau creusé ; mais où l’ingéniosité du père se remarquait, c’était dans une série de détails cocasses. D’une ancienne balance à fil qu’il avait suspendue à une latte de bois sortant du mur, il avait fait un porte-savon ; il mettait un morceau égal sur chaque plateau et il usait alternativement les deux morceaux, un jour l’un, un jour l’autre, pour conserver l’équilibre. La tige fixée dans la pierre de la muraille par un adroit système de pitons et de pointes, était hérissée de clous à crochets auxquels séchaient des serviettes. Aucun espace n’était perdu dans cette cahute ; des planches grimpaient en des étages incohérents sur des traverses ; elles formaient en face des rayons remplis de paquets et de bocaux, des casiers dont aucun ne se ressemblait ; elles tenaient, on ne savait comme, sur des tasseaux rafistolés, se rejoignaient parfois lorsqu’elles n’étaient pas trop éloignées, les unes des autres, par des lames ajoutées de carton. Et c’était dessus un méli-mélo de flacons et de statuettes pieuses ; d’antiques gravures et de modernes images en couleur étaient collées sur la hotte du fourneau, si enfumées que l’on ne distinguait plus les figures ; et des ustensiles baroques, des matras et des cornues, des lampes avariées, des bouteilles en vidange, des mortiers et des bassins, traînaient avec du charbon, sous une couche de poussière, dans tous les coins.
C’est égal, pensait Durtal, lorsque avant de se révéler Bénédictin, le père Miné gérait une pharmacie à Paris, quelle clientèle pouvait-il avoir, si son magasin était dans un tel état de saleté et de désordre !
Le voilà, se dit-il, en entendant un traînement de pieds et un bruit écrasé de savates.
Le moine entra.
Il était le doyen du couvent, plus âgé encore que le père Abbé, car il avait dépassé les quatre-vingt-deux ans. Ainsi que sur la souche oubliée d’un très vieil arbre, des lentilles, des lichens, des loupes lui poussaient sur le crâne ; ses yeux évoquaient l’idée de vitres passées au blanc d’Espagne, car ils étaient obscurcis par les pellicules blanches des taies. Le nez se recourbait sur une bouche restée ferme et crénelée de dents ; le teint était frais et pas trop craquelé, sur les joues, de rides. À part sa vue qui se voilait et ses jambes qui fléchissaient, il se portait à merveille. L’ouïe était intacte, la parole demeurait facile ; aucune des infirmités des octogénaires ne l’avait atteint.
Il était à la fois d’aspect vénérable et burlesque. On l’appelait dans le cloître « Dom alchimiste », non qu’il cherchât la pierre philosophale à laquelle il croyait pourtant, mais la bizarrerie de ses allures, sa façon d’être constamment dans la lune, ses études sur la pharmacopée du Moyen-Age, sa colère contre les ordonnances de médecins modernes, son mépris des nouvelles substances, justifiaient, jusqu’à un certain point, ce nom.
Il posa son bâton dans un coin et souhaita le bonjour à Durtal.
— Voilà, père, je viens vous demander un peu de taffetas d’Angleterre pour ma bonne qui s’est écorché le doigt.
— Bien, jeune homme — le père Miné qualifiait de ce titre tous les gens de moins de soixante ans — et, en cherchant du taffetas dans ses boîtes, il dit, parlant plus à lui-même qu’à Durtal :
— Comment utilisait-on cette poudre prônée par la médecine du Moyen-Age qui l’étiquetait poudre de lamproie, parce qu’elle la fabriquait avec la tête calcinée de ce poisson ?
— Je l’ignore, répondit Durtal.
— Oui, reprit le vieux, suivant son idée ; cet inventaire que je dépouille d’un apothicaire de Dijon, au quinzième siècle, est des plus curieux. Nous retrouvons là ces médicaments périmés qui avaient certainement leur raison d’être et n’empoisonnaient point en tout cas comme les alcaloïdes des chimistes de notre temps ; mais tout n’est pas clair dans ce grimoire. Je découvre bien, parbleu, que la conserve dite anthos n’est autre qu’une conserve de fleurs de romarin, que le Goliamenin est le bol d’Arménie, mais le Samenduc, qu’est-ce que c’est ? à quoi servait le Samenduc ?
Et il regardait Durtal, en hochant la tête.
Malencontreusement, pour répliquer quelque chose, Durtal lança :
— Mais, père, peut-être que ces renseignements sont consignés dans un volume de la bibliothèque, là-haut ? Le vieillard eut un sursaut et il se déchaîna.
— La bibliothèque, s’écria-t-il, vous me la baillez belle ! Est-ce que j’ai jamais pu obtenir que l’on acquît des collections de nos anciens codex et de nos antiques formulaires ? Ces volumes-là, ils sont toujours trop chers lorsque je signale leur passage dans les ventes. Trop chers ! J’ai honte de le dire, nous ne possédons même pas, nous Bénédictins, le volume de l’un de nos grands ancêtres de saint Maur ! Le dictionnaire botanique et pharmaceutique de Dom Nicolas Alexandre ! — Ça ne les intéresse pas, les pères, la pharmacie ; et leur santé, ça les intéresse-t-il, lorsqu’ils viennent me demander des remèdes ? Ils jugent alors que la science a du bon !
Enfin est-ce que la pharmacie n’est pas une œuvre de notre Ordre ? Est-ce que ce n’était pas nous, les moines, qui guérissions jadis les malades des villages fondés autour de nos abbayes ?
Durtal qui avait déjà entendu ce réquisitoire, esquissait un mouvement de retraite, mais le vieux lui barra la route.
Il allait continuer ses apostrophes, quand Dom Ramondoux, le maître de chant, entra. Il serra la main de Durtal qui exécrait en lui le redoutable braillard qu’était le chantre, mais aimait l’homme, car il avait des qualités d’amitié sûre et une franchise à laquelle on pouvait se fier. Seulement si l’âme était aimable, le physique l’était moins.
Dom Ramondoux était un auvergnat redondant et jovial. Il avait une encolure de taureau, un estomac cambré sur un ventre en bombe. Les yeux proéminaient, glauques, sur un nez retroussé à la Roxelane ; ses bajoues pendaient et d’énormes bouquets de poils roux jaillissaient des fosses des oreilles et des antres du nez.
— J’ai la voix fatiguée, dit-il au père Miné. Et comme celui-ci haussait les épaules.
— Écoutez, fit-il.
Il arrondit une immense bouche et il en sortit des sifflets d’alarme.
— J’ai vu dans ce journal que voici, reprit-il, quand il eut arrêté sa machine, une annonce de pastilles destinées à tonifier les cordes vocales et à guérir l’enrouement des chanteurs ; est-ce que vous pourriez m’en procurer ?
— Des pastilles ! s’exclama Dom Miné, d’un ton méprisant, des pastilles ! Qu’est-ce que c’est que cela ? Des bonbons à la créosote sans doute. Je ne tiens pas ce genre d’articles et, sous aucun prétexte, je n’en débiterai ; mais si vous désirez absolument vous traiter, ce dont je ne vois pas l’utilité du reste, je vous préparerai de la limonade nitrique.
— Si vous croyez que j’ai envie de m’empoisonner avec vos vieilles drogues ! s’écria le père Ramondoux.
Durtal n’en voulut pas entendre davantage et il profita de la discussion qui se poursuivait entre les deux religieux, pour gagner la porte.
IV
La maison qu’habitait Durtal était une ancienne bâtisse, couleur de pierre ponce, coiffée de tuiles brunes et agrémentée de volets cachou ; elle était très simplement distribuée. Un perron branlant de trois marches, une porte à judas de cuivre, avec sonnette à pied de biche, et derrière, un corridor sur lequel s’ouvraient, à droite, deux grandes pièces et, à gauche, deux petites. Ces deux dernières étaient, en effet, diminuées de toute la largeur de l’escalier, situé entre elles et montant au premier et unique étage.
Logiquement, au rez-de-chaussée, à gauche, s’étendait la salle à manger — et, après l’escalier — la cuisine munie d’une porte donnant sur une cour ; à droite, un salon et une chambre à coucher. Mais Durtal s’était installé au premier, à cause de l’humidité qui suintait des murailles salpêtrées du bas ; ce premier était disposé de la même façon que le rez-de-chaussée, deux grandes pièces à droite et deux petites à gauche, car l’escalier, bien qu’un peu converti en échelle, continuait de grimper jusqu’au dernier surplombant toute la maison, sous le toit. Et l’ordonnance était devenue telle : en bas, à gauche en entrant, la salle à manger devenue une chambre d’ami inoccupée ; le salon, une salle à manger ; la chambre à coucher, la chambre de Mme Bavoil, tout près ainsi de sa cuisine. Au premier, le cabinet de travail se juxtaposait sur la salle à manger, la chambre de Durtal sur celle de Mme Bavoil ; à la place de la cuisine du bas, il avait organisé un cabinet de toilette et dans la pièce restée vide au-dessus de la chambre d’ami ainsi que le long du corridor, établi des rayons pour les livres qui débordaient de toutes parts.
Il vivait, en somme, dans son cabinet de travail qui était vaste, tapissé du haut en bas, de volumes. Le bon abbé Gévresin lui avait légué sa bibliothèque qui, jointe à la sienne, couvrait les cloisons de plusieurs pièces, car sa chambre à coucher, étageait aussi sur deux de ses parois, des amas de bouquins.
Il avait vue, par une fenêtre, sur le jardin, et sur l’église et l’abbaye, sises à quelques mètres ; par une autre sur la campagne qui fuyait à perte de vue, ondulait à l’horizon en de maigres collines rougies, dans des haies de noirs échalas, par les bouquets de vignes.
Ce matin-là qui était le jour de la toussaint, le temps était gris et froid, le paysage mélancolique. Après le déjeuner, Durtal déambula avec Mme Bavoil dans le jardin, pour s’entendre sur la place qu’il s’agissait de réserver à certaines fleurs commandées à Dijon et qui devaient arriver dans quelques jours.
Ce jardin spacieux et enclos d’anciens murs en pierre sèche, était planté de peupliers argentés, de marronniers, de cyprès, de pins de diverses essences, mais un arbre gigantesque les dominait tous, un arbre magnifique, un cèdre au feuillage bleuâtre. Il avait malheureusement opéré le vide autour de lui et tué tous les arbres, trop rapprochés de ses racines ou de ses branches, si bien qu’il se dressait, seul, sur une terre nue, semée de ses écailles où nulle plante, nulle fleur, ne se hasardait à pousser.
Ce jardin commençait, devant la maison, en une pelouse derrière laquelle des massifs d’arbustes et de fleurs s’enchevêtraient, coupés par de petites allées bordées de thym ; mais la partie vraiment charmante était celle qui longeait les murs ; là des ruelles serpentaient, lisérées, d’un côté, par la muraille qu’envahissaient les saxifrages et les valérianes, que résillaient à certaines places, les tiges grimpantes de la bryone aux fleurettes blanches ou aux granules rouges ; de l’autre, par de faux ébéniers, des buis énormes, des marronniers, des tilleuls et des ormes ; et, pour remplacer de vieilles souches mortes, Durtal y avait inséré, l’année d’avant, des sorbiers, des cognassiers, des néfliers et quelques-uns de ces érables dont les feuilles qui semblent enduites de sang, au renouveau, se bronzent, en vieillissant.
Au printemps, des gerbes de lilas embaumaient ces sentes et, vers la fin de mai, l’on y foulait aux pieds les fleurs des marronniers et les gousses de faux ébéniers, tombées ; l’on y marchait ainsi que sur une moquette, tramée de blanc et de rose et tachetée de gouttes d’or ; l’été, on y vivait, à l’ombre dans un bourdonnement d’abeilles, dans un ramage d’oiseaux jasant aux écoutes dans les taillis ; l’automne, lorsque le vent soufflait, l’on entendait des bruits de mer dans les peupliers et des charges de cavalerie dans les pins ; la terre mouillée, saturée de feuilles, sentait le marcassin ; les fleurs s’espaçaient, les fourrés devenaient moins drus, des branches de bois mort jonchaient le sol.
On y était loin de tout, dans ces allées à bréviaire, ainsi que les appelait Durtal, et elles paraissaient, en effet, tracées pour y méditer les vies des saints condensées dans les leçons de ces livres.
Leur charme consistait à n’avoir été ni nettoyées, ni peignées ; les clairières, les routes sous bois, contenaient les plantes les plus diverses, apportées là, ou par les oiseaux ou par le vent ; et, aux saisons différentes, Durtal y pratiquait des fouilles, découvrait de ces lunelles, nommées vulgairement monnaie du pape, dont les tiges balancent de vertes rondelles marquées de points de dominos, par l’arrêt des graines et qui deviennent des disques de parchemin argenté, en se séchant ; des basilics puant le graillon de cuisine, le roux, et aussi on ne sait quelle odeur affadie de mélisses et de sauges ; des bourraches rugueuses et velues avec des fleurs en étoile, d’un bleu de ciel polaire, exquis ; des bouillons-blancs se dressant avec leurs feuilles pâles et leurs fleurs d’un jaune délavé de soufre, en forme de pagodes de l’Inde, mais, toutes, déchiquetées, saupoudrées ainsi que d’une farine, par une chenille semblable à la croûte d’un bondon gras, une chenille qui sans arrêt les émiette et les ronge ; il y avait de tout dans ces coins abandonnés de nature ; des églantiers et des ronces ; des laiterons dont les tiges, pleines d’un jus de lait de chaux, infectent les doigts qui les touchent, et des pétasites, aux feuilles monumentales, aux formes décoratives, dont les fleurs étaient pareilles aux blaireaux violacés de chardons, des fleurs d’un crin tendre, trempées dans de la lie de vin, ignobles.
Mais, cette après-midi-là, Mme Bavoil, insensible aux délices intimes de ces allées, dit à Durtal, dès qu’ils en furent sortis :
— Tout cela, c’est très joli, mais il conviendrait pourtant d’indiquer l’endroit que vous destinez à votre potager, car enfin c’est trop bête que d’être obligés d’aller jusqu’à Dijon pour acheter des légumes, alors qu’on pourrait en récolter chez soi !
Mais Durtal défendait de son mieux ses massifs, tout en convenant que sa gouvernante n’avait pas tort.
Ils finirent par s’accorder vaguement sur un emplacement situé au fond du jardin ; mais Mme Bavoil tirait la couverture à elle : elle est à moi, en outre, n’est-ce pas, disait-elle, cette partie que vous avez laissée inculte ?
— Jamais de la vie ! C’est là où je campe la flore liturgique et le pourpris médicinal de Walhafrid Strabo.
— Voyons, soyez raisonnable, notre ami, il ne vous faut pas beaucoup d’espace pour aménager ces quelques herbes ; passez-moi la liste, il ne va pas être difficile de déterminer la part qui leur suffit.
Durtal remit, en grognant, à Mme Bavoil, un papier qu’il ôta de sa poche ; elle éclaircit ses lunettes en soufflant dessus et en les frottant d’un vigoureux coup de mouchoir, et elle lut :
Sauge — rue — abrotone — cornichon — melon — absinthe — marrube — fenouil — iris — livèche — cerfeuil — lys — pavot — sclarea — menthe — chasse-puce — ache — bétoine — aigremoine — eupatoire — éphèdre — menthe de chat — radis et rose.
— Vingt-quatre plantes, continua-t-elle, en comptant sur ses doigts ; — et elle rit : le chasse-puce et la menthe de chat, qu’est-ce que ces plantes ? où les trouverez-vous ?
— Le père Miné m’a déclaré que le chasse-puce n’était autre que le plantain et la menthe de chat le népéta ; il ne sera donc pas difficile de se les procurer ; qu’est-ce qui vous fait rire ?
— Mais je ris parce que ce jardin sera terriblement laid. Si vous exceptez la sauge tricolore que vous avez achetée et qui est très jolie avec ses feuilles roses, blanches et vertes, le pavot, l’iris, la rose, le lys ; le reste de vos herbes est misérable ; ce sont des gueuses de champ ; elles seront étranglées d’ailleurs par le melon et surtout par le cornichon qui les enlacera et les étouffera avec ses tiges qui rampent et ses vrilles.
— Eh bien, raison de plus ; il faut élargir le terrain pour mettre ces malheureuses fleurs à l’abri des attaques du cornichon.
— Pour votre courtille liturgique, reprit Mme Bavoil qui ne répondit pas à cette remarque, il y a besoin de moins de place encore, attendu que lorsqu’une plante poussera, l’autre dépérira, puisque ces plantes ne vivent pas dans les mêmes saisons ; jamais vous n’aurez vos rangs au complet. Pourquoi dès lors perdre une étendue qu’ils ne parviendront jamais à remplir ?
Durtal ne répondit pas, à son tour, à cette observation, car ce qu’il n’avouait pas à Mme Bavoil, c’est qu’un essai de ce genre il l’avait, l’année d’avant, tenté ; et les résultats s’étaient révélés lamentables. Il s’entêtait cependant dans son idée, se disant : je reprendrai ce projet sur de nouvelles bases ; la question est de dénicher des végétations vivaces, faciles à élever, pouvant, au point de vue liturgique, servir de synonymes à celles qui refusent de subsister, sous ce climat très tempéré, dans ce sol ; mais il siérait pour cela de fouiller à fond la patrologie de Migne et ce n’est pas peu de chose !
— En somme, ce jardin ne presse pas, reprit-il ; j’ai encore besoin d’y réfléchir ; nous verrons plus tard ; occupons-nous, pour l’instant, Madame Bavoil, de celui de Walhafrid Strabo.
— Mais, qu’est-ce que c’est, à la fin, que ce Strabo dont vous me rebattez les oreilles depuis des mois ?
— Strabo ou Strabus, ce qui signifie le louche, est le nom ou plutôt le surnom d’un moine, disciple de Raban Maur, qui fut, au neuvième siècle, abbé du monastère de Reichenau, situé dans une île du lac de Constance. Il écrivit de nombreux ouvrages dont deux vies de saints en vers, celle de saint Blatmaic et celle de saint Mammès ; mais un seul de ses poèmes a surnagé, « l’Hortulus », celui justement où il décrit le jardinet de son abbaye ; — ce qui m’a valu, entre parenthèses — du père Philigone Miné, lorsque je lui ai demandé quelques explications sur la propriété des espèces citées par Strabo, cette phrase mémorable : « cet auteur serait parfaitement oublié, s’il n’avait composé que des poésies religieuses et des études liturgiques et c’est au poème pharmaceutique seul qu’il doit sa gloire. Vous qui vous piquez d’écrire, méditez, pour votre avenir, cette vérité, jeune homme ».
— Jeune homme ! Vous avez cinquante ans passés et vous êtes un peu grison, notre ami !
— Je vous crois, répliqua Durtal, en riant.
— Enfin, va, puisque vous y tenez pour le jardin de votre Strabo ; mais dans la nomenclature de ses herbes et de ses fleurs, il y en a qui n’ont jamais dû être exploitées par la médecine : le radis, le cornichon, le cerfeuil, par exemple ; ce ne sont pas des matières de pharmacie, mais des articles de cuisine.
— Si fait, Madame Bavoil ; les apothicaires du Moyen-Age les utilisaient dans certains cas ; le melon, les cornichons, les concombres, toute la famille des cucurbitacées possédaient, selon eux, des propriétés qui ne sont peut-être pas entièrement inexactes. Ils croyaient qu’un emplâtre de chair de melon guérissait l’inflammation des yeux ; que le jeune cornichon était apte à apaiser les vomissements causés par la chaleur du ventricule ; que leurs feuilles appliquées avec du vin, en liniment, mâtaient les accès de la rage. Quant aux vertus du radis, elles sont douteuses ; par contre, le cerfeuil est noté tel qu’un diurétique et un résolutif dont on usait pour résoudre l’engorgement laiteux des seins ; le melon était, en tout cas, en dehors de ses autres qualités, déjà reconnu comme un laxatif — et sa réputation n’a pas varié…
Et puis, si vous saviez combien ça m’est égal que les favorites de Strabo aient des propriétés médicinales ou n’en aient pas ; mon point de vue est autre ; ce parterre plus ou moins attrayant par ses couleurs et par ses formes, n’est pour moi qu’un tremplin de saut en arrière, qu’un véhicule reculé de songes. Je suis parfaitement homme à m’imaginer, en le regardant, le bon Abbé Bénédictin Walhafrid, taillant et arrosant ses élèves, faisant un cours de botanique médicale et céleste à des moines de rêve, à des saints, au milieu d’un site enchanté, dans une abbaye idéale dont l’image à l’envers court, ridée par la brise, dans le miroir azuré d’un lac.
— Enfin, si cela vous amuse, moi, je veux bien, répartit Mme Bavoil ; en attendant, deux jours encore d’un temps aigre et pareil à celui d’aujourd’hui et le jardin sera complètement flétri.
Ils se promenèrent, à pas lents dans les allées.
— Il nous restera les fleurs d’arrière-saison, les chrysanthèmes, dit Durtal ; puis ces flores inapprivoisées que vous tenez en si piètre estime ont la vie dure, Madame Bavoil ; et il lui montrait les silènes sauvages dont les étoiles blanches semblent écloses dans le goulot d’une bouteille d’un vert d’eau, barrée de raies plus vertes ; des glaïeuls roses et blancs ; des véroniques bleues ; des buissons ardents superbes avec leurs grains vermillon et leurs feuilles sombres ; mais si ces plantes résistaient, d’autres agonisaient ou étaient tout à fait mortes ; les soleils, devenus secs, étaient horribles. Ils dressaient, ainsi qu’après un incendie, des hampes calcinées au bout desquelles pendaient des feuilles noires et des disques de la forme des pommes de douche ; et ces disques brûlés les entraînaient par leur poids, en de mornes saluts, au moindre vent.