Institutio Oratoria (page 9)
Toutes ces figures et autres semblables, qui peuvent se faire par le moyen d'un mot, ou changé, ou ajouté, ou retranché, ou transposé, ont cela de propre qu'en faisant diversion à l'uniformité du discours, elles réveillent et raniment l'auditeur. Leur ressemblance avec les défauts qu'elles éludent leur donne même une certaine grâce. C'est ainsi qu'un peu d'acidité relève quelquefois le goût des aliments. Ces figures auront le même effet si elles ne sont pas prodiguées outre mesure, ou si, étant de même es-pèce, elles ne sont ni trop près les unes des autres, ni trop multipliées. La rareté, comme la variété, prévient la satiété. Les figures qui ont un effet plus marqué sont celles qui n'affectent pas seulement l'élocution, mais qui communiquent aux pensées mêmes et de la grâce et de la force. De ce nombre est, en premier lieu, celle qui a lieu par addition, et qui comprend plusieurs genres. Ainsi, on redouble un mot, tantôt pour amplifier : J'ai tué, oui j'ai tué, non un Sp. Mélius, etc.; où l'on voit que le premier j'ai tué indique seulement le fait, et que le second l'affirme; tantôt pour exprimer un sentiment de compassion : Ah Corydon, Corydon!
quelquefois pour exténuer, par manière d'ironie. Ce redoublement a encore plus de force, lorsqu'il est entrecoupé de quelques mots : Bona, miserum me! (consumptis enim lacrymis tamen infixus animo haeret dolor) bona, in quam, etc. Pour presser, pour insister, nous répétons le même mot, tantôt au commencement d'une phrase : Nihilne te nocturnuin praesidium palatii, nihil urbis vigiliae, nihil, 341 etc., tantôt à la fin:
Qui les a demandés? Appius; qui les a produits? Appius. Cependant ce dernier exemple appartient à un autre genre de figures, où la répétition a lieu et au commencement et à la fin, comme ici : Qui sont ceux qui ont si souvent rompu les traités? Les Carthaginois. Qui sont ceux qui ont fait une guerre inhumaine en Italie ?
Les Carthaginois. Qui sont ceux qui ont ravagé ce pays ? Les Carthaginois. Qui sont ceux qui demandent qu'on les ménage ? Les Carthaginois. Dans les antithèses ou comparaisons, les premiers mots de chaque membre se répondent ordinairement les uns aux autres; et c'est ce qui m'a fait dire un peu plus haut que c'était plutôt une figure de mot que de pensée. Vous vous levez avant le jour pour répondre à des plaideurs; lui, pour arriver avec ses troupes au rendez-vous qu'il a marqué : vous êtes éveillé par le chant du coq; lui, par le son du clairon : vous savez préparer un plaidoyer; lui, ranger une armée en bataille : vous veille à la sûreté de vos clients; lui, à la sûreté de nos villes et de nos champs. Non content de cette beauté, Cicéron change le tour de la figure, et poursuit ainsi : Il sait nous mettre à couvert des incursions de l'ennemi; vous, notas défendre de l'inclémence des saisons : il est expert dans l'art d'étendre nos frontières; vous, dans l'art de fixer les imites d'un champ. Tantôt c'est le milieu qui répond au commencement, comme ici :
TE nemus Anguitiae, vitrea TE Fucinus unda;
tantôt c'est la fin qui répond au milieu : Haec navis onusta PRAEDA Siciliensi, quum ipsaquoque esset ex PRAEDA. Point de doute qu'on ne puisse aussi répéter les mots qui sont au milieu. Quelquefois, c'est la fin qui répond au commencement : MULTI et graves dolores inventi parentibus, et propinquis MULTI. Mais à la répétition se joint aussi une espèce de division, lorsqu'après avoir fait mention de deux personnes ou de deux choses, on revient sur- le-champ à chacune d'elles.
Ipliitus et Pelias mecum, quorum Iphitus aevo
Jam gravior, Pelias et vulnere tardus Ulixi.
C'est ce que les Grecs nomment ἀπάνοδος, et nous regressio; soit que les mots qu'on répète aient le même sens, soit qu'ils en aient un différent: Principum dignitas erat pane par, non par fortasse eorum, qui sequebantur. Dans cette répétition, on change quelquefois les cas et les genres. Magnus est labor dicendi, magna res est. Rutilius en fournit un exemple plus étendu; mais je me contenterai d'indiquer ici le commencement de chaque partie de la période :Pater hic tuus? Patrem hunc appellas? patri tu filius es? Par le changement de cas, on obtient quelquefois la figure qu'on nomme polyptote. Elle peut se faire aussi de plusieurs autres manières, comme dans l'oraison pour Cluentius : Quod autem tempus veneni dandi ? Illo die? In illa frequentia? Per quem porro datum? Unde sumptum? Qum porro interceptio poculi? Cur non de integro autem datum? Cécilius appelle métabole tous ces changements réunis, dont voici un exemple tiré de l'oraison pour Cluentius : Illum tabulas publicas. Larini censorial corrupisse, decuriones universi judicaverunt : cum illo 342 nemo rationem, nemo rem ullam contrahebat, : nemo ilium ex tam multis cognatis et affinibus tutorem unquam liberis suis scripsit, et tout ce qui suit. Les différents objets sont ici comme réunis; ils sont séparés dans l'exemple suivant, ce que Cicéron, ce me semble, appelle dissipata :
Hic segetes, illic veniunt felicius uvae,
Arborei foetus alibi;
et la suite. Voici encore un exemple de Cicéron, où l'on peut remarquer un mélange de figures fort agréable, et où, après un long intervalle, le dernier mot correspond au premier, et le milieu au commencement ainsi qu'à la fin. Votre ouvrage éclate ici, non le mien; ouvrage que l'on ne peut assez louer : mais, comme je l'ai dit, ce n'est pas le mien, c'est le vôtre. On appelle πλοκὴ cette répétition multipliée, et qui est, comme je l'ai dit, un mélange de plusieurs figures. En voici un exemple dans une lettre à Brutus : Ego quum in gratiam redierim eum Appio Claudio, et redierim per Cn. Pompeium, et ego ergo quum redierim. Elle a lieu aussi lorsque les mots répétés sont à des temps et à des cas différents, comme dans Perse :
.. . Usque adeone
Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciat alter?
Et dans Cicéron : Neque enim poterat indicio et his damnatis, qui indicabantur. Il peut même arriver que le sens total qui commençait la phrase se trouve répété à la fois : Venit ex Asia, hoc ipsum quam bonum? Tribunus plebis venit ex Asia. Dans la même période, le dernier mot correspond au premier; ce qui n'empêche pas d'ajouter encore : Verumtamen venit. Les mots peuvent aussi se répéter dans le même ordre : Quid Cleomenes facere potuit? Non enim possum quemquam insimulare falso; quid, inquam, Cleomenes magnopere facere potuit? Souvent le même mot qui a fini le sens est employé à commencer le sens qui suit, et cela est surtout ordinaire en poésie :
Pierides, vos haec facietis maxima GALLO,
GALLO, cujus amor tantum mihi crescit in horas.
Mais on en trouve aussi des exemples dans les orateurs : Et cependant il vit! bien plus, il a l'audace de venir au sénat. Quelquefois, ainsi que je l'ai déjà dit à l'occasion de la répétition des mêmes mots, les différentes parties d'une phrase, ou commencent par des mots différents, mais qui ont la même consonnance : DEDIDERIM periculis omnibus, OBTULERIM insidiis, OBJECERIM invidiae; ou finissent de même, comme ce qui suit : Vos enim STATUISTIS, vos sententiam DIXISTIS, vos JUDICASTIS. C'est ce que les uns appellent synonymie, et les autres, disjonction, avec quelque raison, quoique ces mots soient bien différents, puisque cette figure consiste à séparer des mots qui signifient la même chose. Quelquefois on en joint trois ou quatre qui signifient la même chose :
Exécutez votre dessein, sortez enfin de la ville; les portes vous sont ouvertes, partez.
Et dans un autre endroit : Abiit, excessit, erupit, evasit. Cécilius voit ici un pléonasme, comme dans cet exemple: J'ai vu moi-même, de mes yeux vu; car, dit-il, le mot j'ai vu renferme tous les autres. Il est vrai qu'un mot superflu est vicieux, ainsi que je 343 l'ai déjà dit; mais lorsqu'il rend la pensée plus vive, il devient une beauté, comme ici : J'ai vu moi-même, de mes yeux vu. Chaque parole renferme un sentiment. Je ne vois donc pas pourquoi Cécilius traite cela de pléonasme ; car tout redoublement, toute répétition, enfin toute addition, serait de même un pléonasme.
On n'accumule pas seulement les mots, mais encore les pensées, qui tantôt reviennent à la même, comme dans cet exemple : Le trouble de son âme, l'aveuglement du crime, les torches ardentes des Furies, voilà ce qui l'a entraîné dans l'abîme;
et tantôt sont différentes : C'est cette femme, c'est la farouche cruauté du tyran, c'est l'amour de son père, la colère, la témérité, la démence, qui l'ont conduit là; et dans Ovide : Mais la puissance redoutable des Néréides ; mais Ammon, dont le front est armé de cornes; mais cette bête féroce qui sortait du sein de la mer pour se nourrir de mes entrailles, etc. Quelques-uns appellent cela une complication de figures. Pour moi, je ne vois là qu'une seule figure, c'est-à-dire un amas de mots, dont les uns signifient presque la même chose, les autres des choses différentes, ce qu'on appelle diallage, comme dans ce passage de Cicéron : Je demande à mes ennemis si ce n'est pas par moi que ces complots ont été suivis, découverts, manifestés, étouffés, détruits, anéantis. En effet, ces mots suivis, découverts, manifestés, renferment des idées différentes; et ceux-ci, étouffés, détruits, anéantis, sont synonymes, mais n'ont rien de commun avec les premiers. Cependant on peut dire que ce dernier exemple, et l'un de ceux que j'ai cités avant, contiennent encore une figure, qui consiste à retrancher toutes les liai–sons, et qui par là devient fort pressante; car on imprime chaque chose dans l'esprit de l'auditeur, et l'objet se multiplie en quelque sorte. Aussi use-t-on de cette figure non-seulement dans les mots pris un à un, mais aussi dans les membres périodiques qui ont chacun leur sens particulier. C'est ce qu'a fait Cicéron dans son oraison contre Métellus : A mesure que l'on m'indiquait ses complices, je les faisais venir, on les arrêtait, on, les amenait au sénat, etc. : ce qui rentre dans ce genre de figure, appelé brachylogie. Par une figure toute contraire, qu'on appelle polysyndète, l'autre se nomme asyndète, on affecte de répéter la conjonction :
... Tectumque, laremque,
Armaque, Amyclaeumque canem, Cressamque pharetram.
Dans l'exemple suivant, la conjonction varie :
Arma virumque...
Multum ille et terris...
Multa quoque...
On varie aussi les adverbes et les pronoms :
Hic ilium vidi juvenem....
Bis senos cui nostra dies...
Hic mihi responsum primus dedit ille petenti.
Mais ces deux figures (l'asyndète et la polysyndète) ne sont autre chose qu'un amas de mots ou de phrases qu'on entasse; avec cette seule différence que quelquefois on y ajoute des liaisons ou particules conjonctives, et quelquefois on les retranche. Cependant ceux qui ont écrit sur la rhétorique ont donné à toutes ces figures des noms particuliers, qui sont différents suivant le génie des auteurs qui les ont inventés. Ces deux figures, quoique opposées, partent du même principe et concourent à la même fin, en ce qu'elles rendent le style plus pressant, plus vif, et sont comme autant de mouvements qui naissent par intervalle de la violence de la passion avec laquelle on parle. La gradation, κλῖμαξ, est encore une figure qui tient de la répétition, puisqu'en 344 effet on y répète plusieurs choses, et que l'on ne passe à ce qui suit qu'en reprenant une partie de ce qui a précédé; mais l'art s'y fait un peu trop sentir. C'est pourquoi il n'en faut user que rarement. En voici un exemple très-connu , tiré du grec : Je n'ai point dit cela, je ne l'ai pas même écrit : non-seulement je ne l'ai point écrit, mais je ne suis pas même allé en ambassade; et, loin d'aller en ambassade, je n'ai rien persuadé aux Thébains. Donnons cependant un exemple latin de la gradation : L'activité de Scipion lui donna le mérite; le mérite lui donna la gloire, et la gloire, des émules. Et dans Calvus : La loi contre les concussions n'est pas plus morte que celle de lèse-majesté; celle de lèse-majesté, que la loi Plautia; la loi Plautia, que la loi contre les brigues; la loi contre les brigues, que toutes les autres lois. Il y en a des exemples dans les poètes, comme dans Homère, lorsqu'il fait remonter le sceptre d'Agamemnon jusqu'à Jupiter même; et dans un de nos poètes tragiques : Tantale, dit-on, descend de Jupiter; Pélops, de Tantale; et Pélops a donné la naissance à Atrée, de qui je suis descendu. Les autres figures naissent, au contraire, du retranchement d'un mot, et tirent particulièrement leur grâce de la brièveté et de la nouveauté. La synecdoche est une des principales : j'avais commencé d'en parler dans le chapitre des tropes; mais j'ai mieux aimé la ranger parmi les figures. Or, ce n'est autre chose qu'un mot supprimé, qui se fait aisément entendre par la suite du discours, comme ces mots de Célius contre Antoine : Stupere gaudio Graecus; car aussitôt on comprend que coepi est sous-entendu. Autre exemple tiré d'une lettre de Cicéron à Brutus : Sermo nullus scilicet, nisi de te : quid enim potius? Tum Flavius : Cras, inquit, tabellarii, et ego ibidem lias inter coenam exaravi. A quoi, ce me semble, il faut rapporter certains tours que l'on prend pour ne pas blesser la pudeur, et où l'on dérobe des mots qu'elle ne souffre pas : tel est ce passage de Virgile :
Novimus et qui te, transversa tuentibus hircis,
Et quo, sed faciles nymphae risere, sacello.
C'est ce que quelques-uns nomment aposiopèse, ou réticence; mais, selon moi, ils se trompent; car, dans la réticence, on ne voit pas tout d'un coup ce qui manque, et on ne le peut même suppléer qu'à l'aide de plusieurs mots; au lieu qu'ici il n'y a qu'un mot de supprimé, qui s'aperçoit incontinent. Si on peut appeler cela une aposiopèse, on donnera donc ce nom à toute phrase où il y aura quelque chose de retranché. Pour moi, je n'appelle pas même toujours ainsi tout ce qui laisse quelque chose à deviner, comme ce qu'on lit dans les lettres de Cicéron : Data Lupercalibus, quo die Antonins Coesari... il est évident qu'il faut sous-entendre diadema imposuit. La seconde figure du même ordre, et dont j'ai déjà parlé, consiste à retrancher les conjonctions. La troisième est celle qu'on appelle συνεξευγμένον, parce que, en effet, un même mot lie ensemble plusieurs pensées, dont chacune exigerait ce mot, si elle était isolée. Cela peut se faire, ou en mettant le verbe devant : par exemple, la pudeur a été obligée de céder à l'effronterie, la modestie à l'audace, la raison à la fureur; ou en le mettant à la fin de la phrase dont il est comme la conclusion, : Neque enim is es, Catilina, ut te aut pudor unquam a turpitudine, aut metus a 345 periculo, aut ratio a furore revocaverit. Quelquefois enfin le verbe peut être placé au milieu, et suffire également à ce qui précède et à ce qui suit. C'est par une extension de la même figure que nous disons filios en parlant de nos enfants, de quelque sexe qu'ils soient. On met aussi les singuliers pour les pluriels, et réciproquement. Encore cette façon de parler est-elle si commune, que je ne sais si elle peut être regardée comme une figure. Mais c'en est une que de donner à un même verbe deux régimes différents, comme ici: Aussitôt je leur ordonne de prendre les armes, et qu'ils aient à combattre cette nouvelle espèce d'ennemis. Car, quoique le mot bellum, qui est dans la seconde partie, soit accompagné d'un participe, le même mot edico régit les deux parties. Cette sorte de jonction, qui n'a point pour but de supprimer quelque mot, tout en embrassant deux choses différentes, se nomme συνοικείωσις : L'avare manque autant de ce qu'il a que de ce qu'il n'a pas. On veut qu'elle soit différente de la distinction, nommée παραδιαστολὴ, et qui consiste à distinguer des choses qui ont de la ressemblance entre elles, comme lorsqu'on donne le nom de prudent à un homme astucieux, de vaillant à un téméraire, d'économe à un avare : ce qui me paraît néanmoins dépendre uniquement de la définition, et n'avoir par conséquent rien de figuré. La figure qui lui est opposée consiste à passer, à raison de la proximité, à des choses différentes, comme semblables : par exemple, Je tâche d'être bref, et je deviens obscur, et ce qui suit. Enfin, il y a une troisième espèce de figures, qui, par la ressemblance, la parité ou l'opposition des mots, frappe l'oreille de l'auditeur et attire son attention. Telle est la paronomase, en latin annominatio, laquelle a lieu de plusieurs manières. Car tantôt le mot répété se met seulement à un autre cas, comme dans ce passage du plaidoyer de Domitius Afer pour Cloantilla : Mulier omnium rerum imperita, in omnibus rebus infelix; tantôt on le rend plus significatif par l'adjonction d'un autre mot : Quando homo, hostis homo. Je me suis servi ailleurs de ces exemples; mais, du reste, la répétition est facile, quand elle ne porte que sur un seul mot. Le contraire de la paronomase est d'opposer un mot à lui- même, comme pour l'arguer de faux : par exemple, quae lex privatis hominibus esse lex non videbatur. Une figure qui a beaucoup d'affinité avec la précédente, c'est l'antanaclase. Proculéius reprochant à son fils d'attendre sa mort : Je ne l'attends nullement, lui dit son fils; Et moi, dit le père, je veux que tu l'attendes. Tantôt les mots sont différents; mais ils ont une certaine ressemblance que l'esprit accepte volontiers, si, par exemple, on employait supplicium au lieu de supplicatio. Quelquefois on se sert des mêmes mots, mais dans un sens différent; quelquefois leur signification change avec la quantité de quelqu'une des syllabes qui le composent; mais tout cela est froid, même en plaisantant, et j'admire qu'on ait réduit ces futilités en préceptes. Aussi, j'en donne des exemples plutôt pour engager à les fuir qu'à les imiter : Amari jucundum est, si curetur, ne quid insit amari; — Avium dulcedo ad avium ducit; et dans Ovide :
Cur ego non dicam, Furia, te furiam ?
Cornificius appelle cela traduction, c'est-à-dire 346 passage d'un sens à un autre. Cette façon de parler a quelque grâce, quand elle consiste à distinguer la propriété d'une chose : Hanc reipublicae pestem paulisper reprimi, non in perpetuurn comprimi posse; ou dans le changement de la préposition qui compose le mot, lequel devient brusquement contraire à lui-même: Non emissus ex urbe, sed immissus in urbem esse videatur. Mais quand la figure se trouve jointe à un beau sens, alors le sens et la figure s'embellissent mutuellement : Emit morte immortalitatem. Voici qui n'est que frivole : Non Pisonurn, sed pistorum. — Ex oratore orator. Mais voici qui est détestable : Ne patres conscripti videantur circumscripti; — Raro evenit, sed vehementer venit. Il peut arriver pourtant qu'une pensée forte et vive reçoive quelque grâce du contraste de deux mots, sans s'altérer par cette opposition. Pourquoi la modestie m'empêcherait-elle de citer un exemple domestique? Un certain homme s'était vanté de mourir dans son ambassade plutôt que de ne pas terminer l'affaire dont il était chargé; et cependant le mauvais succès de sa négociation fit qu'il revint au bout de quelques jours. Mon père lui dit : Non exigo, ut immoriaris legationi, immorare. Ce peu de mots, soutenu par le sens, fut trouvé d'autant plus agréable qu'il n'était point recherché, outre que son adversaire lui-même lui avait fourni une des deux expressions dont il se servait. Les anciens rhéteurs étaient fort amoureux de ces mots, pareils quant à la forme, et différents quant au sens. Gorgias les prodiguait outre mesure; Isocrate en fut aussi trop épris dans sa jeunesse. Il paraît même que Cicéron y prenait plaisir. Mais pour lui, outre qu'il ne s'est pas abandonné aveuglément à un goût qui, après tout, ne pèche que par l'excès, il a su relever ces faibles beautés et en remplir le vide par la solidité des pensées. En effet, ce qui est de soi une froide et vaine affectation devient comme naturel, sitôt que la force de la pensée soutient l'inconsistance du mot. La ressemblance peut être de quatre espèces. Premièrement, les mots sont semblables ou presque semblables:... Puppesque tuae, pubesque tuorum. — Sic in hac calamitosa fama, quasi in aliqua perniciosissima flamma. — Non enim tam spes laudanda, quam res est; ou ils se ressemblent par la désinence : Non verbis, sed armis : ce qui donne de la grâce aux pensées, lorsqu'elles sont belles d'ailleurs, comme celle-ci : Quantum possis, in eo semper experire, ut prosis. C'est ce que plusieurs nomment πάρισον, quoique Cléostelée donne ce nom à la réunion de plusieurs membres à peu près égaux. Secondement, ce sont deux ou plusieurs membres dont le sens est différent, mais qui ont la même terminaison, ὁμοιοτέλευτον, c'est-à-dire fin semblable de deux ou plusieurs pensées : Non modo ad salutem ejus exstinguendam, sed etiam gloriam per tales viros infringendam. On peut y joindre, à la différence de terminaison près, ce qu'on appelle τρίκωλα, comme : Vicit pudorem libido, timorem audacia, rationem amentia : ce qui peut aller jusqu'à quatre incises et même davantage. Quelquefois chaque membre est d'un seul mot : Hecuba, hoc dolet, pudet, piget; et : Abiit, excessit, erupit, evasit. Troisièmement, c'est une répétition des mêmes cas : ce qu'on appelle ὁμοιόπτωτον, ressemblance qui est bien différente 347 de celle qu'on nomme ὁμοιοτέλευτον. Dans l'une, il n'y a de semblable que les cas; dans l'autre, que les désinences : celle-ci ne peut se trouver qu'à la fin de la période ; celle-là peut se trouver au commencement, au milieu et à la fin, et correspondre à un autre mot, en quelque lieu qu'il soit placé, pourvu qu'il soit au même cas. II n'est pas même nécessaire qu'il y ait le même nombre de syllabes, comme dans cet exemple de Domitius Afer : Amisso nuper infelicis aulae, si non praesidio inter pericula, tamen solatio inter adversa. Dans ce genre de figures, les plus parfaites sont celles où le commencement correspond à la fin, comme ici : praesidio, solatio; et où les mots, presque semblables, sont aux mêmes cas et ont la même désinence. Quatrièmement enfin, c'est une période dont les membres sont parfaitement égaux : ce qu'on appelle ἰσόκωλον : Si, quantum in agio locisque desertis audacia potest, tantum in foro atque in judiciis impudentia valeret. Voilà deux membres égaux avec une répétition de cas semblables. Autre exemple : Non minus nunc in causa cederet Aulus Caeeina Sexti Aebutii impudentiae, quam tum in vi facienda cessit audaciae : membres égaux, mêmes cas, mêmes terminaisons. Cette figure plaît aussi, lorsqu'on répète un mot en changeant les temps ou les cas : Non minus cederet, quam cessit. Voici encore un exemple où ce qu'on appelle ὁμοιοτέλευτον se βtrouve joint à la paronomase : Neminem alteri posse dare in matrimonium, nisi penes quem sit patrimonium. Il y a aussi plusieurs sortes d'antithèses (en latin contrapositum, contentio). Tantôt on oppose un mot à un autre, comme dans l'exemple que j'ai déjà cité : Vicit pudorem libido, timorem audacia; ou deux mots à deux autres mots : non nostri ingenii, vestri auxilii est. Tantôt c'est me pensée qu'on oppose à une autre : Dominetur in concionibus, jaceat in judiciis. On peut y oindre l'espèce d'antithèse appelée distinction: Odit populus romanus privatam luxuriam, publicam magnificentiam diligit ; et celle qui consiste à placer à la fin un mot qui a la même désinence, mais qui renferme un sens différent : Quod in tempore mali fuit, nihil obsit quin, quod in causa boni fuit, prosit. Quelquefois le terme opposé ne vient pas immédiatement après son corrélatif, comme ici : Ce n'est pas une loi écrite, mais une loi née avec nous; mais, comme dit Cicéron, l'antithèse est multiple, et divisée en deux parties collectives, comme dans la suite de ce que je viens de citer : Quam non didicimus, accepimus, legimus, verum ex natura ipsa arripuimus, hausimus, expressimus. Enfin, l'opposition n'est pas toujours présentée sous la forme de l'antithèse, comme on en peut juger par ces paroles de Rutilius : Nous sommes les premiers aqui les dieux immortels aient donné les biens de la terre, et ce que nous avions reçu seuls, nous en avons fait part au monde entier. L'antithèse a lieu encore au moyen de cette figure qu'on appelle antimétabole, et qui consiste dans une répétition de mots, que l'on met tour à tour au même cas ou au même temps: Je ne vis pas pour manger, mais je mange pour vivre. Quelquefois cette conversion se fait de telle sorte que, bien qu'il y ait changement de cas, la désinence reste la même, comme dans cette phrase de Cicéron : Ut et sine invidia culpa plectatur, et sine culpa invidia ponatur. Elle se 348 termine aussi fort bien par une répétition du même mot, comme dans ce passage du même orateur sur Roscius: C'est un si grand acteur, qu'il semble qu'il n'appartienne qu'à lui de monter sur un théâtre; c'est un si honnête homme, qu'il semble le dernier qui dût y monter. L'opposition des noms n'est pas non plus sans grâce. Si Antoine est consul, Brutus est l'ennemi de la patrie; si Brutus est le sauveur de la république, Antoine en est l'ennemi. Je me suis étendu sur les figures plus qu'il n'était nécessaire ; et cependant il y a des rhéteurs qui regardent comme des figures ces façons de parler : Ce que je dis est incroyable, et cependant vrai (ils appellent cela ἀνυθποφορὰ ; quelqu'un a souffert cela une fois, moi deux fois et trois fois (c'est ce qu'ils nomment διέξοδος); je me suis éloigné de mon sujet, mais j'y reviens (c'est ce qu'ils appellent ἄφοδος).
Parmi les figures de mots, il en est quelques-unes qui diffèrent peu des figures de pensées, comme la dubitation, qui appartient à l'une ou à l'autre de ces deux classes de figures, suivant qu'elle tombe sur la chose ou sur le mot, comme : Dois-je nommer cela méchanceté ou folie ? Il en est de même de la correction, qui peut, comme la dubitation, tomber sur une chose ou sur un mot. Quelques-uns ont cru que cette double nature se rencontrait même dans la prosopopée, et que la figure tombait sur les mots dans cette proposition : La cupidité est la mère de la cruauté; dans cette apostrophe de Salluste à Cicéron : O Romule Arpinas! et dans ce qu'on lit chez Ménandre, OEdipus Thriasius. Tout cela a été traité dans le plus grand détail par des rhéteurs, qui ne se sont pas contentés d'effleurer cette matière comme une simple partie de l'art, mais qui lui ont consacré des ouvrages spéciaux, tels que Cécilius, Denys d'Halicarnasse, Rutilius, Cornificius, Visellius, et beaucoup d'autres, sans compter les vivants, qui ne seront pas moins célèbres un jour. J'avoue, au reste, qu'on peut trouver un plus grand nombre de figures de mots, mais je n'accorde pas qu'on en puisse trouver qui vaillent mieux que celles qui sont enseignées par les grands écrivains; et, pour commencer par Cicéron, il en a rapporté beaucoup dans le troisième livre de son traité De Oratore, qu'il semble avoir condamnées lui-même en ne les mentionnant pas dans son Orateur, qu'il a écrit depuis. En effet, les unes sont plutôt des ligures de pensées que des figures de mots, comme celles qu'on nomme imminutio, improvisum, imago, sibi ipsi responsio, digressio, permissio, contrarium, qui est, je crois, ce qu'on appelle ἐναντιότης, sumpta ex adverso probatio. Les autres ne sont nullement des figures, comme ce qu'on nomme ordo, dinumeratio, circumscriptio; soit qu'on entende par ce dernier mot une sentence courte, soit qu'on entende la définition, que Cornilicius et Rutilius rangent parmi les figures de diction. Quant à la transposition élégante des mots, c'est•à-dire à l'hyperbate, que Cécilius regarde aussi comme une figure, je l'ai placée parmi les tropes. Pour la figure appelée mutatio, en admettant que ce soit ce que Rutilius nomme ἀλλοίωσις, son objet est de faire voir la différence des hommes, des choses, des actions : or, si elle a quelque étendue, ce n'est plus une figure; si elle est courte, elle revient à l'antithèse. Que si cette appellation signifie hypallage, j'en ai suffisamment parlé. Mais qu'est-ce que la figure ad propositum subjecta ratio? 349 Est-ce ce que Rutilius appelle αἰτιολογία? Du moins est-il permis de ne pas regarder comme une figure un raisonnement déduit de plusieurs propositions, bien que ce soit ce qu'il traite en premier lieu sous le nom de προσαπόδοσις. Il est certain que la prosapodose exige plusieurs propositions, puisqu'elle consiste, soit à réfuter immédiatement, l'une après l'autre, chaque proposition, comme dans ce passage d'Antoine : Je ne le crains pas comme accusateur, parce que je suis innocent ; je ne le redoute pas comme compétiteur, parce que je suis Antoine; je n'attends rien de lui comme consul, parce qu'il est Cicéron; soit à émettre deux ou trois propositions de suite, et à y répondre dans le même ordre, comme ce que dit Brutus au sujet de la dictature de Pompée : Il vaut mieux ne commander à personne, que d'obéir à quelqu'un. Dans la première condition, on peut vivre honorablement ; dans la seconde, la vie n'est supportable. en aucune manière. Souvent aussi on déduit plusieurs raisons d'une seule proposition, comme dans ces vers de Virgile :
Soit que les sels heureux d'une cendre fertile
Deviennent pour la terre un aliment utile;
Soit que le feu l'épure, et chasse le venin
Des funestes vapeurs qui dorment dans son sein;
Soit qu'en la dilatant par sa chaleur active ;
Soit qu'enfin, etc.. (DELILLE.)
Je n'entends pas bien ce qu'il veut dire par relation : si c'est, ou l'hypallage, ou l'épanode, ou l'antimétabole, j'ai déjà parlé de toutes ces figures. Quoi qu'il en soit, Cicéron, dans son Orateur, ne revient ni sur ces dernières figures, ni sur les précédentes. Dans ce même traité, il ne met, parmi les figures de mots, que l'exclamation, qui, selon moi, est plutôt une figure de pensée, parce qu'elle est l'expression d'un sentiment ; et en cela je suis d'accord avec tous les autres rhéteurs. Cécilius ajoute à ces figures la périphrase, dont j'ai déjà parlé, et Cornificius l'interrogation, le raisonnement, la subjection, la transition, l'occultation, puis la sentence, le membre, l'article, l'interprétation, la conclusion; mais les premières sont des figures de pensées, et les dernières ne sont nullement des figures. J'en dis autant de tout ce que Rutilius ajoute à la nomenclature des autres rhéteurs, sous les dénominations suivantes : παρομολογοία, ἀναγκαῖον, ἠθοποιία, δικαιολογία, πρόληψις, χαρακτηρισμὸς, βραχυλογία, παρασιώπησις, παρρησία. Quant à ces auteurs qui ont poussé presque sans fin cette recherche de noms, et qui ont mis jusqu'aux arguments parmi les figures, je les passerai sous silence. Et même pour ce qui regarde les véritables figures, j'ajouterai, en peu de mots, qu'autant elles contribuent à orner le style quand elles sont placées à propos, autant elles sont froides quand on les prodigue outre mesure. On voit cependant des orateurs qui, sans se mettre en peine du fond des choses et de la solidité des pensées, s'imaginent avoir atteint la perfection de l'éloquence par l'accouplement monstrueux de mots vides de sens. Aussi entassent-ils figures sur figures, ne s'apercevant pas qu'il est aussi ridicule d'associer des mots sans substance que de chercher une forme sans corps. Je dirai plus : il faut être sobre, même du bien. En effet, les divers mouvements du visage, et surtout des yeux, ajoutent beaucoup à l'effet des paroles de l'orateur : cependant si tous ses traits, son front, ses yeux, 350 étaient dans une agitation perpétuelle, on se moquerait de lui. L'oraison a de même son attitude naturelle : sachons éviter et cette immobilité qui tient de la stupeur, et cette mobilité qui tient de la grimace. Mais sachons surtout observer les convenances que nous imposent le lieu, la personne, le temps; car la plupart des figures sont destinées à plaire. Or, dans un sujet où il s'agit d'exciter l'indignation, la haine, la pitié, qui pourrait supporter le langage d'un orateur qui mêlerait aux accents de la colère, aux gémissements et aux prières, l'afféterie des antithèses et tous les faux brillants d'un style artificiel ? car le soin qu'on donne aux mots rend la passion suspecte, et partout où l'art se montre, la vérité disparaît.
CH. IV. De toutes les parties de l'art oratoire, la composition est peut- être celle que Cicéron a travaillée avec le plus de soin ; et je n'aurais pas osé la traiter après lui, si quelques-uns de ses contemporains, dans sa correspondance avec lui, n'eussent osé le critiquer sur cette matière, et si, depuis, plusieurs n'eussent écrit sur le même sujet. C'est pourquoi je m'en tiendrai la plupart du temps à ce qu'enseigne Cicéron ; et, dans ce qui est indubitable, je serai fort court. Peut-être m'arrivera-t-il quelquefois de n'être pas tout à fait du même avis; mais je proposerai le mien, sans prétendre y assujettir personne.
Je sais qu'il y a des gens qui condamnent absolument le soin de la composition, prétendant qu'un langage inculte, et tel qu'il se présente, a quelque chose de plus naturel, et même de plus mâle. Si ces personnes ne reconnaissent pour naturel que ce qui est le produit brut de la nature, l'art oratoire est une pure inanité; car les premiers hommes ont parlé sans connaître les règles et les soins qu'il comporte. Ils n'ont su ni préparer les esprits par un exorde, ni instruire par une exposition, ni prouver par des arguments, ni émouvoir par les passions. Ce n'est donc pas seulement la composition qui leur a manqué, mais tout ce qui est de l'art. Si en ceci ils n'avaient rien à gagner à la culture, ils ont eu tort de quitter leurs cabanes pour des maisons, leurs peaux de bêtes pour des vêtements, leurs montagnes et leurs forêts pour des villes. Qu'on me cite un art qui soit né soudainement. Qu'y a-t-il au contraire que la parure n'embellisse? Pourquoi tailler la vigne et la fouir? pourquoi défricher les champs? car les ronces sont aussi des fruits naturels de la terre. Pourquoi apprivoiser les animaux ? ne naissent-ils pas indomptés? Disons plutôt que rien n'est plus naturel que ce que la nature permet de développer en elle sans la contrarier. Or, peut-on dire qu'un style où tout marche au hasard soit plus fort qu'un style où tout se lie et s'enchaîne harmonieusement? Car si, dans la poésie, l'emploi de petits pieds, semblables à ceux des vers sotadéens, énerve la pensée; si, de même, la prose perd sa force sous la plume de quelques écrivains prétentieux, il ne faut pas croire que ce soit l'effet de la composition. Au reste, comme un fleuve, entraîné par la pente d'un lit large et uni, est plus impétueux que s'il avait à lutter et à se briser sans cesse contre des rochers, de même un style qui, au moyen d'un certain enchaînement, coule dans toute sa plénitude, vaut mieux qu'un style heurté et continuellement interrompu. Pourquoi donc s'imaginer que la force et la beauté sont incompatibles, quand on voit au contraire que rien ne va fort loin sans 351 le secours de l'art, et que l'art est toujours accompagné de la beauté? Est-ce qu'un javelot habilement lancé ne fend pas l'air avec plus de grâce? Plus la main de l'archer est sûre, plus son attitude est belle. Enfin, au combat des armes et dans tous les exercices gymnastiques, celui-là sait le mieux se défendre ou attaquer, à qui l'art a appris à combiner ses mouvements et e observer certaines mesures. Je tiens donc, pour moi, que la composition est aux pensées ce que l'arc et la corde sont à la flèche. Aussi les doctes sont-ils persuadés qu'elle est d'une merveilleuse efficacité non-seulement pour plaire, mais encore pour émouvoir : d'abord, parce qu'il est impossible qu'une chose entre dans le cœur, lorsqu'elle n'a pu s'introduire dans l'oreille, qui en est comme le vestibule ; en second lieu, parce que le sentiment de l'harmonie nous est naturel. Autrement, comment pourrait-on expliquer l'effet que produisent sur nous les instruments de musique, qui ne rendent pourtant que des sons vagues et inarticulés? Ainsi, dans les combats sacrés, le mode n'est pas le même pour exciter les esprits et pour les calmer; pour faire entendre des accents belliqueux, ou pour accompagner la voix suppliante du gladiateur agenouillé; enfin, la trompette ne sonne pas la charge comme elle sonne la retraite. Les pythagoriciens avaient coutume, à leur réveil, de prendre la lyre pour s'animer aux travaux du jour; et, avant de se coucher, de calmer par le même moyen l'activité tumultueuse de leurs pensées. Que si l'harmonie de la musique est si puissante, combien plus celle de la parole? Si la convenance des mots importe à une pensée, la composition n'importe pas moins aux mots, soit dans le tissu de la phrase, soit à la fin d'une période; car quelquefois la pensée et l'expression n'ont rien que de commun et de médiocre, et s'est la composition seule qui les relève. Enfin, essayez de déranger et d'intervertir l'ordre des mots dans une phrase qui vous aura frappé par sa force, sa douceur ou son éclat, cette force, cette grâce, cette beauté disparaîtra. Cicéron, dans son Orateur, en a fait l'épreuve sur lui-même. Changez, dit-il, quelque chose à la période suivante : Neque me divitiae movent, quibus omnes Africanos et Laelios multi venalitii mercatoresque superarunt; changez de même les périodes qui viennent après, et il en sera des membres de ces périodes comme de traits à demi rompus ou décochés de travers. Le même orateur a corrigé, au contraire, certains passages des Gracques, qui lui paraissaient durs et négligés : ce qui sied bien à Cicéron; mais, pour nous, contentons-nous de nous corriger nous-mêmes, en resserrant ce que nos ébauches peuvent avoir de lâche et de traînant. Car à quoi bon chercher des exemples étrangers, quand on peut recourir à sa propre expérience? Il me suffit donc de faire remarquer que plus la pensée et l'expression sont belles, plus le style déplaira si la composition est mauvaise, parce que l'éclat des expressions ne contribue alors qu'à faire ressortir la négligence de la composition. C'est pourquoi, si je n'hésite pas à reconnaître que la perfection de cette qualité du style a été un des derniers efforts de l'art, je crois en même temps que les anciens n'ont pas laissé de s'en occuper, à proportion des progrès de l'art ; et l'autorité de Cicéron ne me persuadera pas 352 que Lysias, Hérodote, Thucydide, l'aient regardée comme une chose indifférente. Peut- être cela tient-il à ce qu'ils n'ont pas écrit dans le même genre de littérature que Démosthène et Platon, qui eux-mêmes diffèrent entre eux. Lysias, en effet, dont le style ressemble à une trame fine et déliée, devait-il s'exposer à le corrompre par un nombre trop plein, et à perdre par là cette admirable simplicité qui le distingue? Il n'eût pas même atteint le but qu'il se proposait; car il écrivait pour autrui, et ne prononçait pas lui-même ses plaidoyers, qui par conséquent ne devaient point laisser paraître l'art; et ce déguisement même est un des secrets de la composition. Quant à Thucydide, comme le style de l'histoire doit être rapide et continu, ces repos dont la voix de l'orateur et l'esprit de l'auditeur ont également besoin, cet artifice d'élocution qu'exige la fin ou le commencement d'une période, tout cela ne convenait pas à son genre. Du reste, on rencontre dans ses harangues de ces désinences étudiées et de ces oppositions de mots dont j'ai parlé. Pour Hérodote, outre que son style me paraît fort coulant, le dialecte dont il s'est servi a par lui-même une certaine grâce, qui semble ne pouvoir venir que d'un rythme caché.
Mais je parlerai bientôt de la diversité des genres; maintenant il est question des règles de la composition. Distinguons d'abord deux styles : l'un lié et fortement ourdi; l'autre délié, tel que celui de la conversation et de la correspondance épistolaire, à moins qu'on n'y traite des questions d'un ordre relevé, des questions de philosophie, de politique, ou autres d'un semblable intérêt. Je ne veux pas dire que le style délié n'ait aussi ses pieds et une mesure peut-être plus difficile à observer; car le style épistolaire et le style de !a conversation ne souffrent pas de trop fréquents hiatus, ni le défaut absolu de quantité. Je veux dire seulement que, à proprement parler, ce style ne coule pas, que les mots n'y sont point enchaînés et ne s'entraînent pas mutuellement, comme dans un discours ; en un mot, qu'il est plutôt relâché que dépourvu de liaison. La même simplicité convient aussi quelquefois aux petites causes; les nombres n'en sont point bannis, mais ils sont différents, et ils agissent sans se montrer. Pour ce qui est du style lié, il a trois formes, qui se nomment incises, κόμματα; membres, κῶλα; périodes, περίοδοι, en latin ambitus, circumductum, continuatio, conclusio. Or, dans toute composition trois choses sont nécessaires, l'ordre, la liaison, le nombre. Parlons donc d'abord de l'ordre. II faut le considérer par rapport aux mots pris isolément, ἀσύνδετα, et par rapport aux mots joints ensemble. Dans le premier cas, il faut éviter la dégradation, et ne pas dire, par exemple, un sacrilège, un voleur, ou bien un brigand, un audacieux; car les pensées doivent toujours aller en croissant et en s'élevant. C'est ce que Cicéron observe admirablement bien, lorsqu'il dit : Vous, avec cet énorme gosier, avec ces larges poumons, avec cette encolure de gladiateur. Ces mots, en effet, enchérissent. les uns sur les autres; au lieu que, s'il eût commencé par dire, avec cette encolure de gladiateur, il eût eu mauvaise grâce à parler ensuite de son gosier et de ses poumons. L'ordre naturel veut aussi qu'on dise, les hommes et les femmes, le jour et la nuit, l'orient et l'occident, plutôt que, les femmes et les hommes, etc. Il y a certains mots qu'on rend superflus en 353 les déplaçant. Par exemple, on dit fort bien fratres gemini; mais si l'on commence par gemini, il est inutile d'ajouter fratres. Cependant je n'approuve pas le scrupule de ceux qui veulent que le nom marche toujours avant le verbe, le verbe avant l'adverbe, le nom avant l'adjectif et le pronom; car souvent le contraire a beaucoup de grâce. C'est un pur scrupule aussi que de s'attacher rigoureusement à l'ordre des temps, non qu'ordinairement ce ne soit le mieux; mais quelquefois ce qui est antérieur est plus important, et doit par conséquent être placé après ce qui est postérieur, mais moins important. Clore le sens par le verbe, est ce qu'il y a de mieux, si la composition le permet; car toute la force du discours est dans les verbes ; mais si l'harmonie en souffre, cette considération doit l'emporter sur l'autre, comme on peut le voir dans les plus grands orateurs des deux langues. Car il y a certainement hyperbate, toutes les fois que le verbe ne termine pas la phrase; mais l'hyperbate est un trope ou une figure, et partant une beauté. Après tout, les mots ne sont point assujettis à la mesure des pieds, comme dans les vers. Aussi rien n'empêche qu'on ne les transporte d'un lieu en un autre, où ils cadrent mieux ; de même que, dans un édifice, les pierres les plus irrégulières et les plus grosses ne laissent pas de trouver leur place. Cependant le style le plus heureux est celui où l'ordre, la liaison et le nombre se trouvent réunis. Mais il y a quelquefois des transpositions qui sont d'une longueur excessive, comme je l'ai dit dans les livres précédents, et dont la composition est même vicieuse, comme dans ces phrases de Mécène, qui trahissent la recherche et l'afféterie : Sole et aurora rubent plurima. Inter sacra movit aqua fraxinos. Ne exsequias quidem unus inter miserrimos viderem meas. Cette dernière est d'autant plus mauvaise, que Mécène joue sur un sujet triste en lui-même. Souvent néanmoins un mot produit un grand effet à la fin d'une période, qui échapperait à l'attention de l'auditeur s'il était placé au milieu, et, pour ainsi dire, caché dans la foule; tandis que là il fixe l'attention et se grave dans l'esprit, comme on peut le voir dans ce passage de Cicéron : Ut tibi necesse esset in conspectu populi romani vomere postridie. Transposez ce mot postridie; il n'aura plus la même force. En effet, ce mot ressort à la fin de la période comme la pointe d'une épée; car Cicéron, après avoir parlé de la dégoûtante nécessité de vomir, qui semble le terme de la crapule, aiguise le trait, en y ajoutant la honte de n'avoir pu digérer en vingt-quatre heures les viandes dont il s'était gorgé. Domitius Afer avait coutume de clore le sens par un mot transposé, à dessein de donner seulement plus de rudesse à sa composition, notamment dans ses exordes. Ainsi il dit dans son plaidoyer pour Cloantilla : Gratias agam continuo; et dans celui qu'il fit pour Lélia : Eis utrisque apud te judicem periclitatur Laelia. Il était tellement ennemi de ces modulations douces et délicates qui flattent l'oreille, que, loin de les chercher, il en entravait le cours, lorsqu'elles se présentaient d'elles-mêmes. Il n'est personne qui ne sache aussi qu'un mauvais arrangement fait naître l'amphibologie. Voilà, en peu de mots, ce que j'ai cru devoir dire sur l'ordre, sans lequel un discours, fût-il d'ailleurs bien lié et bien 354 cadencé, sera toujours regardé, avec raison, comme un discours mal fait. Vient ensuite la liaison. Elle s'étend aux mots, aux incises, aux membres, aux périodes; car toutes ces parties ont leurs beautés et leurs défauts, par rapport à la manière dont on les joint ensemble. D'abord, pour procéder méthodiquement, il y a de ces liaisons choquantes qui sautent aux yeux des plus ignorants, lorsque, par exemple, deux mots, qui se suivent, sont tels, que la dernière syllabe de l'un et la première de l'autre forment un mot obscène ou grossier. En second lieu, lorsque des voyelles se rencontrent, il en résulte un hiatus qui inter- rompt tout à coup le cours de l'oraison, et le rend, pour ainsi dire, laborieux. Rien n'est encore plus dur à l'oreille que deux voyelles longues de suite, lorsque ce sont les mêmes; et surtout de ces voyelles dont le son se tire du creux du gosier, ou que l'on ne peut articuler sans ouvrir largement la bouche. La lettre E est plus pleine; la lettre I est plus grêle. Aussi la rencontre de ces deux voyelles passe-t-elle presque inaperçue. Une brève après une longue, ou une longue après une brève, n'est pas non plus fort désagréable. Le concours de deux brèves choque encore moins. En un mot, ce concours de deux voyelles sera plus ou moins rude, selon que la prononciation de ces voyelles sera plus ou moins différente. Cependant, quel qu'il soit, il ne faut pas s'en faire un monstre; et je ne sais ce qu'il y a de pis, a cet égard, ou de la négligence, ou du scrupule; car la crainte de tomber dans ce défaut entrave nécessairement l'élan de l'orateur, et détourne son esprit d'objets plus importants. C'est pourquoi, s'il y a de la négligence à n'en tenir aucun compte, d'un autre côté il y a de la petitesse à s'en effrayer continuellement; et ce n'est pas sans raison que l'on reproche aux disciples d'Isocrate, et particulièrement à Théopompe, d'avoir été trop scrupuleux sur ce point. Démosthène et Cicéron s'en sont mis médiocrement en peine. Et en effet, la synalèphe, qui confond deux voyelles en une, rend quelquefois l'oraison plus douce que si chaque mot demeurait en son entier. Quelquefois même l'hiatus n'est pas sans grâce, et donne un certain air de grandeur à ce que nous disons, comme ici : Pulchra oratione acta omnino jactare; outre que les syllabes longues par elles-mêmes, et, pour ainsi dire, plus nourries que les brèves, gagnent encore quelque chose à ce repos qu'on met entre deux voyelles.
Voici, du reste, comme Cicéron lui-même s'en explique : Cette espèce d'hiatus, dit-il, que produit la rencontre de deux voyelles, a je ne sais quoi de négligé qui ne déplaît pas, en ce que cet abandon dénote un orateur plus occupé des choses, que des mots. Les consonnes, et surtout celles qui sont un peu dures, sont aussi sujettes à se heurter dans la liaison des mots; par exemple, l's finale immédiatement suivie d'un x; et le sifflement est plus désagréable encore, si ce sont deux mêmes consonnes qui se rencontrent, comme ars studiorum. C'est pour cela que Servius, comme je l'ai dit, retranchait l's toutes les fois qu'elle finissait un mot, et qu'elle était suivie d'une autre consonne. Lauranius l'en blâme, et Messala le défend. Car on ne croit pas que Lucilius ait laissé l's finale dans serenus fuit et dignes locoque : Cicéron témoigne aussi dans son Orateur que plusieurs des anciens en usaient de même. De là belligerare, po' meridiem, et cette expression de Caton le Censeur, dice hanc, pour diem hanc, en adoucissant M en E : façon de parler que certaines personnes ne manquent pas de corriger 355 dans les vieux livres; mais, en voulant reprendre l'ignorance des copistes, ils trahissent la leur. Cette même lettre M, à la fin d'un mot, s'unit tellement avec la syllabe qui commence le mot suivant, qu'elle semble s'identifier avec elle; et, quoiqu'on l'écrive, à peine la prononce-t-on, comme multum ille, et quantum erat; en sorte qu'elle rend presque le son d'une nouvelle lettre, car on ne la supprime pas, mais elle est, pour ainsi dire, éteinte, et ne, sert plus que de note entre deux voyelles, pour empêcher qu'elles ne se confondent. Il faut prendre garde aussi que les dernières syllabes d'un mot ne soient les mêmes que les premières du mot suivant. On ne s'étonnera pas de me voir faire cette recommandation, puisqu'il est échappé à Cicéron de dire dans une lettre : res mihi invisae visae sunt, Brute; et d'écrire ce vers :
O fortunatam natam me consule Romam !
Plusieurs monosyllabes de suite ne feront pas non plus un bon effet, parce que ces petites chutes multipliées rendent nécessairement la composition sautillante. Par la même raison, il faut éviter la continuité des mots composés d'un petit nombre de syllabes; et, par la raison contraire, celle des mots composés d'un grand nombre de syllabes, parce qu'ils rendent la diction trainante. Ce sont encore des défauts que je dois signaler ici, que de joindre ensemble des mots qui ont même cadence, même désinence et même déclinaison; de mettre des verbes, des noms, ou autres parties de l'oraison, à la suite les uns des autres, sans les entremêler; car, sans la variété, les beautés même finissent par lasser. A l'égard des membres et des incises, la liaison n'est pas seulement assujettie aux mêmes règles que pour les mots, mais, indépendamment de l'harmonie qui enchaîne ce qui finit à ce qui commence, il est encore très-essentiel, pour la composition, de savoir ce qu'on doit mettre avant ou après. Car ici, par exemple : Vomens frustis esculentis gremium suum et totum tribunal irnplevit, la gradation est observée; au contraire, dans le passage suivant (je me sers souvent des mêmes exemples à propos de choses diverses, pour les rendre plus familiers) : Saxa atque solitudines voci respondent; bestiae saepe immunes cantu flectuntur, atque consistant, si l'ordre était changé, la gradation serait plus juste; car il est plus difficile d'émouvoir des pierres que des bêtes féroces : mais cette gradation devait être sacrifiée à la beauté de la composition. Passons maintenant aux nombres. Tout ce qui s'appelle structure, mesure et enchaînement de mots, consiste dans les nombres (par nombres j'entends les rythmes), ou dans les mètres, c'est-à-dire dans une certaine dimension. Or, bien que les rythmes et les mètres soient composés de pieds, ils différent néanmoins sous bien des rapports. Les rythmes, ou nombres, consistent dans un certain espace de temps; et les mètres, outre cet espace de temps, consistent encore dans un certain ordre : de sorte que les uns semblent appartenir plutôt à la quantité, et les autres à la qualité. Le rythme est composé de parties, qui sont, ou égales, ou en proportion sesquialtère, ou doubles. Égales, comme le dactyle; car le dactyle contient une syllabe longue égale à deux brèves. Ce n'est pas que d'autres pieds n'aient aussi la même propriété; mais celui-ci est en possession d'être cité pour exemple. Les enfants eux-mêmes savent qu'une syllabe longue a deux temps, et qu'une brève n'en a qu'un. En proportion sesquialtère, comme le péon, qui est composé d'une longue et de trois 356 brèves; ou son contraire, qui est formé de trois brèves et d'une longue; ou tout autre pied, où trois temps sont à deux dans le même rapport. Doubles, comme l'ïambe, qui est d'une brève et d'une longue, et réciproquement. Tout cela forme autant de pieds métriques, mais avec cette différence, qu'il importe peu pour le rythme que le dactyle commence ou finisse par deux brèves, par la raison que le rythme ne mesure que le temps, c'est-à-dire l'intervalle d'un levé à un frappé. Il n'en est pas de même du mètre; car on ne peut employer indifféremment un anapeste ou un spondée pour un dactyle, et le péon ne peut non plus commencer ou finir indifféremment par des brèves. Et non-seulement le vers ne comporte pas un pied pour un autre, mais il ne comporte pas même un dactyle ou un spondée pour un autre dactyle ou pour un autre spondée. Ainsi, que l'on change l'ordre des cinq dactyles qui se succèdent dans ce vers :
Panditur interea domus omnipotentis Olympi,
le vers n'existera plus. Je remarque encore trois différences. D'abord, les rythmes ont un espace libre, et les mètres n'en ont qu'un circonscrit, ceux-ci étant toujours renfermés dans un cercle déterminé, tandis que ceux-là courent sur la même mesure, depuis le commencement jusqu'à la métabole, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'on passe à un autre genre de rythme. Ensuite, le mètre n'est que dans les mots, et le rythme s'applique aussi au mouvement du corps. Enfin, les rythmes admettent plus facilement des temps superflus, quoique cela arrive aussi dans les mètres. Cependant la licence est d'autant plus grande dans les rythmes, qu'on y mesure les temps par la pensée, qu'on y marque les intervalles en battant la mesure avec le pied ou avec les doigts, et que, au moyen de certaines notes, on suppute combien tel intervalle contient de brèves : d'où sont venues ces mesures qu'on appelle τετράσημοι, à quatre temps, πεντάσημοι, à cinq temps, et d'autres plus longues encore; car le mot grec σημεῖον veut dire un temps. Dans la prose, la mesure est plus déterminée, et doit être plus sensible pour tout le monde. Elle réside donc dans les pieds; et les pieds métriques se présentent si naturellement dans la prose, que souvent, sans le vouloir, il échappe des vers de toute espèce. Et même il ne s'écrit rien en prose, qu'on ne puisse, à la rigueur, réduire en petits vers, ou en fragments de vers. Il s'est même rencontré des grammairiens assez vétilleux pour observer curieusement la mesure de tous les pieds qui entrent dans un ouvrage de prose, comme s'il s'agissait de vers lyriques. Il est vrai que Cicéron répète sans cesse que la beauté de la composition consiste entièrement dans les nombres : aussi lui en a-t-on fait un reproche, parce que ce serait assujettir la prose aux rythmes; car, comme il l'établit lui-même, les nombres sont les rythmes; et, après lui, Virgile a dit :
...Numeros memini, si verba tenerem :
Et Horace :
...Numerisque fertur
Lege solutis.
On attaque donc, entre autres, ce passage de Cicéron, où il dit que Démosthène n'aurait pas été si foudroyant, si son éloquence n'eût été soutenue par les nombres. Or, si par les nombres il a entendu les rythmes, je ne suis pas de son avis, puisque les rythmes, ainsi que je l'ai dit, 357 n'ont point de terme fixe, ni de variété dans leur tissu, mais qu'ils parcourent sans interruption l'intervalle d'un levé à un frappé, ce qui n'a pas lieu dans la prose, laquelle ne se mesure pas par un battement du pied ou des doigts. Cicéron lui-même le sent fort bien, puisqu'il déclare souvent qu'il ne cherche que ce qui est nombreux, ne voulant pas, d'un côté, que la composition soit lourde et grossière, ἄρρυθμον, ni, de l'autre, qu'elle soit poétique εὔρυθμον. C'est ainsi qu'on exerce un jeune homme à la lutte, sans prétendre pour cela en faire un lutteur. Mais enfin il faut bien donner un nom à cette combinaison qui résulte des pieds; et quelle autre lui convient mieux que celui de nombre, et de nombre oratoire, comme nous appelons l'enthymème, syllogisme de la rhétorique? Pour moi, afin de me mettre à l'abri de la chicane que n'a pu éviter Cicéron lui-même, je demande que, partout où j'ai employé et où j'emploierai le mot nombre pour désigner la beauté de la composition, on entende nombre oratoire.
Or, l'art de la composition consiste à bien combiner l'arrangement des mots. Je suppose que le choix, l'examen, la distinction même en est déjà faite; car il vaut mieux unir des mots dont l'association est un peu dure, que des mots inutiles. Cependant il sera permis de choisir cer-tains mots, pourvu que ce soit parmi ceux qui auront même signification et même force; d'en ajouter, à condition qu'ils ne seront pas oiseux; d'en supprimer, mais s'ils ne sont pas nécessaires. Il sera permis enfin de varier les cas et les nombres par le moyen des figures : variété qui d'ordinaire embellit la composition, même indépendamment du nombre et de l'harmonie. Si la raison est pour un mot et l'usage pour un autre, on pourra choisir celui qu'on voudra, vitavisse ou vitasse, deprehendere ou deprendere. Je ne dénie pas même à la composition la faculté de contracter deux syllabes en une, et je lui abandonne tout ce qui ne saurait nuire ni au sens ni à l'élocution. Toutefois son principal soin est de bien juger à quelle place un mot cadre le mieux ; mais ce soin, pour atteindre la perfection, ne doit avoir en vue que la composition. Au reste, l'emploi des pieds est beaucoup plus difficile en prose qu'en vers : premièrement, parce que le vers est toujours renfermé dans un petit nombre de mots, tandis que la prose a souvent de longues périodes; ensuite, parce que le vers, toujours semblable à lui-même, n'a qu'une sorte de marche, au lieu que, dans la prose, la composition; si elle n'est variée, choque par son uniformité, et accuse de l'affectation. En effet, les nombres sont répandus dans toutes ses parties, dans tout son tissu, puisque nous ne pouvons nous exprimer qu'à l'aide de mots, composés de syllabes brèves et longues, dont l'assemblage forme des pieds. Mais c'est surtout à la fin des périodes que les nombres sont nécessaires et qu'ils se font remarquer : d'abord, parce que tout sens a une conclusion, et, par conséquent, un intervalle naturel qui le sépare du sens qui suit; ensuite, parce que l'oreille, entraînée par le cours des paroles qui se succèdent les unes aux autres, comme des flots, ne juge bien des sons qui l'ont frappée qu'au moment où cette continuité s'arrête et lui donne le temps de la réflexion. Que ce qui doit servir à reposer l'esprit et à le délasser n'ait donc rien de dur ni d'abrupte; car 358 c'est là que l'orateur s'arrête et s'assied, c'est là que l'auditeur l'attend, c'est là que les applaudissements font explosion.
Les commencements des périodes réclament à peu près le même soin; car l'auditeur y donne aussi toute son attention. Mais ils offrent moins de difficulté, parce qu'ils n'ont pas une liaison étroite avec ce qui précède, et ne lui empruntent qu'une sorte d'exorde pour arriver à une fin quelconque. Cependant cette fin ne doit pas être trop négligée; et elle perdrait tout son prix, si on y arrivait par une pente roide, et comme en tombant. De là vient qu'on admire la composition de Démosthène dans la phrase suivante : Πρῶτον μὲν, ὦ ἄνδρες Ἀθηναῖοι, τοῖς θεοῖς εὔχομαι πᾶσι καὶ πάσαις; et dans cette autre phrase du même orateur, qui plaît à tout le monde, excepté, je crois, à Brutus : κᾄν μήπω βάλλῃ, μηδὲ τοξεύῃ; tandis qu'on blâme dans Cicéron :
Familiaris coeperat esse balneatori, et, non nimium dura archipiratae. Cependant balneatori et archipiratae finissent exactement comme πᾶσι καὶ πάσαις et μηδὲ τοξεύῃ. D'où vient donc cette différence? C'est que, dans Démosthène, le commencement est plus soigné; c'est aussi que, dans Cicéron, chaque mot renferme deux pieds, ce qui est languissant, même en vers, non-seulement quand le vers finit par un mot de cinq syllabes, comme Fortissima Tyndaridarum, mais par un mot de quatre, comme Apennino, armarnentis, Orione. Évitons donc de clore une phrase par ces sortes de mots de plusieurs syllabes. Dans le milieu des périodes, ce n'est pas assez que tout y soit bien lié, il faut aussi prendre garde que, par des mots trop longs, le discours ne devienne lent et paresseux; ou, ce qui est un défaut très-commun aujourd'hui, que, par des mots trop courts, il ne sautille, et ne produise à l'oreille l'effet de ces cliquettes qui servent de jouet aux enfants. Car si, dans les périodes, le commencement et la fin sont ce qu'il y a de plus important, parce qu'ils marquent où le sens commence et où il s'achève, le milieu a aussi ses repos, repos légers et fugitifs comme l'empreinte du pied d'un homme qui court, mais qui, tout en courant, laisse derrière lui la trace de ses pas. Ce n'est donc pas assez de commencer et de finir convenablement chaque membre, chaque incise, il faut encore soigner ces repos intermédiaires qui, bien qu'imperceptibles dans le cours d'une période, où tout est continu et d'une haleine, servent de degrés à la prononciation. Qui doute, par exemple, qu'il y ait un sens uni-que dans la phrase suivante, et qu'on doive la prononcer sans interruption : Animadverti, judices, omnem accusatoris orationem in duas divisam esse partes? Cependant on sent que les deux premiers mots, les trois qui suivent, les deux qui viennent après, et enfin les trois derniers, ont une certaine harmonie qui soutient la respiration. Toutes ces particules s'évaluent comme en musique, et, selon qu'elles sont graves ou aiguës, lentes ou rapides, rampantes ou vives, la composition qui en résulte est sévère ou efféminée, soutenue ou relâchée. Il y a quelquefois des fins de phrases qui sont boiteuses et pendantes si on les isole, mais qu'on parvient à soutenir en les rattachant aux membres suivants, de sorte que le défaut disparaît dans la continuité : Non vult populus romanus obsoletis criminibus accusari Verrem : cela est dur, si l'on en demeure là; mais unissez ce qui précède à ce qui suit, encore que ces parties diffèrent par le sens : Nova 359 postulat, inaudita desiderat, et alors l'oraison chemine, et rien ne choque. Ut adeas, tantum dabis, cela serait une chute désagréable, car c'est la fin d'un trimètre. L'orateur continue : ut cibum vestitumque introferre liceat, tantum; il y a encore là quelque chose de précipité, mais qui se trouve affermi et soutenu par cette conclusion : nemo recusabat. Un vers entier, ou même une portion de vers, est d'un effet très-désagréable en prose, surtout si c'est la fin d'un vers qui termine une période, ou la première partie d'un vers qui la commence. Le contraire quelquefois n'est pas sans grâce, et une période finit fort bien avec le commencement d'un vers, pourvu que ce soit en peu de syllabes, et surtout si c'est un vers ïambique à six et à huit pieds. Ces mots, in Africa fuisse, sont le commencement d'un ïambe à six pieds, et finissent la première phrase de l'oraison pour Ligarius. Ceux-ci, esse videatur, dont on fait abus aujourd'hui, commencent un ïambe à huit pieds. On trouve aussi, dans Démosthène, πᾶσι καὶ πάσαις· καὶ πᾶσι ὑμῖν· ὅσην εὔνοιαν. Je pourrais citer presque tout l'exorde. Une phrase peut aussi très-bien commencer avec une fin de vers : Etsi vereor, judices; et, animadverti, judices; mais elle commence mal avec un commencement de vers. Ainsi Tite-Live débute par le premier hémistiche d'un vers hexamètre : facturusne operae pretium sim; car c'est ainsi qu'il a écrit, et cela vaut mieux encore que la manière dont on l'a corrigé. Une fin de vers termine également mal une phrase; et l'on blâme avec raison Cicéron d'avoir dit : Quo me vertam, nescio, ce qui est la fin d'un trimètre. Je dis trimètre, parce qu'on donne communément ce nom au vers ïambique de six pieds, ce vers, en effet, ne se mesurant que par trois battements. Ce qui est pis, c'est de clore une phrase avec la fin d'un hexamètre, comme l'a fait Brutus dans une de ses lettres : Neque illi malunt habere tutores, aut defensores, quanquam sciunt placuisse Catoni. Les vers ïambiques se font moins sentir, parce qu'ils se rapprochent davantage de la prose. Aussi échappe- t-il des vers entiers de cette espèce.; on en rencontre très-souvent dans Brutus, qui était très-soigneux de la composition, assez souvent dans Asinius, quelquefois même dans Cicéron, comme on en peut juger par ce début de son oraison contre Lucius Pison : Pro dii immortales, quis hic illuxit dies? Il ne faut pas éviter avec moins de soin ce qui est trop nombreux, ἔνρυθμον, comme ce commencement de la guerre de Jugurtha, dans Salluste : Falso queritur de natrura sua; car la prose, malgré ses liens, doit paraître libre. Platon lui-même, tout soigneux qu'il est de la composition, n'a pu éviter, dès les premières lignes de son Timée, les défauts que je viens de signaler; car on trouve d'abord un commencement de vers hexamètre, puis un vers anacréontique, et, si l'on veut, un trimètre, et cette sorte de vers de deux pieds et demi, que les Grecs appellent rπενθημιμερὲς et tout cela en très-peu de mots. Il est aussi échappé à Thucydide une phrase du genre de rythme le plus mou qu'il y ait :
ὑπὲρ ἥμισυ Κᾶρες ἐφάνησαν.
Il faut donc avoir soin d'entremêler les pieds de telle sorte, que ceux qui plaisent soient en plus grand nombre, et que les mauvais passent inaperçus dans la foule des bons ; car on ne peut pas changer la nature des lettres et des syllabes, et l'essentiel est de les assortir entre elles le mieux possible. Les syllabes longues, comme je l'ai dit, ont plus d'autorité, plus de poids ; les brèves, plus de rapidité. Les dernières, mêlées de certaines longues, semblent courir; si elles se suivent sans interruption, elles semblent bondir. Quand on s'élève d'une brève à une longue, le mètre a plus de force; quand on s'abaisse d'une longue à une brève, il a plus de douceur. On commence fort bien par des longues, quelquefois bien aussi par des brèves, comme novum crimen, ou, ce qui est encore plus doux, comme animadverti, judices, d'autant que ce commencement du plaidoyer pour Cluentius tient de la division, laquelle demande un peu de vivacité. Les longues, étant plus soutenues, sont aussi très-propres à clore un membre de phrase: ce qui n'exclut pas l'emploi des brèves, quoique la dernière syllabe soit regardée comme indifférente. Car je n'ignore pas qu'à la fin d'un membre de phrase, une brève peut compter pour une longue, par la raison que le temps qui lui manque se trouve en quelque sorte suppléé par ce qui suit. Cependant, si je consulte mon oreille, je sens qu'il est très différent qu'une syllabe finale soit vraiment longue, ou censée telle. Car cette fin, par exemple : dicere incipientem timere, remplit moins l'oreille que celle-ci : ausus est confiteri. Or, s'il est indifférent que la dernière syllabe soit longue ou brève, ce sera un pied dans l'un et dans l'autre exemple ; et pourtant je ne sais comment il se fait que, dans le dernier, la finale a l'air de s'asseoir, tandis que, dans le premier, elle a l'air de rester debout. C'est sans doute cette considération qui a fait donner trois temps à la finale quand elle est longue, afin qu'elle ait aussi cette portion de temps que la finale brève reçoit de la syllabe longue qui la suit immédiatement. On ne doit pas seulement prendre garde au pied qui termine un membre de phrase, mais encore à celui qui le précède. Cette observation ne doit pas toutefois remonter au delà de 362 trois pieds; mais si ces pieds ne sont pas de trois syllabes, elle est nécessaire, sans dégénérer néanmoins en calcul de prosodie; si ces pieds sont de trois syllabes, on se contentera d'observer les deux derniers : autrement ce serait un simple pied, et nullement un nombre. Cependant le dichorée peut suffire, s'il est vrai qu'on puisse ne voir qu'un pied dans la réunion de deux chorées. J'en dis autant du péon, qui est formé d'un chorée et d'un pyrrhique, et qu'on regarde comme plus propre: pour le commencement que pour la fin; ou de son contraire, qui est de trois brèves et d'une longue, et qu'on assigne particulièrement à la fin. Ce sont à peu près les seuls dont fassent mention ceux qui ont traité de la prosodie. Tous les autres pieds, quel que soit le nombre de temps dont ils se composent, par rapport à la proportion, ils les appellent péons. Il y a encore le dochmius, qui, formé d'un bacchius et d'un ïambe, ou d'un ïambe et d'un crétique, termine un mem-bre de phrase d'une manière ferme et sévère. Le spondée, dont Démosthène a beaucoup fait usage, est toujours lent par lui-même. Précédé d'un crétique, il est d'un très-bon effet, comme ici : De qua ego nihil dicam, nisi depellendi crimi-is causa. Mais, comme je l'ai dit plus haut, il y a une grande différence entre deux pieds qui sont contenus dans un seul mot, et deux pieds qui sont d'un mot chacun. Ainsi, criminis causa, tombe avec force; archipiratae, avec mollesse. Ce sera encore plus mou, si le spondée est précédé d'un tribraque, comme dans facilitates, temeritates. Cela vient de ce qu'il y a dans l'intervalle même des mots un temps caché, comme dans le spondée qui partage le pentamètre. Car le vers n'y serait pas, si ce spondée ne se formait de la fin d'un mot et du commencement d'un autre. On peut faire précéder le spondée d'un anapeste, quoique cela fasse moins bien : muliere non solum nobili, verum etiam nota. Ainsi que l'anapeste et le crétique, l'ïambe, qui se trouve dans l'un et l'autre, mais qui a une syllabe de moins, marchera fort bien aussi devant le spondée, car une brève précédera trois longues. Le spondée, suivi d'un ïambe, sera aussi d'un bon effet, lisdern in armis fui. J'en dis autant d'un spondée et d'un bacchius placés avant un ïambe, car alors le dernier pied sera un dochmius : In armis iisdem fui. Il résulte de ce que je viens de dire que le molosse ne fait pas mal non plus à la fin, pourvu qu'il soit précédé d'une brève appartenant à un pied quelconque : Illud scimus, ubicumque sunt, esse pro nobis. Le spondée est moins grave, précédé d'un pyrrhique, comme Judicii Juniani; mais c'est bien pis quand il l'est d'un péon, comme ici : Brute, dubitavi, à moins qu'on ne veuille y voir un dactyle et un bacchius. On finit mal par deux spondées, ce qui, même en vers, se fait trop remarquer, à moins que ces deux spondées ne se composent, en quelque sorte, de trois membres: Cur de perfugis nostris copias comparatis contra nos? Car il y a là une syllabe, puis deux guis une. Un dactyle ne fera pas non plus un bon effet devant le spondée, par la raison qu'un membre de phrase ne doit pas finir comme un vers. Le bacchius peut aussi se trouver à la fin, et se redouble même fort bien : Venenum timeres; il aime encore à être précédé d'un chorée et d'un spondée.
Mais puisque j'ai fait voir que la prose se compose de pieds, disons aussi quelque chose de ces pieds; et, comme on varie sur leurs noms, établissons bien ceux qui conviennent à chacun. Or, je crois ne pouvoir mieux faire que de prendre Cicéron pour guide, d'autant qu'il a suivi les meilleurs auteurs grecs, si ce n'est qu'il ne va pas, ce me semble, au delà du pied de trois syllabes, quoiqu'il fasse usage du péon et du dochimius, dont le premier a quatre syllabes, et le second cinq. 360 Il ne dissimule pas néanmoins qu'aux yeux de quelques-uns ces sortes de pieds sont plutôt des nombres que des pieds, et avec raison; car tout ce qui excède trois syllabes a plus d'un pied. Il y a donc quatre sortes de pieds à deux syllabes, et huit à trois. Les premiers sont : le spondée, de deux longues; le pyrrhique, appelé aussi le pariambe, de deux brèves; l'ïambe, d'une brève et d'une longue; son contraire, le chorée, que d'autres nomment trochée, d'une longue et d'une brève. Les seconds sont : le dactyle, d'une longue et de deux brèves; l'anapeste, ou dactyle renversé, de deux brèves et d'une longue ; l'amphimacre, plus souvent appelé crétique, formé d'une brève entre deux longues; l'amphibraque, d'une longue entre deux brèves; le bacchius, c'est-à-dire une brève suivie de deux longues ; le palimbacchius, ou une brève précédée de deux longues; le trochée, nommé tribraque par ceux qui donnent au chorée le nom de trochée, ou trois brèves; enfin le molosse, composé de trois longues. Il n'est aucun de ces pieds qui n'entre dans la prose; mais plus la mesure en est pleine par rapport aux temps, et stable par rapport aux syllabes longues, plus ils donnent de poids à la diction. Les syllabes brèves, au contraire, lui donnent de la vitesse et du mouvement. Cela, du reste, dépend du lieu; car la lenteur où il est besoin de vitesse, et la vitesse où il est besoin de lenteur, sont également blâmables. Peut-être est-il bon aussi de remarquer qu'il y a des syllabes plus longues ou plus brèves que d'autres; car, bien qu'elles soient censées toutes n'avoir ni plus de deux temps, ni moins d'un, et que, par cette raison, dans les vers, les syllabes longues ou brèves soient toutes égales entre elles, on y sent néanmoins une différence en plus ou en moins. Aussi, par suite du privilège propre à la poésie, les vers admettent-ils certaines syllabes, qu'on appelle communes. En effet, dans la réalité, une syllabe peut être aussi bien brève ou longue, lorsqu'elle est seule, que lorsqu'elle est précédée d'une ou de plusieurs consonnes; et, dans la mesure des pieds, une syllabe brève devient longue, quoique suivie d'une autre brève précédée de deux consonnes, comme dans ce vers :
Agrestem tenui musam meditaris avena.
La syllabe gre, quoique brève, ne laisse pas de rendre long l'a qui la précède. Par conséquent elle lui communique de son temps. Or, comment le pourrait-elle, si elle n'avait pas plus de durée que la syllabe la plus brève, ce qu'elle serait elle-même sans les consonnes qui la suivent? or, elle prête un temps à la syllabe qui la précède, et en emprunte un à celle qui la suit. Voilà comme deux syllabes brèves de leur nature deviennent longues par position. Je suis étonné que des hommes très-doctes recherchent certains pieds et en rejettent certains autres, comme s'il en était un seul qui n'entrât pas nécessairement dans la prose. Qu'Ephorus garde donc sa I prédilection pour le pééon, inventé par Thrasymaque, et goûté d'Aristote, ainsi que pour le dactyle, parce que ces deux pieds offrent un heureux tempérament de brèves et de longues : permis à lui de fuir le spondée et le trochée, le premier comme trop lent, le second comme trop rapide; 361 qu'Aristote trouve l'héroïque, ou dactyle, plus approprié aux grands sujets, et l'ïambe, aux choses de la vie humaine; qu'il condamne le trochée comme trop précipité, et lui donne pour cela le nom d'une danse désordonnée ; que Théodecte et Théophraste, et, après eux, Denys d'Halicarnasse, en disent autant : ils auront beau faire, ils seront forcés malgré eux de donner entrée à ces pieds, et il ne leur sera pas toujours possible de s'en tenir seulement à l'héroïque, ou au péon, qu'ils aiment tant, parce qu'il fait rarement un vers. Cependant, comme il n'est pas possible d'allonger les mots ou de les raccourcir, et qu'il n'appartient qu'à la musique de faire à son gré leurs syllabes longues ou brèves, il s'ensuit que ce n'est pas le choix de ces mots, mais la manière de les arranger et de les combiner, qui donne à un écrivain la liberté de se servir de certains pieds plus souvent que d'autres. En effet, les pieds dépendent pour la plupart de l'enchaînement ou de la séparation des mots ; d'où il arrive qu'avec les mêmes mots on obtient plusieurs sor-tes de vers. Je me souviens, à ce sujet, qu'un poète assez distingué fit un jour ce vers en badinant :
Astra tenet coelum, mare classes, area messem.
Si vous le retournez, vous aurez un sotadéen, lequel, à son tour, devient un trimètre dans le vers suivant retourné :
Caput exeruit mobile pinus repetita.
Son contraire, ou le palimbacchius, termine également bien, à moins qu'on ne veuille que la dernière syllabe soit longue, et on peut très-bien le faire précéder d'un molosse : Civis romanus 363 sum, ou d'un bacchius : Quod hic potest, nos hossemus. Mais il est plus vrai de dire que ces membres de phrases se terminent par un chorée précédé d'un spondée; car le rythme est principalement dans ces mots : nos possemus, et, romanus sum. Le dichorée dont les Asiatiques sont si prodigues, et qui n'est autre chose que deux chorées joints ensemble, termine aussi fort bien. En voici un exemple, rapporté par Cicéron : Patris dictum sapiens temeritas filii comprobavit. Le chorée comporte également devant lui le pyrrhique : Omnes prope cives virtute, gloria, dignitate superabat. Un dactyle ne déplaira pas non plus à la fin, si pourtant nous n'aimons mieux en faire un crétique, la finale étant longue ou brève à volonté : Muliercula nixus in littore. Le dernier pied recevra volontiers devant lui un crétique ou un ïambe, mais il s'accommodera mal d'un spondée, et encore moins d'un chorée. On peut encore finir par un amphibraque : Q. Ligarium in Africa fuisse, à moins qu'on n'aime mieux en faire un bacchius. Le trochée ne fera pas très-bien, si la dernière est brève, comme il faut nécessairement qu'elle le soit : autrement, comment finirait-on par le dichorée, qui plaît au plus grand nombre? Si on fait la dernière syllabe longue, le trochée deviendra un anapeste; si la syllabe qui le précède est longue, le même trochée deviendra un péon : Si potero; — Dixit hoc Cicero; — Obstat invidia. Aussi a-t-on assigné le péon au commencement. Le pyrrhique précédé d'un chorée pourra être placé à la fin, car alors c'est un péon. Mais, en général, tous les pieds qui finissent par des brèves sont moins soutenus, et ne conviennent guère que lorsque le style a besoin de courir, et ne connaît aucune pause. Le crétique est fort bon pour commencer: Quod precatus a dus immortalibus sum; et pour clore un membre de phrase : In conspectu populi romani vomere postridie. Ces exemples font voir que le crétique va bien, ou après l'anapeste, ou après le péon, je veux dire celui qui est assigné à la fin. Le redoublement d'un créti que n'est pas sans grâce : servare quam plurimos : ce qui vaut mieux que si le crétique était précédé d'un chorée : non turpe duceret? où je suppose que la finale est censée longue. Mais supposons qu'il y ait, non turpe duceres, il y a toujours ce vide dont j'ai parlé; car nous faisons une légère pause entre le dernier mot et l'avant- dernier, de sorte que la dernière syllabe de turpe s'en trouve allongée : autrement la phrase aurait quelque chose de précipité, et ressemblerait à la fin d'un trimètre: Quis non turpe duceret? Il en est de même de ces mots : ore excipere liceret : si on les prononce tout d'une haleine, on en fait un vers plein d'afféterie, tandis que, si on les partage en trois temps, ils acquièrent beaucoup de poids. Dans l'énumération que je viens de faire, mon dessein n'est pas d'interdire l'usage des autres pieds, mais seulement de montrer l'effet que produisent d'ordinaire ceux dont j'ai parlé, et de dire ce qui pour le moment me semblait le plus raisonnable. Car deux anapestes, par exemple, terminent aussi fort bien; et parce qu'ils constituent la fin d'un vers pentamètre, le rythme qu'ils composent en porte le nom : nam ubi libido dominatur, innocentiae leve praesidiunn est; car, au moyen de la synalèphe, les deux dernières syllabes ne sonnent que pour une. Un anapeste, précédé d'un spondée ou d'un bacchius, sera encore d'un meilleur effet, comme dans ce que je viens de citer, en le changeant ainsi : leve innocentiae praesidium est. Je ne craindrai pas de contredire ici de grands auteurs, en avouant que le péon ne me 364 séduit pas avec ses trois brèves et une longue ; car ce n'est qu'un anapeste avec une brève de plus : facilitas, agilitas. Je ne vois pas la raison de leur prédilection pour ce pied, si ce n'est peut-être qu'ils ont eu en vue le langage ordinaire plutôt que le style oratoire. En effet, le péon aime à être précédé de brèves, c'est-à-dire d'un pyrrhique ou d'un chorée : mea facilitas, nostra facilitas. Que si vous mettez un spondée devant, vous ne laisserez pas d'avoir la fin d'un trimètre, puisque déjà le péon n'est pas autre chose par lui-même. Quant à l'autre péon, son contraire, on en fait cas, et avec raison, pour le commencement d'un membre de phrase, parce que, des quatre syllabes dont il est composé, la première est stable, et que les trois autres sont courantes. Je crois pourtant qu'il y a d'autres pieds qui valent encore mieux que celui-ci. En traitant cette matière, mon intention n'est pas que l'orateur, dont l'élocution doit ressembler à une eau qui coule, se consume à mesurer des pieds et à pe-ser des syllabes; car c'est le fait d'un écrivain misérable, et qui ne s'occupe que de minuties. Celui qui se livrera tout entier à un pareil soin perdra de vue nécessairement des objets plus importants; et, négligeant le fond des choses et la solide beauté, il ne fera, comme dit Lucilius, que de la marqueterie, et ses phrases ressembleront à un ouvrage de mosaïque. N'est-ce pas le moyen d'éteindre toute ardeur, d'arrêter tout essor? Ainsi un cheval, monté par un écuyer timide, trotte au lieu de courir. Comme si d'ailleurs la composition ne renfermait pas naturellement les éléments du rythme! car il en est de la prose comme des vers. Qui doute qu'ébauchée et confuse à son origine, la poésie et ses règles ne soient nées du sentiment de la mesure et de l'observation des intervalles égaux dont l'oreille était frappée? Il suffit donc de l'habitude d'écrire pour nous familiariser avec les nombres et les pieds que comporte la prose. Il ne faut pas tant considérer les pieds en particulier, que l'ensemble de la composition. Le poète ne s'arrête pas à examiner s'il y a cinq ou six parties dans un vers, il l'embrasse dans toute sa compréhension; car les vers sont nés avant l'art de la versification : c'est ce qui a fait dire à Ennius :
...Fauni vatesque canebant.
Ce que la versification est dans la poésie, la composition l'est dans la prose. Son meilleur juge, c'est l'oreille. Que la composition soit pleine, l'oreille est remplie; qu'elle soit défectueuse, l'oreille attend quelque chose; qu'elle soit dure et heurtée, elle la blesse; douce et coulante, elle la flatte; véhémente, elle réveille son attention; ferme, elle la soulage; boiteuse, elle lui fait peine ; redondante et trop chargée, elle la rebute. Voilà pourquoi les savants apprécient la composition par les règles de l'art, et les ignorants par le plaisir. Il est pourtant des choses que l'art ne peut enseigner. Par exemple, si la répétition du même cas choque l'oreille, il faut passer à un autre : voilà un précepte excellent; mais qui peut enseigner de quel cas il faut alors se servir? La variété des figures ranime la composition languissante : rien n'est plus vrai; mais quelle espèce de figures devra-t- on employer? des figures de mots ou des figures de pensées? C'est ce qu'on ne peut enseigner. Il faut donc prendre conseil de l'occasion et des circonstances. Ces intervalles mêmes qui font une partie si importante de la composition, qui peut en déterminer l'étendue, si ce n'est l'oreille? Pourquoi, 365 avec peu de mots, certaines périodes sont-elles bien remplies, et même trop, tandis que d'autres, avec beaucoup, ont quelque chose d'écourté? Pourquoi sent-on du vide dans quelques-unes, encore que le sens ne laisse rien à désirer? Neminem vestrum ignorare arbitror, judices, hunc per hosce dies sermonem vulgi, atque hanc opinionem populi romani fuisse. Pourquoi hosce plutôt que hos? car ce dernier mot n'avait rien de rude; je n'en pourrais peut-être pas donner la raison, mais je sens que hosce vaut mieux. Pourquoi Cicéron ne s'est-il pas contenté de dire : sermonem vulgi fuisse? La composition le souffrait. Pourquoi? je l'ignore; mais si je consulte mon oreille, l'esprit n'aurait pas été pleinement satisfait sans la répétition de cette idée. C'est donc au sentiment qu'il faut s'en référer. Peut-être ne se rendra-t-on pas toujours compte de ce qui fait qu'une composition est sévère ou nombreuse; et, en cela, la nature nous guidera mieux que l'art : mais qu'on soit bien persuadé qu'au fond l'art se mêle à la nature.
Ce qui est tout à fait du ressort de l'orateur, c'est de savoir quel genre de composition con–vient à son sujet ; et, pour cela, il doit considérer et ce qui concerne les pieds et ce qui concerne le rythme. J'ai déjà dit qu'il y avait des incises, des membres, des périodes. L'incise, suivant la plupart des rhéteurs, est la partie d'un membre; pour moi, je dirai que c'est un sens renfermé dans un nombre incomplet. Tels sont ces exemples, rapportés par Cicéron : Domus tibi deerat? at habebas : pecunia superabat? at egebas. L'incise consiste quelquefois dans un seul mot : Diximus, testes dare volumus : l'incise est diximus. Le membre est un sens renfermé dans des nombres, mais qui, détaché du corps entier, n'a aucun effet par lui-même. Voici un membre parfait : O callidos homines! mais, séparé du reste, il n'a aucune valeur, de même que la main, le pied, la tête, séparés du corps. Il en est de même de cette exclamation : O rem excogitatam! Quand donc ces membres commencent-ils à faire un corps? lorsqu'on arrive à la conclusion : Quem, quaeso, nostrum fefellit, id vos ita esse facturos? C'est, selon Cicéron, la période la plus courte. Les incises et les membres sont donc en quelque sorte mêlés confusément, et demandent
nécessairement une conclusion. Cicéron donne plusieurs noms à la période : il l'appelle cercle, circuit, compréhension, continuation, circonscription. Il y en a de deux sortes : la première, simple, quand un seul et même sens se développe dans un cercle un peu étendu; la seconde, composée de membres et d'incises qui ont plusieurs sens : Aderat janitor carceris, et carnifex praetoris, etc. La période a au moins deux membres. Le terme moyen paraît être de quatre, mais souvent elle en admet davantage. Cicéron lui donne pour mesure, ou quatre vers de six pieds, ou la durée de la respiration. Les conditions de la période sont de renfermer un sens complet, d'être claire et intelligible, de pouvoir être retenue par la mémoire. Un membre de phrase trop long la rend traînante; trop court, il la laisse sans consistance. Partout où il faudra se montrer vif, pressant, opiniâtre, les membres et les incises sont nécessaires. Cette convenance est très-importante; et la composition doit tellement se conformer aux 366 choses, que l'âpreté du sujet doit passer jusque dans l'arrangement des mots, et communiquer à l'auditeur l'impression pénible de celui qui 'parle. Les membres conviennent d'ordinaire à la narration, ou, si nous usons de périodes, elles doivent y avoir des intervalles plus longs et, pour ainsi dire, des liens plus lâches, excepté dans les narrations où l'on se propose de plaire et non d'instruire, comme celle de l'enlèvement de Proserpine, dans une des oraisons contre Verrès; car une composition douce et coulante sied bien à ces sortes de récits. La période est bien placée dans les exordes de ces grandes causes où il faut éveiller la sollicitude, l'intérêt, la pitié; dans les lieux communs, et dans tous les genres d'amplifications. Seulement, elle doit être sévère, si l'on se porte accusateur; plus abandonnée à elle- même dans le panégyrique. Elle est aussi très-appropriée aux épilogues. Mais où elle doit étaler toute sa pompe, c'est lorsque le juge, instruit et persuadé, se livre à l'orateur, et ne se souvient plus que du plaisir. L'histoire n'exige pas tant un rythme achevé qu'un certain enchaînement et une certaine contexture qui en lie tous les membres ; car elle coule sans cesse, et, pour ainsi dire, elle glisse. On en peut comparer les parties à des hommes qui, pour assurer leurs pas, se tiennent par la main : ils soutiennent et sont soutenus. Tout ce qui est du genre démonstratif demande plus d'abandon et de, liberté dans le rythme. Quant aux genres judiciaire et délibératif, la composition doit être aussi variée que la matière.
C'est ici le lieu de passer à la seconde des deux observations dont j'ai parlé plus haut, c'est-à-dire aux pieds. Qui doute, en effet, qu'il est des choses qui doivent être exprimées avec douceur, d'autres avec force, celles-ci avec élévation, avec chaleur, celles-là avec pompe, avec simplicité; que les syllabes longues conviennent particulièrement à tout ce qui est grave, élevé, pompeux? que ce qui est doux demande des voyelles lentes, et que ce qui est sublime et pompeux demande en outre des voyelles sonores? et qu'au contraire, les arguments, les partitions, les plaisanteries, et tout ce qui se rapproche de la conversation, s'arrangent mieux des brèves? La composition de l'exorde sera donc variée selon la nature des sentiments que nous voudrons y exprimer; car je ne partage pas l'opinion de Celsus, qui assigne une seule forme déterminée à cette partie, et nous donne comme un modèle achevé de composition celle d'un exorde d'Asinius : Si, Caesar, ex omnibus mortalibus, qui sunt ac fuerunt, posset huic causae disceptator legi, non quisquam te potius optandus nobis fuit : non que cela ne soit bien composé, mais parce que tous les exordes ne doivent pas être assujettis à une forme invariable. En effet, il y a plus d'une manière de préparer l'esprit du juge. Nous voulons tantôt éveiller la pitié, tantôt nous montrer modérés ou violents, graves ou insinuants; tantôt solliciter l'indulgence du juge, tantôt l'exciter à faire son devoir. Or, si tout cela est de nature différente, la composition doit être aussi différente. Est-ce que Cicéron, par exemple, a employé le même rythme dans ses exordes pour Milon, pour Cluentius, pour Ligarius? La narration veut d'ordinaire des pieds plus lents, et, pour ainsi dire, plus modérés; il faut surtout 367 que ces pieds soient mélangés; car la précision, la simplicité étant son caractère naturel, c'est par les mots qu'elle peut quelquefois s'élever; outre que son but est d'instruire et de graver les choses dans l'esprit, ce qui n'est pas l'ouvrage de la précipitation. En général, la narration me semble réclamer des membres un peu longs et des périodes courtes. Quant à l'argumentation, sa véhémence et sa rapidité demandent des pieds analogues : j'en excepte toutefois les trochées, qui lui communiquent de la vitesse, à la vérité, mais nulle force. Cependant, tout en entremêlant les longues et les brèves, on aura soin de ne pas employer plus de longues que de brèves. Les parties de l'oraison où le ton s'élève veulent des voyelles pleines et sonnantes; elles aiment l'amplitude du dactyle, et même du péon, qui, bien qu'il ait plus de brèves que de longues, ne laisse pas d'être suffisamment soutenu. Au contraire, ce qui est âpre comporte le mouvement impétueux de l'ïambe, non-seulement parce que ses pieds n'ont que deux syllabes, et par conséquent un battement plus fréquent, ce qui est l'opposé de la douceur, mais encore parce qu'ils s'accroissent dans leur course, partant toujours d'une brève pour s'appuyer et s'élever sur une longue : en quoi il vaut mieux que le chorée, qui descend d'une longue sur une brève. Ce qui est humble, comme dans l'épilogue, exige aussi des syllabes lentes, mais moins sonores. Celsus veut qu'il y ait encore une espèce de composition qu'il appelle supérieure. Si je savais ce que c'est, je ne l'enseignerais pas davantage; car cette composition ne peut manquer d'être lente et languissante. Or, on ne saurait trop éviter une composition qui ne tire point sa raison des mots et des pensées mêmes. Enfin, et pour n'avoir plus à y revenir, la composition doit être combinée dans l'esprit de l'action. N'est-il pas vrai qu'à l'exception de ces causes où, comme accusateurs, il nous faut irriter le juge et soulever son indignation contre l'accusé, nous prenons le plus souvent un ton humble? Ne sommés-nous pas abondants et expressifs dans la narration; vifs et animés dans l'argumentation, ce qui parait même à notre action; ondoyants et diffus dans les lieux communs et dans les descriptions; abattus et brisés, la plupart du temps, dans les épilogues? Les mouvements du corps n'ont-ils pas aussi, en quelque sorte, leurs temps; et, pour la danse comme pour le chant, la musique n'a-t-elle pas des nombres, que rend sensibles le battement de la mesure? Que dis-je? la voix et le geste se conforment à la nature des sentiments que nous voulons exprimer. Comment s'étonner, après cela, qu'il en soit de même des pieds dans l'oraison? 11 est naturel que ce qui est grand marche avec dignité, que ce qui est doux suive, que ce qui est animé coure, et que ce qui est tendre coule. Aussi, quand le sujet le réclame, affectons-nous même de l'enflure, en nous servant particulièrement, pour cela, des spondées et des ïambes:
En impero Argis, sceptra mih liquit Pelops;
tandis que le vers comique suivant, qui est aussi de six pieds, et qu'on appelle trochaïque, court, au contraire, au moyen des chorées ( que d'autres nomment trochées) et des pyrrhiques; mais ce qu'il gagne par là en vitesse, il le perd en gravité :
Quid igitur faciam? non eam, ne nunc quidem?
368 Tout ce qui est mordant et satirique, ainsi que je l'ai dit, marche par ïambes, même en vers.
Quis hoc potest videre, quis potest pati,
Nisi impudicus, et vorax, et aleo?
En général, si l'alternative était inévitable, j'aimerais mieux que la composition fût dure et âpre qu'efféminée et molle, comme celle de la plupart de nos orateurs. Car nous l'énervons chaque jour, par l'affectation d'un rythme qui convient mieux à une danse qu'à la gravité de l'oraison. Ajoutons qu'une composition, si parfaite qu'elle soit, ne saurait comporter l'uniformité, ni procéder toujours avec les mêmes pieds : car ce serait assujettir l'oraison à une espèce de versification, que d'astreindre la composition à une loi unique et invariable. Outre l'affectation, qui serait visible, et qu'on ne saurait dissimuler avec trop de soin, la monotonie produirait l'ennui et la satiété. Ce qui n'est que doux ne saurait plaire longtemps ; et un orateur qui se montre préoccupé d'un si petit soin perd toute autorité, et fait peu d'impression sur l'esprit de ceux qui l'écoutent : car il ne faut pas espérer qu'un juge s'indigne ou s'apitoie sur le sort d'un homme à qui son propre intérêt laisse autant de loisir. Voilà pourquoi il faut quelquefois rompre à dessein le tissu de la composition, et dissimuler par un air de négligence ce qui a été le plus péniblement élaboré. Ne soyons pas non plus esclaves de la composition jusqu'à recourir à des hyperbates démesurément longues, de peur que l'art ne se laisse apercevoir. Enfin ne sacrifions jamais un mot à l'euphonie, quand ce mot est juste et expressif; car il n'en est pas de si épineux qu'on ne puisse lui trouver sa place, si ce n'est pas plutôt la paresse que l'intérêt de la composition qui nous porte à l'éviter. Cependant je ne m'étonne pas que les Latins se soient montrés plus soigneux de la composition que les Attiques, bien que notre langue ait moins de variété et de grâce que la leur. Je ne ferai pas non plus un reproche à Cicéron de s'être, en ce point, un peu écarté de Démosthène; mais j'expliquerai dans mon dernier livre la différence qui existe entre la langue latine et la langue grecque. Il est temps de mettre fin à celui-ci, qui passe déjà les bornes que je m'étais prescrites.
En résumé, la composition doit être noble, agréable, variée. Elle a trois parties : l'ordre, la liaison, et le nombre. Ses procédés consistent à ajouter, retrancher, changer. L'usage qu'on en fait doit être conforme à la nature du sujet. Elle exige un grand soin, mais ce soin doit céder à celui de la pensée et de l'expression; et il faut s'attacher surtout à le dissimuler avec tant d'art que les nombres semblent couler d'eux-mêmes, et n'avoir coûté ni recherche ni contrainte.
QUINTILIEN
INSTITUTION ORATOIRE.
LIVRE X + NOTES
Livre IX - livre XI
QUINTILIEN
INSTITUTION ORATOIRE.
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CH. I. De l'abondance des mots - II. De l'imitation. - III. Comment il faut s'exercer à écrire. - IV. De la manière de corriger. - V. Sur quoi l'on doit principalement s'exercer à écrire. - VI. De la méditation. - VII. Comment s'acquiert et se conserve la faculté d'improviser.
CHAP. I. Si les préceptes de rhétorique que nous avons donnés jusqu'ici sont nécessaires en théorie, d'un autre côté ils sont insuffisants dans la pratique, s'il ne s'y joint cette facilité ferme que les Grecs appellent ἕξις. Est-ce en écrivant, ou en lisant, ou en parlant, que s'acquiert cette habitude? C'est une question qu'on fait tous les jours, et qui mériterait d'être approfondie, s'il était vrai qu'on pût se contenter d'une seule de ces conditions. Mais elles sont tellement inséparables, que, une seule étant négligée, le soin donné aux autres serait peine perdue. Notre éloquence, en effet, n'aura jamais ni solidité ni vigueur, si nous ne la fécondons à force d'écrire; et cet exercice à son tour, sans la lecture et l'étude des modèles, ne sera qu'un vain labeur. Enfin, sût-on comment chaque chose doit se dire, si l'on n'a cette facilité de parler qui n'est jamais en défaut, en sera comme l'avare couché sur son trésor. Or, de ce qu'un précepte doit précéder tous les autres, il ne s'ensuit pas que ce précepte soit la garantie immédiate de l'éloquence. Car l'office de l'orateur étant de parler, c'est de parler qu'il s'agit avant tout, et il est évident que c'est aussi par là que l'art oratoire a commencé; que l'imitation n'est venue qu'ensuite, et que c'est en dernier lieu qu'on s'est occupé des règles du style. Mais comme on n'arrive au sommet qu'après avoir passé par les degrés inférieurs, aussi, à mesure qu'on s'élève, les premiers objets s'amoindrissent en s'éloignant. Or, au point où je suis arrivé, je n'ai plus à m'occuper de la théorie de l'art oratoire; car je l'ai suffisamment développée, autant du moins que je l'ai pu. Mais de même qu'un maître de palestrique, après avoir enseigné à un jeune athlète la théorie de son art, lui apprend encore par quel genre d'exercice il doit se préparer aux combats; de même, supposant que notre orateur sait inventer et disposer les choses, choisir et placer les mots, je veux maintenant lui enseigner les moyens de mettre en pratique ce qu'il sait de la manière la plus parfaite et la plus facile.
Il est hors de doute que l'orateur a besoin pour cela d'un certain fonds, auquel il puisse recourir au besoin. Ce fonds consiste dans une certaine abondance d'idées et de mots. Quant aux idées, elles sont propres et particulières à chaque sujet, ou du moins communes à un petit nombre. Au contraire, il faut faire provision de mots pour toutes sortes de sujets. Si chaque idée avait son mot correspondant, nous serions moins embarrassés; car les mots se présenteraient tout d'abord avec les idées; mais, les uns étant plus propres que les autres, ou plus élégants, ou plus significatifs, ou plus sonores, il faut non seulement les connaître tous, mais les avoir, pour ainsi dire, sous la main et sous les yeux, afin de pouvoir, au besoin, choisir incontinent les meilleurs. Je sais que certains orateurs ont coutume de faire provision de synonymes, pour être sûrs d'avoir toujours un mot à leur disposition, ou pour éviter la répétition du même mot, lorsque, à peu de distance, il est nécessaire de répéter la même chose : travail puéril, misérable, et d'ailleurs peu utile; car c'est rassembler une foule de mots, pour user indifféremment du premier venu. Mais l'abondance dont je parle doit toujours être accompagnée de discernement; elle a pour fin la véritable éloquence, et non cette loquacité de charlatan, qui n'est bonne qu'à imposer à la multitude. Or, cette fécondité s'acquiert en lisant les meilleurs écrivains et en écoutant les meilleurs orateurs; car on apprendra par là non seulement à connaître les noms des choses, mais aussi à les placer de la manière la plus convenable. En effet, presque tous les mots peuvent trouver place dans l'oraison, à l'exception d'un petit nombre qui sont peu honnêtes : encore même ceux-ci sont-ils goûtés souvent dans les poètes iambiques et les poètes de la vieille comédie; mais, pour moi, je n'ai en vue pour le moment que l'orateur. Il n'est donc presque aucun mot, hormis ceux dont je viens de parler, qui ne puisse fort bien trouver sa place quelque part : car nous avons besoin quelquefois de termes bas et vulgaires; et même tels, qui paraîtraient grossiers dans un endroit qui demande de l'éclat, deviennent propres lorsqu'ils sont placés à propos. De savoir s'en servir avec discernement, et de connaître non seulement leur signification, mais encore leur forme et leur mesure, et enfin leur convenance, c'est ce qu'on ne peut obtenir qu'à force de lire et d'écouter, puisque c'est par l'oreille que nous commençons à apprendre toute la langue. C'est pour cela que des enfants que des princes avaient eu la curiosité de faire élever dans la solitude par des nourrices muettes, bien qu'on prétende qu'ils aient proféré quelques mots, ont été privés néanmoins de la faculté de parler. Or, il y a des mots qui sont de telle nature qu'ils expriment la même chose; de sorte que, quant à la signification, il est absolument indifférent de se servir de l'un ou de l'autre, comme ensis et gladius. Il y en a d'autres qui, bien qu'ils soient les noms propres de choses différentes, ont métaphoriquement le même sens, comme ferrum et mucro. C'est aussi par catachrèse que nous appelons sicaires ceux qui ont commis un meurtre avec une arme quelconque. Nous exprimons encore certaines choses par une circonlocution; telle est cette périphrase : et pressi copia lactis, pour dire du fromage; et nous en figurons d'autres en changeant l'expression : je sais, je n'ignore pas, il ne m'échappe pas, qui ne sait? personne ne doute, etc. On peut quelquefois profiter de l'affinité des mots; ainsi, je comprends, je sens, je vois, ont souvent la même signification que je sais. Cette abondance, cette richesse, nous sera donnée par la lecture, qui nous mettra en état de choisir non seulement un mot entre plusieurs, mais encore le mot juste; car ils n'ont pas toujours même réciprocité de valeur. Par exemple, si, en parlant de l'entendement, on dit fort bien je vois, il ne s'ensuit pas que, en parlant des yeux du corps, on puisse dire je comprends; et si mucro donne à entendre gladius, il ne s'ensuit pas que gladius donne à entendre mucro. Mais, quoique l'abondance des mots s'acquière par là, il ne faut pas lire ou écouter seulement pour les mots : car l'exemple ne vient pas seulement en aide aux mots; il est le complément indispensable de la théorie entière, surtout lorsqu'on est en état de sentir et de juger sans le secours d'un maître, et de se servir de ses propres forces; car ce que le maître enseigne, l'orateur le fait voir.
Or, l'audition et la lecture ont des avantages différents. Quand nous écoutons, c'est la chose même, la chose vivante, et non pas seulement sa forme et son expression, qui nous saisit. Tout vit, tout se meut, et nous assistons, en quelque sorte, à la naissance d'une chose dont nous attendons la fin avec intérêt et sollicitude. Non seulement l'issue du jugement, mais le danger même des parties, nous inquiète. Enfin, la voix, l'action, la prononciation, moyens si puissants lorsqu'ils réunissent la noblesse et la convenance, tout, en un mot, enseigne à la fois. Dans la lecture, le jugement est plus sûr; et l'on n'est pas exposé, comme lorsqu'on écoute, à se laisser entraîner par une certaine prévention pour celui qui parle, ou parles acclamations louangeuses des auditeurs. On a honte, en effet, d'être d'un sentiment contraire à celui des autres, et une certaine pudeur secrète nous empêche de nous croire plus éclairés qu'eux, quoique ce qui est mauvais plaise à la majorité, ou que des gens gagés pour applaudir louent même ce qui ne leur plait pas; comme, au contraire, il arrive aussi que le mauvais goût de l'auditeur ne sent pas les choses les mieux dites. En outre, la lecture est libre, et n'est pas obligée de courir avec l'orateur. On peut revenir à chaque instant sur ses pas, soit pour examiner un passage plus attentivement, soit pour le mieux retenir; et c'est ce qu'il faut faire. De même qu'on mâche longtemps les aliments pour les digérer plus aisément, de même ce que nous lisons, loin d'entrer tout cru dans notre esprit, ne doit être transmis à la mémoire et à l'imitation qu'après avoir été broyé et trituré. Je veux que, durant un long temps, on ne lise que les meilleurs auteurs, ceux qu'on peut aimer avec pleine confiance; mais qu'on les lise avec soin, et presque jusqu'à n'être point content que l'on n'en ait transcrit des extraits. Ce n'est pas même seulement au détail que je veux qu'on s'attache; mais, après avoir bien lu un livre, il faut le reprendre en entier, surtout s'il s'agit d'un plaidoyer, où parfois l'art est caché à dessein. Car souvent l'orateur prépare sa voie, dissimule sa marche, tend çà et là des embûches, et dit au commencement des choses qui ne doivent produire leur effet qu'à la fin. Aussi nous plaisent-elles peu à la place où elles sont, parce que nous ignorons encore pourquoi elles y sont; et c'est pour cela qu'après avoir tout lu il faut tout relire. Mais rien n'est plus utile que de s'instruire des causes dont on a les plaidoyers entre les mains, et de lire, toutes les fois qu'on le pourra, ceux qui ont été prononcés pour et contre; par exemple, les oraisons de Démosthène et d'Eschine, dans l'affaire de la Couronne; de Servius Sulpicius et de Messala, dont l'un plaida pour Aufidia, et l'autre contre; de Pollion et de Cassius, dans la cause d'Asprénas; et quantité d'autres. Quand les plaidoyers ne seraient pas d'égale force, il serait bon quelquefois de les lire pour étudier la question, comme l'oraison de Tubéron contre Ligarius, que Cicéron défendait, et celles d'Hortensius pour Verrès, contre le même Cicéron. Il ne sera pas non plus inutile d'examiner comment deux orateurs ont traité la même cause. En effet, Calidius plaida aussi pour le rétablissement de la maison de Cicéron; et Brutus, par manière d'exercice, composa une oraison pour Milon. Cornélius Celsus prétend qu'il la prononça; mais il se trompe. Pollion et Messala ont aussi défendu les mêmes personnes; et dans mon enfance on parlait avec éloge des oraisons de Domitius Afer, de Crispus Passiénus et de Décimus Lélius, pour Volusénus Catulus. Cependant, en lisant ces grands orateurs, qu'on ne se persuade pas tout d'abord que tout ce qu'ils ont dit est parfait; car ils bronchent quelquefois, ils plient sous le faix, ou ils se laissent trop aller à la pente de leur génie; ils n'ont pas toujours l'esprit également tendu, ils se lassent; et Démosthène, selon Cicéron, ainsi qu'Homère lui-même, selon Horace, sommeille quelquefois. Ce sont de grands hommes, mais ce sont des hommes pourtant. Or, il arrive que ceux qui se font une loi de les suivre aveuglément en tout s'exposent à les imiter dans ce qu'ils ont de mauvais (ce qui est plus aisé), et de croire les avoir égalés, quand ils n'ont pris que leurs défauts. Ce n'est toutefois qu'avec réserve et circonspection qu'il faut prononcer sur ces grands hommes, de peur de s'exposer, comme tant de gens, à condamner ce qu'on n'entend pas; et si l'alternative était inévitable, j'aimerais encore mieux un lecteur à qui tout plaît en eux, qu'un autre à qui beaucoup de choses déplaisent.
Théophraste dit que la lecture des poètes est infiniment utile à l'orateur, et beaucoup d'autres rhéteurs partagent son opinion, et avec raison. C'est en effet dans les poètes qu'il faut chercher le feu des pensées, la sublimité des expressions, la force et la variété des sentiments, la justesse des caractères; c'est surtout dans la douceur de leur commerce que l'esprit de l'orateur, desséché par l'âpreté des débats judiciaires, se retrempe et se renouvelle. C'est pourquoi Cicéron est d'avis qu'on se délasse dans la lecture des poètes. Souvenons-nous pourtant que l'orateur ne doit pas imiter les poètes en tout, particulièrement dans la hardiesse des expressions et la licence des figures; que la poésie est née pour l'ostentation ; qu'elle est uniquement faite pour plaire, et que, pour atteindre ce but, elle imagine non seulement des choses fausses, mais même quelquefois des choses incroyables; qu'en outre elle jouit d'un certain privilège, légitimé par la servitude de la mesure, laquelle l'empêche souvent de se servir du mot propre, et la force de s'écarter du droit chemin pour prendre certains détours, de changer certains mots, et même de les allonger ou de les raccourcir, de les transposer ou de les diviser. Souvenons-nous qu'au contraire nous autres orateurs nous sommes comme des soldats sous les armes en présence de l'ennemi, que nous combattons pour des intérêts sérieux, et que nous ne devons avoir en vue que la victoire. Je ne veux pas pour cela que nos armes soient sales et rouillées; mais je veux qu'elles aient un éclat terrible, qui, comme celui du fer, frappe en même temps l'âme et les yeux; non tel que celui de l'or et de l'argent, éclat voluptueux, et plus dangereux qu'utile. On peut aussi trouver dans l'histoire un aliment doux et abondant, pourvu qu'on sache que l'orateur doit éviter la plupart des qualités de l'historien : car l'histoire a beaucoup d'affinité avec la poésie, et n'en diffère qu'en ce qu'elle n'est pas assujettie à la mesure. Elle se propose de narrer, et non de prouver. Ce n'est point un débat actuel, un combat présent qu'elle engage, c'est un récit qu'elle transmet à la mémoire de la postérité, avec la gloire et le génie de l'écrivain. C'est pourquoi elle prévient, par la hardiesse des expressions et des figures, l'ennui inséparable des longues narrations. Ainsi, comme je l'ai déjà dit, ni la brièveté de Salluste, qui est ce qu'il y a de plus parfait pour une oreille attentive et délicate, ne nous réussira auprès d'un juge préoccupé de mille pensées et souvent illettré; ni l'abondance lactée de Tite-Live n'instruira suffisamment celui qui cherche moins la beauté d'une exposition que la vérité. Ajoutez que Cicéron n'a pas cru que Thucydide même et Xénophon fussent utiles à l'orateur, quoique, de son aveu, le premier ait l'accent belliqueux, et que les Muses aient parlé par la bouche de l'autre. Cependant il nous est permis, dans les digressions, d'emprunter quelquefois le brillant de l'histoire, pourvu que nous nous souvenions que, sur le terrain de la question, il faut déployer, non les muscles d'un athlète, mais le bras d'un soldat; et que ce vêtement de gaze dont se paraît Démétrius de Phalère convient peu à la poussière de la lice judiciaire. Il y a encore un autre parti à tirer de l'histoire, et qui est certainement le plus considérable, mais il ne regarde pas le point que nous traitons : il s'agit de la connaissance des faits et des exemples, connaissance particulièrement nécessaire à l'orateur, qui ne doit pas seulement tirer ses témoignages des parties, mais les puiser dans l'étude approfondie de l'antiquité, ceux-là étant d'autant plus puissants, que seuls ils ne sont pas suspects de haine ou de faveur.
Pour ce qui est des philosophes, nous ne pouvons-nous dispenser de les lire, depuis que les orateurs, par suite d'un autre défaut, ont délaissé la plus noble partie de leurs fonctions. Car ce sont aujourd'hui les philosophes qui sont en possession de discourir et d'argumenter sur le juste, sur l'honnête, sur l'utile, sur les choses divines; et la manière de Socrate est très bonne pour former l'orateur, par la subtilité des altercations et des questions. Mais cette lecture ne demande pas moins de discernement que les autres, et, traitât-on les mêmes matières, il ne faut pas oublier qu'il n'en est pas d'un procès comme d'une discussion philosophique, du barreau comme d'une école, des préceptes d'un philosophe comme des dangers d'un orateur.
Or, avant que de parler de chaque auteur en particulier, il est bon de dire quelques mots en général sur la diversité des opinions : car les uns croient que les anciens seuls méritent d'être lus; que l'éloquence naturelle, et ce caractère mâle qui sied si bien à la dignité de l'homme, ne se rencontrent que chez les anciens. Les autres n'aiment que cette délicatesse efféminée, cette afféterie, et tous ces petits moyens qu'on met en oeuvre pour plaire à une multitude ignorante. Parmi ceux même qui font profession de n'estimer que le langage direct, les uns ne reconnaissent pour bon et véritablement attique que ce qui est concis et léger, et qui ne s'élève en rien au-dessus du langage familier; les autres veulent de l'élévation, du feu, de l'enthousiasme; ceux-là sont en assez grand nombre, qui goûtent un style doux, brillant et châtié. Je traiterai plus au long de ces divers sentiments, lorsqu'il sera question d'examiner le genre de style qui est le plus convenable à l'orateur. En attendant, je dirai sommairement quelles lectures doivent rechercher ceux qui veulent apprendre à parler avec facilité, et quels avantages ils en peuvent retirer; et, pour cela, je parlerai d'un petit nombre d'auteurs choisis, qui ont excellé entre tous. Il sera aisé ensuite au lecteur studieux de juger des autres par ceux-là : ce que je dis pour éviter le reproche d'avoir omis par hasard quelque auteur qu'il affectionne; car j'avoue que ceux que je nommerai ne sont pas les seuls qu'on doive lire; mais il ne s'agit ici que des genres de lecture qui, selon moi, conviennent particulièrement à quiconque veut devenir orateur. A l'exemple d'Aratus, qui, dans ses Phénomènes, croit devoir commencer par Jupiter, je ne saurais mieux faire ici que de commencer par Homère. De même que, selon ce poète, les fleuves et les fontaines prennent leur source dans l'Océan, on peut dire aussi de lui qu'il est le père et le modèle de tous les genres d'éloquence. Non, jamais personne ne le surpassera en sublimité dans les grandes choses, en propriété dans les petites. Tour à tour fleuri et serré, tour à tour agréable et grave, également admirable par son abondance et sa concision, il possède au plus haut degré toutes les qualités non seulement du poète, mais de l'orateur. Car, sans parler de tant d'endroits où il loue, où il exhorte, où il console, est-ce que la députation d'Agamemnon à Achille, dans le neuvième chant, et la dispute de ces deux héros, dans le premier, et le conseil tenu entre les principaux chefs, dans le second, ne nous révèlent pas tous les secrets de l'art dans le genre judiciaire et le genre délibératif? A l'égard des moeurs et des passions, quel est l'homme assez ignorant pour ne pas reconnaître que cet auteur les a maniées comme il l'a voulu, et en maître? Que si nous considérons le début de ses deux poèmes, n'a-t-il pas dans l'un et dans l'autre, et en quelques vers, je ne dis pas observé, mais établi la loi de l'exorde? En effet, il rend le lecteur bienveillant par l'invocation des déesses qui passent pour présider à la poésie; il le rend attentif par l'importance de la matière, et docile par l'exposé sommaire du sujet. Où trouvera-t-on une narration plus brève que celle de la mort de Patrocle; une description plus vive que celle du combat des Curètes et des Étoliens? Pour ce qui est des similitudes, des amplifications, des exemples, des digressions, des signes, des arguments, et de tout ce qui entre dans la confirmation et la réfutation, tout cela abonde tellement dans Homère, que la plupart des rhéteurs ont appuyé leurs préceptes de l'autorité de ce poète. Mais quel épilogue égalera jamais la prière de Priam redemandant à Achille le corps de son fils? Enfin, si l'on regarde les mots, les pensées, les figures, la disposition de l'ouvrage entier, n'a-t-il pas dépassé les bornes de l'esprit humain? Jusque-là qu'il faut être un grand homme, je ne dis pas pour rivaliser avec lui ce qui est impossible, mais pour se faire une idée pleine et entière de son génie. Cet auteur a donc laissé tous les autres bien loin derrière lui, dans tous les genres d'éloquence, et notamment les poètes épiques; car c'est dans l'épopée qu'il tire le plus de gloire de la comparaison. Hésiode s'élève rarement; son poème n'est, en grande partie, qu'une nomenclature : cependant ses préceptes sont entremêlés d'utiles sentences; le poli de son élocution et de sa composition n'est pas sans mérite. On lui donne la palme dans le genre tempéré. Antimaque, au contraire, a de la force et de la gravité; le genre de son éloquence n'est rien moins que vulgaire, et vaut son prix ; mais, quoique la plupart des grammairiens s'accordent à lui donner le second rang après Homère, on chercherait en vain dans cet auteur le sentiment, la grâce, la disposition; il manque tout à fait d'art : ce qui montre bien qu'autre chose est d'être voisin de quelqu'un, autre chose d'être le premier après lui. On prétend que Panyasis tient de ces deux poètes, mais qu'il n'égale ni l'un ni l'autre pour le style; que cependant il surpasse Hésiode par le choix du sujet, et Antimaque par la disposition. Apollonius de Rhodes n'est pas compris par les grammairiens au nombre des auteurs dont ils nous ont donné la liste, parce qu'Aristarque et Aristophane, qui étaient en possession de juger les poètes, n'ont fait mention d'aucun écrivain de leur temps. Cet Apollonius est auteur d'un ouvrage qui n'est point à dédaigner, à cause d'une certaine médiocrité qui se soutient. Aratus a traité une matière inanimée, qui ne comporte ni variété, ni sentiments, ni personnages qui parlent. Cependant il n'est point resté au-dessous de son pauvre, et a prouvé qu'il n'avait pas présumé de ses forces.
Après avoir fait voir tous les avantages de la lecture, je laisserais, ce semble, quelque chose à désirer, si je ne disais aussi quels sont les auteurs qu'il faut lire, et en quoi chacun de ces auteurs a principalement excellé. Mais il n'est pas possible de les passer tous en revue. Combien de pages Cicéron n'a-t-il pas employées, dans son Brutus, pour ne parier seulement que des orateurs latins, sans même y comprendre ses contemporains, à l'exception de César et de Marscellus? Or quand verrais-je la fin de ma revue, s'il me fallait faire mention et de ceux qu'a omis Cicéron et des autres qui les ont suivis; enfin de tous les orateurs grecs, et des philosophes et des poètes? Le plus sûr est donc d'imiter la brièveté de Tite-Live, qui, dans une lettre à son fils, se borne à lui recommander la lecture de Démosthène et de Cicéron, et, après eux, celle des autres orateurs, mais à proportion qu'ils se rapprochent plus de ces deux grands modèles. Cependant, pour ne pas dissimuler ce que je pense en général, je dirai que, parmi les écrivains qui ont résisté au temps, il y en a peu, ou plutôt presque point, qui ne puissent être de quelque utilité à ceux qui les lisent avec discernement, puisque Cicéron avoue qu'il a retiré beaucoup de fruit de la lecture même des vieux auteurs, en qui l'on trouve, il est vrai, de l'esprit, mais nul art. J'en dis à peu près autant des modernes. Combien peu, en effet, en trouverait-on d'assez dépourvus de tout mérite pour n'avoir pu, dans une partie si minime qu'elle soit, espérer raisonnablement un regard de la postérité? S'il en est un, nous nous eu apercevrons dès les premières lignes, et nous aurons bientôt jeté le livre, loin de perdre notre temps à pousser plus loin l'expérience. Mais, pour avoir quelque chose de bon et d'utile, Il ne s'ensuit pas qu'un auteur soit directement propre à nous donner cette facilité d'élocution, φράσις, dont il est ici question.
Théocrite est admirable dans son genre; mais sa muse, toute champêtre et toute pastorale, aime peu la ville, encore moins le barreau. Il me semble qu'on m'interrompt de tous côtés pour me nommer une infinité d'autres poètes. Pisandre n'a-t-il pas dignement chanté les travaux d'Hercule? Est-ce sans raison que Macer et Virgile ont imité Nicandre?
Ne direz-vous rien d'Euphorion? Si Virgile ne l'eût pas goûté, eût-il cité le poète de Chalcis avec honneur dans ses Bucoliques? Est-ce sans intention qu'Horace nomme Tyrtée après Homère? Je réponds qu'il n'est personne à qui ces poètes soient tellement inconnus qu'il ne puisse, à l'aide d'un catalogue de bibliothèque, transcrire au moins leurs noms dans un ouvrage. Ainsi, ce n'est pas parce que ces poètes ne me sont pas connus que je les passe sous silence; ce n'est pas non plus parce que j'en désapprouve la lecture, puisque j'ai dit que tous avaient leur utilité; mais ils auront leur tour, quand notre éloquence aura acquis la force et le point de perfection qui lui est nécessaire. C'est ainsi que souvent, dans un repas somptueux, après nous être rassasiés des meilleurs mets, nous cherchons dans des mets plus communs le plaisir de la diversité. Alors nous pourrons aussi jeter les yeux sur l'élégie, dans laquelle Callimaque passe pour avoir excellé, et, après lui, Philétas, du consentement de la plupart des savants. Mais, tant que nous travaillons à acquérir cette facilité qui, comme je l'ai dit, soit sûre d'elle-même, c'est avec les meilleurs auteurs qu'il faut nous familiariser; et ce n'est pas en lisant beaucoup de livres, mais en lisant beaucoup les bons, que nous parviendrons à former notre esprit et à colorer notre style. C'est pourquoi, des trois poètes iambiques dont les noms sont consacrés par le suffrage d'Aristarque, Archiloque est celui dont la lecture peut contribuer principalement à donner cette facilité dont je parle. Il y a en lui une grande vigueur d'élocution, des pensées fortes, de ces traits qui sont courts, mais vifs et perçants; il est plein de sang et de nerfs : en sorte que, au jugement de quelques-uns, s'il est au-dessous de qui que ce soit, c'est la faute de sa matière, et non de son génie. Parmi les neuf poètes lyriques, Pindare l'emporte infiniment sur tous les autres par l'enthousiasme, la magnificence des pensées, la beauté des figures; par une merveilleuse abondance d'idées et de mots, et par le caractère de son éloquence, qu'on ne saurait mieux comparer qu'à un torrent : ce qui a fait dire avec raison à Horace qu'il est inimitable. Stésichore tient le second rang. L'élévation de son génie se manifeste jusque dans le choix de ses sujets. Ce sont toujours des guerres fameuses ou des capitaines illustres qu'il chante, et sa lyre se soutient à la hauteur de l'épopée. Il fait agir et parler ses personnages avec toute la dignité qui leur appartient; et, s'il eût su garder un juste tempérament, nul autre, ce me semble, n'eût approché plus près d'Homère. Mais il est redondant, diffus; vice blâmable, à la vérité, mais vice d'abondance. Alcée mérite bien l'archet d'or que lui donne Horace, lorsque, animé d'un noble courroux, il se déchaîne contre les tyrans. Aussi est-il très utile pour les moeurs. Son style est concis, magnifique, exact, et rappelle souvent celui d'Homère; mais il s'abaisse jusqu'à badiner avec les jeux et les amours, et y réussit moins que dans les grands sujets. Simonide est mince, mais il se recommande par une certaine propriété et un certain agrément. Cependant il excelle particulièrement à attendrir l'âme par la pitié; de sorte que quelques-uns, sous ce rapport, le préfèrent à tous ceux qui ont écrit dans le même genre. L'ancienne comédie conserve presque seule ces grâces naïves du langage attique et d'une liberté éloquente. Quoiqu'elle s'attache particulièrement à faire la guerre aux vices, elle ne laisse pas de déployer beaucoup de force dans les autres parties; car elle a de l'élévation, de l'élégance et de la beauté; et, après Homère, qu'il faut toujours mettre hors de ligne, comme son Achille, peut-être n'y a-t-il rien qui ait plus d'analogie avec les orateurs, ou qui soit plus propre à en former. Elle compte plusieurs auteurs; mais Aristophane, Eupolis et Cratinus sont les principaux. Eschyle peut être regardé comme le père de la tragédie. Il est sublime, grave, quelquefois grandiose jusqu'à l'excès; mais il a peu connu l'art du théâtre, et pèche souvent contre les règles : aussi dans la suite les Athéniens ont-ils établi un concours pour la correction de ses pièces, ce qui a valu des couronnes à plusieurs poètes. Sophocle et Euripide ont porté infiniment plus loin l'art de la tragédie. Lequel des deux, malgré la différence de leur caractère, l'emporte sur l'autre, c'est une question souvent débattue, et que je laisse indécise, parce qu'elle ne fait rien à mon sujet. Il est néanmoins incontestable qu'Euripide est beaucoup plus utile que Sophocle à ceux qui se destinent au barreau car, outre que son style (et c'est précisément ce que blâment ceux à qui la gravité, le cothurne et le ton de Sophocle semblent avoir quelque chose de plus élevé), outre que son style, dis-je, se rapproche plus du genre oratoire, il est plein de sentences; et dans ce qui fait l'objet des préceptes de la philosophie, il est presque égal aux philosophes. Enfin, soit qu'il fasse parler ou répliquer ses personnages, je le trouve comparable aux orateurs les plus diserts, et il me semble surtout exceller dans l'art d'exciter toutes les passions, et particulièrement la pitié. Aussi Ménandre l'a-t-il singulièrement admiré, comme il le témoigne souvent, et même imité, quoique dans un genre différent; Ménandre, qui, lu avec soin, peut, selon moi, procurer lui seul tout le fruit que se proposent mes préceptes : tant il a bien représenté la vie humaine sous toutes ses faces; tant il a de fécondité dans l'invention et de facilité dans l'élocution; tant il montre d'art dans la peinture des choses, des personnes et des passions. Je tiens certainement pour fort judicieux ceux qui attribuent à Ménandre les oraisons que nous avons sous le nom de Charisius; mais il me paraît bien plus orateur dans ses comédies, à moins qu'on ne trouve que les Arbitres, l'Héritière, les Locriens, ne sont pas une image fidèle de ce qui se passe au barreau, ou que le Psophodée, le Nomothète, l'Hypobolimée, ne sont pas des morceaux achevés d'éloquence. Cependant je crois que c'est particulièrement aux déclamateurs que la lecture de Ménandre peut être utile, parce que leurs sujets les obligent à jouer un plus grand nombre de rôles, à faire le personnage d'un père, d'un fils, d'un soldat, d'un villageois, d'un riche, d'un pauvre, d'un furieux, d'un suppliant, d'un homme doux ou brutal : et, dans tous ces caractères, Ménandre observe admirablement la convenance. On peut dire qu'il a tellement surpassé tous ceux qui ont écrit dans le même genre, qu'il les a, pour ainsi dire, éclipsés par l'éclat de son nom. Il y a pourtant quelques autres auteurs comiques dont la lecture peut être utile quand on les lit avec indulgence : de ce nombre est Philémon, qui mérite le second rang avec autant de justice qu'il a été injustement préféré à Ménandre par le mauvais goût de son siècle.
Je passe aux historiens. Plusieurs ont brillé dans ce genre, mais tout le monde convient qu'il en est deux qui ont laissé loin derrière eux tous les autres, et qui, par des qualités différentes, ont acquis une gloire presque égale : l'un serré, coucis, pressé, c'est Thucydide; l'autre doux, clair, abondant, c'est Hérodote. Le premier peint mieux les passions violentes, le second les sentiments modérés; Thucydide brille dans les harangues, Hérodote dans les entretiens familiers; celui-ci plaît, celui-là subjugue. Théopompe, qui vient après eux dans l'ordre des temps, leur est inférieur; mais il tient plus de l'orateur, en ayant longtemps rempli les fonctions, avant que d'être sollicité à écrire l'histoire. Philiste mérite aussi qu'on le distingue de la foule des autres, quelque bons qu'ils puissent être après ces trois. Il a imité Thucydide : beaucoup plus faible que lui, il est jusqu'à un certain point plus clair. Éphore, au jugement d'Isocrate, aurait besoin d'éperons. On vante l'esprit de Clitarque, mais il est sans autorité comme historien.
Longtemps après vint Timagène, qui, au défaut de tout autre mérite, aurait celui d'avoir été le restaurateur de l'histoire. Je n'ai pas oublié Xénophon, mais sa place est parmi les philosophes. Vient ensuite une foule d'orateurs; car il y en a eu à Athènes jusqu'à dix à la fois dans le même siècle, à la tête desquels il faut, sans contredit, placer Démosthène, qui peut être regardé comme la loi même de l'éloquence, tant il est vigoureux, serré, nerveux, précis; tant il sait garder un juste tempérament, pour ne rien dire de trop ou de trop peu. Eschine est plus plein, plus abondant, et d'autant plus grand, en apparence; qu'il est moins ramassé; mais il a plus de chair que de muscles. Le caractère d'Hypéride est la douceur mêlée de finesse; mais son style est plus approprié aux petites causes, pour ne pas dire plus utile. Lysias, plus ancien qu'eux, est simple et élégant. S'il suffisait à l'orateur d'instruire, on ne saurait rien trouver de plus parfait. Chez lui, rien d'inutile, rien de recherché; cependant il ressemble plutôt à une source d'eau vive qu'à un grand fleuve. Isocrate, dans un autre genre d'éloquence, est brillant et paré; plus propre à former un lutteur qu'à combattre lui-même. Il a ambitionné toutes les beautés du style, et il a eu raison; car il ne se proposait pas de parler devant les tribunaux, mais devant l'auditoire d'une école. Il a l'invention facile, l'amour du beau et de l'honnête; il est si soigné dans la composition, que ce soin lui est reproché comme un défaut. Je ne prétends pas que ce soient là les seules qualités des écrivains dont j'ai parlé, mais ce sont les principales. Je ne prétends pas non plus que ceux que j'ai omis n'aient pas leur mérite; j'avouerai même que Démétrius de Phalère, quoiqu'il passe pour avoir le premier fait fléchir l'éloquence, a eu beaucoup d'esprit et de faconde, et qu'il est digne de mémoire, ne fût-ce que pont l'honneur d'être à peu près le dernier des Attiques à qu'on puisse appeler orateur. Du reste, Cicéron le préfère à tous dans le genre tempéré. A l'égard des philosophes, dans la lecture desquels Cicéron reconnaît lui-même qu'il a puisé la meilleure partie de son éloquence, qui ne met Platon au-dessus de tous les autres, soit à cause de la vigueur de sa dialectique, soit à cause de son éloquence homérique et vraiment divine? Il s'élève, en effet, beaucoup au-dessus de la prose, et même de cette poésie que les Grecs appellent pédestre; à tel point qu'il me paraît moins écrire sous l'influence d'un génie purement humain que sous l'inspiration d'une divinité qui l'agite: Que dirai-je de cette douceur de Xénophon, si simple, si éloignée de toute affectation, mais que nulle affectation ne saurait atteindre? On dirait que les Grâces elles-mêmes ont pétri son langage; et, pour lui appliquer le témoignage que la comédie ancienne rendit à Périclès , ses lèvres étaient comme le siège de la déesse de la persuasion. Que dirai-je de l'élégance des autres écrivains de l'école de Socrate? d'un Aristote, en qui je ne saurais dire ce qu'on doit admirer davantage, ou de sa science, ou de la multitude de ses écrits, ou de la suavité de son style, ou de la pénétration de son esprit, ou de la variété des sujets qu'il a traités; et d'un Théophraste, dont le style a quelque chose de si beau, de si divin, qu'on dit qu'il en a tiré son nom. Les anciens stoïciens faisaient moins de cas de l'éloquence; mais, outre qu'ils ont toujours enseigné la vertu, ils ont su joindre à la beauté de leur doctrine la force du raisonnement et la solidité des preuves. Toutefois, ils se sont montrés plutôt profonds dialecticiens qu'orateurs magnifiques, genre de mérite que sans doute ils n'ambitionnaient pas.
Dans l'élégie, nous le disputons aussi aux Grecs; et, dans ce genre, Tibulle me semble le plus pur et le plus élégant. il en est qui lui préfèrent Properce. Ovide est plus fardé que ces deux poètes, comme Gallus est plus dur. La satire est tout à fait nôtre; et Lucilius, qui le premier s'y est fait un grand nom, a encore aujourd'hui des partisans si passionnés, qu'ils ne font pas difficulté de le préférer non seulement à tous les satiriques, mais même à tous les poètes. Pour moi, je suis aussi éloigné de leur sentiment que de celui d'Horace, qui se borne à dire qu'il y a quelquefois du bon dans ce torrent limoneux ; car je trouve en lui une érudition admirable, et un franc-parler qui lui donne du mordant et beaucoup de sel. Horace est beaucoup plus châtié et plus pur, et excelle principalement dans la peinture des moeurs. Perse s'est acquis beaucoup de vraie gloire par une seule satire. Nous avons aujourd'hui de célèbres écrivains qui travaillent dans le même genre, et dont on citera un jour les noms avec éloge. Il y a une autre espèce ode satire, et plus ancienne, dont Térentius Varron, le plus savant des Romains, nous a laissé un modèle, qui consiste dans un mélange de vers et de prose. Cet auteur, qui avait une profonde connaissance de la langue latine et de toutes les antiquités grecques et romaines, a composé plusieurs autres ouvrages pleins d'érudition, mais dont la lecture est plus utile sous le rapport de la science que sous celui de l'éloquence. L'iambe n'a jamais été chez nous une forme particulière de poésie; quelques poètes l'ont seulement mêlé à d'autres vers, et même d'une manière assez mordante, comme Catulle, Bibaculus, Horace, quoique ce dernier y joigne d'ordinaire l'épode. Quant aux poètes lyriques, Horace est presque le seul digne d'être lu. Il s'élève quelquefois; il est plein de charme et de grâce, varié dans ses figures, et d'une audace très heureuse dans ses expressions : si l'on veut lui adjoindre quelqu'un, ce ne peut être que Césius Bassius, que nous avons connu naguère, mais qui est bien inférieur aux lyriques actuels. Nos tragiques anciens les plus célèbres sont Accius et Pacuvius. Ils se recommandent par la gravité des pensées, par le poids des paroles, et par la dignité des caractères. Du reste, ils n'ont ni cet éclat ni ce fini qui est le complément de l'art; mais la faute en est moins à eux, ce semble, qu'au temps où ils vivaient. On accorde plus de force à Accius, et ceux qui ambitionnent la réputation d'érudits veulent que Pacuvius soit plus docte. Le Thyeste de Varius est comparable à ce que les Grecs ont de mieux; et la Médée d'Ovide montre ce que ce poète aurait pu faire, s'il eût mieux aimé mettre un frein à son esprit que d'y donner l'essor. De tous ceux que j'ai vus, Pomponius Secundus est sans contredit celui qui a le mieux réussi dans la tragédie. Les vieillards de mon temps ne le trouvaient pas assez tragique; mais ils avouaient que, pour l'érudition et l'éclat, il était supérieur à tous les autres. La comédie est notre endroit le plus faible, quoique Varron dise que, au jugement d'Élius Stilon, les Muses auraient parlé le langage de Plaute, si elles eussent voulu parler latin; malgré l'admiration des anciens pour Cécilius; enfin, malgré la réputation de Térence, dont les pièces furent attribuées à Scipion l'Africain. A vrai dire, les comédies de Térence se distinguent par une rare élégance, et auraient encore plus de grâce, si elles n'avaient été écrites qu'en vers trimètres. Malgré tout cela, à peine avons-nous l'ombre de la comédie grecque, tant notre langue me paraît peu susceptible de cette grâce qui n'a été donnée qu'aux seuls Attiques, et que les Grecs eux-mêmes n'ont pu retrouver dans un autre dialecte ! Afranius excelle dans la comédie purement latine, togata : heureux s'il n'eût point souillé ses pièces d'infâmes amours, qui ne trahissent que trop ses moeurs! Pour l'histoire, nous ne le cédons nullement aux Grecs. Ainsi, je ne craindrai pas d'opposer Salluste à Thucydide; et je ne crois pas faire injure à Hérodote en lui comparant Tite-Live, qui n'est pas moins admirable par la clarté, la grâce, la netteté de sa narration, due par l'éloquence de ses harangues, où il ne dit jamais rien qui ne soit parfaitement en harmonie avec les choses et les personnes. Pour ce qui est des passions, surtout de celles dont les mouvements sont plus doux, je crois m'exprimer avec la plus extrême réserve, en disant qu'aucun historien n'a mieux réussi à les peindre. Aussi peut-on dire qu'il supplée par des qualités différentes la céleste rapidité de Salluste; car ces deux écrivains sont plutôt égaux que semblables, selon l'heureuse expression de Servilius Nonianus, que j'ai connu, et qui était lui-même un historien très distingué, sentencieux, mais plus diffus que ne le comporte l'autorité de l'histoire. Bassius Aufidius, qui le précéda de peu, s'y est mieux conformé dans son Histoire de la guerre contre les Germains: historien recommandable entre tous sous le rapport des qualités générales, mais qui, dans certaines parties, est resté au-dessous de lui-même. Nous possédons encore, pour la gloire et l'ornement de notre siècle, un historien digne de vivre dans la postérité, et dont le nom, qu'on devine aisément, sera cité un jour avec honneur. Il a des partisans, sans avoir d'imitateurs; de sorte que, même en se décidant à des suppressions, sa franchise n'a pas laissé de lui nuire. Du reste, dans ses ouvrages ainsi tronqués, on trouve les inspirations d'une âme élevée, et des pensées hardies. Je pourrais encore nommer d'autres bons écrivains; mais je me suis proposé de prendre la fleur de chaque genre, et non de faire une revue de bibliothèques.
Voilà pour les Grecs. Je suivrai le même ordre pour les auteurs latins; et de même que, en pariant des Grecs, j'ai commencé par Homère, de même, en parlant des Latins, je ne saurais mieux commencer que par Virgile, qui, de tous les poètes épiques des deux langues, est sans contredit celui qui a le plus approché d'Homère : car je rapporterai ici les mêmes paroles que j'ai entendues dans ma jeunesse de la bouche de Domitius Afer. Je lui demandais quel était le poète qui, à son avis, approchait le plus d'Homère Virgile est le second, me dit-il, mais il est plus près du premier que du troisième. Et, à dire vrai, si nous sommes obligés de céder la palme au génie céleste et surhumain d'Homère, Virgile est plus soigné et plus exact, par cela même qu'il eut à travailler davantage; et ce que nous perdons du côté de la hauteur, peut-être le regagnons-nous du côté de l'égalité. Tous les autres laissent entre eux et lui une vaste carrière : car Macer et Lucrèce sont, il est vrai, dignes d'être lus, mais ils ne sauraient donner la phrase, c'est-à-dire le corps de l'éloquence. Chacun d'eux a traité élégamment sa matière; mais l'un n'a rien d'élevé, et l'autre est âpre et dur.
Dans les écrits qui lui ont valu quelque renommée, Varron d'Atace, quoique traducteur, n'est point à mépriser; mais il est peu capable d'enrichir l'élocution du lecteur. Révérons Ennius, comme les grands chênes de ces vieilles forêts qu'une sainte horreur, plutôt que leur beauté recommande à notre vénération. Nous avons dans le même genre d'autres poètes plus rapprochés de nous, et aussi plus propres à procurer le fruit que nous recherchons. Sans doute Ovide folâtre jusque dans ses poésies héroïques, il est trop amoureux de son esprit; mais il est louable dans certaines parties. Pour Cornélius Sévérus, quoiqu'il soit plutôt un bon versificateur qu'un bon poète, si néanmoins, comme on l'a dit, il eût écrit toute la guerre de Sicile de la force du premier livre, il aurait droit à la seconde place; mais sa mort prématurée ne lui a pas laissé le temps de se perfectionner. Cependant les ouvrages de sa jeunesse révèlent un beau génie, et un goût admirable pour son âge. Nous avons beaucoup perdu naguère dans la personne de Valérius Flaccus. On peut admirer dans Saléius Bassus les prémices d'un talent poétique et plein de force, mais dont la mort prévint aussi la maturité. Rabirius et Pédon ne sont pas indignes d'être lus dans des moments de loisir. Lucain est ardent, impétueux, étincelant de pensées, et, pour dire ce que je pense, orateur plutôt que poète.
Je me serais dispensé de nommer tous ces écrivains, si le gouvernement de l'univers n'eût détourné Auguste le Germanique des études qu'il avait commencées, et si les dieux n'eussent jugé que c'était peu pour ce prince d'être le premier des poètes. Et pourtant, quoi de plus sublime, quoi de plus docte, quoi de plus beau, quoi de plus achevé, que ces poésies écloses, loin de la cour, dans les loisirs d'une jeunesse studieuse!
Qui pouvait mieux chanter la guerre, que celui qui la fait avec tant de succès? A qui les déesses qui président aux arts eussent-elles été plus propices? Sur qui Minerve eût-elle épanché plus volontiers ses dons, que sur un prince de son sang? Les races futures raconteront plus dignement ces merveilles de notre âge; car maintenant la gloire du poète est absorbée dans la splendeur de mille autres qualités. Qu'il me soit permis cependant, ô César, à moi, voué au culte des lettres, de ne pas taire un don comme celui-là, et de m'écrier du moins avec Virgile
Le lierre sur son front s'entremêle au laurier.
Mais c'est surtout à nos orateurs que l'éloquence latine doit la gloire de marcher de pair avec celle des Grecs; car il n'est personne, parmi les Grecs, à qui je n'oppose hardiment Cicéron. Je n'ignore pas quelle querelle je m'attire gratuitement sur les bras, en le comparant à Démosthène dans un temps comme celui-ci, puisque cette comparaison n'entre pas dans mon sujet, et que d'ailleurs je recommande de lire avant tout Démosthène, ou plutôt de l'apprendre par coeur. Mais je ne laisserai pas de témoigner que, selon moi, ces deux orateurs se ressemblent dans la plupart de leurs qualités :même dessein, même méthode dans la division, la préparation et les preuves, en un mot, dans tout ce qui tient à l'invention. Quant au style, il y a quelque différence : l'un est plus précis, l'autre plus abondant; l'un serre de plus près son adversaire, l'autre se met plus au large pour le combattre; dans l'un, c'est toujours la pointe de l'épée qu'il faut craindre ; dans l'autre, c'est souvent aussi le poids des armes; il n'y a rien à retrancher dans l'un, rien à ajouter dans l'autre; dans fun, le travail se fait plus sentir, et dans l'autre, la nature. Nous l'emportons certainement pour la plaisanterie et le pathétique, deux ressorts puissants de l'éloquence. Les péroraisons, dirait-on, étaient interdites parles lois d'Athènes; mais, d'un autre côté, la nature de la langue latine comporte moins les beautés attiques de Démosthène. On a des lettres de l'un et de l'autre, et, de Cicéron seulement, des dialogues; mais, à cet égard, nulle comparaison possible ou probable. Cependant il faut céder en ce point, que Démosthène est venu le premier, et qu'il a fait Cicéron, en grande partie, tout ce qu'il est; car il me semble que celui-ci, en s'attachant tout entier à imiter les Grecs, s'est approprié et la forcé de Démosthène, et l'abondance de Platon, et la douceur d'Isocrate. Toutefois, ce n'est pas seulement par l'étude qu'il est parvenu à emprunter à chacun d'eux ce qu'il avait de meilleur; la plupart des qualités qui le distinguent, ou, pour mieux dire, toutes, il les a trouvées en lui-même, dans la merveilleuse fécondité de son divin génie; car son éloquence, pour me servir d'une comparaison de Pindare, n'est point comme un réservoir d'eaux pluviales; c'est un torrent qui s'échappe d'une source vive et profonde. On dirait que le ciel l'a donné à la terre pour montrer en lui jusqu'où peut aller la puissance de la parole. Qui, mieux que lui, possède l'art d'instruire et d'émouvoir? En qui a-t-on jamais trouvé plus de grâce? Ce qu'il vous arrache, vous croyez le lui accorder. Il entraîne le juge, et celui-ci a plutôt l'air de le suivre que de céder à une force irrésistible. Il dit tout avec tant d'autorité, qu'on rougirait d'avoir un autre avis que le sien : ce n'est pas un avocat qui plaide, c'est un témoin qui dépose, e 'est un juge qui prononce. Et toutes ces choses, dont une seule coûterait à tout autre des soins infinis, coulent, chez lui, sans effort; et cette éloquence, qui est ce qu'on peut entendre de plus beau, a tous les dehors de la plus heureuse facilité. Aussi est-ce à juste titre que ses contemporains l'ont proclamé roi du barreau, et que, dans la postérité, son nom est devenu synonyme de l'éloquence. Ayons-le donc sans cesse devant les yeux, proposons-le-nous pour modèle: et que celui-là sache qu'il a profité, à qui Cicéron ne plaît pas médiocrement. Il y a dans Asinius Pollion beaucoup d'invention, et une si grande exactitude, qu'elle a paru excessive à quelques-uns; il ne manque ni de dessein ni de chaleur, mais il est si loin de Cicéron pour la brillant et la grâce, qu'il semble l'avoir précédé d'un siècle. Messala est brillant et poli, et son style reflète, en quelque sorte, l'éclat de sa naissance; mais il a peu de force. Pour César, s'il se fût entièrement adonné au barreau, on n'opposerait pas d'autre nom à Cicéron. Il a tant d'énergie, tant de pénétration, tant de feu, qu'il semble avoir parlé comme il faisait la guerre: et tout cela est encore relevé en lui par une merveilleuse élégance de langage, qualité dont il était particulièrement soigneux. Célius a beaucoup d'esprit, et une manière d'accuser pleine d'urbanité. C'était un homme digne d'avoir un meilleur coeur et une vie plus longue. J'ai trouvé des Grecs qui préféraient Calvus à tous les autres orateurs; j'en ai vu qui, sur la foi de Cicéron, croyaient que, par trop de sévérité envers lui-même, il avait ruiné ses forces : mais, selon moi, son style est noble, grave, et, quoique réservé d'ordinaire, ne manque pas de véhémence dans l'occasion. Il a écrit dans le goût attique, et la mort, qui l'a trop tôt ravi, lui a fait ce tort, qu'il eût pu ajouter à son talent, auquel, à vrai dire, il n'y avait rien à retrancher. Servius Sulpicius est digne de la grande renommée que lui ont valu ses trois oraisons. Cassius Sévérus est un bon modèle en bien des endroits, pourvu qu'on le lise avec discernement. Il mériterait d'être compté parmi les orateurs de premier ordre, si, à ses autres qualités oratoires, il eût joint le coloris et la gravité. Car il a beaucoup d'esprit, et sait mêler une rare urbanité à ce que la raillerie a de plus acerbe; mais il donne trop à la passion, et pas assez à la prudence : en outre, comme ses sarcasmes sont amers, cette amertume dégénère souvent en ridicule. Il y a une foule d'autres orateurs diserts, qu'il serait trop long d'énumérer ici. De tous ceux que j'ai connus, les plus remarquables, sans contredit, sont, Domitius Afer et Julius Africanus.
Le premier est à préférer pour l'art et les qualités générales du style: je n'hésite pas à le mettre sur la ligne des anciens. Le second a plus de feu, mais il est trop recherché dans le choix des mots; sa composition est quelquefois trop prolixe, et il prodigue outre mesure les métaphores. Naguère encore nous comptions quelques beaux génies. L'élévation, sans obscurité, caractérisait Trachalus, et l'idée de la perfection semblait dominer sa nature; mais il gagnait surtout à être entendu. Je n'ai jamais connu dans personne un accent aussi heureux; sa prononciation et sa grâce eussent été applaudies sur un théâtre; enfin il y avait en lui surabondance de tous les avantages extérieurs. Vibius Crispus était harmonieux, agréable, et né pour plaire, meilleur néanmoins pour les causes privées que pour les causes publiques. Julius Secundus serait certainement passé à la postérité avec un nom illustre, s'il eût vécu plus longtemps; car il eût ajouté à ses autres qualités, comme il le faisait déjà, ce que son talent laissait à désirer; c'est-à-dire qu'il aurait déployé plus de vigueur, et qu'il se serait montré moins occupé des mots que des choses. Au surplus, quoique enlevé prématurément, il peut revendiquer encore une belle place, tant il a non seulement d'éloquence mais de grâce à exprimer tout ce qu'il veut; tant son style est pur, doux et brillant; tant son élocution a de propriété, même dans les mots qu'il tire de loin, et de clarté dans ses hardiesses.