Vie de saint Louis (page 5)

Jean de Joinville · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires de Joinville · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et quant les admiraulx sceurent, que le Roy n’a voit voulu jurer, ne faire se serement ainsi qu’ilz le requeroient, ilz envoierent devers lui ledit maistre Nicolle d’Acre, lui dire qu’ilz estoient tres-mal contens de lui, et qu’ilz avoient à grant despit de ce qu’ilz avoient juré tout ce que le Roy avoit voulu, et que à présent il ne vouloit jurer ce qu’ilz requeroient. Et lui dist ledit maistre Nicolle qu’il fust tout certain que s’il ne juroit ainsi qu’ils le vouloient, qu’ilz lui feroient coupper la teste, et à tous ses gens. A quoy le Roy respondit qu’ilz en povoient faire à leurs voulentez, et qu’il aymoit trop mieulx mourir bon chrestien, que de vivre ou courroux de Dieu, de sa mère et de ses saints.

Il y avoit ung patriarche avecques le Roy, qui estoit de Jérusalem, de l’eage de quatre-vingtz ans ou environ ; lequel patriarche avoit autresfoiz pourchassé l’asseurance des Sarrazins envers le Roy, et estoit venu vers le Roy pour lui aider aussi à avoir sa délivrance envers les Sarrazins. Or estoit la coustume, entre les Paiens et les Chrestiens, que quant aucuns princes estoient en guerre l’un vers l’autre, et l’un se raouroit durant qu’ilz eussent envoyé des ambassadeurs en message l’un à l’autre, les ambassadeurs demouroient en celuy cas prinsonniers et esclaves, fust en Paiennie ou en Chrestienté. Et pour ce que le Souldan qui avoit donné sehureté à icelui patriarche dont nous parlons, avoit esté tué, pour ceste cause le patriarche demoura prinsonnier aux Sarrazins, aussi bien comme nous. Et voians les admiraulx que le Roy n’avoit nulle crainte de leur menasse, l’un d’iceulx admiraulx dist aux autres que c’estoit le patriarche qui ainsi conseilloit le Roy. Et disoit l’admiral que si on le vouloit croire, qu’il feroit bien jurer le Roy ; car il coupperoit la teste du patriarche, et la lui feroit voler ou giron du Roy. Dont de ce pas ne le voulurent croire les autres admiraulx, mais prindrent le bon homme de patriarche, et le lierent devant le Roy à ung pousteau, les mains darriere le dos si estroitement que les mains luy enflèrent en peu de temps grosses comme la teste : tant que le sang lui sailloit par plusieurs lieux de ses mains. Et du mal qu’il enduroit, il crioit au Roy : « Ha ! Sire, Sire, jurez hardiement ; car j’en prens le péché sur moy et sur mon ame, puis que ainsi est que avez desir et voulenté d’acomplir voz promesses et le serement.» Et ne sçay si en la fin le serement fut fait. Mais quoy qu’il en soit, les admiraulx se tindrent au darrenier, acontens du serement que le Roy leur avoit fait, et des autres seigneurs qui là estoient.

Or devez savoir, que quant les chevaliers de la Haulcqua eurent occis leur Souldan, les admiraulx firent sonner leurs trompettes et nacquaires à merveilles devant le pavillon du Roy. Et dist-on au Roy que les admiraulx avoient eu grant envie, et par conseil, de faire le Roy souldan de Babilonne. Et me demanda ung jour le Roy si je pensois point qu’il eust prins le royaume de Babilonne, s’ilz le lui eussent offert. Et je lui respondi qu’il eust fait que foul, veu qu’ilz avoient ainsi occis leur seigneur. Et nonobstant ce, le Roy me dist qu’il ne l’eust mye reffusé. Et saichez qu’il ne tint, sinon que les admiraulx disoient entr’eulx que le Roy estoit le plus fier Chrestien qu’ilz eussent jamais congneu. Et le disoient, pour ce que quant il partoit de son logeis il prenoit tousjours sa croix en terre ; et seingnoit tout son corps du signe de la croix. Et disoient les Sarrazins, que si leur Mahommet leur eust autant lessé souffrir de meschief comme Dieu avoit lesse endurer au Roy, que jamés ilz ne l’eussent adoré, ne creu en lui. Tantoust aprés que entre le Roy et les admiraulx furent faites, accordées et jurées les convencions d’entr’eulx, il fut appointé que le landemain de la feste de l’Ascencion nostre Seigneur, Damiete seroit rendue aux admiraulx, et que le corps du Roy, et de tous nous autres prisonniers serions délivrez. Et furent encrées noz quatre gallées devant le pont de Damiete. Et là fist-on tendre au Roy ung pavillon pour soy descendre.

Quant vint le jour environ l’eure du souleil levant, messire Geffroy de Sergines alla en la ville de Damiete pour la faire rendre aux admiraulx. Et tantoust sur les murailles de là ville furent mises les armes du Souldan. Et entrèrent les chevaliers sarrazins dedans ladite ville, et commancèrent à boire des vins qu’ilz y trouverent, tellement qu’ilz s’en yvrerent beaucoup en y eut. Et entre autres en vint ung en nostre gallée qui tira son espée toute sanglante, et nous disoit qu’il avoit tué six de noz gens, qui estoit une chose villaine à dire à ung chevalier, ne à autre. Et saichez que la Royne, avant que rendre Damiete, fut retirée en noz nefz avecques tous noz gens, fors les povres malades, que les Sarrazins devoient garder, et les rendre au Roy en leur baillant deux cens mil livres, dont dessus est faite mencion. Et ainsi l’avoient juré et promis les Sarrazins. Et semblablement lui dévoient rendre ses engins, les chars sallées dont ilz ne mengeoient point, et leurs bastons et harnois. Mais au contraire la tiaistre quenaille tuèrent tous les povres malades, découpperent les engins, et autres choses qu’ilz devoient garder et rendre en temps et lieu, et de tout firent ung lit, et y misdrent le feu, qui fut si grant qu’il dura tous les jours du vendredi, du sabmedi et du dimanche ensuivans.

Et après qu’ils eurent ainsi découppé et tué tout, et mis le feu parmy, nous autres, qui devions estre délivrez dés le souleil levant, fusmes jusques au souleil couschant sans boire ne mengier, ne le Roy, ne aucun de nous. Et furent les admiraulx en disputacion les ungs contre les autres, tous machinans nostre mort. L’un des admiraulx disoit aux autres : « Seigneurs, si vous me croiez, et tous ces gens que voiez cy avecques moy, nous tuerons le Roy, et tous ces grans parsonnages qui sont avecques lui. Car d’icy à quarante ans nous n’aurons garde, pour ce que leurs enfans sont encor petitz, et nous avons Damiete. Parquoy nous le povons faire seurement.» Ung autre Sarrazin qu’on appeloit Scebrecy, qui estoit natif de Morentaigne, disoit au contraire, et reraonstroit aux autres que s’ilz tuoient le Roy après ce qu’ilz avoient tué leur Souldan, on diroit que Egipciens seroient les plus mauvais et iniques de tout le monde, et les plus desloyaux. Et celui admiral qui nous vouloit faire mourir disoit à l’encontre par autres emonstrances palliées, et disoit que voirement ilz s’estoient mespris d’avoir occis leur Souldan, et que c’estoit contre le commandement de Mahommet, qui disoit par son commandement qu’ilz dévoient garder leur seigneur comme la prunelle de l’œil. Et en monstroit celui admiral le commandement par escript en ung livre qu’il tenoit en sa main. « Mais, faisoit-il, or escoutez, Seigneurs, l’autre commandement.» Et tournoit adonc le fueillet du livre, et leur disoit que Mahommet commande, que en l’asseurance de sa foy on devoit tuer l’ennemy de la loy. Et puis disoit, pour revenir à son entente : « Or regardez le mal que nous avons fait, d’avoir tué nostre Souldan, contre les commandemens de Mahommet : et encores le grant mal que nous ferions si nous laissons aller le Roy, et que ne le tuon ; quelque asseurance qu’il ait de nous. Car c’est le plus grant ennemy de la loy des Paiens.» Et à ces motz, à peu prés que nostre mort ne fut accordée. Et de ce advint que l’un d’iceulx admiraulx qui nous estoit contraire, cuidant qu’on nous deust tous faire mourir, vint sur la rive du fleuve, et commença à crier en sarrazinois à ceulx qui nous conduisoient és gallées ; et, o la toaillolle qu’il osta de sa teste, leur faisoit ung signe, disant qu’ilz nous remenassent vers Rabilonne. Et de fait fusmes desancrez et remenez arrière vers Babilonne bien une grant lieuë. Dont de ce fut mené par entre nous ung très-grant dueil, et maintes larmes en yssirent des yeulx ; car nous espérions tous qu’on nous deust faire mourir.

Ainsi comme Dieu voulut, qui jamés n’oublie ses serviteurs, il fut accordé environ le souleil couschant, entre les admiraulx, que nous serions délivrez ; et nous fist-on revenir vers Damiete. Et furent mises nos quatre gallées prés du rivage du fleuve. Adonc requismes que l’on nous mist à terre. Mais on ne le voulut pas faire jusques à ce que nous eussions mengé. Et disoient les Sarrazins que ce seroit honte aux admiraulx de nous laisser sortir de leurs prinsons tous jugns. Et tantoust nous firent venir de l’ost de la viande à menger, c’est assavoir des bignetz de fromage, qui estoient roustiz au souleil, affin que les vers n’y cuillissent, et des œufz durs cuitz de quatre ou cinq jours. Et pour l’onneur de noz personnes, ilz les nous avoient fait paindre par dehors de diverses couleurs.

Et après que nous eusmes repeu, on nous mist à terre. Et nous en allasmes devers le Roy, que les Sarrazins amenoient du pavillon, où ilz l’avoient tenu, vers le fleuve. Et y avoit bien vingt mil Sarrazins à pié après le Roy, leurs espées ceintes. Et advint que ou fleuve devant le Roy se trouva une gallée de Genevois, en laquelle il ne apparessoit que ung foul : lequel, quant il vit que le Roy fut audroit de leur gallée, il commença à siffler. Et tantoust veez-cy sortir de la soulte de leur gallée bien quatre-vingtz arbalestriers bien equippez, leurs arbalestres tenduës, et le trect dessus. Et si toust que les Sarrazins les eurent apperceuz, ilz commancèrent à fuir comme brebis qui sont esbahies, ne onques avecques le Roy n’en demoura que deux ou trois. Les Genevois gectèrent une planche à terre, et recuillirent le Roy, le conte d’Anjou son frère, qui depuis a esté roy de Sicille, monseigneur Geffroy de Sergines, et messire Phelippe de Nemours, et le mareschal de France, et le maistre de la Trinilé, et moy. Et demoura prinsonnier, que les Sanazins garderent, le conte de Poitiers, jusques ad ce que le loy leur eust paié les cent mil livres qu’il leur devoit bailler avant que de partir du fleuve.

Le sabmedi d’aprés l’Ascencion, qui fut le landemain que nous eusmes esté délivrez, vindrent prandre congié du Roy le conte de Flandres, le conte de Soissons, et plusieurs autres grans seigneurs ; ausquelz le Roy pria qu’ils voulsissent attendre jusques à ce que le conte de Poitiers son frère fust délivré. Et ilz lui respondirent qu’il ne leur estoit possible, pour ce que leurs gallées estoient prestes à partir. Et alors allèrent monter en gallée, et à leur en venir en France. Et estoit avecques eulx le conte Pierre de Bretaigne, lequel estoit griefvement malade, et ne vesquit puis que trois sepmaines, et mourut sur mer.

Le Roy ne voulut mye laisser son frere le conte de Poitiers, et voulut faire le paiement de deux cens mil livres. Et mist-on à faire ledit paiement le sabmedi et le dimanche tout à journée. Et bailloit-on les deniers au pois de la balance, et valloit chacune ballance dix mil livres. Quant vint le dimanche au soir, les gens du Roy, qui faisoient le paiement, lui manderent qu’il leur failloit bien encores trente mil livres. Et avecques le Roy n’y avoit que son frère le conte d’Anjou, le mareschal de France, et le ministre de la Trinité, et moy : et tous les autres estoient à faire le paiement. Lors je dis au Roy qu’il lui valloit mieulx prier au commandeur et au mareschal du Temple qu’ilz lui prestassent lesdiz trente mil livres pour délivrer son frère. Et du conseil que je donnois au Roy me reprint frère Estienne de Outricourt, qui estoit commandeur du Temple, et me dist : « Sire de Jonville, le conseil que vous donnez au Roy ne vault rien, ne n’est point raisonnable. Car vous savez bien que nous recevons les commandes à serement, et sans que nous en puissions bailler les deniers, fors à ceulx qui nous font faire les seremens.» Et le mareschal du Temple, pour cuider contenter le Roy, lui disoit : « Sire, laissez en paix les noises et tenczons du sire de Jonville, et de nostre commandeur; car ainsi comme dit nostredit commandeur, nous ne povons rien bailler des deniers de noustre commande, sinon contre nostre serement, et que soions parjurez. Et saichez que le senneschal vous dit mal, de vous conseiller, que si ne vous en baillons, que vous en preignez : nonobstant ce que vous en ferez à vostre voulenté. Mais si vous le faites, nous nous en desdommagerons bien sur le vostre que avez en Acre.» Et quant j’eu entendu la menasse qu’ilz faisoient au Roy, je lui dis que j’en yrois querir s’il vouloit. Et il me commanda ainsi le faire. Et tantoust m’en allay à une des gallées du Temple, et vins à ung coffre dont l’on ne me vouloit bailler les clefz : et o une congnée que je trouvay, je voulu faire ouverture de par le Roy. Et ce voiant le mareschal du Temple, il me fist bailler les clefz du coffre, lequel je ouvry, et y prins de l’argent assez : et l’apporté au Roy, qui moult fut joieux de ma venuë. Et fu fait et parachevé le paiement de deux cens mil livres, pour la délivrance du conte de Poitiers. Et avant que parachever ledit paiement, aucuns conseilloient au Roy qu’il ne fist du tout paier les Sarrazins plustost qu’ilz lui eussent délivré le corps de son frere. Mais il disoit, puis qu’il leur avoit promis, qu’il leur bailleroit tous leurs deniers avant que partir du fleuve. Et sur ces paroles messire Plielippes de Montfort dist au Roy qu’on avoit mescompté les Sarrazins d’une ballance qui valoit dix mil livres. Dont le Roy se corrouça asprement, et commanda audit messire Phelippes de Montfort, sur la foy qu’il lui devoit comme son homme de foy, qu’il fist paier lesditz dix mil livres aux Sarrazins, s’ils n’estoient paiez. Et disoit le Roy que jà ne partiroit jusques ad ce qu’il eust paié tous les deux cens mil livres. Moult de gens voians que le Roy estoit tousjours en dangier des Sarrazins, lui prioient souvent qu’il se voulsist retirer en une gallée qui l’attendoit sur mer, pour fuir des mains des Sarrazins. Et firent tant qu’ilz le firent retirer. Et lui-mesme disoit qu’il pensoit avoir bien acquité son serement. Et adonc commenczasmes à naviger sur mer, et alasmes bien une grant lieuë de mer, sans povoir riens dire l’un à l’autre du mesaise que nous avions d’avoir lessé le conte de Poitiers en la prinson. Et ne tarda guères que veez-cy messire Phelippes de Montfort qui estoit demouré à faire le paiement desdiz dix mil livres, lequel s’escria au Roy : « Sire, Sire, attendez vostre frère le conte de Poitiers, qui s’en va à vous en celle autre gallée. » Et le Roy commença à dire à ses gens qui là estoient : « Alume, alume. » Et tantoust y eut grant joie entre nous tous de la venue du frere du Roy. Et y eut ung pouvre pescheurs qui alla dire à la contesse de Poitiers, qu’il avoit delivré le conte de Poitiers des mains des Sarrazins ; et elle lui fist donner vingt livres parisiz. Et lors chacun monta en gallée.

Pas ne vueil oublier aucunes besongnes qui arrivèrent en Egipte tandis que nous y estion. Premièrement vous diray de monseigneur messire Gaultier de Chastillon, duquel je ouy parler à ung chevalier qui l’avoit veu en une ruë prés du Kasel, là où le Roy fut prins, et avoit son espée toute nue ou poing. Et quant il veoit les Turcs passer par celle ruë, il leur couroit sus, et les chassoit à tous les coups de devant lui. Et en fuiant de devant lui, les Sarrazins, qui tiroient aussi derrière comme devant eux, le couvrirent tout de pilles. Et me dist celui chevalier que quant messire Gaultier les avoit ainsi chassez, qu’il se deffichoit de ses pilles qu’il avoit sur lui, et se armoit de rechief. Et long-temps fut-il là ainsi combatant, et le vit plusieurs foiz se eslever. sur les estriefz, criant : « Ha ! Chastillon, chevalier ! Et où sont mes preudes hommes ? » Mais ne s’en trouvoit pas ung. Et ung jour après comme j’estois avec l’admiral des gallées, je m’enquis à tous ses gensd’armes s’il y avoit nully, qui en sceust à dire aucunes nouvelles. Mais je n’en peu jamés rien savoir, fors à une foiz que je trouvay ung chevalier qui avoit nom messire Jehan Frumons, qui me dist que quant on l’emmenoit prisonnier il vit ung Turc qui estoit monté sur le cheval de messire Gaultier de Chastillon, et que le cheval avoit la culliere toute sanglante ; et qu’il lui demanda qu’estoit devenu le chevalier, à qui estoit le cheval. Et le Turc lui dist qu’il luy avoit couppé la gorge tout dessus son cheval, et que le cheval estoit ainsi ensanglanté de son sang.

Il y avoit ung moult vaillant homme en nostre ost, qui avoit nom messire Jaques du Ghastel, evesque de Soissons : lequel, quant il vit que nous en révenion vers Damiete et que chacun s’en vouloit revenir en France, il ayma mieulx demeurer avecques Dieu que de s’en retourner ou lieu dont il estoit né. Et se alla frapper lui seullet dedans les Turcs, comme s’il les eust voulu combatre tout seul. Mais tantoust l’envoièrent à Dieu, et le misdrent en la compaignie des martyrs ; car ilz le tuèrent en peu d’eure.

Une autre chose viz : ainsi que le Roy attendoit sur le fleuve le paiement qu’il faisoit faire pour avoir son frere le conte de Poitiers, il vint au Roy ung Sarrazin moult bien habillé, et fort bel homme à regarder. Et présenta au Roy du lart prins en potz, et des fleurs de diverses manières, qui estoient moult oderantes ; et lui dist, que c’estoient les enfans du nazac du souldan de Babilonne, qui avoit esté tué, qui lui faisoient le présent. Quant le Roy ouyt celui Sarrazin parler françois, il lui demanda, qui le lui avoit aprins. Et il respondit au Roy qu’il estoit Chrestien regnoyé. Et incontinent le Roy lui dist, qu’il se tirast à part hors de devant lui, et qu’il ne parleroit plus à lui. Lors je le tiray à quartier, et l’enquis comment il avoit regnyé, et dont il estoit. Et celui Sarrazin me dist, qu’il estoit né de Provins, et qu’il estoit venu en Egipte avec le feu Roy Jehan ; et qu’il estoit marié en Egipte, et qu’il y avoit de moult grans biens. Et je lui dis : « Ne savez vous pas bien que si vous mourez en tel point, que vous descendrez tout droit en enfer, et serez dampré à jamais ? » Et il me respondit, « que certes ouy, et qu’il savoit bien qu’il n’estoit loy meilleure que celle te des Chrestiens. Mais, fist-il, je crains si je allois vers vous, la pouvreté où je serois, et les grans infâmes reprouches qu’on me donneroit tout le long de ma vie, en me appellant, regnoié, regnoié. Pourtant j’aime mieulx vivre à mon aise, et richomme, que de devenir en tel point.» Et je lui remonstray qu’il valloit trop mieulx craindre la honte de Dieu et de tout le monde, quant au bout du jugement tous meffaiz seront magnifestez à chacun, et puis après estre dampné. Mais tout ce ne me servit de riens ; ains s’en partit de moy, et oncques puis ne le vy.

Cy-devant avez veu et entendu les grans persecucions et misères que le bon roy saint Loys et tous nous avons souffertes et endurées oultre mer. Aussi sachez que la Royne la bonne dame n’en eschappa pas sans en avoir sa part, et de bien aspres au cueur, ainsi que vous orrez cy-aprés. Car trois jours avant qu’elle acouschast, lui vindrent les nouvelles que le Roy son bon espoux estoit prins ; desquelles nouvelles elle lut si tres-troublée en son corps, et à si grant mesaise, que sans cesser en son dormir il lui sembloit que toute la chambre fust plaine de Sarrazins pour la occir ; et sans fin s’escrioit : « A l’aide ! à l’aide ! » là où il n’y avoit ame. Et de paeurs que le fruit qu’elle avoit ne perist, elle faisait veiller tout nuyt ung chevalier au bout de son lit, sans dormir ; lequel chevalier estoit viel et anxien, de l’eage de quatre vingtz ans, et plus. Et à chascune foiz qu’elle s’escrioit, il la tenoit parmy les mains, et lui disoit : « Madame n’aiez garde, je suis avecques vous ; n’aiez paeurs.» Et avant que la bonne dame fust acouschée, elle fist vuider sa chambre des parsonnages qui y estoient, fors que de celui viel chevalier ; et se gecta la Royne à genoulz devant lui : et lui requist qu’il lui donnast ung don. Et le chevalier le lui octroia par son serement. Et la Royne lui va dire : « Sire chevalier, je vous requier sur la foy que vous m’avez donnée, que si les Sarrazins prennent ceste ville, que vous me couppez la teste avant qu’ilz me puissent prandre. » Et le chevalier lui respondit, que tres-voulentiers il le feroit ; et que jà l’avoit-il eu en pensée d’ainsi le faire, si le cas y escheoit.

Ne tarda gueres que la Royne acouscha audit lieu de Damiete d’un filz, qui ot nom Jehan, et en son surnom Tristan. La raison estoit, pour ce qu’il avoit esté né en tristesse et en pouvreté. Et le propre jour que elle acouscha, on lui dist que tous ceulx de Pise, de Gennes, et toute la povre commune qui estoit en la ville, s’en vouloit fuir, et laisser le Roy. Et la Royne les fist tous venir devant elle, et leur demanda et dist : « Seigneurs, pour Dieu mercy je vous supply qu’il vous plaise ne abandonner mie ceste ville ; car vous savez bien que monseigneur le Roy, et tous ceulx qui sont avecques luy, seroient tous perduz. Et pour le moins, s’il ne vous vient à plaisir de ainsi le faire : au moins aiez pitié de ceste pouvre chestive dame, qui cy gist, et vueillez attendre tant que soie relevée.» Et tous lui respondirent qu’il n’estoit possible, et qu’ilz mouroient de fain en ceste ville. Et elle leur respondit que jà ne mourroient-ilz de fain : et qu’elle feroit achater toutes les viandes qu’on pourroi trouver en la ville, et qu’elle les retenoit désormais aux despens du Roy. Et ainsi lui convint le faire, et fist achapter des viandes ce qu’on en povoit finer. Et en peu de temps avant qu’elle fust relevée, lui cousta troiz cens soixante mil livres et plus, pour nourrir celles gens. Et ce nonobstant convint à la bonne dame soy lever avant son terme, et qu’elle allast attendre en la ville d’Acre, par ce qu’il failloit délivrer la cité de Damiete aux Turcs et Sarrazins.

Tous devez savoir que ce nonobstant que le Roy eust souffert moult de maulx, encores quant il entra en sa nef ses gens ne lui avoient riens appareillé, comme de robbes, lit, cousche, ne autre bien. Mais lui convint gésir par six jours sur les matelaz, jusques à ce que fussions en Acre. Et n’avoit le Roy nulz abillemens que deux robbes que le Souldan lui avoit fait tailler, qui estoient de samys noir fourrées de vers et de gris, et y avoit grant foisson de boutons d’or. Tandis que nous fusmes sur mer, et que nous allions en Acre, je me seoie tousjours emprés le Roy, pour ce que j’estois malade. Et lors me compta le Roy comment il avoit esté prins, et comme il avoit depuis pourchassé sa renczon et la nostre par l’aide de Dieu. Aussi lui faillit compter comme j'avoie esté prins sur l’eauë, et comment ung Sarrazin m’avoit saulvé la vie. Et me disoit le Roy que grandement estoie tenu à Nostre Seigneur quant il m’avoit délivré de si grans perilz. Et entre autres choses le bon saint Roy plaignoit à merveilles la mort du conte d’Arthois son frere. Ung jour demanda que faisoit le conte d’Anjou son frere, et se plaignoit qu’il ne lui tenoit autrement compaignie ung seul jour, veu qu’ilz estoient en une gallée ensemble. Et on rapporta au Roy qu’il joüoit aux tables avecques messire Gaultier de Nemours. Et quant il eut ce entendu, il se leva, et alla tout chancellant, pour la grant feblesse de maladie qu’il avoit. Et quant il fut sur eulx, il print les dez et les tables, et les gecta en la mer, et se couroussa tres-fort à son frere, de ce qu’il s’estoit si toust prins à jouer aux dez, et que autrement ne lui souvenoit plus de la mort de son frere le conte d’Arthois, ne des perilz desquelz Nostre Seigneur les avoit délivrez. Mais messire Gaultier de Nemours en fut le mieux paié ; car le Roy gecta tous ses deniers, qu’il vit sur les tabliers, après les dez et les tables en la mer.

Cy endroit veulx-je bien racompter aucunes grans persecucions et tribulacions qui me survindrent en Acre, desquelles les deux en qui j’avoie parfaicte fiance, me délivrèrent : ce furent Nostre Seigneur Dieu et la benoiste Vierge Marie. Et ce di-ge affin de esmouvoir ceulx qui l’entendroit à avoir parfaite fiance en Dieu, et pacience en leurs adversitez et tribulacions ; et il leurs aidera ainsi qu’il a fait à moy par plusieurs foiz. Or disons, quant le Roy arriva en Acre, ceulx de la cité le vindrent recevoir jusques à la rive de la mer, o leurs processions, à très-grant joie. Et bien toust après le Roy m’envoia quérir, et me commanda expressément, sur tant que j’avois s’amour chière, que je demeurasse à menger avecques lui soir et matin, jusques à tant qu’il eust avisé si nous en yrions en France, ou deliberé de demeurer là. Je fu logé cheux le curé d’Acre, là où l’evesque dudit lieu m’avoit institué mon logeis, où je fu griefvement malade. Et de tous mes gens ne demouva qu’un seul varlet, que tous ne demourassent au lit malades comme moy ; et n’y avoit ame, qui me resconfortast d’une seulle foiz à boire. Et pour mieulx me resjouïr, tous les jours je veoie apporter par une fenestre qui estoit en ma chambre, bien vingt corps mors à l’église pour enterrer. Et quant je oye chanter Libera me, je me prenois à. pleurer à chaudes larmes, en criant à Dieu mercy, et que son plaisir fust me garder, et mes gens, de celle pestilence qui regnoit, et aussi fist-il.

Tantoust après le Roy fist appeller ses frères, et le conte de Flandres, et tous les autres grans parsonnages qu’il avoit avecques luy, à certain jour de dimanche. Et quant tous furent présens, il leur dist : « Seigneurs, je vous ay envoyé quérir, pour vous dire des nouvelles de France. Il est vray que madame la Royne ma mere m’a mandé, que je m’en voise hastivement, et que mon royaume est en grant péril ; car je n’ay ne paix ne trêves avecques le roy d’Angleterre. Et les gens de ceste terre me veullent garder de m’en aller ; et que si je m’envois, que leur terre sera perdue et destruicte, et qu’ilz s’en viendront tous après moy. Pourtant vous pry que y vueillez penser, et que dedans huit jours m’en rendez response.»

Le dimanche ensuivant tous nous présentasmes devant le Roy, pour lui donner response de ce qu’il avoit chargé lui dire de son allée ou demourée. Et pourta pour tous les parolles monseigneur messire Guion Malvoisin, et dist ainsi : « Sire, messeigneurs vos freres et les autres parsonnages qui cy sont ont esgard à vostre estât, et ont congnoissance que vous n’avez pas povoir de demourer en ce païs à l’onneur de vous, ne au prouffit de vostre royaume. Car en premier lieu, de tous voz chevaliers que amenastes en Chippre, de deux mil huit cens il ne vous en est pas demouré ung cent. Par autre part, vous ne avez point de habitation en ceste terre, n’aussi voz gens n’ont plus nulz deniers. Parquoy tout consideré, tous ensemble vous conseillons que vous en aillez en France pourchasser gens-d’armes et deniers, parquoy vous puissez hastivement revenir en ce païs pour vengeance prandre des ennemys de Dieu et de sa loy.»

Quant le Roy eut ouy le conseil de messire Guy, il ne fut point content de ce, ains demanda en particulier à chacun ce que bon lui sembloit de ceste matere : et premier au conte d’Anjou, au conte de Poitiers, au conte de Flandres, et autres grans parsonnages qui estoient devant lui. Lesquelz tous respondirent qu’ilz estoient de l’opinion de messire Guy Malvoisin. Mais bien fut contraint le conte de Japhe, qui avoit des chasteaux oultre mer, de dire son opinion de ceste affaire : lequel, aprés le commandement du Roy, dist que son opinion estoit que si le Roy povoit tenir maison aux champs, que ce seroit son grant honneur de demeurer, plus que de s’en retourner ainsi vaincu. Et moy, qui estois bien le quatorziesme là assistant, respondy en mon ranc que je tenoie l’opinion du conte de Japhe. Et disoie, par ma raison, que l’on disoit que le Roy n’avoit encore mis ne emploie nulz des deniers de son trésor, mais avoit seullement despencé les deniers des clercs de ses finances ; et que le Roy devoit envoier querir, és païs de la Morée et oultre mer, chevaliers et gensd’armes à puissance ; et que quant on oirra dire qu’il donnera largement de gaiges, il aura tantoust recouvert gens de toutes pars, et par ce pourra le Roy délivrer tant de pouvres prinsonniers qui ont esté prins au service de Dieu et du sien, que jamais n’en ystront s’il s’en va ainsi. Et sachez, que de mon opinion ne fuz-je mie reprins ; mais plusieurs se prindrent à plorer : car il n’y avoit gueres celui qui n’eust aucun de ses parens prinsonnier es prinsons des Sarrazins. Après moy monseigneur Guillaume de Relmont dist, que mon opinion estoit tres-bonne, et qu’il se accordoit à ce que j’avoie dit.

Après ces choses, et que chascun eut respondu endroit soy, le Roy fut tout troublé pour la diversité des opinions de son conseil, et print terme d’autres huit jours de déclarer ce qu’il en vouldroit faire. Mais bien devez savoir que quant nous fusmes hors de la présence du Roy, chacun des seigneurs me commença à assaillir ; et me disoient par despit et envie : « Ha ! certes le Roy est foul s’il ne vous croit, Sire de Jonville, par dessus tout le conseil du royaume de France.» Et je me tais tout coy.

Tantoust les tables furent mises pour aller menger, le Roy qui tousjours avoit de coustume de me faire seoir à sa table, si ses freres n’y estoient : et aussi que en mengeant il me disoit tousjours quelque chose. Mais oncques mot ne me dist, ne ne tourna son vis vers moy. Alors me pensay qu’il estoit mal content de moy, pour ce que j’avois dit qu’il n’avoit encore despencé ses deniers, et qu’il en devoit despendre largement. Et ainsi qu’il eut rendu grâces à Dieu après son disner, je m’estois retiré à une fenestre qui estoit prés du chevet du lit du Roy, et tenois mes bras passez parmy la grisle de celle fenestre tout pensif. Et disois en mon courage que si le Roy s’en alloit à ceste foiz en France, que je m’en yroie vers le prince d’Antioche, qui estoit de mon parenté. Et ainsi comme j’estois en telle pensée, le Roy se vint apuyer sur mes espaulles par darrière, et me tenoit la teste o ses deux mains. Et je cuidois que ce fust monseigneur Phelippe de Nemours, qui m’avoit fait trop d’ennuy celle journée, pour le conseil que j’avois donné. Et je lui commençay à dire : « Lessez m’en paix, messire Phelippe, en malle adventure.» Et je tourné le visage, et le Roy m’y passe la main par dessus. Et tantoust je sceu bien que c’estoit la main du Roy, à une esmeraude qu’il avoit ou doy. Et tantoust je me voulu remuer, comme celuy qui avoit mal parlé. Et le Roy me fist demourer tout coy, et me va dire : « Venez ça, sire de Jonville, comment avez-vous esté si hardy de me conseiller sur tout le conseil des grans personnages de France, vous qui estes jeune homme, que je doy demorer en ceste terre ? » Et je lui respondy, que si je l’avois bien conseillé, qu’il creust à mon conseil ; et si mal le conseilloie, qu’il n’y creust mie. Et il me demanda, s’il demouroit, si je vouldrois demourer avecques lui. Et je lui dis que ouy certes, fust à mes despens ou à autrui despens. Et lors le Roy me dist que bon gré me savoit de ce que je lui avois conseillé sa demeure, mais que ne le deisse à nully. Dont toute celle sepmaine je fu si joieux de ce qu’il m’avoit dit, que nul mal ne me grevoit plus. Et me deffendois hardiement contre les autres seigneurs, qui m’en assailloient. Et sachez qu’on appelle les païsans de celle terre poulains. Et fut adverty messire Pierre d’Avallon, qui estoit mon cousin, qu’on me appelloit poulain, pour ce que j’avoie conseillé au Roy sa demeure avecques les poulains. Si me manda mon cousin, que je m’en deffendisse contre ceulx qui m’y appelleroient, et que je leur disse que j’amois mieulx estre poulain que chevalier recreu comme ilz estoient.

La sepmaine passée, que fusmes à l’autre dimanche, tous retournasmes devers le Roy. Et quant tous fusmes présens, il commença à soy seigner du signe de la croix ; et disoit que c’estoit l’enseignement de sa mere, qui lui avoit dit que quant il voudroit dire quelque parolle, qu’il le fist ainsi, et qu’il invocast le nom de Dieu et l’aide du saint Esperit. Et furent telles les parolles du Roy : « Seigneurs, je vous remercie, ceulx qui m’avez conseillé de m’en aller en France : et pareillement foyz-je ceulx qui m’ont conseillé que je demourasse en ce païs. Mais je me suis depuis avisé, que quant je demourray, que mon royaume n’en sera jà plustoust pour ce en péril ; car madame la Royne ma mere a assez gens pour le deffendre. Et ay aussi esgard au dict des chevaliers de ce païs, qui disent que si je m’envois, que le royaume de Jérusalem sera perdu, par ce qu’il ne demourera nully aprés moy. Pourtant ay-je regardé que je suis cy venu pour garder le royaume de Jérusalem que j’ay conquis, et non pas pour le laisser perdre. Ainsi, Seigneurs, je vous dy, et à tous les autres, qui vouldront demourer avecques moy, que le diez hardiement : et vous promets que je vous donneray tant, que la couppe ne sera pas mienne, mais vostre. Ceulx qui ne vouldront demourer, de par Dieu soit.» Aprés ces parolles, plusieurs en y eut d’esbahiz, et commencèrent à pleurer à chauldes larmes.

Après que le Roy eut declairé sa volenté, et que s’entencion estoit de demourer là, il en laissa venir en France ses freres. Mais je ne sçay pas bien si ce fut à leurs requestes, ou par la volenté du Roy, et fut ou temps d’environ la saint Jehan Baptiste. Et tantoust aprés que ses frères furent partiz d’avec lui pour leur en venir en France, ung peu aprés le Roy voulut savoir comment ses gens, qui estoient demeurez avecques lui, avoient fait diligence de recouvrer gensd’armes. Et le jour de la feste monseigneur saint Jaques dont j’avois esté pelerin pour les grans biens qu’il m’avoit faiz, aprés que le Roy se fut retiré en sa chambre, sa messe ouye, appella de ses principaux, et gens de conseil : c’est assavoir messire Pierre chambellan, qui fut le plus loial homme et le plus droicturier que je veisse oncques en la maison du Roy ; messire Geffroy de Sergines le bon chevalier, messire Gilles le Brun le bon preudomme, et les autres gens de son conseil : avec lesquelz estoit le bon preudomme à qui le Roy avoit donné la connestablie de France aprés la mort de messire Ymbert de Beljeu. Et leur demanda le Roy quelz gens et quel nombre ilz avoient amassé pour remettre son armée sus, et comme courroussé disoit : « Vous savez bien qu’il y a ung mois, ou environ, que je vous declairé que ma voulenté estoit de demourer : et n’ay encores ouy aucunes nouvelles que vous aiez fait armée de chevaliers, ne d’autres gens.» Et ad ce lui respondit messire Pierre chambellan pour tous les autres : « Sire, si nous n’avons encore de ce riens fait, si n’en povons nous mais. Car sans faulte chascun se fait si chier, et veult gaigner si grant pris de gaiges, que nous ne leur ozerions promettre de donner ce qu’ilz demandent.» Et le Roy voulut savoir à qui ilz avoient parlé, et savoir qui estoient ceulx-là qui demandoient ainsi gros pris de gaiges. Et tous respondirent que ce estois-je, et que je ne me vouloie contenter de peu de chose. Et ouy toutes ces choses, moy estant en la chambre du Roy. Et disoient au Roy les gens de son conseil dessus nommez telles parolles de moy, pour ce que lui avois conseillé contre leur opinion qu’il demourast, et que ainsi ne s’en devoit-il retourner en France. Lors me fist appeller le Roy, et tantoust allé à lui, et me gecté à genoulz devant lui : et il me fist lever et seoirs. Et quant je fu assis il me va dire : « Senneschal, vous savez bien que j’ai tousjours eu fiance en vous, et vous ay tant aymé ; et toutesvois mes gens m’ont rapporté, que vous estes si dur, qu’ilz ne vous pevent contenter de ce qu’ils vous promectent de gaiges, comment en va-il ? » Et je lui responds : « Sire, je ne sçay qu’ilz vous rapportent. Mais quant est de moy, si je demande bon salaire, je n’en puis mais. Car vous savez bien que quant je fu prins sur l’eauë, alors je perdy quanque j’avoie, sans qu’il me demourast autre chose que le corps : et par ce ne pourrois-je entretenir mes gens o peu de chose.» Et le Roy me demanda combien je vouloie avoir pour ma compagnie jusques au temps de Pasques qui venoient, qui estoient les deux pars de l’année. Et je luy demanday deux mille livres. « Or me dictes, fist le Roy : avez vous quis nulz chevaliers avecques vous ? » Et je lui dis : « Sire, j’ai fait demourer messire Pierre du Pontmolain, lui tiers à banniere, qui me coustent quatre cens livres.» Et alors compta le Roy par ses doigts, et me dist : « Sont, fist-il, douze cens livres, que vous cousteront voz chevaliers, et gensd’armes.» Et je lui dis : « Or regardez donques, Sire, s’il ne me fauldra pas bien huit cens livres pour me monter de harnois et chevaulx, et pour donner à menger à mes chevaliers, jusques au temps de Pasques ? » Lors le Roy dist à ses gens qu’il ne veoit point en moy d’outrage, et me va dire qu’il me retenoit à lui.

Tantoust aprés ne tarda gueres, que l’empereur Ferry d’Almaigne envoia en ambaxade devers le Roy, et lui envoia lettres de creance, et comment il escripvoit au Souldan de Babilonne qui estoit mort, mais il n’en savoit riens : qu’il creust à ses gens qu’il envoioit devers lui, et comment qu’il fust, qu’il délivrast le Roy et tous ses gens. Et moult bien me souvient que plusieurs disdrent que pas n’eussent voulu que l’ambaxade d’icelui empereur Ferry les eust encore trouvez prisonniers. Car ilz se doubtoient que ce faisoit l’Empereur pour nous faire plus estroitement tenir, et pour plus nous encombrer. Et quant ilz nous eurent trouvez delivrez, ilz s’en retournèrent devers leur Empereur.

Pareillement aprés celle ambaxade, vint au Roy l’ambaxade du souldan de Damas jusques en Acre. Et se plaingnoit au Roy le Souldan, par ses lettres, des admiraulx d’Egipte, qui avoient tué leur souldan de Babilonne, qui estoit son cousin. Et lui promettoit que s’il le vouloit secourir contr’eulx, qu’il lui délivreroit le royaume de Jérusalem qu’ilz tenoient. Le Roy respondit aux gens du Souldan qu’ilz se retirassent en leur logeis, et que de brief leur manderoit responce à ce que le souldan de Damas lui mandoit. Et ainsi s’en allèrent loger. Et tantoust aprés qu’ilz furent logez, le Roy trouva en son conseil qu’il envoieroit la responce au souldan de Damas par ses messagiers, et y envoieroit avecques eulx ung Religieux qui avoit nom frere Yves le Breton, qui estoit de l’ordre des Frères Prescheurs. Et tantoust lui fut fait venir frere Yves. Et l’envoia le Roy devers les ambassadeurs du souldan de Damas, leur dire que le Roy vouloit qu’il s’en allast avecques eux devers le souldan de Damas lui rendre responce que le Roy lui envoioit par lui, pour ce qu’il entendoit sarrazinois. Et ainsi le fist ledit frere Yves. Mais bien vous veulx ici racompter une chose que ouy dire audit frere Yves : qui est que, en s’en allant de la maison du Roy au logeis des ambassadeurs du Souldan faire le message du Roy, il trouva parmy la ruë une femme fort anxienne, laquelle portoit en sa main destre une escuelle plaine de feu, et en la main senestre une fiolle plaine d’eauë. Et frère Yves lui demanda : « Femme, que vieulx-tu faire de ce feu, et de celle eauë que tu portes ? » Et elle lui respondit que du feu elle vouloit brusler paradis, et de l’eauë elle en vouloit estaindre enfer, affin que jamais ne fust plus de paradis ne d’enfer. Et le religieux lui demanda, pourquoy elle disoit telles parolles. Et elle lui respondit : « Pour ce, fist-elle, que je ne vieulx mye que nully face jamais bien en ce monde pour en avoir paradis en guerdon, n’aussi que nul se garde de pécher pour la crainte du feu d’enfer. Mais bien le doit-on faire pour l’entière et parfaite amour que nous devons avoir à nostre créateur Dieu, qui est le bien souverain, et qui tant nous a aymez qu’il s’est soubmis à mort pour noustre rédemption, et qu’icelle mort à souffert pour le péché de nostre premier pere Adam, et pour nous saulver.»

Tandis comme le Roy séjournoit en Acre, vindrent devers lui les messagiers du prince des Beduins, qui se appelloit le Viel de la Montaigne. Et quant le Roy eut ouye sa messe au matin, il voulut ouïr ce que les messagiers du prince des Beduins lui vouloient dire. Et eulx venuz devant le Roy, il les fist asseoir pour dire leur message. Et commença ung admiral, qui là estoit, de demander au Roy s’il congnoissoit point messire leur prince de la Montaigne. Et le Roy lui respondit que non, car il ne l’avoit jamais veu ; mais bien avoit ouy parler de luy. Et l’admiral dist au Roy : « Sire, puis que vous avez ouy parler de Monseigneur, je m’esmerveille moult, que vous ne lui avez envoié tant du vostre que vous eussiez fait de lui vostre amy, ainsi que font l’empereur d’Almaigne, le roy de Hongrie, le souldan de Babilonne, et plusieurs autres roys et princes, tous les ans : par ce qu’ilz congnoissent bien que sans lui ilz ne pourroient durer ne vivre, sinon tant qu’il plairoit à Monseigneur. Et pour ce nous envoie-il par devers vous, pour vous dire et advertir que le vueillez ainsi faire : ou pour le moins que le facez tenir quicte du trehu qu’il doit par chacun an au grant maistre du Temple et à l’Ospital ; et en ce faisant il se tiendra à paié à vous. Bien dit Monseigneur que s’il faisoit tuer le maistre du Temple, ou de l’Ospital, que tantoust il y en auroit ung autre aussi bon. Et par ce ne veult-il mye mettre ses gens en péril, en lieu où il ne sçauroit riens gaigner.» Le Roy leur respondit qu’il se conscilleroit, et qu’ils reviensissent sur le soir devers lui, et qu’il leur en rendroit responce.

Quant vint au vespre, qu’ilz furent revenuz devant le Roy, ilz trouvèrent avec le Roy le maistre du Temple d’une part, et le maistre de l’Ospital d’autre part. Lors que les messagiers furent entrez devers le Roy, il leur dist que derechief ilz lui deissent leur cas, et la demande qu’ilz lui avoient faite au matin. Et ilz lui respondirent qu’ilz n’estoient pas conseillez de le dire encores une fois, fors devant ceulx qui estoient présens au matin. Et adonc les maistres du Temple et de l’Ospital leur commandèrent qu’ilz le deissent encores une foiz. Et ainsi le fist l’admiral,qui l’avoit dit au matin devant le Roy, tout ainsi qu’est cy-dessus contenu. Aprés laquelle chose les maistres leur disdrent en sarrazinois qu’ilz viensissent au matin parler à eulx, et qu’ilz leur diroient la responce du Roy. Et au matin, quant ilz furent devant les maistres de l’Ospital et du Temple, iceulx maistres leur dirent : Que moult follement et trop hardiement leur sire avoit mandé au roy de France telles choses, et tant dures parolles ; et que si n’estoit pour l’onneur du Roy, et pour ce qu’ilz estoient venus devers lui comme messagiers, que ilz les feroient tous noier et gecter dedans l’orde mer d’Acre, en despit de leur seigneur. « Et vous commandons, firent les deux maistres, que vous vous en retournez devers vostre seigneur, et que dedans quinze jours vous apportez au Roy lettres de vostre prince, par lesquelles le Roy soit content de lui, et de vous.» Au dedans de laquelle quinzaine, les messagiers d’icelui prince de la Montaigne revindrent devers le Roy et lui dirent : « Sire, nous sommes revenuz à vous de par nostre sire, et vous mande que, tout ainsi que la chemise est l’abillement le plus prés du corps de la personne, aussi vous envoie-il sa chemise que veez-cy, dont il vous fait present, en signiffiance que vous estes celui Roy lequel il ayme plus avoir en amour, et à entretenir. Et pour plus grande asseurance de ce, veez-cy son annel qu’il vous envoie, qui est de fin or pur, et ouquel est son nom escript. Et d’icelui annel vous espouse nostre sire, et entend que désormais soiez tout à ung, comme les doiz de la main.» Et entre autres chouses envoia au Roy un elephan de cristal, et des figures de hommes de diverses façons de cristal, tables, eschectz de cristal : le tout fait à belles fleuretes d’ambre, liées sur le cristal à belles vignetes de fin or. Et sachez que si toust que les messagiers eurent ouvert l’estui, où estoient celles chouses, toute la chambre fut incontinant embasmée de la grant et souefve oudeur que sentoient icelles chouses.

Le Roy, qui vouloit guerdonner le présent que lui avoit fait et envoié le viel prince de la Montaigne, lui envoia par ses messagiers, et par frere Yves le Breton qui entendoit sarrazinois, grant quantité de vestemens d’escarlecte, couppes d’or, et autres vaisseaux d’argent. Et quant frere Yves fut devers le prince des Beduins, il parla avecques lui, et l’enquist de sa loy. Mais ainsi qu’il rapporta au Roy, il trouva qu’il ne croioit pas en Mahommet, et qu’il croioit en la loy de Hely, qu’il disoit estre oncle de Mahommet. Et disoit que celui Hely mist Mahommet en l’ononneur, où il fut en ce monde ; et que quant Mahommet eut bien conquis la seigneurie et preheminence du peuple, il se despita et s’eslongna d’avecques Hely son oncle. Et quant Hely vit la felonnie de Mahommet, et qu’il le commença fort à supediter, il tira à soy du peuple ce qu’il en peult avoir, et le mena habiter à part és desers des montaignes d’Egipte : et là leur commença à faire et bailler une autre loy que celle de Mahommet n’estoit. Et ceulx-là qui de present tiennent la loy de Hely dient entr’eulx que ceulx qui tiennent la loy de Mahommet sont mescreans. Et semblablement au contraire disent ceulx de Mahommet que les Beduins, qui tiennent la loy de Hely, sont mescreans. Et chacun d’eulx dit vray ; car tous sont mescreans d’une part et d’aultre.

L’un des points et commandemens de la loy de Hely si est tel : que quant aucun homme se fait tuer pour faire et acomplir le commandement de son seigneur, l’ame de lui, qui ainsi est mort, va en ung autre corps plus aise, plus bel et plus fort qu’il n’estoit. Et pour ce ne tiennent compte les Beduins de la Montaigne de leur faire tuer pour le vouloir de leur seigneur faire : croians que leur ame retourne en autre corps, là où elle est plus à son aise que devant. L’autre commandement si est de leur loy : que nul homme ne peut mourir, que jusques au jour qui lui est déterminé. Et ainsi le croient les Beduins ; car ilz ne se veullent armer quant ilz vont en guerre : et s’ilz le faisoient, ilz cuideroient faire contre le commandement de leur loy cy-dessus. Et quant ilz maudisent leurs enfans, ilz leur disent : « Mauldit soies tu comme l’enfant qui s’arme, de paeurs de la mort.» Laquelle chose ilz tiennent à grant honte, qui est une grant erreur. Car il sembleroit que Dieu n’auroit povoir de nous allonger ou abregier la vie, et qu’il ne seroit pas tout-puissant : ce qu’est faux ; car en lui est toute puissance.

Et saichez, que quant frere Yves le Breton fut devers le Viel de la Montaigne, là où le Roy l’avoit envoie, il trouva au chevet du lit d’icelui prince de la Montaigne ung livret, ouquel y avoit en escript plusieurs belles parolles, que Nostre Seigneur autresfoiz avoit dictes à monseigneur saint Pierre, lui estant sur terre, avant sa passion. Et quant frere Yves les eut leuës, il lui dist : « Ha ! â, Sire, moult feriez bien si vous lisiez souvent ce petit livre ; car il y a de très-bonnes escriptures.» Et le Viel de la Montaigne lui dist que si faisoit-il, et qu’il avoit moult grant fiance en monseigneur saint Pierre. Et disoit que au commencement du monde l’ame d’Abel, quant son frère Cayn l’eut tué, entra depuis ou corps de Noé : et que l’ame de Noé, après qu’il fut mort, revint ou corps de Abraham ; et depuis, l’ame d’Abraham est venuë ou corps de monseigneur saint Pierre, qui encore y est en terre. Quant frere Yves le ouyt ainsi parler, il lui remonstra que sa créance ne valoit riens, et lui enseigna plusieurs beaux ditz, et des commandemens de Dieu ; mais onques n’y voulut croire. Et disoit frere Yves, ainsi que je lui ouy compter au Roy, que quant celui prince des Beduins chevauchoit aux champs, il avoit ung homme devant lui, qui portoit sa hache d’armes, laquelle avoit le manche couvert d’argent : et y avoit ou manche tout plain de coteaux tranchans. Et crioit à haulte voix celui qui portoit celle hache en son langaige : « Tournez vous arrière, fuiez vous de devant celui qui pourte la mort des roys entre ses mains.»

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