Vie de saint Louis (page 6)
Je vous avoys laissé à dire la responce que le Roy manda au souldan de Damas, qui fut telle. C’est assavoir que le Roy envoieroit savoir aux admiraulx d’Egipte s’ilz lui relieveroient et rendroient la treve qu’ilz lui avoient promise : laquelle ilz lui avoient jà rompuë, comme est devant dit. Et que s’ilz en faisoient reffuz, que très-voulentiers le Roy lui aideroit à venger la mort de son cousin le souldan de Babilonne, qu’ilz avoient tué.
Après ces choses, le Roy durant qu’il estoit en Acre envoya messire Jehan de Vallance en Egipte devers les admiraulx, leur requérir que les oultraiges et violances qu’ilz avoient faites au Roy, qu’ilz les luy satisfeissent, tant qu’il fust content d’eulx. Ce que les admiraulx lui promisdrent faire ; mais que le Roy se vouloist allier d’eulx, et leur aider à l’encontre du souldan de Damas devant nommé. Et pour amollir le cueur du Roy, après les grans remonstrances que messire Jehan de Vallance le bon preudomme leur fist, en les blasmant et vitupérant des grans griefs et torts qu’ilz tenoient, et commant en venant contre leur loy ilz lui avoient rompu les trêves et convenances qu’ilz lui avoient faictes, ilz envoierent au Roy, et délivrèrent de leurs prinsons tous les chevaliers qu’ils detenoient prinsonniers. Et aussi lui envoierent les os du conte Gaultier de Brienne qui mort estoit, affin qu’ils fussent ensepulturez en terre sainte. Et en amena messire Jehan de Vallance deux cens chevaliers, sans autre grant quantité de menu peuple, qui estoient és prinsons des Sarrazins. Et quant il fut venu en Acre, madame de Secte, qui estoit cousine germaine dudit messire Gautier de Brienne, print les os dudit feu, et les fist ensepulturer en l’église de l’ospital d’Acre bien et honnourablement : et y fist faire grant service à merveilles, en telle manière que chacun chevalier offrit ung cierge et ung denier d’argent. Et le Roy offrit ung cierge avecques ung bezant des deniers de madame de Secte, dont chacun s’esmerveilla ; car jamais on ne lui avoit veu offrir nulz deniers que de sa monnoie. Mais le Roy le fist par sa courtoisie.
Entre les chevaliers que messire Jehan de Vallance ramena d’Egipte, j’en congneu bien quarante de la court de Champaigne, qui estoient tous deserpillez, et mal atournez. Lesquelz tous quarante je feis abiller et vestir, à mes deniers, de côtes et surcotz de vert ; et les menay tous devant le Roy lui prier qu’il les vouloist tous retenir en son service. Et quant le Roy eut ouye la requeste, il ne me dist mot quelconque. Et fut ung des gens de son conseil, qui là estoit, qui me reprint, en disant, que je faisois tres-mal, quant je apportois au Roy telles nouvelles, et que en son estât y avoit excès de plus de sept mil livres. Et je lui respondy que la malle adventure l’en faisoit parler, et que entre nous de Champaigne avion bien perdu au service du Roy trente-cinq chevaliers tous portans bannières de la court de Champaigne. Et dis haultement que le Roy ne faisoit pas bien s’il ne les retenoit, veu le besoing qu’il avoit de chevaliers. Et ce disant commençay à pleurer. Lors le Roy me appaisa, et me octroia ce que lui avois demandé : et retint tous ces chevaliers, et les me mist en ma bataille.
Quant le Roy eut ouy parler les messagiers des admiraulx d’Egipte, qui estoient venuz avecques messire Jehan de Vallance, et qu’ilz s’en voulurent retourner, le Roy leur dist qu’il ne feroit nulle trêve à eulx, premier qu’ilz lui eussent rendu toutes les testes des Chrestiens morts qui pendoient sur les murs du Quassere, dés le temps que les contes de Bar et de Montfort furent prins : et qu’ilz lui envoiassent aussi tous les enfans, qui avoient este prins petiz, qu’ilz avoient fait regnoier, et croire à leur loy : et oultre, qu’ilz le tiensissent quicte des deux cens mil livres qu’il leur devoit encores. Et avecques eux renvoia le Roy ledit messire Jehan de Vallance, pour la grant sagesse et vaillance qui estoit en lui, pour adnoncer de par le Roy le message aux admiraulx.
Durant ces choses le Roy se partit d’Acre, et s’en alla à Cesare avecques tout ce qu’il avoit de gens : et reffist faire les murs et cloaisons de Césare, que les Sarrazins avoient rompuë et abatuë. Et estoit à bien douze lieuës d’Acre, tirant devers Jérusalem. Et vous dy que je ne sçay pas bien commant, mais que par la voulenté de Dieu il peut faire ce qu’il fist. Ne onques, durant l’année et le temps que le Roy fut à Cesare pour la reffaire, n’y eut onques nul qui nous fcist aucun mal, ne aussi en Acre, là où nous n’estions guères de gens.
Par devers le Roy estoient venuz, comme j’ay devant dit, les messagiers du grant roy de Tartarie, durant que nous estions en Chippre. Et disoient au Roy qu’ilz estoient venuz pour lui aider à conquérir le royaume de Jérusalem sur les Sarrazins. Le Roy les renvoia, et avecques eulx deux notables freres prescheurs, qui tous deux estoient presbtres. Et lui envoia une chappelle d’escarlate, en laquelle il fist tirer à l’esguille toute nostre créance, l’Annonciacion de l’ange Gabriel, la Nativité, le Baptesme, et comment Dieu fut baptizé : la Passion, l’Ascension, et l’advenement du Saint-Esperit. Et lui envoia calices, livres, ornemens, et tout ce qui faisoit besoing à chanter la messe. Et ainsi que j’ay depuis ouy racompter au Roy par les messagiers qu’il y avoit envoiez, les messagiers monterent sur mer, et allerent arriver au port d’Antioche. Et disoient que, du port d’Anlioche jusques au lieu où estoit le grant roy de Tartarie, ilz misdrent bien ung an : et faisoient dix lieues par jour. Et trouvèrent toute la terre qu’ilz chevauchoient subjecte aux Tartarins. Et en passant par le païs trouvèrent en plusieurs lieux, en villes et citez, grans monsseaux d’ousseraens de gens morts. Les messagiers du Roy s’enquidrent comment ilz estoient venuz en si grant auctorité, et comment ilz avoient peu subjuguer tant de païs, et destruit et confondu tant de gens dont ilz veoient les oussemens. Et les Tartarins leur disdrent la manière, et premièrement de leur naissance. Et disoient qu’ilz estoient venuz nez et concreez d’une grant berrie de sablon, là où il ne croissoit nul bien. Et commançoit celle berrie de sable à une roche qui estoit si grande et si merveilleusement haute, que nul homme vivant ne la povoit jamais passer, et venoit de devers Orient. Et leur disdrent les Tartarins que entre celle roche et autres roches, qui estoit vers la fin du monde, estoient enclos les peuples de Got et Magot, qui dévoient venir en la fin du monde avecques l’Antécrist, quant il viendra pour tout destruire. Et de celle berrie venoit le peuple des Tartarins, qui estoient subgetz à Prebstre-Jehan d’une part, et à l’empereur de Perse d’autre part : lequel empereur de Perse les joignoit d’un cousté de sa terre. Et estoient entre plusieurs autres mescreans, ausquelz pour les souffrir ilz rendoient grans trehuz et deniers chascuns ans, et aussi pour le pasturage de leurs bestes, dont ilz vivoient seulement. Et disoient les Tartarins que celui Prestre- Jehan, l’empereur de Perse, et les autres roys à qui ilz dévoient lesditz trehuz, les avoient en si grant orreur et despit, que quant ilz leur portoient leurs rentes et deniers ilz ne les vonloient recepvoir devant eulx, mais leur tournoient le dos. Dont advint, que une foiz entre les autres, ung saige homme d’entr’eulx cercha toutes les berries, et alla parler ça et là aux hommes des lieux, et leur remonstra le grant servage en quoy ils estoient, et à divers seigneurs : en les priant qu’ilz voulsissent trouver façon et maniere, par quelque conseil, qu’ilz peussent sortir du meschief en quoy ilz estoient. Et de fait fist tant celui saige homme, qu’il assembla à certain jour au chief de celle berrie de sable, à l’endroit de la terre de Prebstre-Jehan. Et après plusieurs remonstrances que icelui saige homme leur eut faictes, ilz se accordèrent à faire quant qu’il vouldroit ; et lui requisdrent qu’il feist et devisast ce que bon lui sembloit, pour parvenir aux fins de ce qu’il leur disoit. Et il leur dist qu’ilz ne povoient riens faire s’ilz n’avoient ung roy qui fust maistre et seigneur sur eulx, lequel ilz obéissent et creussent à faire ce qu’il leur commanderoit. Et la manière de faire leur Roy fut telle : que, de cinquante deux generacions qu’ilz estoient de Tartarins, il fist que chacune d’icelles generacions lui apporteroit une sajette, qui seroit signée du seing et nom de sa généracion. Et fut accordé par tout le peuple que ainsi se feroit, et ainsi fut fait. Puis les cinquante-deux sajettes furent mises devant ung enfant de cinq ans ; et de la généracion de laquelle seroit la sajette que l’enfant leveroit, seroit fait leur Roy. Quant l’enfant eut levé l’une des cinquante-deux sajettes, celui saige homme fist tirer et mettre arriere toutes les autres généracions. Et puis aprés fist eslire, de celle generacion dont estoit la sajette que l’enfant avoit levé, cinquante-deux hommes des plus savans et vaillans qui fussent en toute celle généracion. Et quant ilz furent ainsi esleuz, celui mesme sage homme en estoit l’un des cinquante-deux hommes, qui tous eurent chacun sa sajette à part, signée de son nom. Et en firent lever une à icelui petit enfant de cinq ans : et celui à qui seroit la sajette que l’enfant leveroit, seroit leur roi et gouverneur. Et par sort arriva que l’enfant leva la sajette d’icelui sage homme qui ainsi les avoit enseignez. Dont tout le peuple fut moult joieulx, et en menoient tres-grant joie. Et lors il les fist taire, et leur dist : « Seigneurs, si vous voulez que je soie vostre seigneur, vous jurerez par celui qui a fait le ciel et la terre, que vous tiendrez et observerez mes commandemens.» Et ainsi le jurèrent.
Après ces chouses, il leur donna et establit des enseignemens qui furent moult bons pour conserver le peuple en paix les ungs avecques les autres. L’un des establissemens qu’il leur donna fut tel : Que nul ne prandroit le bien d’autrui oultre son gré, ne à son deceu. L’autre fut tel : Que l’un ne frapperoit l’autre, s’il ne vouloit perdre le poing. L’autre fut tel : Que nully n’auroit compaignie de la femme ne de la fille d’autrui, s’il ne vouloit perdre la vie. Et plusieurs autres beaux enseignemens et commandemens leur donna, pour avoir paix et amour entr’eulx.
Et quant il les eut ainsi enseignez et ordonnez, il leur va remonstrer comment le plus anxien ennemy qu’ilz eussent, que c’estoit le Prebstre-Jehan ; et comment il les avoit en grant hayne et despit de longtemps. « Et pour ce, fist-il, je vous commande à tous que demain soiez prestz et appareillez pour lui courir sus. Et s’il advient qu’ilz nous desconfissent, dont Dieu nous gard, chacun face du mieulx qu’il ce pourra. Aussi si nous les desconfissons, je vous commande, que la chose dure jusques à la fin, et fust jusques à trois jours et trois nuiz, sans que nully ne soit si hardy de mettre la main à nul gaing, mais que à gens occire et mettre à mort. Car après que nous aurons bien eu victoire de nos ennemis, je vous départiray le gaing si bien et loiaument, que chacun s’en tiendra à paié et content.» Et tous se accordèrent à ce faire tres-voulentiers.
Le landemain venu, ainsi qu’ilz avoient délibéré de faire, ainsi le firent. Et de fait coururent estroitement sur leurs ennemis. Et ainsi que Dieu, qui est tout puissant, voulut, ilz desconfirent leurs ennemis : et tout quant qu’ilz en trouverent en armes deffensables, ilz les tuerent tous. Mais ceulx qu’ilz trouvèrent portans habiz de religion, et les prebstres, ilz ne les tuerent pas. Et tout l’autre peuple de la terre de Prebstre-Jehan, qui n’estoit en bataille, se rendirent à eulx, et se misdrent en leur subjection.
Une merveilleuse chose arriva aprés celle conqueste. Car l’un des grans maistres de l’une des generacions devant nommées fut bien perdu et absent du peuple des Tartarins par trois jours, sans qu’on en peust avoir ne ouyr aucunes nouvelles. Et quant il fut revenu au bout des trois jours, il rapporta au peuple qu’il ne cuidoit avoir demouré que ung soir, et qu’il n’avoit enduré ne fain ne soif. Et racompta qu’il avoit monté sur ung tertre, qui estoit liault à merveilles ; et que sur icelui tertre il avoit trouvé une grant quantité des plus belles gens qu’il eust jamais veuz, et les mieulx vestus et aournez. Et ou meilleu d’icelui tertre y avoit ung roy assis, qui estoit le plus bel à regarder de tous les aultres, et le mieulx paré : et estoit en ung trosne reluisant à merveilles, qui estoit tout d’or. A sa destre avoit six roys tous couronnez et bien parez, à pierres précieuses. A sa senestre autant y en avoit. Prés de lui à la destre main y avoit une royne agenouliée, qui lui disoit et prioit qu’il pensast de son peuple. A la main senestre y avoit agenoullé ung moult beau jouvenceau, qui avoit deux aelles aussi resplendissans comme le souleil. Et entour celuy roy y avoit moult grant foeson de belles gens aellez. Celui roy appela celui sage homme, et lui dist : « Tu es venu de l’ost des Tartarins.» « Sire, fist-il, ce suis mon.» « Tu t’en tourneras, et diras au Roy de Tartarie que tu m’as veu, qui suis Seigneur du ciel et de la terre : et que je lui mande qu’il me rende grâces et louenges de la victoire que je lui ai donnée sur Prebstre-Jehan, et sur sa gent. Et lui diras, de par moy, que je lui donne puissance de mettre en sa subjection toute la terre.» « Sire, fist celui grant maistre des Tartarins, commant m’en croira le roy de Tartarie ? » « Tu lui diras qu’il te croie à telles enseignes que tu te yras combatre à l’empereur de Perse avec trois cens hommes de tes gens : et que de par moy tu vaincras l’empereur de Perse, qui se combatra à toi à tout trois cens mil chevaliers et hommes d’armes, et plus. Et avant que tu voises combatre l’empereur de Perse, tu requerras au roy de Tartarie qu’il te donne tous les prebstres, gens de religion, et autre menu peuple, qui est demouré de ceulx-là qu’il a prins en la bataille de Prebstre-Jehan : et ce qu’ilz te diront et tesmoigneront, tu le croiras. Car ilz sont de mes gens et serviteurs.» « Sire, fist celui homme, je ne m’en sçaurois aller si tu ne me fais conduire.» Et adonc le Roy se tourna, et appella ung de ses belles gens, et lui dist : « Vien çà, George, va t’en conduire cest homme jusques à son herbergement, et le rends a sauveté.» Et tantoust fut transporté celuy sage homme des Tartarins. Quant il fut rendu, tout le peuple et les gens de l’ost des Tartarins le virent ; ilz firent grant chiere à merveilles. Et tantoust il demanda au roy de Tartarie qu’il lui donnast les prebstres et gens de religion, comme lui avoit enseigné le Roy, qu’il trouva au hault du tertre. Ce qui lui fut octroié. Et debonnairement receut celui prince des Tartarins et tous ses gens l’enseignement de ceulx qu’on lui avoit donnez, et tous se firent baptizer. Et quant tous furent baptizez, il print seullement trois cens de ses hommes d’armes, et les fist confesser et appareiller. Et de là s’en alla assaillir l’empereur de Perse, et le convainquit et chassa hors de son Empire et de sa terre. Et s’en alla fuyant jusques ou royaume de Jérusalem. Et fut celui, qui depuis desconfit noz gens, et print le conte Gaultier de Brienne, ainsi comme vous orrez cy-aprés. Le peuple de ce prince chrestien se multiplia tellement, et fut en si grant nombre, ainsi que depuis je ouy dire aux messagiers que le Roy avoit euvoiez en Tartarie, qu’ilz avoient compté en son ost huit cens chapelles sur chars.
Or revenons à nostre matere, et dirons ainsi : Que tandis que le Roy feroit fermer Cesaire, dont j’ay devant parlé, il arriva au Roy ung chevalier qui se nommoit messire Elenars de Seningaan, qui disoit qu’il estoit party du royaume de Norone, et là monta sur mer, et vint passant et environnant toute Espaigne, et passa par les destroitz de Maroc ; et que à moult grans perilz et dangiers il avoit passé et souffert beaucoup de mal, avant qu’il peust venir à nous. Le Roy retint celui chevalier, lui dixisme d’autres chevaliers. Et lui ouy dire que les nuitz en la terre du royaume de Norone estoient si courtes en esté, qu’il n’y avoit nuyt là où l’on ne veist bien encores le jour au plus tard de la nuyt. Quant celui chevalier fut acongneu ou païs, il se print à chasser aux lions, lui et ses gens. Et plusieurs en prindrent perilleusement, et en grant dangier de leurs corps. Et la faczon du faire qu’ilz avoient en ladite chasse estoit qu’ilz couroient sus aux lions à cheval : et quant ilz en avoient trouvé aucun, ilz lui tiroient du trect d’arc ou d’arbeleste. Et quant ilz en avoient attaint quelqu’un, celui lion qui avoit esté attaint couroit sus au premier qu’il veoit : et ilz s’en fuyoient picquans des espérons, et laissoient cheoir à terre aucune couverte, ou une pièce de quelque viel drap : et le lion la prenoit et dessiroit, cuidant tenir l’omme qui l’avoit frappé. Et ainsi que le lion se arrestoit à dessirer celle vielle pièce de drap, les autres hommes leur tiroient d’autre trect, et puis le lion laissoit son drap, et couroit sus à son homme, lequel s’enfuioit, et laissoit clieoir une autre vieille pièce de drap, et le lion se y arrestoit. Et ainsi souventesfoiz ilz tuoient les lions de leur trect.
Ung autre chevalier moult noble vint au Roy durant qu’il estoit à Cesaire, qui se disoit estre de ceulx de Coucy. Et disoit le Roy que celui chevalier estoit son cousin, par ce qu’il estoit descendu d’une des seurs du roy Phelippe, que l’empereur de Constantinople eut à femme. Lequel chevalier le Roy retint, lui dixisme de chevaliers, jusques à ung an. Et après l’an passé, il s’en retourna en Constantinople, dont il estoit venu. A icelui chevalier ouy dire, et comme il le disoit au Roy, que l’empereur de Constantinople et ses gens se allièrent une foiz d’un Roy qu’on appelloit le roy des Commains, pour avoir leur aide pour conquérir l’empereur de Grèce, qui avoit nom Vataiche. Et disoit icelui chevalier, que le roy du peuple des Commains, pour avoir seureté et fiance fraternel de l’empereur de Constantinople pour secourir l’un l’autre, qu’il faillit qu’ilz et chacun de leurs gens d’une part et d’autre se feissent seigner, et que de leur sang ilz donnassent à boire l’un à l’autre en signe de fraternité, disans qu’ilz estoient freres, et d’un sang. Et ainsi le convint faire entre noz gens et les gens d’icelui chevalier, et meslèrent de leur sang avecques du vin, et en buvoient l’un à l’autre : et disoient lors qu’ilz estoient freres d’un sang. Et en core firent-ils une autre chose. Car ilz firent passer ung chien entre noz gens et eulx, qui estoient séparez d’une part et d’autre, et découppèrent tout le chien à leurs espées, disans que ainsi fussent-ilz découppez, s’ilz failloient l’un à l’autre.
Une autre grande merveilleuse chose compta au Roy celui chevalier de Coucy. Et disoit que ou pays du roy des Commains estoit mort ung grant riche terrien et prince, auquel, quant il fut mort, on fist une grant fousse moult large en terre : et fut assis celui mort en une chaiere moult noblement parée et ornée. Et descendit-on avecques lui en celle fousse le meilleur cheval qu’il eust, et l’un de ses sergens, tous vifz, homme et cheval. Et disoit que le sergent, avant que entrer en la fosse, il prenoit congié du Roy et des autres grans personnages qui là estoient, et que le Roy luy bailloit une grant foeson d’or et d’argent, que on lui mettoit en escharpe à son coul. Et lui faisoit promettre le Roy que quant il seroit en l’autre monde, qu’il lui rendroit son or et son argent ; et ainsi le lui promettoit. Et aprés le Roy lui bailloit unes lettres adressans à leur premier Roy, et lui mandoit par icelles que celui preudomme avoit moult bien vescu, et qu’il l’avoit bien servy, et par ce lui prioit qu’il le vouloist bien guerdonner. Et après ilz couvrirent celle fosse sur celui homme mort, et sur son sergent et son cheval tous vifz, de planches de bois bien chevillées. Et avant que dormir, en mémoire et remembrance de ceulx qu’ilz avoient enterrez, ilz faisoient sur la fosse une grant montaigne de pierres et de terre. Quant vint le temps que nous fusmes prés de Pasques, je me parti d’Acre, et allé veoir le Roy à Cesaire, qu’il faisoit clorre et refermer. Et quant je fu vers lui, je le trouvay en sa chambre parlant avecques le legat, qui avoit tousjours esté avecques lui oultre mer. Et quant il me vit, il laissa le legat, et vint vers moy. Et me va dire : « Sire de Jonville, il est bien vray que je ne vous ay retenu que jusques à Pasques qui viennent. Pourtant je vous prie, que me dictes combien je vous donneray de Pasques jusques à ung an prouchain venant.» Et je lui dis, que je n’estoie mie venu devers lui pour telle chose marchander, et que de ses deniers ne voulois-je plus : mais qu’il me fist autre marché et convencion. C’est assavoir qu’il ne se courrousast de chose que lui demandasse, ce qu’il faisoit souvent ; et je lui promettois que de ce qu’il me reffuseroit je ne me courrousseroys mie. Quant il oit ma demande, il se commença à rire, et me dist qu’il me retenoit par tel convenant et pact. Et me prist lors par la main, et me mena devant le légat et son conseil, et leur récita la convencion de lui et de moy. Dont chacun fut joieux dequoy je demourois.
Cy-aprés orrez les justices et jugemens que je vy faire à Cesaire tandis que le Roy y séjourna. Tout premier d’un chevalier qui fut prins au bordel, auquel on partit un jeu : ou que la ribaulde avecques laquelle il avoit esté trouvé le meneroit parmy l’ost en sa chemise, une corde liée à ses genitoires, laquelle corde la ribaulde tiendroit d’un bout ; ou, s’il ne vouloit telle chose souffrir, qu’il perdroit son cheval, ses armuies et harnois, et qu’il seroit dechassé et fourbany de l’ost du Roy. Le chevalier esleut, qu’il ayma mieulx perdre son cheval et armeures, et s’en partir de l’ost. Quant je viz que le cheval fut confisqué au Roy, je le lui requis pour ung de mes chevaliers pouvre gentilhomme. Mais le Roy me respondit que ma requeste n’estoit pas raisonnable, pour ce que le cheval valloit bien de quatre-vingtz à cent livres, qui n’estoit pas petite somme. Et je lui dis : « Sire, vous avez rompu les convenances d’entre vous et moy, quant vous vous courroussez de ce que je vous ay requis.» Et le Roy se print à rire, et me dist : « Sire de Jonville, vous direz quant que vous vouldrez : mais non pourtant si ne m’en courrousseray-je jà plustoust.» Et toutesfoiz je n’eu point le cheval pour le pouvre gentilhomme.
La seconde justice que je vy fut de aucuns de mes chevaliers qui par ung jour allèrent à la chasse chasser à une beste qu’on appelle gazel, qui est comme ung chevreul. Et les frères de l’Ospital allèrent à l’encontre de mes chevaliers, et se combâtirent à eulx, tellement qu’ilz firent grans oultraiges aux chevaliers. Pour lequel oultrage je me allay plaindre au maistre de l’Ospital, et menay avec moy les chevaliers qui avoient esté oultragez. Et quant le maistre eut ouye ma complainte, il me promist de m’en faire la raison selon le droit et usaige de la sainte Terre, qui estoit tel : qu’il feroit menger les frères, qui avoient fait l’outrage, sur leurs manteaux ; et ceulx, à qui l’outrage avoit este fait se y trouveroient, et leveroient les manteaux des freres. Advint que le maistre de l’Ospital fist menger les freres, qui l’outrage avoient fait, sur leurs manteaux. Et je me trouvay là present avecques les chevaliers ; et requismes au maistre qu’il fist lever les freres de dessus leurs manteaux : ce qu’il cuida reffuser. Mais en la fin force fut que ainsi le fist. Car nous assismes avecques les frères pour menger avecques eulx, et ilz ne le voulurent souffrir : et faillut qu’ilz se levassent d’avecques nous pour aller menger avecques leurs autres freres à la table, et nous laissèrent leurs manteaux.
L’autre justice fut pour ung des sergens du Roy, qui avoit nom le Goullu : lequel mist la main à ung de mes chevaliers, et le bouta rudement. Je m’en allay plaindre au Roy, lequel me dist que de ce je me povoie bien déporter, veu que le sergent n’avoit fait que bouter mon chevalier. Et je lui dis, que je ne m’en deporterois jà, mais plustoust lui laisserois son service, s’il ne me faisoit justice ; et que il n’appartenoit à sergens de mettre main és chevaliers. Et ce voiant le Roy, il me fist droit, qui fut tel : que selon l’usage du païs le sergent vint en mon hébergement tout deschaux, et en sa chemise, et avoit une espée en son poing : et se vint agenoiller devant le chevalier qu’il avoit oultragé, et lui tendit l’espée par le pommel, et lui dist : « Sire chevalier, je vous cry mercy de ce que j’ay mis la main en vous. Et vous ay apporté ceste espée, que je vous présente, affin que vous m’en couppez le poing, s’il vous plaist le faire.» Lors je priay le chevalier, qu’il lui pardonnast son maltallent ; et il le fist. Et plusieurs autres divers jugemens y vi faire, selon les droiz et usaiges de la sainte Terre.
Vous avez devant ouy comme le Roy avoit mandé aux admiraulx d’Egipte que s’ilz ne lui satisfaisoient des oultrages et viollances qu’ilz lui avoient faictes, qu’il ne leur tiendroit aucune treve. Et sur ce à present sont venuz devers lui les messagiers d’Egipte, et lui vindrent apporter par lettres que les admiraulx lui vouloient faire tout ce qu’il leur avoit mendé, comme est dit devant. Et prindrent le Roy et les messagiers des admiraulx journée de eulx trouver ensemble à Japhe. Et là devoient jurer les admiraulx et promettre au Roy qu’ilz lui rendroient le royaume de Jérusalem. Et aussi le Roy et ses plus grans parsonnages devoient jurer et promettre de leur part qu’ilz aideroient aux admiraulx à l’encontre du souldan de Damas. Et advint que quant le souldan de Damas sceut que nous estions alliez avecques ceulx d’Egipte, et la journée qui avoit esté prinse de soy trouver à Japhe, il envoia bien vingt mil Turcs pour garder le passage. Mais non portant ne laissa point le Roy qu’il ne se meust pour aller à Japhe. Et quant le conte de Japhe vit que le Roy venoit, il assorta et mist son chastel de Japhe en tel point qu’il ressembloit bien une bonne ville deffensable. Car à chascun créneau de son chastel il y avoit bien cinq cens hommes à tout chacun une targe et ung penoncel à ses armes. Laquelle chose estoit fort belle à veoir : car ses armes estoient de fin or, à une croix de gueulles pâtée, faictes moult richement. Nous nous logeasmes aux champs, tout à l’entour dicelui chaslel de Japlie, qui estoit seant lez de la mer, et en une isle. Et fist commancer le Roy à faire fermer et ediifier une bourge tout à l’entour du chastel, dés l’une des mers jusques à l’autre, en ce qu’il y avoit de terre. Et disoit le Roy à ses ouvriers, pour leur donner courage : « J’ay maintesfoiz porté la hote, pour gaigner le pardon.» Les admiraulx d’Egipte n’ouzèrent venir, de paeurs des gens que le souldan de Damas avoit mis és gardes de leurs passages. Mais ce nonobstant, ilz envoierent au Roy toutes les testes des Chrestiens, qu’ilz avoient panduës sur les murs du Kayre, comme le Roy le leur demandoit. Et les fist le Roy mettre en terre benoiste. Et lui envoièrent tous les enfans qu’ilz avoient retenuz, et qu’ilz avoient jà faict regnoier la foy de Dieu. Et aussi lui envoièrent ung elephant, que le Roy envoya en France.
Ainsi comme le Roy et tout son ost sejournoit à Japhe, pour soy fortiffier contre ceulx qui estoient au chastel, vindrent au Roy nouvelles que desja les gens du souldan de Damas estoient sur les champs en aguect, et que l’un des admiraulx du Souldan estoit venu fauciller et degaster les blez d’un karet estant illecques prés, à l’environ de trois lieuës de l’ost du Roy. Tantoust le Roy y envoia veoir, et y allé en personne. Mais si toust que icelui admiral nous sentit venir, il commença à prandre la fuite. Et de noz gens coururent après à bride abatuë ; et y eut ung jeune gentilhomme de noz gens, qui les aconceupt, et mist par terre deux Turcs à belle pointe de lance, et sans la briser. Et quant l’admiral vit qu’il n’y avoit encores que celui gentilhomme, il se tourna vers lui ; et le gentilhomme lui donna ung grant coup de glaive tellement, qu’il blecza l’admiral asprement dedans le corps, et puis s’en retourna à nous.
Quant les admiraulx d’Egipte sceurent que le Roy et tout son est estoit Japhe, ilz envoièrent devers lui pour avoir derechief de lui autre assignacion de jour qu’ilz pourroient venir par devers lui sans aucune faulte. Et le Roy leur assigna encore une journée, à laquelle ilz promisdrent au Roy qu’ilz viendroient devers lui, pour conclurre de leurs choses, et qu’estoit à faire d’une part et d’aultre. Durant celui temps que nous attendions à venir la journée, que le Roy avoit assignée aux admiraulx d’Egipte, pour venir devers lui : le conte de Den vint devers le Roy, et amena avecques lui le bon chevalier Arnould de Guymene et ses deux freres, lesquelz dixismes de chevaliers le Roy retint à son service. Et là le Roy fist le conte de Den chevalier, qui estoit encores ung jeune jouvencel.
Semblablement vindrent devers le Roy le prince d’Antioche et sa mère, ausquelz le Roy fist grant honneur, et les receut honnourablement. Et fist le Roy chevalier le prince d’Antioche, qui n’estoit que de l’eage de seize ans. Mais onques si sage enfant ne vy de tel eage. Et quant il fut chevalier, il fist une requeste au Roy : c’est assavoir, qu’il parlast à lui de quelque chose qu’il vouloit dire en la presence de sa mere. Ce que lui fut octroié. Et fut sa demande telle, et dist : « Sire, il est bien vray que madame ma mere, qui cy est presente, me tient en bail, et m’y tiendra encore jusques à quatre ans. Parquoy elle joist de toutes mes chouses, et n’ay puissance encores de riens faire. Toutesfoiz, si me semble-il qu’elle ne doit mye lesser perdre ne dechoirs ma terre, et le vous ; car ma cité d’Antioche se pert entre ses mains. Pourtant, Sire, je vous supply humblement que le lui vueillez remonstrer, et faire tant qu’elle me baille deniers et gens, affin que je aille secourir mes gens qui sont dedans ma cité, ainsi qu’elle le doit bien faire.» Aprés que le Roy eut entendu la demande que le prince faisoit, il fist et pourchassa tant à sa mere, qu’elle lui bailla grans deniers. Et s’en alla le prince d’Antioche à sa cité, là où il fist merveilles. Et dés lors, pour l’onneur du Roy, il escartela ses armes, qui sont vermeilles, avecques les armes de France.
Et pour ce que bonne chouse est à racompter et reduire à memoire les faitz et vertuz d’aucun excellant prince, pourtant icy parlerons du bon conte de Japhe messire Gautier de Brienne, lequel en son temps et vivant, et à grant force de faitz d’armes et de chevallerie, tint la conté de Japhe par plusieurs années, lui estant assailly des Egipciens, et sans ce qu’il joist d’aucun revenu, mais seulement de ce qu’il povoit gaigner és courses qu’il faisoit sur les Sarrazins et ennemys de la foy chrestienne. Et advint par une foiz qu’il desconfit une grant quantité de Sarrazins qui menoient grant foeson de draps de soie de diverses sortes, lesquelz il gaigna, et en apporta. Et quant il fut à Japhe, il les départit tous à ses chevaliers, sans qu’il en demourast riens. Et avoit telle maniere de faire, que le soir qu’il s’estoit parti d’avecques ses chevaliers il entroit en sa chappelle, et là estoit longuement à rendre grâces et louenges à Dieu ; et puis s’en venoit gésir avecques sa femme, qui moult bonne dame estoit, et estoit seur du roy de Chippre.
Or avez ouy cy-devant commant l’un des princes des Tartarins avoit expulsé et débouté, à tout trois cens chevaliers, l’empereur de Perse à tout trois cens mil chevaliers, par l’aide de Dieu, hors de son royaume et empire de Perse. Maintenant saurons la voie que print icelui empereur de Perse, qui avoit nom Barbaquan. Icelui Barbaquan s’en vint ou royaume de Jérusalem, et fist à sa venuë moult de mal : car il print le chastel de Tabarie, qui appartenoit à messire Heude de Montbeliar ; et tua tant de nos gens qu’il peult trouver hors du Chastel-Pelerin, hors d’Acre, et hors de Japhe. Quant il eut fait tous les maulx qu’il peult faire, il se tira vers Babilonne, affin d’avoir secour du souldan de Babilonne, qui devoit venir à lui pour courir sur noz gens, et sur ce print les barons du païs. Et les patriarches aviserent qu’ilz yroient combatre à l’Empereur avant qu’il eust secour du souldan de Babilonne. Et envoierent querir pour leur secour le souldan de la Chamelle, qui estoit l’un des meilleurs chevaliers et des plus loiaux qui fust en toute Paiennie. Lequel vint à eulx, et le receurent à tres-grant honneur en Acre. Puis aprés tous ensemble se partirent d’Acre, et vindrent à Japhe. Quant toute celle armée fut ensemble à Japhe, noz gens prièrent le conte Gautier qu’il voulsist venir avec eulx contre l’empereur de Perse ; lequel respondit que tres-voulentiers y viendroit, par ainsi que le patriarche d’Acre le absoulist, qui de pieça l’avoit excommunié pour ce qu’il ne vouloit rendre une tour qui estoit en son chastel de Japhe, laquelle tour se appelloit la tour du patriarche : et par ce disoit celui patriarche qu’elle lui appartenoit. Mais le patriarche ne voulut onques de ce riens faire. Et pour ce ne lessa point le conte Gautier à venir avec nous en bataille. Et fut fait trois batailles, dont messire Gautier eut la premiere, le souldan de la Chamelle l’autre, et le patriarche et les barons du païs l’autre. Et avecques la bataille de messire Gautier estoient les chevaliers de l’Ospital.
Quant arroy eust esté mis en ces trois batailles, tout se meut, et picquèrent sur les champs, et tantoust virent à l’œil leurs ennemys, lesquelz sçavans la venuë de noz genz se arresterent sur les champs, et despartirent pareillement leur armée en trois batailles. Et quant le conte Gautier de Brienne vit que leurs ennemys faisoient leurs batailles, il s’escria : « Seigneurs, que faisons-nous ? nous leur donnons povoir de mettre arroy et ordre en leurs batailles, et aussi leur donnons courage quant ilz nous voient icy sejournans. Et par ce je vous prie, pour Dieu, que nous leur allon courir sus.» Mais onques n’y eut celui qui l’en voulust croire. Et lui voyant que ame ne s’en vouloit mouvoir, il se tira par devers le patriarche, pour lui demander s’absolucion. Mais riens n’en voulut faire. Et avecques le conte se trouva ung tres-notable clerc, qui estoit evesque de Rainnes, lequel avoit fait plusieurs beaux faitz de chevallerie en la compaignie du conte Gautier. Lequel evesque dist au conte : « Ne vous troublez mye en vostre conscience de l’excommuniement du patriarche, car il a tres-grant tort, et de ma puissance je vous absoulz on nom du Pere, et du Filz, et du Saint-Esperit, amen.» Et dist : « Sus, allon, marchon sur eulx.» Et lors ferirent des esperons, et se assemblerent à la bataille de l’empereur de Perse, qui estoit la derrenière ; en laquelle avoit trop grant foeson de gens pour la puissance du conte Gautier. Et là y eut d’une part et d’autre grant quantité de gens occis. Mais ce nonobstant fut prins le conte Gautier. Car tous ses gens s’enfuirent tres-dehonteusement, et plusieurs par desespoir s’en allerent gicter en la mer. Et la cause du desespoir fut par ce que l’une des batailles de l’empereur de Perse se vint combatre au souldan de la Chamelle, lequel se delfendoit à si grans coups, et par si tres-grans faitz d’armes, combien qu’il eust trop feble puissance contre celle bataille, que de deux mil Turcs il ne lui en demoura que environ de quatre-vingtz, et force lui fut soy retirer ou chastel de la Chamelle.
Et voiant l’empereur de Perse qu’il avoit eu victoire, print en lui conseil qu’il yroit assieger le Souldan jusques en son chasteau de la Chamelle : ce qu’il voulut faire. Mais saichez que icelui Souldan, comme bien advisé et conseillé, ses gens appella, et leur remonstra, et dist : « Seigneurs, si nous nous lessons assiéger, nous sommes perduz. Pourtant il vault mieulx que nous allons courir sur eulx.» Et de fait, il envoia ses gens ceulx qui estoient mal armez par darriere une vallée couverte, leur frapper en l’ost de l’Empereur. Ce qu’ilz firent, et se prindrent à tuer femmes et enfans. Et quant l’Empereur, qui marchoit tousjours devant, ouït la clameur de son ost, il se tourna arriere pour les vouloir secourir. Et quant il fut tourné le dos, le souldan de la Chamelle avecques ce qu’il avoit de gensd’armes se gecta sur eulx. Et advint que des deux coustez l’Empereur fut si durement assailly, que de bien vingt-cinq mil hommes qu’il avoit, ne lui demeura homme ne femme, que tous ne fussent tuez, et livrez à mort.
Or vous devez savoir, que l’empereur de Perse avant qu’il se partist pour devoir aller assiéger le chastel de la Chamelle, il avoit mené le bon conte de Japhe messire Gautier de Brienne devant sa cité de Japhe, et là le fist pandre par les braz à unes fourches, devant ceulx qui estoient ou chastel de Japhe. Et leur faisoit dire que jamais il ne feroit despandre leur conte jusques à ce qu’on lui eust rendu le chastel de Japhe. Et ainsi que le povre Conte pandoit, il s’escrioit à haulte voix à ses gens, que pour nulle riens qu’ilz lui veissent faire, qu’ilz ne rendissent le chastel ; et que s’ilz le faisoient, que l’Empereur les feroit tous mettre à mort. Et quant l’Empereur vit qu’il n’y povoit autre chose faire, il envoia le conte Gautier au souldan de Babilonne, et lui en fist present, ensemble du maistre de l’Ospital, et de plusieurs autres prinsonniers grans parsonnages qu’il avoit prins. Et y avoit à conduire le conte Gautier et les autres prinsonniers, jusques en Babilonne, bien trois cens chevaliers, à qui il print trop bien : car ilz ne se trouvèrent pas à la murterie qui fut faicte devant le chastel de la Chamelle, de l’empereur de Perse, et de ses gens, dont a esté parlé cy-devant.
Quant les marchans de Babilonne sceurent que le Souldan avoit en ses prinsons le conte Gautier, ilz se assemblerent, et tous allerent faire une clameur au Souldan qu’il leur fist droit du conte de Japhe Gautier de Brienne, lequel les avoit destruiz par plusieurs foiz, et fait de grans domages. Et en optemperant à leur requeste, le Souldan leur habandonna le corps du conte Gautier, pour eulx venger de lui. Et ces traistres chiens entrerent en la prinson, là où le conte Gautier estoit ; et là le despiecerent, et hachierent par pieces, et plusieurs martires lui firent, dont nous devons croire que glorieux est en paradis.
Or revenons au souldan de Damas, lequel retira ses gens qu’il avoit à Gadres, et entra en Egipte, et là vint assaillir les admiraulx d’Egipte. Et devez savoir que, de la fortune de leurs batailles, la bataille du souldan de Damas desconfit l’une des batailles des admiraulx ; l’autre bataille des admiraulx d’Egipte vainquit l’une des batailles du souldan de Damas. Et par ce s’en revint arriere à Gadres le souldan de Damas, bien navré et blecié en la teste, et autres lieux. Et durant qu’il se tint à Gadres, les admiraulx envoierent en ambassade devers lui, et là firent paix et accord entr’eulx. Et par ce demorasmes moquez d’une part et d’autre. Car dés lors en avant nous n’eusmes ne paix ne treve, ne au Souldan ne aux admiraulx. Et saichez que nous n’estions nulle foiz en nostre ost de gensd’armes, que quatorze cens ou environ des gens deffensables. Si toust comme le souldan de Damas fut apaisé avecques les admiraulx d’Egipte, il fist tous amasser ses gens qu’il avoit à Gadres : et se partit, et vint passer prés de nostre ost avecques bien vingt mil Sarrazins, et dix mil Beduins, et passerent à prés de deux lieuës prés de nous. Mais oncques ne nous ouzerent assaillir. Et fusmes en aguect, le Roy et le maistre de son artillerie, bien trois jours, de paeur qu’ilz se ferissent en nostre ost secretement.
Le jour de la saint Jehan prouchaine d’aprés Pasques, durant que le Roy oyoit son sermon, il vint ung des gens du maistre de l’artillerie du Roy, lequel entra tout armé en la chappelle du Roy, et lui dist que les Sarrazins avoient encloux le maistre des arbalestriers sur les champs. Lors je requis au Roy qu’il me donnast congié dy aller. Et il si fist, et me fist bailler jusques à cinq cens hommes d’armes qu’il nomma. Et si toust comme nous fusmes hors de l’ost, et que les Sarrazins qui tenoient en presse le maistre des arbalestriers nous virent, ilz se retirerent devers ung admiral qui estoit sur ung tertre devant nous, à tout bien mil hommes d’armes. Lors se commença la bataille entre les Sarrazins et la compagnie du maistre des arbalestriers. Et comme celui admiral veoit que ses gens estoient pressez, incontinant il les renfoiçoit de gens. Et pareillement faisoit le maistre des arbalestriers, quant il veoit que ses gens estoient des plus febles. Et durant que nous estions ainsi combatans, le legat et les barons du pais disdrent au Roy que grant folie estoit dont il m’avoit lessé aller aux champs. Et lors commanda que l’on me viensist quérir, et aussi le maistre des arbalestriers. Et adonc se despartirent les Turcs, et nous en revinsmes en l’ost. Et moult de gens s’esbahissoient dont les Turcs nous avoient lessez en repoux, sans nous avoir couru sus. Sinon que aucuns disoient que ce avoit esté pour ce que leurs chevaulx estoient tous affamez de ce qu’ilz s’estoient tant tenuz à Gadres, là où ilz furent bien ung an entier.
Les autres Turcs qui estoient partiz de devant Japhe s’en vindrent devant Acre. Et mandèrent au seigneur d’Asur, qui estoit connestable du royaume de Jerusalem, qu’il leur envoiast cinquante mil besans, ou qu’ilz destruiroient les jardrins de la ville. Et le seigneur d’Asur leur manda qu’il ne leur envoieroit riens. Lors ilz arrangerent leurs batailles, et s’en vindrent le long des sables d’Acre si prés de la ville, qu’on eust bien tiré jusques en la ville avec une arbaleste de tour. Et adonc sortit hors de la ville le seigneur d’Asur, et s’en alla mettre au mont là où estoit le cymetiere de saint Nicolas, pour deffendre les jardrins. Et quant les Turcs approucherent, il sortit de noz gens de pié d’Acre, qui leur commancerent à tirer d’arcs et d’arbalestres à grant force. Et de paeurs qu’ilz se meissent en peril, le seigneur d’Asur les fist retirer par ung jeune chevalier, qui estoit de Gennes.
Et ainsi que celui chevalier de Gennes retiroit celles gens de pié, ung Sarrazin vint à lui tout effraié, et esmeu en courage. Et lui dist, en son sarrazinois, qu’il jousteroit à lui s’il vouloit. Et le chevalier lui respondit fierement, que tres-voulentiers le receveroit. Et quant il voulut sus courir à icelui Sarrazin, il apperceut illecques prés à sa main senestre huit ou neuf Sarrazins qui s’estoient là demourez pour veoir qui gaingneroit d’icelui tournay. Et le chevalier lessa à courir sus au Sarrazin à qui il devoit jouster, et print sa course au tropel des huit Sarrazins. Et en ferit ung parmy le corps, et le percza d’oultre en oultre de sa lance, et mourut tout roide. Et il s’en retourne à noz gens ; et les autres Sarrazins lui acoururent sus : et y en eut ung, qui lui donna un grant coup de masse sur son haubert. Et le chevalier, au retour qu’il fist, donna au Sarrazin qui l’avoit frappé ung tel coup d’espée sur la teste, qu’il lui fist saillir les toailles qu’il avoit en la teste jusques à terre. Et saichez que de celles touailles ils recevoient de grans coups. Pourtant les pourtoient-ilz quant ilz alloient en bataille, et sont entortillées l’une sur l’autre durement. Lors ung autre Sarrazin cuida descendre ung grant coup de son glaive turquin sur le chevalier : et il gyncha tant, que le coup ne l’ataignit mie. Et au retour que fist le Sarrazin, le chevalier lui donna une arriere-main de son espée parmy le braz, qu’il lui fit voiler le glaive à terre, et lors en amena ses gens de pié. Et ces trois beaux coups fist le chevalier devant le seigneur d’Asur, et devant les grans parsonnages d’Acre, qui estoient montez sur les murs pour veoir celles gens. De là se partirent les Sarrazins de devant Acre. Et pour ce qu’ilz oirent que le Roy faisoit fermer Sajecte, et qu’il avoit peu de bons gens-d’armes, ilz se tirerent celle part. Et quant le Roy sceut la nouvelle, pour ce qu’il n’avoit mye assez puissance de resister contre eulx, il se retira, lui et le maistre de son artillerie, et le plus de gens qu’il peult logier, dedans le chastel de Sajecte, qui estoit bien fort et bien doux. Mais gueres n’y entra de gens, par ce que le chasteau estoit trop petit et estroit. Et tantoust les Sarrazins arriverent, et entrerent dedans Sajecte. Là ne trouvèrent nulle deffence ; car elle n’avoit pas encores esté parachevée de clorre. Et tuerent bien deux mil povres gens de nostre ost. Et quant ilz eurent ce fait, et pillé la ville, s’en allerent à Damas.
Quant le Roy sceut que les Sarrazins avoient tout abatu, et desrompu Sajecte, il en fut moult dolant. Mais il ne le povoit amender ; et les barons du païs en furent bien joieux. Et la raison estoit, pour ce que le Roy vouloit aprés cela aller fermer ung tertre, là où jadis y souloit avoir ung chastel du temps des Macabées. Et estoit seant celui chastel, ainsi comme l’on va de Japhe en Jerusalem. Et pour ce qu’il estoit bien à cinq lieuës loing de mer, les barons se discordoient qu’il fust fermé : par ce qu’ilz disoient, et bien vray disoient, que jamais on ne l’eust peu avitailler, que les Sarrazins ne tollussent à force l’avitaillement, par ce qu’ilz estoient les plus forts. Et pour ce remonstrerent les barons au Roy qu’il lui valloit beaucoup mieulx refaire Sajecte, et pour son honneur, que d’aller entreprandre autre nouvel edifice qui estoit si loing de mer. Et ad ce s’accorda le Roy.