La Guerre des Juifs (page 10)
1. [35] La Galilée, qui se divise en Galilée supérieure et Galilée inférieure, est enveloppée par la Phénicie et la Syrie ; au couchant, elle a pour bornes le territoire de Ptolémaïs et le Carmel, montagne jadis galiléenne, maintenant tyrienne ; au Carmel confine Gaba, la « ville des cavaliers », ainsi appelée des cavaliers qui, licenciés par le roi Hérode, y établirent leur résidence[8]. Au midi, la Galilée a pour limites la Samarie et le territoire de Scythopolis jusqu'au cours du Jourdain ; à l'orient, les territoires d'Hippos, de Gadara et la Gaulanitide ; de ce côté aussi elle touche au royaume d'Agrippa ; au nord, Tyr et le pays des Tyriens la bornent. La Galilée inférieure s'étend en longueur de Tibériade à Chaboulon, qu'avoisine Ptolémaïs sur le littoral ; en largeur, depuis le bourg de Xaloth, situé dans la grande plaine, jusqu'à Bersabé. La haute Galilée part du même point pour s'étendre en largeur jusqu'au bourg de Baca, frontière du territoire des Tyriens ; sa longueur va depuis le bourg de Thella, voisin du Jourdain, jusqu'à Méroth[9].
2. [41] Avec cette extension médiocre, et quoique cernées par des nations étrangères, les deux Galilées ont toujours su tenir tète aux invasions, car les habitants furent de tout temps nombreux et belliqueux dès l'enfance; l'homme n'y a jamais manqué de courage, ni la terre d'hommes. Comme elle est, dans toute son étendue, grasse, riche en pâturages, plantée d'arbres variés, sa fécondité encourage même les pins paresseux à l'agriculture. Aussi le sol a-t-il été mis en valeur tout entier par les habitants : aucune parcelle n'est restée en friche. Il y a beaucoup de villes, et les bourgades mêmes sont si abondamment peuplées, grâce à la fertilité du sol, que la moindre d'entre elles compte encore quinze mille habitants[10].
3. [44] En somme, si la Galilée, pour la superficie, peut être mise au-dessous de la Pérée[11], on lui donnera la préférence pour l'abondance de ses ressources ; car elle est tout entière cultivée et donne des récoltes d'un bout à l'autre, tandis que la Pérée, beaucoup plus vaste, est en grande partie déserte et rocailleuse, avec un sol trop rude pour faire mûrir des fruits domestiques. Néanmoins, là aussi le terrain, partout où il s'amollit, est productif. Les plaines sont plantées d'arbres de toute espèce : on y voit surtout l'olivier, les vignes et les palmiers ; car le pays est arrosé par les torrents descendus des montagnes et par des sources qui ne tarissent jamais, alors même que l'ardeur de l'été dessèche les torrents. La Pérée s'étend en longueur de Machérous à Pella[12], en largeur de Philadelphie jusqu'au Jourdain. Sa frontière nord est le territoire de Pella, dont nous venons de parler, sa frontière ouest le Jourdain ; au sud, elle confine au pays de Moab ; vers l'est, à l'Arabie, à l'Hesbonitide[13], aux territoires de Philadelphie et de Gerasa.
4. [48] La province de
Samarie est située entre la Galilée et la Judée ; elle commence, en effet, au bourg de Généa[14], situé dans la (grande) plaine, et se termine à la toparchie de l'Acrabatène. Son caractère ne diffère pas de celui de la Judée. L'une et l'autre région présentent une alternance de montagnes et de plaines, offrent à la culture des terres faciles et fertiles, sont couvertes d'arbres, foisonnent en fruits francs et sauvages ; nulle part la sécheresse du déserte partout des pluies abondantes. Toutes les eaux courantes ont une saveur singulièrement douce ; une herbe excellente et touffue donne aux bestiaux un lait plus abondant qu'ailleurs. Mais rien ne prouve mieux la bonté et la fertilité des deux territoires que la multitude de leur population.
5. [51] Sur la frontière des deux pays se trouve le village d'Anouath, appelé encore Borcéos, limite nord de la Judée ; la limite méridionale, si on mesure le pays dans sa longueur, est marquée par un village limitrophe de l'Arabie, que les Juifs nomment Jardan[15]. En largeur, la Judée se développe du fleuve Jourdain à Joppé. La ville de Jérusalem est située presque exactement au centre[16], ce qui l'a fait appeler quelquefois, non sans raison, l’« ombilic » du pays. La Judée n'est d'ailleurs pas dépourvue des avantages d'une situation maritime, puisqu'elle étend ses rivages jusqu'à Ptolémaïs. Elle se divise en onze districts, dont le premier est celui de la capitale, Jérusalem, qui domine tout le reste comme la tête le corps humain ; les districts suivants forment autant de toparchies. Gophna est la seconde, puis viennent Acrabata, Thamna, Lydda, Emmaüs, Pella[17] (?), l'Idumée, Engaddé, Hérodion et Jéricho. Il faut y ajouter Jamnia et Joppé, qui ont juridiction sur leurs banlieues, puis la Gamalitique, la Gaulanitide, la Batanée, la Trachonitide, qui font déjà partie du royaume d'Agrippa. Ce royaume, qui commence au mont Liban et aux sources du Jourdain, s'étend en largeur jusqu'au lac de Tibériade, en longueur du bourg d'Arphas[18] jusqu'à Julias. La population se compose de Juifs et de Syriens mêlés. Tel est le tableau, aussi succinct que possible, que j'ai cru devoir tracer du pays des Juifs et de leurs voisins.
IV
1. La garnison de Sepphoris dévaste la Galilée. – 2. Titus et Vespasien opèrent leur jonction à Ptolémaïs. Dénombrement de l’armée romaine.
1. [59] Le corps de secours envoyé par Vespasien aux habitants de Sepphoris, et qui comptait mille cavaliers et dix mille fantassins sous le commandement du tribun Placidus, campa d'abord dans la grande plaine, puis se divisa en deux : l'infanterie se logea dans la ville pour la garder, la cavalerie resta dans le camp. Les uns et les autres faisaient de fréquentes sorties, et couraient le pays en incommodant fort Josèphe et les siens : quand ceux-ci restaient blottis [18a] dans leurs villes, les Romains en ravageaient les alentours ; quand ils s'enhardissaient à en sortir, ils les taillaient en pièces. A la vérité, Josèphe tenta un coup de main contre la ville, dans l'espoir de s'en emparer, mais il l'avait si bien fortifiée lui-même, avant qu'elle trahît la cause des Galiléens, que les Romains même auraient eu peine à la prendre ; aussi fut-il déçu dans son espoir et dut-il s'avouer trop faible soit pour prendre Sepphoris de vive force, soit pour la ramener par la persuasion[19]. Son entreprise ne fit même que déchaîner la guerre plus violemment sur le pays ; dans leur colère, les Romains ne cessèrent ni de jour ni de nuit de dévaster les champs et de piller les propriétés des ruraux, massacrant ceux qui leur résistaient et réduisant les faibles en esclavage. La Galilée entière fut mise à feu et à sang ; aucun malheur, aucune souffrance ne lui furent épargnés ; les habitants pourchassés ne trouvaient de refuge que dans les villes fortifiées par Josèphe.
2. [64] Cependant
Titus, ayant passé d'Achaïe à Alexandrie plus promptement que ne semblait le comporter la saison d'hiver, prit le commandement des troupes qu'on lui avait assignées et par une marche forcée gagna rapidement Ptolémaïs. Il y trouva son père avec ses deux légions, la cinquième et la dixième, renommées entre toutes, et le renforça de la quinzième, qu'il lui amenait. Ces légions étaient accompagnées de dix-huit cohortes ; cinq autres vinrent les rejoindre de Césarée avec une aile de cavalerie romaine et cinq ailes de cavalerie Syrienne. Sur les vingt-trois cohortes, dix comptaient chacune mille fantassins, les treize autres étaient à l'effectif de six cents fantassins et de cent vingt cavaliers. Il vint aussi de nombreuses troupes auxiliaires envoyées par les rois Antiochus, Agrippa et Sohémos[20], fournissant chacun deux mille archers à pied et mille cavaliers ; l'Arabe Malchos envoya mille cavaliers et cinq mille fantassins, archers pour la plupart ; en sorte que le total des forces, infanterie et cavalerie, y compris les contingents des rois, s'élevait à soixante mille hommes[21], sans compter les valets, qui suivaient en très grand nombre, et qu'on peut ranger parmi les combattants, tant ils étaient exercés au métier des armes : car, prenant part en temps de paix aux manœuvres de leur maîtres et en temps de guerre à leurs dangers, ils ne le cédaient qu'à ceux-ci en courage et en adresse.
V
1. Digression sur l’armée romaine. Les exercices en temps de paix. – 2-3. Le camp, le service journalier. – 4-5. Marches, sonneries et armements. – 6-7. Tactique et discipline. – 8. Conclusion[22].
1. [70] On ne manquera pas d'admirer la prudence dont les Romains font preuve sur ce point, instruisant leurs esclaves à les servir, non seulement dans le train de la vie ordinaire, mais encore à la guerre. Si, s'élevant plus haut, on considère dans son ensemble l'organisation de leur armée, on reconnaîtra que ce vaste empire qu'ils possèdent a bien été une conquête de leur valeur et non un cadeau de la Fortune.
En effet, tout d'abord, ils n'attendent pas pour apprendre à faire usage de leurs armes que la guerre les y oblige : on ne les voit point se croiser les bras durant la paix pour ne les remuer qu'à l'heure du danger. Bien au contraire, comme s'ils étaient nés les armes à la main, ils ne cessent point de s'y exercer sans attendre l'occasion de s'en servir. On prendrait leurs manœuvres du temps de paix pour de véritables combats, tant ils s'y appliquent avec ardeur. Chaque soldat s'exerce tous les jours de toutes ses forces, comme s'il était en présence de l'ennemi. De là ce parfait sang-froid qu'ils montrent dans la mêlée : jamais la confusion ne rompt leur ordre réglementaire, jamais ils ne se laissent paralyser par la crainte, ni vaincre par la fatigue ; aussi, ne rencontrant jamais d'adversaires aussi bien entraînés [22a], sont-ils toujours victorieux. On pourrait dire de leurs exercices que ce sont des combats sans effusion de sang, et de leurs combats que ce sont des exercices sanglants.
Jamais on ne déconcerte les Romains par une brusque attaque. En quelque lieu qu'ils portent la guerre, ils n'engagent pas de combat avant d'avoir fortifié leur camp. L'établissement de ce camp n'est pas livré au hasard et l'emplacement n'en doit point être accidenté. Ils n'y travaillent pas tous ensemble ni confusément. Si le sol est inégal, on commence par l'aplanir ; le tout est enfermé dans un espace carré. A cet effet, l'armée se fait suivre d'un grand nombre d'ouvriers et d’outils nécessaires aux travaux de terrassement.
2. [79] L'intérieur du camp, divisé par quartiers, est planté de tentes. La face extérieure offre l'aspect d'une muraille, garnie de tours à des intervalles réguliers. Sur les courtines on place balistes, catapultes, pierriers [22b], bref tous les engins d'artillerie et toutes les machines de trait. Dans l'enceinte s'ouvrent, aux quatre points cardinaux, autant de portes larges à souhait pour que les bêtes de somme puissent entrer facilement et les hommes exécuter des sorties s’il y a lieu. Le camp est parcouru par des rues symétriquement disposées. Au milieu sont les tentes des officiers ; précisément au centre s'élève le prétoire fait en façon d'un petit temple. On dirait une ville improvisée qui sort de terre, avec son marché, ses boutiques d'ouvriers, ses sièges de juges, du haut desquels capitaines et colonels[23] tranchent les différends qui peuvent survenir[24]. La fortification, l'installation intérieure, tout est prêt plus vite que la pensée, tant les travailleurs sont nombreux et adroits. En cas de besoin, on ajoute au retranchement un fossé extérieur, profond de quatre coudées et large d'autant.
3. [85] Une fois à l'abri, les soldats se logent dans leurs tentes par escouades, avec calme et en bon ordre. Tout le service journalier s'accomplit avec la même discipline et la même sûreté : la corvée du bois, la corvée des vivres, celle de l'eau, le tout suivant les besoins et toujours par escouades. La soupe du matin et celle du soir ne sont pas laissées au gré de chacun : tous les soldats mangent en commun. Les heures de sommeil, de garde, de réveil sont réglées au son de la trompette : tout s'exécute au commandement. Dès l'aube tous les soldats vont saluer leurs centurions respectifs, ceux-ci les tribuns, puis tous les officiers ensemble [24a] se rendent auprès du commandant en chef, et celui-ci leur donne le mot et les ordres qu'ils doivent communiquer à leurs inférieurs. Dans la bataille, tout n'est pas moins bien réglé. Les évolutions s'opèrent aussi vite qu'il est nécessaire qu'il s'agisse d'attaque ou de retraite, toujours la troupe manœuvre par unités constituées, au signe de ses chefs.
4. [89] S'il faut lever le camp, la trompette donne un premier signal. Alors nul ne demeure oisif : sitôt l'ordre entendu, on plie les tentes, on prépare tout pour le départ. Une deuxième sonnerie ordonne de s'équiper : les hommes chargent les bagages sur les mulets et les autres bêtes de somme, eux-mêmes s'alignent, prêts à s'ébranler, comme des coureurs frémissant derrière la corde. Ils mettent le feu au retranchement, parce qu'il leur sera facile d'en refaire un autre [24b] et pour empêcher que l'ennemi ne puisse faire usage de celui qu'ils abandonnent. Enfin, une troisième sonnerie donne le signal du départ et rappelle ceux qui, pour quelque motif que ce soit, seraient en retard : car il faut que nul ne manque à son rang[25]. Alors un héraut qui se tient à droite du général leur demande par trois fois, dans la langue nationale, s'ils sont prêts à combattre. Trois fois ils répondent à haute et joyeuse voix : « Nous le sommes ! » Parfois même ils devancent l'appel du héraut : leurs clameurs, leurs bras droits levés en l'air disent le souffle guerrier qui les anime.
5. [93] Ils s'avancent ensuite, marchant avec calme, en bon ordre, sans jamais rompre leurs rangs, bref, comme s'ils étaient en face de l'ennemi.
Les fantassins portent la cuirasse, le casque, et un glaive de chaque côté, celui de gauche beaucoup plus long que l'autre, lequel ne dépasse pas la longueur d'un empan[26]. Les soldats d'élite, qui forment la garde du général, sont armés de la lance et du bouclier rond, les autres du javelot et du bouclier long[27]. L'équipement comporte, en outre, une scie, une hotte, un pic, une hachette, puis encore une courroie, une serpe, une chaîne et des vivres pour trois jours : le fantassin, on le voit, est presque aussi chargé qu'un mulet de bât.
Quant aux cavaliers, ils portent une grande épée au côté droit, une longue pique à la main, un bouclier long posé en écharpe contre le flanc du cheval, et, dans un carquois, trois dards ou davantage, à large pointe et aussi longs que des javelots. Leurs casques et leurs cuirasses sont les mêmes que ceux des gens de pied. Les cavaliers d'élite qui forment l'escorte du général sont armés comme leurs camarades de la ligne.
On tire au sort la légion qui doit marcher en tête de la colonne[28].
6. [98] Telle est la manière de marcher et de camper des armées romaines, telles sont leurs différentes armes. Dans le combat rien n'est livré au hasard ni à l’improvisation : toujours la réflexion précède l'acte et celui-ci se conforme à la délibération. Aussi les Romains se trompent-ils rarement, et, quand il leur arrive de commettre une faute, ils la réparent aisément. Ils estiment d'ailleurs qu'un dessein bien concerté, même non suivi de réussite, est préférable à un heureux coup de fortune ; le succès dû au hasard porte à l'imprévoyance, tandis que les échecs survenus à la suite d'un plan médité apprennent à en éviter le retour. Et puis, celui qui profite d'une chance heureuse n’en tire aucun honneur, au lieu que les malheurs qui arrivent contre toute prévision nous laissent au moins la consolation d'avoir fait tout ce que commandait la prudence.
7. [102] Par leurs exercices continuels, les Romains, non contents d'aguerrir les corps de leurs soldats, fortifient encore leurs âmes : la crainte vient compléter cette éducation. Ils ont des lois qui punissent de mort, non seulement l'abandon du rang, mais la moindre négligence dans le service : et la sévérité des chefs est encore plus à redouter que celle des lois. Toutefois, tels sont les honneurs dont ils récompensent les braves que ceux qu'ils châtient n'osent pas se plaindre.
Cette parfaite discipline fait que l'armée, en temps de paix, offre un spectacle admirable, et qu'en temps de guerre, elle ne semble former tout entière qu'un seul corps, tant les rangs des soldats sont fermes, leurs mouvements aisés, leurs oreilles attentives aux ordres, leurs yeux ouverts aux signaux, leurs bras prépares à l'exécution. Prompts à l'action, durs à la fatigue, jamais en bataille rangée on ne les a vus défaits ni par le nombre, ni par la ruse, ni par les difficultés du terrain, ni même par la fortune : car leur habitude de vaincre leur est plus sûre que la fortune elle-même[29]. Si la sagesse dirige ainsi leurs opérations, si la volonté des chefs a pour outil une armée aussi manœuvrière, comment s'étonner que leur empire ait étendu ses limites à l'Orient jusqu'à l'Euphrate, à l'Occident jusqu'à l'Océan, au Midi jusqu'aux régions les plus fertiles de la Libye, au Nord jusqu’à l'Ister et au Rhin ! On peut dire sans flatterie que, si grand que soit cet empire, le cœur de ce peuple l'est encore davantage.
8. [108] Si j'ai placé ici ces réflexions, c’est moins dans le dessein de louer les Romains que pour consoler ceux qu'ils ont vaincus et faire perdre à d'autres l'envie de se soulever contre eux. Peut-être aussi quelques curieux trouveront-ils leur profit à connaître cette organisation de l'armée romaine qu'ils ignoraient. Je reprends maintenant le fil de mon récit où je l'ai quitté.
VI
1. Tentative infructueuse de Placidus contre Jotapata. – 2. Vespasien part de Ptolémaïs : ordre de marche de son armée. – Débandade de l’armée de Josèphe à Garis.
1. [110] Pendant que
Vespasien, demeuré jusqu'alors à Ptolémaïs avec son fils Titus, y organisait ses forces. Placidus, parcourant la Galilée, commençait par tuer nombre de gens qui tombaient entre ses mains : c'étaient les individus les plus débiles et les plus démoralisés de la contrée [29b] ; voyant ensuite que les meilleurs combattants se réfugiaient constamment dans les places fortifiées par Josèphe, il s'attaqua à la plus forte d'entre elles, Jotapata. Il comptait l'enlever sans peine par un coup de main, s'acquérir ainsi auprès des chefs une grande réputation et leur assurer un avantage considérable pour la suite de la campagne, car, la plus forte place une fois tombée, la terreur soumettrait les autres. Cependant son espérance fut bien trompée. Les habitants de Jotapata, prévenus de son approche, l'attendirent en avant de la ville. Ils s'élancèrent inopinément contre les Romains. Nombreux, bien préparés au combat, enflammés par la pensée du danger que couraient la patrie, leurs femmes et leurs enfants, ils mirent promptement en fuite leurs adversaires, et en blessèrent un grand nombre. Toutefois ils ne leur tuèrent que sept hommes, car les Romains, se replièrent en bon ordre et, protégés sur tout le corps ne reçurent que des blessures superficielles, d'autant que les Juifs, légèrement armés et opposés à des hoplites, ne tiraient que de loin et n'osaient pas engager le corps à corps. De leur côté les Juifs eurent trois morts et quelques blessés. Placidus, se voyant trop faible pour emporter la ville, battit en retraite.
2. [115] Vespasien, impatient d'envahir lui-même la Galilée, s'ébranla de Ptolémaïs, après avoir réglé, suivant l'habitude romaine, l'ordre de marche de son armée. Il plaça en tête les vélites et les archers auxiliaires, avec la mission de repousser les incursions soudaines des ennemis et de fouiller les bois suspects, propres à dissimuler des embuscades. Venait ensuite un corps[30] de soldats romains pesamment armés, fantassins et cavaliers. Ils étaient suivis d'un détachement composé de dix hommes par centurie qui portaient leurs propres bagages et les instruments d'arpentage nécessaires pour le tracé du camp. Après eux venaient les pionniers chargés de rectifier les détours de la route, d'aplanir les passages difficiles et d'abattre les broussailles gênantes, de manière à épargner à l'armée les fatigues d'une marche pénible. Derrière ceux-ci, Vespasien fit marcher son propre équipage, et celui de ses lieutenants avec un gros de cavaliers pour les garder. Il chevauchait ensuite lui-même avec l'élite de l'infanterie et de la cavalerie, et les lanciers de sa garde. Puis venait la cavalerie proprement légionnaire, car à chaque légion sont attachés cent vingt chevaux ; ensuite les mulets, portant les hélépoles[31] et les autres machines. Puis les légats, les préfets des cohortes et les tribuns, escortés de soldats d'élite. Derrière venaient les enseignes, entourant l'aigle qui, chez les Romains, conduit chaque légion, parce qu'il est le roi et le plus brave de tous les oiseaux : c’est pour eux le symbole de leur suprématie, et, quel que soit l'adversaire, le présage de la victoire. A la suite de ces images sacrées marchaient les trompettes et, derrière eux, le gros de la phalange, sur six hommes de front. Un centurion (par légion[32])
les accompagnait suivant la coutume pour surveiller le bon ordre de la marche. Derrière l'infanterie venaient tous les valets de chaque légion, menant les bagages des combattants à dos de mulet et sur d'autres bêtes de somme. En queue de la colonne, cheminait la cohue des mercenaires[33]
et, enfin, polir faire le service de sûreté, une arrière-garde composée de fantassins [33a] et d'un bon nombre de cavaliers.
3. [127] Ainsi procédant avec son armée, Vespasien arrive aux confins de la Galilée. Là, il établit son camp et retient l'ardeur de ses soldats, qui brûlaient de combattre, se contentant de donner aux ennemis le spectacle de son armée pour les épouvanter et leur permettre de se raviser, s'ils voulaient, avant l'engagement, revenir à de meilleurs sentiments. En même temps, il complétait ses préparatifs en prévision du siège des places fortes. La vue du général en chef inspira à beaucoup d'insurgés le regret de leur défection, à tous la terreur. Les troupes qui, sous les ordres de Josèphe, campaient non loin de Sepphoris[34], près d'une ville nommée Garis, sentant la guerre à leurs portes et les Romains tout près il les attaquer, se dispersent, non seulement avant tout combat, mais avant même d'apercevoir l'ennemi. Josèphe resta seul avec un petit nombre de compagnons ; il reconnut qu'il n'était pas en force pour attendre l'ennemi de pied ferme, que l'ardeur des Juifs était tombée et que, si on voulait accepter leur parole, la plupart étaient prêts à capituler. Il conçut dès lors des craintes pour l'issue de toute la guerre, et décida pour le moment d'éviter autant que possible le danger d'une rencontre. Ramassant donc le reste de ses troupes, il se réfugia derrière les murs de Tibériade.
VII
1. Prise et destruction de Gabara. – 2. Message de Josèphe au gouvernement de Jérusalem. – 3-4. Vespasien investit Jotapata. – 8-10. Travaux de siège des Romains. – 11-14. Le siège transformé en blocus. – 15-16. Tentative d’évasion de Josèphe. – 17-18. Sorties des Juifs. – 19-23. Ravages du bélier, Vespasien blessé. – 24-30. Grand assaut repoussé. – 31. Massacre des Samaritains sur le Garizim. – 33-36. Prise de Jotapata.
1. [132] Vespasien attaqua la ville de Gabara[35] et l'emporta au premier assaut, dépourvue qu'elle était de gens capables de la défendre. Entrés dans la ville, les Romains tuèrent tous ceux qui étaient en âge, n'épargnant ni les jeunes ni les vieux, tant la haine de notre nation et le souvenir des affronts faits à Cestius les exaspéraient. Vespasien ne se contenta pas de faire brûler la ville, il fit aussi mettre le feu dans les villages et les bourgades d'alentour. Il trouva les uns complètement abandonnés par leurs habitants, dans les autres il réduisit la population en esclavage.
2. [135] La présence de Josèphe remplissait de crainte la ville qu'il avait choisie pour sa sûreté, parce que ceux de Tibériade pensaient qu'il n'aurait jamais pris la fuite s'il n'avait désespéré du succès de la guerre. En cela ils ne se trompaient pas : il voyait clairement vers quel dénouement marchaient les affaires des Juifs et qu'il n'y avait d'autre espérance de salut pour eux que de faire amende honorable. Quant à lui, bien qu'il eût lieu d'espérer être pardonné des Romains, il aurait préféré souffrir mille morts plutôt que de trahir sa patrie et d'abandonner honteusement la mission qui lui avait été confiée, pour chercher la tranquillité parmi ceux qu’on l'avait chargé de combattre. Il prit donc le parti d'écrire au gouvernement de Jérusalem pour l'informer au vrai de l'état des choses, évitant à la fois de représenter les forces des ennemis plus grandes qu'elles n'étaient - ce qui eût fait croire de nouveau qu'il avait peur - comme aussi de les représenter moindres, de crainte de fortifier dans leur audace des gens qui peut-être déjà commençaient à se repentir. Il priait les magistrats, s'ils avaient l'intention de traiter, de l'en informer sans délai, ou, s'ils étaient résolus de continuer la guerre, de lui envoyer des forces capables de résister aux Romains. Ayant rédigé la lettre en ce sens, il expédia des messagers chargés de la porter en toute diligence à Jérusalem.
3. [141] Vespasien, brûlant de ruiner Jotapata, où le plus grand nombre des ennemis s'étaient retirés et qu'il savait être leur plus fort boulevard, envoya un corps de fantassins et de cavaliers pour aplanir la route qui y conduisait, chemin rude et pierreux, difficile pour l'infanterie, inaccessible aux gens de cheval[36]. En quatre jours ce travail fut terminé et une large chaussée ouverte à l'armée. Le cinquième jour, qui était le 21 du mois d’Artémisios[37], Josèphe se dépêcha de passer de Tibériade à Jotapata et releva par sa présence le courage abattu des Juifs. Un transfuge en donna avis à Vespasien comme d'une bonne nouvelle, et l'exhorta de se hâter d'attaquer la place, parce que, s'il pouvait, en la prenant, s'emparer de Josèphe, ce serait comme prendre toute la Judée. Le général eut grande joie de ce message et attribua à une volonté particulière de Dieu que le plus avisé de ses ennemis se fût ainsi volontairement pris au piège : il commanda sur-le-champ à Placidus et au décurion Æbutius[38], homme d'action et de sens, d'aller avec mille cavaliers investir la ville de tous côtés afin que Josèphe ne pût s'échapper. Il les suivit le lendemain avec toute son armée, et, ayant marché jusqu'au soir, arriva devant Jotapata.
4. [145] Il rassembla ses forces du côté nord de la ville et les y fit camper sur une colline à sept stades de la place, bien en vue des assiégés afin de mieux étonner ceux-ci. En effet, ce spectacle donna tant d'effroi aux Juifs que nul d'entre eux n’osa sortir des remparts. Les Romains, fatigués d’avoir marché toute la journée, n’entreprirent rien pour l'instant, mais ils entourèrent la ville d’un double cordon de troupes, et postèrent à quelque distance la cavalerie, formant une troisième ligne d'investissement, de manière à enfermer les Juifs de toutes parts. Ainsi privés de tout espoir de salut, les Juifs sentirent redoubler leur audace, n'y ayant rien à la guerre qui enhardisse comme la nécessité.
5. [150] Le lendemain on commença à battre la ville. Au début, ceux des Juifs qui étaient restés dans la plaine, campés devant les murs, tinrent seuls tête aux Romains[39], mais quand Vespasien eut commandé à tous ses archers, à ses frondeurs et aux autres gens de trait de les accabler de leurs projectiles, tandis que lui-même avec son infanterie escaladait la colline vers, le point où la muraille offrait un accès facile, Josèphe, inquiet pour ce sort de la place, fit une sortie, entraînant avec lui toute la multitude des Juifs. Ils tombent en masse sur les Romains, les chassent de la muraille, multiplient les traits de vigueur et d'audace. Toutefois la perte était égale de part et d’autre, car si le désespoir animait les Juifs, la honte n’irritait pas moins les Romains. La science de la guerre jointe à la force combattait d'un côté, et de l'autre l'audace armée de la fureur. La bataille dura tout le jour, la nuit seule sépara les combattants. Beaucoup de Romains furent blessés et treize tués. De leur côté les Juifs eurent six cents blessés et dix-sept morts.
6. [155] Le jour suivant, comme les Romains revenaient à l'attaque, les Juifs firent une nouvelle sortie et combattirent avec plus de vigueur encore, par la confiance que leur donnait leur résistance inespérée de la veille. De leur côté, les Romains, enflammés de honte jusqu'à la colère, redoublèrent d'acharnement, se considérant comme vaincus dès que la victoire se faisait attendre. Jusqu'au cinquième jour on combattit de la sorte, les Romains renouvelant sans cesse leurs assauts, la garnison de Jotapata ses sorties et sa défense vigoureuse du rempart. Ni la force des Romains ne décourageait les Juifs, ni la résistance opiniâtre de la ville ne rebutait les Romains.
7. [158] La ville de
Jotapata[40] est presque entièrement bâtie sur un roc escarpé et environné de trois côtés de vallées si profondes que le regard ne peut sans s'éblouir plonger jusqu'en bas. Seul le côté qui regarde le nord, où la ville s'étend obliquement sur le flanc de la montagne qui s'abaisse [40a], est abordable. Mais Josèphe, lorsqu'il avait fortifié la ville, avait compris cette montagne[41] dans le rempart pour rendre imprenable aux ennemis la hauteur qui commandait la place. Tout à l'entour, d'autres montagnes ceignent la ville et en dérobent la vue, de sorte qu'on ne pouvait l'apercevoir avant d'être au pied des murs. Telle était la force de Jotapata.
8. [161] Vespasien se piquant d'honneur contre la nature des lieux et l'opiniâtreté des Juifs, résolut de presser plus vigoureusement le siège. Il convoqua ses principaux officiers pour délibérer avec eux sur la suite à donner à l'attaque. On décida d'élever une terrasse du côté où le rempart était abordable[42]. En conséquence, il employa toute son armée à rassembler les matériaux nécessaires. On coupa toutes les forêts qui garnissaient les montagnes voisines de la ville, et au bois s'ajoutèrent d'énormes amas de pierres. Ensuite les soldats se divisent : les uns étendent des claies sur des palissades pour se couvrir des traits lancés de la ville, fit ainsi protégés amoncellent la terre en ne souffrant que de faibles dommages ; les autres éventrent les collines voisines et apportent sans interruption de la terre à leurs camarades. On avait formé trois équipes de travailleurs, de sorte que nul ne demeurait oisif. Les Juifs, pour empêcher cet ouvrage, lançaient du haut des murs sur les abris ennemis de grosses pierres et toutes sortes de projectiles. Même quand leurs traits ne parvenaient pas à traverser les claies, le fracas énorme et les décharges continuelles effrayaient et retardaient les travailleurs.
9. [166] Cependant
Vespasien fit dresser autour de la place ses machines de jet, au nombre de 160[43] en tout, et ordonna de battre les défenseurs des remparts. On vit alors tout à la fois les catapultes lancer des javelots, les pierriers vomir des blocs du poids d'un talent, des brandons enflammés, une grêle de dards, de manière non seulement à chasser les Juifs de la muraille, mais à rendre intenable, en dedans du rempart, tout l'espace compris dans leur rayon d'action. Au tir de l'artillerie s'ajoutait celui d'une nuée d'archers arabes, de gens de trait et de frondeurs. Ainsi empêchés de se défendre du haut des remparts, les Juifs ne restaient pas pour cela dans l'inaction. Ils faisaient des sorties par petits détachements à la manière des brigands, frappant les soldats ennemis après avoir arraché les abris qui les protégeaient : sitôt que les travailleurs quittaient la place, ils démolissaient les terrassements et mettaient le feu aux palissades et aux claies. Vespasien, ayant reconnu l'inconvénient qui résultait de l’éloignement de ses divers chantiers - car les Juifs profitaient des intervalles pour se glisser à l'attaque - relia tous ses abris ensemble et les protégea si bien d'un cordon continu de troupes, que toutes les incursions des Juifs furent repoussées.
10. [171] Cependant les terrassements s'élevaient et atteignaient presque la hauteur du parapet ; Josèphe jugea honteux de ne pas s'ingénier à découvrir quelque moyen de salut pour la ville. Il rassembla donc des ouvriers et leur commanda de surélever le rempart. Comme ces hommes déclaraient ne pouvoir pas travailler sous une pareille grêle de projectiles, il imagina pour eux la protection suivante : on planta dans la muraille de gros pieux recouverts de peaux de bœufs fraîchement écorchés dont les plis arrêtaient les boulets lancés par les pierriers, tandis que les autres projectiles glissaient sur leurs surfaces et que leur humidité éteignait la flamme des brandons[44]. A l'abri de ce masque, les ouvriers, travaillant en sûreté jour et nuit, surélevèrent la muraille jusqu'à une hauteur de vingt coudées et la fortifièrent de tours nombreuses ainsi que d'un robuste parapet. Les Romains, qui se croyaient déjà maîtres de la place, éprouvèrent à cette vue un grand découragement. L'invention de Josèphe et la constance des habitants les frappèrent de stupeur.
11. [176] Vespasien ne fut pas moins irrité par l'habileté de ce stratagème et l'audace des gens de Jotapata, car ceux-ci, enhardis par leur nouvelle fortification, recommençaient leurs sorties contre les Romains. Tous les jours de petits détachements venaient attaquer les assiégeants, mettant en oeuvre toutes les ruses des brigands, pillant ce qu'ils trouvaient sur leur chemin et mettant le feu aux autres[45] ouvrages. Tant et si bien que Vespasien, arrêtant le combat, rappela ses troupes et résolut d'établir le blocus et de prendre la ville par la famine. Il pensait que de deux choses l'une : ou les défenseurs, poussés à bout par leurs privations, demanderaient grâce, ou bien, préservant dans leur arrogance, ils périraient de faim. D'ailleurs, s'il fallait en revenir aux mains, on triompherait d’eux bien plus facilement lorsque, après quelque intervalle, on tomberait sur des adversaires exténués. Il ordonna donc de garder soigneusement toutes les issues de la place.
12. [181] Les assiégés avaient abondance de blé et de toutes les autres choses nécessaires, le sel excepté, mais ils manquaient d'eau parce que, n'y ayant point de source dans la ville, les habitants s’étaient réduits à l'eau de pluie : or, dans cette région, il pleut rarement pendant l'été, qui est précisément le temps ou ils se trouvaient assiégés. A la pensée de la soif menaçante, un cruel découragement les prenait et déjà ils s'indignaient comme si l'eau fût venue complètement à manquer. En effet, Josèphe, voyant l'abondance des autres subsistances et le bon esprit des gens de guerre, désireux d'ailleurs de prolonger le siège beaucoup plus que les Romains ne s'y attendaient, avait dès le début ordonné de distribuer l'eau par mesure. Ce rationnement paraissait aux habitants plus dur que la disette même. Plus on contraignait leur liberté, plus ils avaient envie de boire, et ils se démoralisaient comme s'ils en étaient venus déjà aux dernières angoisses de la soif. Les Romains ne purent ignorer cet état d'esprit : de la colline où ils étaient campés, ils voyaient par delà le rempart les Juifs s'assembler en un même lieu où on leur donnait ('e l'eau par mesure. Ils dirigèrent même sur cet endroit le tir de leurs catapultes et tuèrent bon nombre d'ennemis.