La Guerre des Juifs (page 11)
13. [186] Vespasien comptait bien qu'avant peu l'eau des citernes serait épuisée et la ville réduite à capituler. Mais Josèphe, pour lui ôter cette espérance, fit suspendre aux créneaux une quantité d'habits tout dégouttants d'eau, de manière que la muraille entière se mit à ruisseler. Ce spectacle surprit et consterna les Romains. Ainsi ces hommes qu'ils croyaient manquer d'eau, même pour soutenir leur vie, ils les voyaient en faire une telle profusion pour une simple bravade[46] ! Le général lui-même, n'osant plus se flatter de prendre la place par la famine, revint à l'emploi du fer et de la force. C'était là ce que souhaitaient les Juifs, car, voyant leur perte et celle de la ville assurées, ils aimaient mieux mourir les armes à la main que par la faim et la soif.
14. [190] Après ce stratagème, Josèphe en conçut un autre pour se procurer des vivres en abondance. Il y avait du côté de l'ouest un sentier en ravin d'accès difficile et, pour cette raison, négligé par les postes ennemis, qui permettait de franchir le vallon d'enceinte. En empruntant ce passage, Josèphe réussit à faire parvenir des messages à certains Juifs en dehors de la ville et à en recevoir des nouvelles. Par ce moyen aussi il se réapprovisionna en abondance de toutes les choses nécessaires qui commençaient à manquer. Les messagers qui exécutaient ces sorties[47] avaient ordre de marcher à quatre pattes en longeant les sentinelles et de s'envelopper de peaux de manière que, si on les apercevait de nuit, on les prît pour des chiens. Toutefois, les gardes ennemis finirent par dècouvrir la ruse et barrèrent le ravin.
15. [193] Alors Josèphe, reconnaissant que les jours de la ville étaient comptés et que, s'il s'obstinait à y demeurer, lui-même ne pourrait plus se sauver, tint conseil avec les principaux citoyens sur les moyens de s'enfuir. Le peuple découvrit le complot et s'ameuta autour de lui, le conjurant de ne les point abandonner puisqu'ils mettaient en lui toute leur confiance. « Qu'il reste, il est l'espoir dit salut pour la ville, parce que, tant qu'ils l'auront à leur tête [47a], ils combattront avec ardeur. Si même ils ont à périr il sera leur consolation suprême. D'ailleurs serait-ce une action digne de lui de fuir devant ses ennemis, d'abandonner ses amis, de sortir durant la tempête du vaisseau où il s'est embarqué pendant la bonace ? Il déterminerait, par ce moyen le naufrage de la ville : personne n'oserait plus la défendre lorsqu'ils auraient perdu celui dont la présence maintenait leur courage ».
16. [197] Josèphe, sans faire allusion à sa propre sûreté, leur affirma que c’était dans leur intérêt seul qu'il avait médité ce départ, car sa présence ne leur serait guère utile s'ils devaient être sauvés, et, s'ils succombaient, à quoi servirait qu'il périt avec eux ? Au contraire, s'il réussissait à s'échapper de la place investie, il pourrait leur rendre un grand service, car il rassemblerait en toute diligence les Galiléens de la campagne et par cette puissante diversion détournerait les Romains de leur ville. En fait, son séjour parmi eux ne peut désormais avoir d'autre effet que de faire redoubler aux Romains leurs efforts pour s'emparer de la place, puisque ceux-ci mettent à si haut prix l'espoir de se rendre maître de sa personne ; lorsqu'ils apprendront qu'il n'y est plus, ils se relâcheront beaucoup de l'ardeur de leurs attaques. Cependant ces discours ne parvinrent point à toucher la multitude. Elle ne se pressa qu'avec plus d'ardeur autour de Josèphe : enfants, vieillards, femmes portant leurs nourrissons, tombent à ses pieds en se lamentant ils s'accrochent à ses genoux, le conjurent parmi les sanglots de rester avec eux pour partager leur fortune. Et s'ils le suppliaient ainsi, je ne saurais croire que ce fut parce qu’ils lui enviaient l'avantage de son salut, mais bien plutôt parce qu’ils pensaient au leur : lui présent, en effet, ils se persuadaient qu'aucun désastre ne saurait les atteindre.
17. [203] osèphe reconnut que cette insistance se bornerait à une supplication s'il se laissait fléchir, mais se tournerait en une étroite surveillance s'il s’y opposait. D'ailleurs son désir de partir était fort ébranlé par la pitié que lui inspiraient leurs plaintes. Il résolut donc de demeurer et se fit une armure du commun désespoir de la ville. « C'est maintenant, dit-il, qu'il est temps de combattre, puisqu'il n'y a plus d'espoir de salut. Il est beau de préférer l’honneur à la vie, et, par quelque exploit glorieux, de s’assurer en succombant le souvenir de la prostérité [47b] ». Aussitôt les actes suivirent les paroles : il fit une sortie avec les plus braves de ses gens, dispersa les gardes et pénétra jusqu’au camp de Romains ; là, il arracha les toitures de cuir sous lesquelles, le surlendemain et pendant toute une série de jours et de nuits sans se relâcher de son ardeur au combat.
18. [207] Ces sorties faisaient beaucoup de mal aux Romains, car ils avaient honte de fuir devant les ennemis et, lorsque ceux-ci lâchaient pied, le poids de leurs propres armes les gênaient pour les poursuivre : au contraire, les Juifs, avant de subir des pertes, causaient toujours quelque dommage [47c] et se réfugiaient ensuite dans la ville. Voyant cela, Vespasien ordonne à ses légionnaires de se dérober aux attaques des Juifs et de ne pas s’engager avec des hommes qui ne cherchent que la mort. Il pensait, en effet, que rien n'est plus redoutable que le désespoir et que leur impétuosité, privée d'objet, ne tarderait pas à s'alanguir comme le feu auquel on enlève son aliment. D'ailleurs il convenait à la dignité des Romains de vaincre tout en songeant à leur sûreté, puisqu'ils faisaient la guerre non par nécessité, mais pour accroître leur empire. Il se borna donc désormais à écarter les assaillants à l'aide de ses archers arabes et ses Syriens qui maniaient la fronde ou lançaient des pierres ; il employa aussi à cet effet la multitude de ses machines de jet. Les Juifs, fort maltraités, pliaient, mais s'ils réussissaient à franchir la zone de tir de leurs adversaires, ils se précipitaient sur les Romains avec violence, et les deux partis [47d], se relayant incessamment, ne ménageaient ni leur vie ni leurs corps dans un combat acharné.
19. [213] La longueur de ce siège, les sorties continuelles des défenseurs faisaient de l'assiégeant lui-même une sorte d'assiégé. Aussi, dès que les terrassements approchèrent des murailles, Vespasien décida d'amener le bélier. On appelle ainsi une poutre d'une longueur énorme, semblable à un mât de navire, garnie à son extrémité d’une grosse masse de fer, qui est façonnée en tête de bélier et d'où la machine a tiré son nom. Cette poutre est suspendue en son milieu par de gros câbles, comme le fléau d’une balance, à une autre poutre que soutiennent à ses deux bouts de forts poteaux plantés en terre. Une troupe nombreuse d'hommes ramène d'abord le bélier en arrière, puis agissant tous ensemble de tout leur poids, ils le lancent en avant de manière que le fer qui forme saillie vienne heurter les murailles. Il n'y a pas de tour si forte, pas de rempart si large qui, si même ils peuvent supporter le premier choc, ne finissent par céder aux assauts répétés de cet engin. Tel est le moyen auquel recourut alors le général romain, impatient de prendre de force la ville, en raison des dommages que lui causaient la prolongation du siège et l'activité des Juifs. Les Romains firent donc rapprocher les catapultes et les autres machines de trait pour chasser des remparts ceux qui tenteraient de s’y défendre. En même temps s'étaient avancés les archers et les frondeurs. Tandis que ces décharges ne permettent à personne de monter sur le mur, d'autres soldats amènent le bélier, protégés par une armure continue de boucliers d'osier, au-dessus desquels est tendue une toiture de cuir, pour la plus grande sûreté de la machine et de ceux qui la manœuvrent. Dés le premier choc, la muraille fut ébranlée, et une grande clameur s'éleva de l'intérieur de la place comme si déjà elle était prise.
20. [222] Josèphe, voyant que sous les coups redoublés, portés toujours au même endroit, le mur était prêt a s'écrouler, imagina un moyen de paralyser pendant quelque temps l'effet de la machine. Il fit remplir de paille[48]
des sacs et les suspendit par des câbles à l'endroit où l'on voyait toujours le bélier frapper. De la sorte, le choc serait détourné et la violence du coup diminuée par la matière molle qui le recevait. Cette ruse retarda beaucoup les Romains, car, de quelque côté qu'ils tournassent leur bélier, aussitôt ceux d'en haut lui opposaient leurs sacs, qui faisaient plastron, et le mur, n'éprouvant aucune répercussion, n'était pas endommagé. Cependant les Romains imaginèrent, de leur côté, d'amener de longues perches, munies à leur extrémité de faux avec lesquelles ils coupaient les cordes qui retenaient les sacs. Grâce à cet artifice, l'hélépole[49]
recouvra toute son efficacité et le mur, fraîchement cimenté, commença à céder. Alors Josèphe et ses gens eurent recours au feu comme dernier remède. Après avoir allumé tout ce qu'ils purent trouver de bois sec, ils s'élancent de la ville, divisés en trois corps, et mettent le feu aux machines, aux abris d'osier et aux boisages des retranchements ennemis. Les Romains s'y opposent à grand'peine, stupéfaits par l'audace de leurs ennemis et devancés par la flamme, qui déjoue leurs efforts, car, jaillissant du bois sec, additionné de bitume, de poix et de soufre, le feu court plus vite que la pensée, et tous les travaux élevés a si grand prix par les Romains sont consumés en une heure de temps.
21. [229] A cette occasion se fit remarquer un Juif digne d'attention et de souvenir. nommé Eléazar, fils de Saméas, natif de Gaba[50] en Galilée. Soulevant dans ses bras une pierre énorme, il la lança du haut du mur contre le bélier avec tant de force qu'elle en brisa la tête ; puis, sautant en bas, il enlève cette tête du milieu des ennemis et la rapporte avec le plus grand sang-froid jusqu'au pied du rempart. Devenu une cible pour tous ses adversaires, son corps, qu'aucune armure ne protégeait, recevait leurs coups et fut percé de cinq traits. Mais, sans faire attention à aucune de ses blessures, il gravit le rempart et s'y tint debout à la vue de tous les combattants, qui s'étonnaient de son audace. Enfin, la douleur de ses plaies le saisit de convulsions, et il tomba comme une masse, tenant toujours dans ses mains la tête du bélier. Après lui ceux qui se distinguèrent le plus par leur courage furent deux frères, Nétiras et Philippe, natifs du bourg de Rouma[51], eux aussi Galiléens : s'élançant contre les soldats de la dixième légion, ils chargèrent les Romains avec tant d'impétuosité et de violence, qu'ils rompirent leurs rangs et mirent en fuite tout ce qui se rencontra devant eux.
22. [234] Derrière ces hommes, Josèphe et le reste du peuple, quantité de brandons enflammés à la main, vinrent de nouveau incendier les machines, les abris et les terrassements de la cinquième légion et de la dixième[52]
qui avait pris la fuite. Les autres corps de troupes s’empressèrent de couvrir de terre leurs machines et tout leur matériel. Vers le soir les Romains dressèrent derechef le bélier et l'amenèrent à l'endroit où ses premiers coups avaient ébranlé la muraille. A ce moment, un des défenseurs du rempart atteignit Vespasien d'une javeline à la plante du pied. La blessure était légère, la distance ayant amorti la force du projectile ; le trouble n'en fut pas moins grand parmi les Romains, car l'entourage immédiat de Vespasien s'étant ému à la vue du sang, la nouvelle se répandit aussitôt dans toute l'armée : la plupart des soldats, laissant là les travaux du siège, accouraient vers leur général, pleins de consternation et de terreur. Le premier de tous sur les lieux fut Titus, qui craignait pour la vie de son père, et toute l'armée se sentit bouleversée à la fois par son affection pour le chef et par le spectacle de l'angoisse de son fils. Cependant Vespasien trouva vite le moyen d'apaiser et l'inquiétude de son fils et le tumulte de son armée : maîtrisant sa douleur, il alla se faire voir à tous ceux qui tremblaient pour ses jours et redoubla ainsi l'ardeur de leur élan contre les Juifs. Chacun voulait être le premier au péril pour venger son général, et, s'encourageant mutuellement avec de grands cris, ils s'élancent de nouveau contre le rempart.
23. [240] Les gens de
Josèphe, quoique tombant les uns sur les autres sous la mitraille des catapultes et des pierriers, ne désertèrent cependant pas la muraille, mais faisaient pleuvoir le feu, le fer et les pierres contre les soldats qui poussaient le bélier à l'abri de la toiture d'osier [52a]. Cependant leur tir n'obtenait que peu ou point de succès, et ils tom-baient incessamment, parce que l'ennemi les voyait sans qu'ils pussent le voir : en effet, la flamme même dont ils faisaient usage, les éclairant de ses lueurs, faisait d'eux une cible aussi apparente qu'en plein jour, et, d'autre part, ils avaient peine à éviter les décharges des machines qu'ils n'apercevaient pas dans le lointain. Aussi les balistes et les catapultes abattaient des files entières, et les pierres lancées par l'onagre[53]
venaient avec un sifflement terrible arracher les parapets et briser les angles des tours. Il n'y a pas en effet de troupe si compacte [53a] que la masse et la force vive de ces pierres ne puisse renverser jusqu'au dernier rang. Quelques incidents de cette nuit donneront une idée de la puissance de cette machine : un des hommes postés sur la muraille à côté de Josèphe eut la tète emportée par une pierre, et son crâne, lancé comme une balle de fronde, vint tomber à trois stades de distance ; une femme enceinte fut frappée au ventre comme elle sortait de sa maison au lever du jour : l'enfant qu'elle portait dans son sein fut projeté à un demi-stade de là[54]. On peut juger par là de la force de ces pierriers. Terrible [54a] aussi était le sifflement des machines et le fracas de leur ravage. On entendait le bruit sourd des cadavres qui tombaient en bas de la muraille. Aux cris lamentables des femmes, qui s'élevaient de l'intérieur de la ville, répondaient au dehors les gémissements des mourants. Tout le glacis placé en avant du lieu du combat ruisselait de sang, et les morts amoncelés formaient un chemin jusqu'au sommet du rempart. L'écho des montagnes avoisinantes grossissait encore ces horribles clameurs ; bref, rien de ce qui peut terrifier les yeux ou les oreilles ne manqua à cette nuit d'épouvante. Beaucoup des défenseurs de Jotapata périrent en combattant vaillamment ; beaucoup furent couverts de blessures. Enfin, vers l'heure où l'on relève la garde du matin, le mur, battu sans interruption par les machines, finit par s'écrouler ; mais les assiégés, couvrant leurs corps de leurs armes, réussirent à combler la brèche avant que les Romains eussent le temps d'y appliquer leurs ponts volants pour l'escalade.
24. [253] Vespasien, après avoir accordé à ses troupes quelque repos des fatigues de la nuit, dispose dès l'aurore son armée pour l'assaut. Pour chasser de la brèche les défenseurs, il fait mettre pied à terre aux plus braves de ses cavaliers et les forme en trois colonnes près des parties écroulées du mur ; couverts de leurs armures de pied en cap, la lance en arrêt, ils ont ordre, dès que les ponts volants seront jetés, d'entrer les premiers dans la place ; derrière eux, il place l'élite de l'infanterie. Le reste de la cavalerie fait face aux remparts, rangé tout le long de la montagne, afin que nul fuyard, la ville une fois prise, ne puisse s'échapper inaperçu. Plus en arrière[55] il dispose les archers, avec la consigne de tenir leurs flèches prêtes au tir ; pareillement, les frondeurs et les servants des batteries. D'autres détachements ont mission d'appliquer les échelles aux endroits où le mur est encore intact, afin qu'une fraction des assiégés, occupée à les contenir, soit défournée de la défense de la brèche et que le reste, accablé sous une grêle de projectiles, soit contraint de livrer l'entrée de la place.
25. [258] Josèphe, qui avait pénétré le dessein de l'ennemi, confia la garde de la partie intacte du mur aux hommes fatigués et aux vieillards, jugeant qu'il n'y avait rien de sérieux à redouter de ce côté. Au contraire, il plaça à la brèche, les hommes les plus vigoureux, et, à la tête de chaque groupe, six chefs de file tirés au sort[56], auxquels il se joignit lui-même pour être au fort du danger. Il recommanda à ses hommes de se boucher les oreilles afin de n'être pas épouvantés par le cri de guerre des légions. Pour se préserver de la nuée des projectiles, il les instruisit à se mettre à genoux en se couvrant le haut du corps avec leur bouclier, et à reculer peu à peu [56a] jusqu'à ce que les archers eussent vidé leurs carquois ; mais, sitôt qu'on jetterait les ponts volants, ils devaient y sauter eux-mêmes et affronter l'ennemi par ses propres chemins. Chacun d'eux luttera, non dans l'espoir de sauver la patrie, mais pour venger la patrie perdue ; il se représentera le sang des vieillards qu'on va égorger, les enfants et les femmes que l'ennemi va ravir [56b]. A la pensée de ces désastres prochains, que leur fureur s'exaspère et se déchaîne contre les auteurs de leurs futures misères !
26. [262] Telles furent les dispositions qu'il prit de côté et d'autre. Mais quand la multitude désarmée des femmes et des enfants vit, de l'intérieur, la ville cernée d'un triple cordon de troupes - car les Romains n'avaient détourné pour le combat aucun des postes qu'ils avaient placés dès la première heure[57], - quand ils virent, au pied des murs ébranlés, les ennemis l'épée nue à la main, plus haut, la montagne tout étincelante d'armes, et les valets arabes présentant leurs flèches aux archers [57a], un hurlement suprême s'échappa de leurs poitrines pour pleurer la chute de la ville, comme si la catastrophe n'était plus imminente, mais déjà arrivée. Josèphe, craignant que ces gémissements des femmes n'amollissent le courage des combattants, leur commanda de s'enfermer chez elles, avec de grandes menaces si elles ne se taisaient. Lui-même se posta en avant de la brèche, à l'endroit que le sort lui avait assigné, sans se préoccuper des échelles qu'on appliquait sur d'autres points, et attendant avec impatience la première salve de traits.
27. [265] Alors, toutes les trompettes des légions sonnent à la fois la charge, l'armée pousse une formidable clameur, et, au signal donné, une nuée de traits lancés de toutes parts vient obscurcir le ciel. Fidèles aux instructions de Josèphe, ses hommes défendent leurs oreilles contre les cris et leur corps contre les projectiles ; et dès qu'ils voient les ponts volants jetés, ils s'y précipitent avant que ceux qui les ont appliqués aient pu y monter eux-mêmes. Dans le corps à corps qui s'engage avec les assaillants, leurs bras, leurs âmes multiplient toutes sortes de prouesses. Dans l'extrémité de leur misère, ils s'efforcent de ne point paraître inférieurs à ceux qui, sans être stimulés par leur propre salut, déploient tant de courage. Nul ne lâche prise qu'il n'ait tué ou péri. Cependant les Juifs s'épuisent dans ce combat incessant, sans avoir de quoi remplacer ceux qui luttent au premier rang ; au lieu que, du côté des Romains, les hommes fatigués ou refoulés sont immédiatement relevés par des troupes fraîches, que les assaillants s'encouragent les uns les autres, et, flanc contre flanc, le haut du corps abrité par leur bouclier[58], forment une colonne inébranlable dont la masse, comme un seul corps, pousse devint elle les Juifs et couronne déjà la crête du rempart.
28. [271] Dans cette situation critique, Josèphe s'inspire de la nécessité, bonne conseillère quand le désespoir l'irrite. Il ordonne de verser sur ce toit de boucliers en marche des flots d'huile bouillante. Les Juifs la tenaient toute préparée ; aussitôt, de toutes parts, ils en répandent sur les Romains d'énormes quantités et, après l'huile, ils jettent sur eux les vaisseaux eux-mêmes qui la contenaient, encore tout fumants. Ce déluge embrasé brise enfin les rangs de la colonne d'assaut : se tordant dans d'atroces douleurs, les Romains roulent au bas de la muraille. Car, sous l'armure de chaque homme, l'huile coulait instantanément de la nuque aux pieds, se répandant sur toute la surface du corps et dévorant les chairs comme une flamme, ce liquide étant, de sa nature, prompt à s'échauffer et, en sa qualité de corps gras, lent à se refroidir. Empêtrées dans leurs casques et leurs cuirasses, les victimes ne pouvaient se soustraire à cette action corrosive : on les voyait, sous la souffrance, bondir, se tortiller, tomber à bas des ponts-levis. Ceux qui tentaient de s'enfuir se voyaient arrêtés par la poussée de leurs camarades montant à l'assaut et restaient exposés sans défense aux coups des Juifs, qui tiraient sur eux par derrière.
29. [276] Cependant, au milieu de ces épreuves, ni le courage ne trahissait les Romains ni l'esprit d'invention les Juifs. Les premiers, bien qu'ils vissent leurs camarades torturés par cette pluie brûlante, ne s'en ruaient pas moins contre ceux qui la leur lançaient : dans leur ardeur, chacun invectivait l'homme placé devant lui, lui reprochant de gêner son élan [58a]. Quant aux Juifs, ils imaginèrent un second stratagème pour faire échec à l'escalade romaine : sur le plancher des ponts volants ils jetèrent du fenugrec bouilli, qui le rendait glissant[59] et faisait trébucher les assaillants. Soit qu'ils voulussent fuir, soit qu'ils voulussent avancer, les Romains ne pouvaient plus garder l'équilibre : les uns, s'effondrant sur le plancher même du pont volant, s'y laissaient fouler aux pieds ; d'autres retombaient sur le terrassement, où les Juifs les perçaient de traits, car, devant cette débandade des assaillants, les défenseurs, débarrassés du corps à corps, avaient tout loisir de tirer à distance. Après que cet assaut eut causé de fortes pertes, le général, vers le soir, fit sonner la retraite. Les Romains comptaient plusieurs morts et beaucoup de blessés. Quant aux défenseurs de Jotapata, ils ne perdirent que six tués, mais plus de trois cents blessés furent ramenés dans la ville. Ce combat fut livré le 20 du mois Daisios[60].
30. [283] Vespasien chercha d'abord à consoler l'armée de son échec. Mais quand il trouva les soldats pleins de colère et réclamant, non des encouragements, mais de l'ouvrage, il leur commanda de surélever les terrassements et d'y dresser trois tours hautes de cinquante pieds, entièrement blindées de fer, pour les affermir par leur pesanteur et les rendre à l'épreuve du feu ; il y fit monter, avec les machines de jet les plus légères, des soldats armés de javelots, des archers et les frondeurs les plus robustes. Ces gens de trait, dérobés à la vue de l'ennemi par la hauteur même des tours et leurs épaulements, découvraient, au contraire, fort bien les défenseurs de la muraille : ils ouvrirent le tir contre eux, et ceux-ci ne trouvaient moyen ni d'éviter des traits dirigés vers leurs têtes, ni de riposter à des adversaires invisibles. Voyant ces hautes tours inaccessibles aux projectiles lancés avec la main, voyant le fer qui les protège contre la flamme, ils descendent du rempart et font des sorties contre ceux qui veulent tenter l'escalade. Ainsi Jotapata continuait sa résistance ; quantité de ses défenseurs périssaient chaque jour ; incapables de rendre aux ennemis mal pour mal, ils n'avaient d'autre ressource que de les contenir, au péril de leurs vies.
31. [289] Une ville voisine de Jotapata, nommée Japha[61], avait fait défection, encouragée par la résistance imprévue des assiégés. Au cours de ces mêmes journées, Vespasien détacha contre elle Trajan, légat de la dixième légion[62], avec mille cavaliers et deux mille fantassins. Il trouva une place très forte, non seulement par son assiette naturelle, mais par la double enceinte qui la protégeait. Les habitants osèrent s’avancer à sa rencontre, faisant mine de combattre ; il les charge, les disperse après une courte résistance et se lance à leur poursuite. Comme ils se réfugiaient dans la première enceinte, les Romains, s'attachant à leurs pas, y pénètrent avec eux. Les fuyards veulent alors gagner l'enceinte ultérieure de la ville, mais leurs propres concitoyens les en repoussent, de peur que l'ennemi ne s'y jette en même temps. Dieu lui-même accordait aux Romains la perte des Galiléens : c'était par sa volonté que la population entière d'une ville était, par la propre main de ses concitoyens, repoussée et livrée au fer destructeur, pour être exterminée jusqu'au dernier. En vain la cohue des fuyards, se ruant contre les portes, implore, en les appelant par leurs noms, ceux qui les gardent : pendant même que les supplications s'échappent de leurs lèvres, ils tombent égorgés. L'ennemi leur ferme la première muraille, leurs concitoyens la seconde : ainsi acculés et entassés entre les deux enceintes, les uns s'entre-tuent ou se tuent eux-mêmes, les autres, en nombre prodigieux, périssent sous les coups des Romains sans avoir même l'énergie de se défendre ; car, à la stupeur où les a jetés l'ennemi, s'ajoute la perfidie de leurs frères qui achève de briser leur courage. Maudissant, dans leur agonie, non les Romains, mais leur propre nation, ils finirent par succomber tous, au nombre de douze mille. Trajan jugea dès lors que la ville était veuve de défenseurs ou que, s'il en restait quelques-uns, la peur devait les paralyser. Comme il estimait devoir réserver à son chef l'honneur de prendre la place, il dépêcha à Vespasien pour le prier d'envoyer son fils Titus achever la victoire. Le général supposa sur cet avis qu'il restait encore quelque besogne à faire : il donna donc à son fils un corps de cinq cents cavaliers et de mille fantassins. Titus les amène à marches forcées ; sitôt arrivé, il range son armée en bataille, place Trajan à l'aile gauche, prend lui même le commandement de l'aile droite et ordonne l'assaut. Comme sur tous les points les soldats dressaient les échelles contre la muraille, les Galiléens, après une courte défense, l'évacuent ; les troupes de Titus escaladent alors le rempart et se rendent aussitôt maîtresses de la ville. Toutefois, à l'intérieur, où les Juifs s'étaient massés contre les assaillants, une lutte désespérée s'engagea : les hommes valides chargeaient les Romains dans des ruelles étroites ; du haut des maisons, les femmes jetaient sur eux tout ce qui leur tombait sous la main. La résistance dura six heures mais quand les combattants les plus robustes eurent été exterminés, le reste de la population, jeunes et vieux, se laissa égorger en plein air ou dans les maisons. Aucun habitant du sexe masculin ne fut épargné, hormis les enfants, qu'on vendit comme esclaves avec les femmes. Au total, soit dans la ville, soit dans la première rencontre, il périt quinze mille personnes ; le nombre des captifs s'éleva à deux mille cent trente. Ce désastre frappa les Galiléens le vingt-cinquième jour du mois Daisios[63]
32. [307] Les
Samaritains également eurent leur part de calamité. Assemblés sur le Garizim, qui est leur montagne sainte, ils n'en bougeaient point, mais leur réunion et leur attitude provocante contenaient une menace de guerre. Les malheurs de leurs voisins ne suffirent pas à les rendre sages : à chaque succès des Romains leur déraison ne faisait qu'enfler leur faiblesse[64]
et ils semblaient à deux doigts de se révolter. Vespasien résolut donc de prévenir le mouvement et de briser leur élan ; car, bien que[65]
le pays de Samarie fût occupé par de nombreuses garnisons, l'importance du rassemblement et le fait même de la conspiration ne laissaient pas de l'inquiéter. Il envoya contre eux Cérialis, légat de la cinquième légion, avec six cents chevaux et trois mille hommes de pied[66].
Le légat trouva scabreux d'escalader la montagne et d'engager la bataille, en voyant un si grand nombre d'ennemis réunis au sommet, il se borna donc à cerner avec sa troupe toute la base du mont Garizim et fit bonne garde pendant toute la journée. Or il arriva que les Samaritains manquaient d'eau : comme on était au fort de l'été, il régnait une chaleur intense, et la multitude n'avait fait aucunes provisions. Plusieurs moururent de soif ce jour-là même ; beaucoup d'autres, préférant à une pareille mort l'esclavage, s'enfuirent chez les Romains. Cérialis, jugeant par là dans quelle extrémité se trouvait le reste, gravit alors la montagne et, ayant disposé sa troupe en cercle autour des ennemis, les invita tout d'abord à traiter et à songer à leur salut : il leur promettait la vie sauve s'ils rendaient leurs armes. Comme il ne put les convaincre, il les chargea et les passa tous au fil de l'épée, au nombre de 11.600, le vingt-septième jour du mois Daisios[67].
33. [316] Pendant que cette catastrophe fondait sur les Samaritains, les défenseurs de Jotapata s'opiniâtraient et, contre toute attente, supportaient encore les rigueurs du siège. Cependant, le quarante-septième jour, les terrassements des Romains dépassèrent la hauteur du mur ; ce jour-là même, un transfuge vint trouver Vespasien et lui raconta combien le nombre des défenseurs était réduit et quel était leur état de faiblesse : les veilles, les combats incessants, disait-il, les avaient épuisés au point qu'ils seraient incapables de soutenir un nouvel assaut ; si l'on osait même, on pourrait en finir par un coup de main. En effet, vers le moment de la dernière veille, quand ils pensaient trouver quelque relâche à leur misère, à cette heure où le sommeil du matin envahit facilement l'homme surmené, il assurait que les gardes avaient coutume de s'endormir : c'est l'instant qu'il recommandait pour tenter l'attaque. Le transfuge inspirait peu de confiance à Vespasien, qui connaissait l'extrême fidélité des Juifs les uns envers les autres et leur indifférence aux supplices : précédemment un homme de Jotapata, tombé aux mains des Romains, avait subi sans broncher tous les tourments, même l'épreuve du feu, plutôt que de se laisser arracher par l'ennemi quelque renseignement sur l'état de la ville, et quand enfin on l'eut mis en croix, il avait accueilli la mort avec un sourire. Pourtant la vraisemblance du récit donnait quelque créance au traître : peut-être, après tout, cet homme disait-il la vérité même s'il s'agissait d'un piège, on ne courait pas grand risque à s'y exposer. En conséquence, Vespasien ordonna de garder l'homme à vue et disposa son armée pour surprendre la ville.
34. [323] A l'heure indiquée, les troupes s'acheminèrent en silence vers le rempart ; le premier, Titus y monte, avec un des tribuns nommé Domitius Sabinus et quelques soldats de la quinzième légion : ils égorgent les gardes et entrent dans la ville sans faire de bruit. Derrière eux, le tribun Sextus Calvanus et Placidus amènent les troupes qu'ils commandent. Déjà la citadelle était occupée et l'ennemi répandu au cœur de la ville, déjà il faisait grand jour, et les vaincus ne se rendaient pas encore compte de leur malheur : la plupart, en effet, étaient engourdis de fatigue et de sommeil et, si quelques-uns se levaient, un épais brouillard, qui par hasard vint à envelopper la ville, leur dérobait la vue de l'ennemi. Enfin, quand toute l'armée romaine fut entrée, ils se dressèrent, mais seulement pour constater leur désastre, et c'est le couteau sur la gorge qu~ils s'aperçurent que Jotapata était prise. Les Romains, au souvenir des maux qu'ils avaient endurés pendant ce siège, ne voulurent connaître ni quartier ni pitié pour personne : refoulant le peuple du haut de la citadelle le long des pentes de la colline, ils égorgeaient dans le tas. Ceux-là même qui avaient encore la force de combattre se voyaient paralysés par les difficultés du terrain ; écrasés dans les ruelles étroites, glissant sur des descentes raides, ils se laissaient engloutir par le fleuve de carnage qui dévalait du haut de la citadelle. Aussi, beaucoup des guerriers d'élite, groupés autour de Josèphe, résolurent-ils de se donner la mort : impuissants à tuer aucun des Romains, ils aimèrent mieux tomber sous leurs propres coups que sous ceux du vainqueur [67a]. Ils se retirèrent donc à l'extrémité de la ville, et là se jetèrent sur leurs épées.
35. [332] Quelques hommes de garde, sitôt qu'ils s'aperçurent de la prise de la ville, s'étaient hâtés de prendre la fuite : ils se réfugièrent dans une des tours situées au nord[68] et s'y défendirent pendant quelque temps. Mais, cernés par un grand nombre d'ennemis, ils finirent par se rendre et tendirent avec sérénité la gorge à leurs bourreaux. Les Romains auraient pu se vanter que cette dernière journée du siège ne leur avait causé aucune perte, si l'un d'eux, le centurion Antonius, ne s'était laissé tuer en trahison : comme beaucoup de Juifs avaient cherché un refuge dans les cavernes, un des fugitifs supplia Antonius de lui tendre la main en gage de pardon et pour l'aider à sortir ; le centurion s'y prête sans défiance ; alors l'ennemi le frappe au défaut de l'aine d'un coup de javelot, qui l'étend mort sur le champ.
36. [336] Ce jour-là les Romains massacrèrent tout ce qui s'offrit à leurs regards. Les jours suivants ils fouillèrent les cachettes, à la recherche de ceux qui s'étaient réfugiés dans les souterrains et les cavernes. Tous les âges furent exterminés, à l'exception des petits enfants et des femmes. On ramassa douze cents captifs ; quant au nombre des morts, tant dans l'assaut final que dans les combats précédents, il ne s'éleva pas à moins de quarante mille. Vespasien ordonna de raser la ville de fond en comble et d'en brûler toutes les fortifications. Ainsi fut prise Jotapata, dans la treizième année dit principat de Néron, le premier jour du mois Panémos[69].
VIII
1-3. Josèphe, réfugié dans une caverne avec quarante compagnons, est découvert par les Romains, qui l’invitent à se rendre. – 4-6. Les compagnons de Josèphe s’opposent à son dessein ; longue controverse sur le suicide. – 7. Ils s’entretuent et Josèphe se livre aux Romains. – 8-9. Josèphe devant Vespasien. Il lui prédit l’empire et en reçoit un bon traitement.
1. [340] Les Romains mettaient beaucoup d'ardeur à rechercher Josèphe, pour satisfaire à la fois leur propre rancune et le vif désir de leur général, qui pensait qu'une grande partie de cette guerre dépendait de cette capture. Ils fouillaient donc les cadavres et les recoins les plus cachés de la ville[70]. Cependant Josèphe, au moment même de la prise de Jotapata, aidé sans doute de quelque secours divin, avait réussi à se dérober au travers des ennemis et s'était jeté dans une citerne profonde où s'embranchait par le côté une caverne spacieuse qu’on ne pouvait apercevoir d'en haut. Là, il rencontra quarante des plus nobles Juifs qui s'y étaient cachés avec des provisions suffisantes pour plusieurs jours. Pendant la journée, Josèphe resta dans sa cachette, par crainte des ennemis qui parcouraient toute la ville. La nuit, il sortait pour chercher quelque moyen de fuir et reconnaître les postes. Mais, comme les Romains se gardaient exactement de toutes parts [70a], précisément à cause de lui, il ne trouvait aucun espoir de fuite et s'en retournait dans sa caverne. Deux jours se passèrent sans qu'on le découvrit ; le troisième jour, une femme de leur compagnie, qui avait été prise par les Romains, dénonça la cachette. Aussitôt Vespasien s'empressa d'y envoyer deux tribuns, Paulinus[71] et Gallicanus, avec ordre d'engager sa foi envers Josèphe et de l'inviter à sortir.
2. [345] Dès qu'ils furent sur les lieux, ils se mirent à l'exhorter et à lui promettre la vie sauve, sans réussir a le persuader. Ses soupçons ne venaient pas du caractère des envoyés, qu'il savait humains, mais de la conscience du mal qu'il avait fait et qui devait lui mériter d'être châtié à proportion. Il craignait donc qu'on ne cherchât simplement à s'emparer de lui pour le mener au supplice. Enfin, Vespasien lui envoya un troisième messager, le tribun Nicanor[72], depuis longtemps lié avec Josèphe, et son ami. Celui-ci, s'avançant vers la caverne, représenta à Josèphe quelle était la clémence naturelle des Romains à l'égard des vaincus : il ajouta que son courage lui avait valu, non la haine des généraux, mais leur admiration ; si Vespasien désirait si vivement l'extraire de sa retraite, ce n'était pas pour le châtier – ce qu’il pouvait faire sans que Josèphe se rendit – mais, au contraire, parce qu'il voulait conserver un homme aussi vaillant ; enfin, Si Vespasien avait voulu lui tendre un piège, il ne lui aurait pas envoyé un de ses amis, couvrant ainsi de la plus belle des vertus, l'amitié, le plus hideux des crimes, la perfidie, et lui-même d'ailleurs, s'il avait cru qu'on voulût l'employer à tromper un ami, ne se serait pas prêté à une pareille mission.
3. [350] Comme Josèphe balançait encore, même devant les assurances de Nicanor, la soldatesque, furieuse, essaya de mettre le feu à la caverne ; mais leur chef, qui tenait à prendre l'homme vivant, sut les en empêcher. Or, pendant que Nicanor redoublait ses instances et que Josèphe apprenait les menaces de la troupe, soudain il se ressouvint des songes que Dieu lui avait envoyés pendant la nuit pour lui annoncer les futures calamités des Juifs et les destinées des empereurs romains. Il faut dire qu'il était versé dans l'interprétation des songes et habile à deviner la vérité à travers les voiles dont il plait à Dieu de la couvrir ; car, prêtre lui-même et descendant de prêtres, il n'ignorait pas les prophéties des livres sacrés. Saisi donc à ce moment de l'esprit divin qui en émane, évoquant de nouveau les terrifiantes visions de ces songes récents, il adresse à Dieu une prière muette : « O Créateur du peuple juif, puisqu'il t'a paru bon de briser ton propre ouvrage, puisque la fortune a passé toute du côté des Romains, puisque tu as choisi mon âme pour annoncer l'avenir, je me livre aux Romains de mon plein gré, je consens à vivre, mais je te prends à témoin que je pars, non comme un traître, mais en qualité de ton serviteur ».
4. [355] Sa prière achevée, Josèphe déclara à Nicanor qu'il se rendait. Mais, quand les Juifs qui partageaient sa retraite apprirent qu'il cédait aux invitations de l'ennemi, ils l'entourèrent de tous côtés en criant : « O combien doivent gémir les lois de nos ancêtres, combien Dieu lui-même doit se voiler la face, Dieu, qui fit aux Juifs des âmes pleines de mépris pour la mort ! Quoi, Josèphe ! tu chéris donc à ce point la vie ! tu supportes de voir le jour de la servitude ! Comme tu t'es vite oublié ! Combien d'entre nous as-tu persuadé de mourir pour la liberté ! C'est donc à tort qu'on t'a fait une réputation de courage et une réputation de sagesse : est-ce sagesse d'espérer obtenir la grâce de ceux que tu as tant combattus, et, à supposer qu'ils te l'accordent, est-ce courage de l'accepter de leurs mains ? Mais si la fortune des Romains t'a versé l'oubli de toi-même, c'est à nous de veiller sur la gloire de nos ancêtres. Voici un bras, voici une épée. Si tu acceptes de plein gré la mort, meurs en capitaine des Juifs ; s'il faut t'y contraindre, meurs comme un traître. » Ce disant, ils tirent leurs épées et menacent de l'en percer s'il consent à se livrer aux Romains.
5. [361] Josèphe, redoutant leur violence et pensant que ce serait trahir les commandements de Dieu que de mourir sans les révéler, commença, dans cette extrémité, à leur parler philosophie. « D'où vient donc, dit-il, mes chers compagnons, cette soif de notre propre sang ? Pourquoi vouloir séparer ces deux éléments que la nature a si étroitement unis, le corps et l'âme ? On dit que je ne suis plus le même : les Romains savent bien le contraire. On dit qu'il est beau de mourir dans la guerre : oui, mais suivant la loi de la guerre, c'est-à-dire, par le bras du vainqueur. Si donc je me dérobe au glaive des Romains, je mérite assurément de périr par le mien et par mon bras ; mais si c'est eux qui se décident à épargner un ennemi, à combien plus forte raison dois-je m'épargner moi-même ?
n'est-ce pas folie de nous infliger à nous-mêmes le traitement que nous cherchons à éviter en les combattant ? On dit encore : il est beau de mourir pour la liberté j'en tombe d'accord, mais à condition de mourir en luttant, par les armes de ceux qui veulent nous la ravir : or, à cette heure, ils ne viennent ni pour nous combattre ni pour nous ôter la vie. Il y a pareille lâcheté à ne pas vouloir mourir quand il le faut et à vouloir mourir quand il ne le faut pas. Quelle crainte peut nous empêcher de nous rendre aux Romains ? Celle de la mort ? eh ! quelle folie de nous infliger une mort certaine pour nous préserver d'une qui ne l'est pas ! Celle de l'esclavage ? mais l'état où nous sommes, est-ce donc la liberté ? On insiste : il y a de la bravoure à se donner la mort.
Je réponds : non point, mais de la lâcheté ; c'est un peureux que le pilote qui, par crainte de la tempête, coule lui-même son navire avant que l'orage n'éclate. Le suicide répugne à la commune nature de tous les êtres vivants, il est une impiété envers Dieu, qui nous a créés. Voit-on parmi les animaux un seul qui recherche volontairement la mort ou se la donne ? Une loi inviolable gravée dans tous les cœurs leur commande de vivre : aussi considérons-nous comme ennemis ceux qui ouvertement veulent nous ravir ce bien et nous châtions comme assassins ceux qui cherchent à le faire par ruse. Et ne croyez-vous pas que Dieu s'indigne quand un homme méprise le présent qu'il en a reçu ? car c'est lui qui nous a donné l'être, et c'est à lui que nous devons laisser le pouvoir de nous en priver. Il est vrai que le corps chez tous les êtres est mortel et formé d'une matière périssable, mais toujours l'âme est immortelle : c'est une parcelle de la divinité qui séjourne dans les corps ; et, de même que celui qui supprime ou détériore un dépôt qu'un homme lui a confié passe pour scélérat ou parjure, ainsi, quand je chasse de mon propre corps le dépôt qu'y a fait la divinité, puis-je espérer échapper à la colère de celui que j'outrage ? On croit juste de punir un esclave fugitif, même quand il s'évade de chez un méchant maître, et nous fuirions le maître souverainement bon, Dieu lui-même, sans passer pour impies ! Ne le savez-vous pas ? ceux qui quittent la vie suivant la loi naturelle et remboursent à Dieu le prêt qu'ils en ont reçu, à l'heure où le créancier le réclame, obtiennent une gloire immortelle, des maisons et des familles bénies ; leurs âmes, restées pures et obéissantes, reçoivent pour séjour le lieu le plus saint du ciel, d'où, après les siècles révolus, ils reviennent habiter des corps exempts de souillures. Ceux au contraire dont les mains insensées se sont tournées contre eux-mêmes, le plus sombre enfer reçoit leurs âmes, et Dieu, le père commun, venge sur leurs enfants l'offense des parents[73].
Voilà pourquoi ce forfait, détesté de Dieu, est aussi réprimé par le plus sage législateur : nos lois ordonnent que le corps du suicidé reste sans sépulture jusqu'après le coucher du soleil, alors qu'elles permettent d'ensevelir même les ennemis tués à la guerre[74].
Chez d'autres nations, la loi prescrit de trancher aux suicidés la main droite qu'ils ont dirigée contre eux-mêmes, estimant que la main doit être séparée du corps puisque le corps s'est séparé de l'âme[75].
Nous ferons donc bien, mes compagnons, d'écouter la raison et de ne pas ajouter à nos calamités humaines le crime d'impiété envers notre Créateur. Si c'est le salut qui nous est offert, acceptons-le : il n'a rien de déshonorant de la part de ceux qui ont éprouvé tant de témoignages de notre vaillance ; si c'est la mort, il est beau de la subir de la main de nos vainqueurs. Pour moi, je ne passerai pas dans les rangs de mes ennemis, je ne veux pas devenir traître à moi-même : or je serais mille fois plus sot que les déserteurs qui changent de camp pour obtenir la vie alors que moi je le ferais pour me la ravir. Et pourtant je souhaite que les Romains me manquent de foi : si, après m'avoir engagé leur parole, ils me font périr je mourrai avec joie, car j'emporterai avec moi cette consolation plus précieuse qu'une victoire : la certitude que l'ennemi a souillé son triomphe par le parjure ».
6. [383] Par ces raisonnements et beaucoup d'autres Josèphe cherchait à détourner ses compagnons de l'idée du suicide. Mais le désespoir fermait leurs oreilles, comme celles d'hommes qui depuis longtemps s'étaient voués à la mort : ils s'exaspéraient donc contre lui, couraient çà et là l'épée à la main en lui reprochant sa lâcheté, et chacun semblait sur le point de le frapper. Cependant Josèphe appelle l'un par son nom, regarde l'autre d'un air de commandement, prend la main de celui-ci, trouble celui-là par ses prières ; bref, livré dans cette nécessité aux émotions les plus diverses, il réussit cependant à détourner de sa gorge tous ces fers qui le menacent, comme une bête traquée de toutes parts qui fait face successivement à chacun de ses persécuteurs. Ces hommes qui, même dans l’extrémité du malheur, révèrent encore en lui leur chef, laissent mollir leurs bras et glisser leurs épées ; plusieurs, qui déjà levaient contre lui leurs sabres de combat, les jetèrent spontanément.