La Guerre des Juifs (page 13)

Flavius Josèphe · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — historiens/Flajose · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. [5] Eléazar, fils de Simon, après avoir tout d'abord séparé du peuple et entraîné dans le Temple les zélateurs - feignant, il est vrai, un sentiment d'irritation contre les forfaits quotidiens de Jean, qui n'interrompait point ses meurtres, alors qu'en réalité il ne pouvait supporter d'être soumis à un tyran plus jeune que lui -. Eléazar fut poussé à la sécession par l'ambition du pouvoir et le désir de dominer tout lui-même. Il entraîna Judas fils de Chélica[1], Simon fils d'Esron, tous deux notables, et avec eux Ezéchias, fils de Chobaris, qui n'était pas sans réputation. Chacun d'eux était accompagné d'un assez grand nombre de zélateurs ; ils se rendirent maîtres de l'enceinte intérieure du Temple et posèrent leurs armes au-dessus des portes sacrées sur les métopes du Saint des Saints. Pourvus de copieuses ressources, ils prenaient confiance ; car les offrandes sacrées [1a] s'offraient à eux en abondance, surtout pour des gens aux yeux desquels il n'y avait rien d'impie ; mais leur petit nombre leur inspirait des craintes : ils restaient donc le plus souvent inactifs là où ils étaient. Quant à Jean, s'il avait la supériorité des effectifs, il occupait une position désavantageuse ; les ennemis, qu'il avait devant lui, garnissaient la hauteur ; ses attaques n'étaient pas sans danger, alors que sa rage lui interdisait l'inaction. Il subissait plus de pertes qu'il n'en infligeait à Eléazar et à sa troupe, et cependant il ne renonçait pas à son dessein. Il y avait donc des combats continuels : sans cesse on lançait des traits ; partout le sanctuaire était souillé de carnage.

3. [11]

Cependant Simon, fils de Gioras, que le peuple, dans une situation désespérée, avait appelé à lui et accepté pour tyran, parce qu'il comptait sur son appui, tenait la ville haute et une grande partie de la ville basse ; il commençait à attaquer avec plus de violence le parti de Jean, qui était lui-même assailli d'en haut car, dans les assauts, il était sous la main de ses adversaires, comme ceux-ci sous celle du parti qui occupait le sommet. Jean, pressé ainsi des deux côtés, subissait et infligeait des pertes avec une égale facilité, et de même qu'il était inférieur aux troupes d'Eléazar, ayant les siennes placées plus bas, la possession d'un terrain élevé lui donnait l'avantage sur Simon. Aussi repoussait-il d'un bras vigoureux les attaques venues d'en bas, tandis que ses machines contenaient l'effort de ceux qui, sur la crête, lançaient leurs javelots du haut du Temple ; il avait, en effet, en assez grand nombre, des oxybèles, des catapultes et des onagres, dont les projectiles non seulement repoussaient les ennemis, mais tuaient beaucoup de gens occupés aux sacrifices. Les Juifs, bien qu'incités par la rage à tous les sacrilèges, n'en laissaient pas moins entrer ceux qui voulaient sacrifier - leurs concitoyens, avec défiance et en les observant, les étrangers, en les fouillant. Ceux-ci, même après avoir apaisé la cruauté des factieux pour obtenir l'entrée, devenaient souvent les victimes accidentelles de la sédition. En effet, les traits des machines, lancés avec toute leur force jusqu'à l'autel et au Temple, atteignaient les prêtres et ceux qui offraient des sacrifices. Beaucoup de ceux qui, venus des extrémités de la terre, s'empressaient autour de ce lieu sacré, si révéré de tous les hommes, tombaient eux-mêmes devant les victimes et arrosaient de leur sang l'autel vénéré de tous les Grecs et des Barbares. Les corps des habitants du pays et des étrangers, des prêtres et des laïcs gisaient confondus ; le sang de ces divers cadavres formaient des mares dans les enceintes sacrées. Quel traitement aussi affreux, ô la plus infortunée des villes, as-tu subi de la part des Romains qui entrèrent pour purifier par le feu les souillures de la nation ? Car tu n'étais plus, et tu ne pou-vais rester le séjour de Dieu, puisque tu étais devenue la sépulture des cadavres de tes citoyens et que tu avais fait du Temple le charnier d'une guerre civile. Mais tu pourras redevenir meilleure, si tu apaises jamais le Dieu qui t'a dévastée ! Cependant le devoir de l'historien doit réprimer sa douleur, car ce n'est pas le moment des lamentations personnelles, mais du récit des faits. J'expose donc la suite des événements de la sédition.

4. [21] Tandis que les ennemis de la cité se divisaient ainsi en trois partis, celui d'Eléazar, gardant les prémices sacrées, dirigeait sa fureur ivre contre Jean ; les compagnons de celui-ci pillaient les citoyens et étaient furieux contre Simon : ce dernier usait des subsistances de la ville contre les autres factieux. Quand il était attaqué des deux côtés, Jean se défendait sur l'un et l'autre front : il repoussait ceux qui montaient de la ville en les accablant de traits du haut des portiques, tandis qu'il maltraitait avec ses machines ceux qui lançaient leurs javelots du haut du Temple. Etait-il délivré des adversaires qui le pressaient d'en haut, quand la fatigue et l'ivresse mettaient fin à leur action - et le cas était fréquent - il s'élançait avec plus de sécurité, entraînant un plus grand nombre d'hommes contre les partisans de Simon. Chaque fois qu'il les chassait d'un quartier de la ville, il brûlait les maisons remplies de blé et d'approvisionnements divers. Dés qu'il se retirait, Simon l'attaquait à son tour et faisait de même : on eût dit que ces chefs détruisaient à dessein, dans l'intérêt des Romains, les ressources que la cité avait préparées en vue d'un siège et coupaient les nerfs de leur propre force. Ainsi tous les environs du Temple furent incendiés, et cette dévastation fit de la ville comme un champ de bataille pour la guerre civile[2].

Presque tout le blé fut la proie des flammes ; il eût suffit à un siège de plusieurs années. Ce fut donc la famine qui perdit les Juifs : il n'aurait pu en être ainsi s'ils n'avaient préparé eux-mêmes ce malheur.

5. [27] Tandis que les factieux et la populace à leur suite attaquaient de tous cotés la ville, les citoyens, entre ces partis, étaient déchirés comme un grand corps. Les vieillards et les femmes, poussés au désespoir, faisaient des vœux pour les Romains et attendaient avec impatience la guerre étrangère qui les délivrerait de leurs maux domestiques. Les honnêtes gens étaient frappés de terreur, assaillis par la crainte, car ils ne voyaient pas la possibilité de s’entendre pour changer le cours des affaires, ni aucune espérance de paix ou de fuite pour ceux qui la désiraient. Tous les passages, en effet, étaient gardés, et les chefs des brigands, d'ailleurs divisés, considérant comme des ennemis communs ceux qui songeaient à obtenir la paix des Romains ou qu'ils soupçonnaient de défection, les mettaient à mort. Ils n'étaient d'accord que pour égorger ceux des citoyens qui étaient dignes d'être sauvés. Jour et nuit les combattants poussaient des cris ininterrompus ; plus affreux encore étaient les gémissements que l'effroi arrachait à ceux qui pleuraient. Les malheurs apportaient de continuels motifs de plaintes, mais la crainte réprimait les lamentations, et les habitants, faisant taire leur douleur, étaient torturés par les sanglots qu'ils étouffaient. Les vivants n'obtenaient plus aucuns égards de leur proches : on ne se souciait plus de donner la sépulture aux morts. La cause de cette double apathie était le désespoir de chacun ceux qui n'appartenaient pas aux factions avaient perdu tout ressort, dans la pensée qu'ils allaient mourir bientôt d'une manière ou de l'autre. Cependant les factieux entassaient les cadavres et les foulaient aux pieds, et ces corps écrasés, répandant une odeur infecte [02a], avivaient leur fureur. lIs inventaient sans cesse quelque nouveau moyen de destruction, et, comme ils réalisaient sans pitié tout ce qu'ils concevaient, ils recouraient à toutes les formes de l'outrage et de la cruauté. Jean alla jusqu'à employer, pour la construction de machines de guerre, du bois réservé au culte. Car comme le peuple et les grands-prêtres avaient décidé naguère d'étayer le Temple pour l'exhausser de vingt coudées, le roi Agrippa fit transporter du Liban, à grands frais et au prix de grands efforts, le bois nécessaire : ces poutres méritaient d'être vues pour leur rectitude et leur volume. La guerre interrompit ce travail :

Jean fit équarrir ces poutres et les employa à élever des tours, ayant observé que leur longueur était suffisante pour atteindre ses adversaires au sommet du Temple. Il transféra et établit ces tours derrière l'enceinte, en face de la galerie de l'Occident ; c'était le seul endroit convenable, car des degrés interceptaient à distance l'accès des autres côtés.

6. [39] Jean avait espéré que ces machines, construites au prix de l'impiété, lui donneraient l'avantage sur ses ennemis, mais Dieu rendit ses efforts inutiles en amenant les Romains avant qu'il eût placé des soldats sur les tours. En effet, dès que Titus eut rassemblé auprès de lui une partie de ses troupes et mandé au reste de l'armée de les rejoindre à Jérusalem, il sortit de Césarée. C'étaient les trois légions[3] qui avaient auparavant ravagé la Judée sous les ordres de son père, et la douzième qui, jadis, sous Cestius, avait essuyé un échec[4]

; réputée d'ailleurs par sa bravoure, le souvenir des maux qu'elle avait endurés la faisait marcher avec plus d'ardeur à la vengeance. Deux de ces légions, la cinquième et la dixième, reçurent l'ordre, l'une de le rejoindre par Emmaüs, l'autre de monter par Jéricho quant à lui, il partit avec le reste des légions, auxquelles s' unirent les contingents renforcés des rois alliés et un grand nombre d'auxiliaires de Syrie. On avait complété l'effectif des quatre légions, où Vespasien avait pris les soldats envoyés avec Mucianus en Italie, au moyen d'un nombre égal de recrues dont Titus s'était fait suivre. Il avait sous ses ordres deux mille soldats d'élite de l'armée d'Alexandrie et trois mille des garnisons de l'Euphrate. Le plus estimé de ses amis pour sa loyauté et son intelligence, Tibère Alexandre[5], accompagnait Titus. D'abord administrateur de l'Egypte pour Vespasien et son fils, il commandait maintenant leurs armées, jugé digne de cet honneur pour la manière dont il avait, le premier et dès le début, accueilli la dynastie nouvelle et s'était joint avec une magnifique fidélité à la fortune encore incertaine du prince ; il était de bon conseil dans les affaires de la guerre et supérieur par l'âge et l'expérience.

II

Dangers que court Titus.

1-2. Danger que court Titus. - 3. Disposition de ses forces. - 4. Revers de la Xe légion. - 5. Titus rétablit la situation.

1. [47] Dans cette invasion du territoire ennemi, Titus faisait marcher en tête les contingents des rois et toutes les troupes alliées, après eux des pionniers et des arpenteurs pour dresser le camp, ensuite les bagages des chefs, avec les soldats d'infanterie préposés à leur garde. Il suivait en personne, entouré de soldats d'élite et de gardes armés de lances : derrière lui, la cavalerie de la légion ; celle-ci précédait les machines qu’accompagnaient les tribuns avec leurs soldats d'élite et les commandants de cohortes. Ensuite marchaient les enseignes, entourant l'aigle, précédées des trompettes, que suivait l'armée rangée par files de six hommes. Les serviteurs de chaque légion venaient par derrière, précédés des bagages des légions ; en dernier lieu les artisans et une arrière-garde pour les surveiller. C'est ainsi que Titus menait en bon ordre son armée, suivant l'usage romain ; il pousse à travers la Samaritide jusqu'à Gophna que son père avait prise auparavant et qui était alors occupée par une garnison. Il y campe toute une nuit, puis part vers l'aurore ; après une journée de marche, il dresse son camp dans le lieu appelé par les Juifs dans leur langue « Val des Épines », près du bourg nommé Gabath Saül, ce qui veut dire « colline de Saül »[6], à trente stades environ de Jérusalem[7].

Là il prit avec lui environ six cents cavaliers d'élite pour reconnaître la ville, l'état de ses défenses et les sentiments des Juifs : il voulait savoir si, frappés de crainte à sa vue, ils ne se rendraient pas avant tout combat. Car Titus était informé - et le renseignement était exact - que le peuple, épouvanté par les factieux et les brigands, désirait la paix, mais qu’il demeurait inerte, trop faible pour se soulever.

2. [54]

Tant que Titus s'avança à cheval sur la route qui montait en ligne droite vers les remparts, personne ne parut hors des portes ; mais quand il se détourna de la route pour se rapprocher de la tour Psephinos[8]

par une marche oblique, à la tète de ses cavaliers, soudain, prés des tours appelées « tours des femmes », une innombrable multitude s'élança par la porte située en face du monument d'Hélène[9]

et se fraya un chemin au milieu de la cavalerie. Les assaillants, tenant tète à ceux des cavaliers qui galopaient encore sur la route, les empêchaient de rallier ceux qui avaient achevé le changement de direction, isolant ainsi Titus avec un petit nombre de cavaliers. Il lui était impossible de continuer sa marche en avant, car tout le terrain, à partir du rempart, était sillonné de fossés destinés à l'irrigation des jardins, coupé de murs transversaux et de nombreuses clôtures. Titus voyait d'autre part que la multitude des ennemis qui le séparaient de sa troupe l'empêchaient de la rejoindre à la course ; d'ailleurs, les cavaliers sur la route avaient tourné bride ; presque tous ignoraient le péril du prince et fuyaient, croyant qu'il se retirait aussi avec eux. Alors Titus, comprenant que son salut dépendait de sa propre force, fait faire demi-tour à son cheval, crie à ses compagnons de le suivre, et se jette au milieu des ennemis, à travers lesquels il s'efforce de se frayer un passage vers les siens. C'est là surtout qu'on put voir que Dieu contrôle les événements décisifs des guerres et les dangers des princes ; car parmi le grand nombre de traits lancés contre Titus, qui n'avait ni casque ni cuirasse - s'étant avancé, comme je l'ai dit, non pour un combat, mais pour une reconnaissance -, il n'y en eut pas un qui atteignit son corps : tous ces projectiles sifflaient autour de lui et restaient sans effet, comme s'ils eussent été à dessein mal dirigés. Et lui, il écartait de son épée les ennemis qui le pressaient de flanc et renversait en route ceux qui lui faisaient face, poussant son cheval par-dessus leurs corps abattus. Les Juifs criaient, témoins de l’intrépidité de César[10], et s'encourageaient à s'élancer contre lui ; mais partout où il se portait, ses ennemis se dispersaient et prenaient la fuite. Cependant ses compagnons de péril s'attachaient à ses pas, frappés par derrière et de côté : tous mettaient leur unique espérance de salut à joindre leurs efforts à ceux de Titus et à prévenir leurs adversaires en rompant le cercle qui se formait. Deux soldats seulement, parmi ceux qui étaient les plus éloignés de Titus, succombèrent l'un fut entouré et tué à coups de javelots avec son cheval ; l'autre, projeté à terre, y fut égorgé, et son cheval emmené, tandis que Titus, avec le reste de sa garde, parvenait sain et sauf jusqu'à son camp. Remportant ainsi un avantage dès leur première attaque, les Juifs conçurent des espérances irréfléchies, et cette chance passagère leur inspira une grande confiance en l'avenir.

3. [67] La légion d'Emmaüs ayant rejoint César pendant la nuit, il leva son camp dans la journée et s'avança jusqu'au lieu appelé Scopos (l'observatoire), d'où apparaissaient d'abord aux regards la ville et les vastes bâtiments du Temple baignés d'une lumière éclatante ; ce nom de Scopos est justement donné à la plaine située du côté nord de la ville. Il était alors à sept stades de Jérusalem. Il ordonna à deux de ses légions d'y établir ensemble leur camp, à la cinquième de camper à trois stades derrière elles ; car cette dernière, épuisée par la marche de nuit, lui paraissait avoir besoin d'un abri, pour procéder avec plus de sécurité à la construction des retranchements. Les soldats venaient de commencer le travail quand survint la dixième légion, arrivant de Jéricho, où était établie une section d'infanterie régulière pour garder le passage dont Vespasien s'était emparé. Cette légion reçut l'ordre de camper à six stades de Jérusalem sur la montagne des Oliviers, qui fait face à la ville du côté de l'Orient et en est séparée par la profonde vallée du Cédron.

4. [71]

La rivalité mutuelle des factions, déchaînées sans fin dans la ville, commença dès lors à s'apaiser, devant cette guerre étrangère qui éclatait avec une soudaine violence. Les factieux voyaient avec effroi les Romains établir leurs camps sur trois points ; ils commencèrent tristement à se réconcilier, se demandèrent les uns aux autres ce qu'ils attendaient et pourquoi ils laissaient trois retranchements peser sur leur poitrine. Alors que l'invasion se fortifie comme une ville, en toute sécurité, ils restent inactifs comme s'ils contemplaient des oeuvres belles et utiles, enfermés dans leurs murailles, oubliant qu'ils ont des bras vigoureux et des armes. « Nous sommes donc, s'écriaient-ils, courageux seulement contre nous : les Romains gagneront à nos querelles de prendre la ville sans effusion de sang ! »

Rassemblés en foule, ils s'exhortaient les uns les autres par ces paroles ; bientôt, ils saisissent leurs armes et font une sortie soudaine contre la dixième légion. S'élançant à travers le vallon, ils tombent avec d'immenses clameurs sur les ennemis qui construisaient un mur. Ceux-ci, occupés au travail, étaient dispersés : ils avaient, la plupart, pour cette tâche, déposé leurs armes, car ils pensaient que les Juifs n'auraient pas la hardiesse de faire une sortie, et que, en eussent-ils l’intention, la discorde briserait bientôt leur élan. Aussi les Romains, surpris, furent-ils mis en désordre.

Quelques-uns, abandonnant leurs travaux, prirent la fuite ; beaucoup coururent à leurs armes, mais, avant de pouvoir se retourner contre les ennemis, ils furent frappés et tués. Les Juifs voyaient leur nombre sans cesse accru par de nouveaux arrivants qu'encourageait le succès des premiers ; favorisés de la Fortune, ils semblaient, à leurs propres yeux et à ceux des ennemis, plus nombreux qu'ils n'étaient réellement. Ceux même qui avaient l'habitude des combats bien ordonnés et qui savaient faire la guerre avec méthode, en obéissant aux commandements, furent plus que les autres troublés par cette irruption soudaine qui les avait surpris. Ainsi, sur l'heure, les Romains décontenancés cédèrent à l'attaque. Mais à mesure que se retiraient leurs troupes, elles arrêtaient les Juifs dans leur course et les blessaient, tandis que ceux-ci, entraînés par leur élan, se gardaient avec moins de précaution. Pourtant, comme la colonne de charge grossissait toujours, les Romains, de plus en plus troublés, se trouvèrent enfin loin du camp. Toute la légion, semble-t-il eût été en péril, Si Titus averti ne lui eût rapidement porté secours. Les reproches qu'il n'épargne pas à leur lâcheté ramènent les fuyards ;

lui-même, tombant de flanc sur les Juifs avec les soldats d'élite qui l'accompagnaient, tue un grand nombre d'ennemis, en blesse plus encore, les met tous en fuite et les repousse dans le vallon. Mais eux, après avoir éprouvé des pertes considérables sur la pente, gravissent la pente opposée, se retournent, font face, et combattent les Romains dont le ravin les sépare. Le combat dura ainsi jusqu'au milieu du jour mais un peu après midi, Titus mît en ligne, pour briser les attaques, sa troupe de renfort et d'autres soldats tirés des cohortes ; puis il renvoya le reste de la légion poursuivre le travail du retranchement sur la hauteur.

5. [85] Les

Juifs prirent ce mouvement pour une fuite, et comme le gardien qui veillait sur leurs remparts avait agité son vêtement, une foule encore intacte s'élança avec une telle impétuosité que l'on eût dit une course des bêtes les plus sauvages. A vrai dire, aucun des soldats dont les rangs leur étaient opposés ne soutint le choc, mais, comme sous les coups d'une machine de guerre, ils sortirent des rangs et, tournant le dos, s'enfuirent vers la montagne, laissant au milieu de l'escarpement Titus avec un petit nombre d'hommes. Ses amis qui, par respect pour le prince, méprisaient le péril et tenaient ferme, l'exhortèrent tous vivement à reculer devant les Juifs qui cherchaient la mort, à ne pas s'exposer pour des hommes qui auraient dû résister et le défendre, à considérer sa propre fortune et à ne pas faire le métier d'un simple soldat quand il était le maître de la guerre et du monde, à ne pas courir des risques si graves alors que tout dépendait de lui. Titus ne parut pas même entendre ces discours ; il fit face aux ennemis qui montaient en courant contre lui et, les frappant au visage, tua ceux qui l'attaquaient ; chargeant sur la pente leurs rangs serrés, il dissipa cette multitude. Mais les Juifs, quoique étonnés de ce sang-froid et de cette vigueur, ne s'enfuirent pas, même alors, vers la ville : s'écartant de lui dans les deux sens, ils pressaient ceux qui fuyaient vers la hauteur. Alors Titus, les prenant de flanc, arrêta leur élan. Sur ces entrefaites, les soldats qui, sur la hauteur, fortifiaient le camp, dès qu'ils virent au-dessous d'eux les fuyards, furent de nouveau en proie au trouble et à la peur : toute la légion se dispersa, jugeant irrésistible l'attaque des Juifs et voyant Titus lui-même en fuite ; car ils pensaient que, si le prince résistait, les autres ne fuiraient pas. Comme saisis d'une terreur panique, ils se répandirent de côté et d'autre, jusqu'au moment où quelques-uns, apercevant leur général en plein dans la mêlée et alarmés de son sort, annoncèrent à grands cris à la légion entière le péril où il se trouvait. Le sentiment de l'honneur les ramena : ils se reprochèrent les uns aux autres un crime pire que la fuite, celui d'avoir abandonné César, firent appel à toute leur énergie contre les Juifs, et, les ayant une fois repoussés de la pente, les refoulèrent dans la vallée. Ceux-ci reculaient pied à pied[11]

en combattant mais les Romains, qui avaient l'avantage d'une position élevée, les rejetaient dans le ravin. Titus, continuant à presser ceux qui l'entouraient, renvoya la légion construire le retranchement ; pour lui, aidé de ceux avec qui d'abord il avait résisté, il tint à distance les ennemis. Ainsi, s'il faut dire la vérité, sans rien ajouter par flatterie ni rien supprimer par envie, ce fut César lui-même qui, à deux reprises, sauva toute la légion en péril, et lui permit de fortifier le camp en sûreté.

III

Jean pénètre dans le Temple ; revers des Romains.

1. Jean pénètre dans le Temple. - 2. Titus fait aplanir le terrain. - 3-4. Revers des Romains. - 5. Titus regroupe ses forces.

1. [98] Tandis que la guerre étrangère se calmait un peu, les factions ranimaient la guerre civile. Aux approches du jour des azymes, le quatorze du mois de Xanthicos, à cette date où les Juifs passent pour avoir commencé à secouer le joug des Égyptiens, les partisans d'Eléazar ouvrirent en partie les portes du Temple et y reçurent ceux des citoyens qui voulaient y entrer pour adorer Dieu. Jean, profitant de la fête pour dissimuler sa ruse, munit d'armes, qu'il leur fit cacher, ses compagnons les moins connus, non purifiés pour la plupart, et se hâta de les envoyer au Temple pour s'en emparer par surprise. A peine dans l'enceinte, ils se débarrassèrent de leurs vêtements et parurent soudain complètement armés. Aussitôt s’éleva dans le Temple un grand trouble, un grand tumulte : les gens du peuple, sans lien avec la sédition, crurent que l'attaque était dirigée contre tous indistinctement, tandis que les zélateurs se croyaient seuls menacés. Ceux-ci, abandonnant désormais la garde des postes, s'élancèrent du haut des créneaux avant qu'on en vînt aux mains et cherchèrent un refuge dans les souterrains du Temple. Quant aux citoyens, tremblant près de l'autel et se pressant confusément dans l'enceinte, ils étaient foulés aux pieds, frappés sans relâche à coups de bâton et d'épée. Beaucoup de Juifs paisibles, victimes d'inimitiés et de haines privées, furent tués par leurs ennemis, comme s'ils étaient de la faction contraire ; tous ceux qui avaient autrefois offensé quelqu'un des conjurés et qu'on reconnaissait à ce moment, se voyaient entraîner comme zélateurs au supplice. Mais tandis qu'on infligeait tant de cruels traitements aux innocents, on accorda une trêve aux coupables et on laissa partir ceux qui sortirent des souterrains. Maîtres de la partie intérieure du Temple et de tout l'appareil sacré, les conjurés commencèrent à s'enhardir contre Simon. Ainsi les factions, de trois qu'elles étaient auparavant, furent réduites à deux.

2. [106] Cependant

Titus décidait de quitter Scopos et d'établir son camp plus près de la ville. Il posta donc, pour arrêter les sorties, le nombre de cavaliers et de fantassins d'élite qu'il jugea nécessaire, et commanda à toutes ses troupes d'aplanir l'espace qui s’étendait jusqu'au rempart. On jeta à bas tous les murs et toutes les clôtures dont les habitants avaient protégé leurs jardins et leurs arbres ; le bois planté de main d'homme qui se trouvait entre les Romains et la ville fut tout entier rasé ; on combla les dépressions et les ravins, on nivela au fer les saillies des rocs. C'est ainsi que les Romains aplanirent toute la région, de Scopos aux monuments d'Hérode[12], qui touche, à la piscine dite des serpents[13].

3. [109]

En ces jours-là, les Juifs ourdirent contre les Romains la ruse que voici. Les plus audacieux des révoltés s'avancèrent hors des tours appelées « tours des femmes »[14] ;

comme si les partisans de la paix les avaient chassés et qu'ils craignissent une attaque des Romains, ils se répandaient de divers côtés, se dissimulant les uns près des autres. Un groupe distinct se tenait sur le rempart et, feignant de représenter le peuple, demandait la paix à grands cris, implorait un accord et appelait les Romains, en leur promettant d'ouvrir les portes. En même temps qu'ils poussaient ces clameurs, ils lançaient des pierres sur leurs concitoyens, comme pour les écarter des portes. Ceux-ci se donnaient l'air de vouloir en forcer l'entrée et de supplier les Juifs postés derrière les murs ; souvent ils s'élançaient vers les Romains, comme des gens qui auraient perdu le sens. Leur ruse trouva quelque créance auprès des soldats qui croyaient déjà avoir en mains des victimes toutes prêtes à subir leur vengeance, espérant d'ailleurs que les autres leur ouvriraient la ville ; ils étaient sur le point de se mettre en mouvement. Mais l'invraisemblance de cet appel éveilla les soupçons de Titus : la veille, il les avait invités, par l'entremise de Josèphe, à un accord, et n'avait trouvé chez eux aucun sentiment de modération. Aussi, à ce moment, ordonna-t-il aux soldats de rester à leur poste. Quelques-uns pourtant de ceux qui avaient été affectés aux travaux saisirent leurs armes et s'élancèrent vers les portes. Les Juifs qui feignaient d'être chassés reculèrent d'abord devant eux ; puis, quand les Romains furent arrivés entre les tours de la porte, ils coururent contre cette troupe, l'entourèrent et la pressèrent par derrière ; de leur côté, les Juifs du rempart faisaient tomber sur elle une grêle de pierres et de traits qui tua beaucoup de soldats et en blessa un très grand nombre. Ce n'était pas chose facile d'échapper aux projectiles du rempart, quand on était attaqué par derrière ; d'ailleurs, la honte de leur faute et la crainte de leurs officiers excitaient les soldats à persévérer dans leur erreur. Aussi, après avoir longtemps combattu à coups de javelots et reçu des Juifs de nombreux coups qu'ils rendaient, il est vrai, également, ils réussirent enfin à forcer le cercle qui les entourait ; dans leur retraite, les Juifs les poursuivirent en les frappant jusqu'au tombeau d'Hélène.

4. [120] Alors les Juifs, dans l'insolence grossière de leur succès, raillèrent les Romains qui s'étaient laissé prendre à leur stratagème ; ils bondissaient en agitant leurs boucliers et poussaient des cris de joie. Quant aux soldats, ils furent accueillis par les menaces de leurs centurions et la colore de César. « Les Juifs, disait-il, n'ayant d'autre chef que le désespoir, agissent toujours avec préméditation, avec réflexion ; ils préparent des ruses et des embuscades ; la Fortune favorise leurs stratagèmes, grâce à leur docilité, à leur esprit de corps et à leur confiance mutuelle ; mais les Romains, dont la discipline et l'obéissance à leurs chefs ont toujours fait une esclave de la Fortune, commettent des fautes par des motifs contraires. C'est leur impatience d'agir qui les perd, et, suprême faute, ils combattent sans chef, sous les yeux mêmes de César. Certes les règlements militaires s'en ressentent péniblement ; vif aussi sera le chagrin de mon père, à la nouvelle de ce revers, car ce prince, vieilli dans les guerres, n'a jamais eu pareille mésaventure. Les lois, qui ont toujours puni de mort le moindre manquement à la discipline, ont contemplé à cette heure une armée entière qui abandonnait son poste. Je connaîtrai bientôt ces présomptueux, car, chez les Romains, même une victoire remportée sans ordre est blâmée ».

Quand Titus eut soutenu, en présence des officiers, cette opinion, il parut évident qu'il appliquerait la loi contre tous les coupables. Ceux-ci étaient désespérés à la pensée de la mort juste qu'ils allaient subir : mais les légions, pressées autour de Titus, le suppliaient en faveur de leurs compagnons d'armes et le conjuraient de pardonner à la témérité d'un petit nombre, en considération de l'obéissance de tous leur courage futur l'aiderait à réparer la faute du moment.

5. [128]

César céda à ces prières et à son propre intérêt, car s'il pensait que le châtiment d'un seul homme devait aller jusqu'à l'exécution, celui d'une multitude devait se borner aux paroles. Il se réconcilia donc avec les soldats, les avertissant longuement d'être désormais plus sages ; puis il songea lui-même aux moyens de se défendre contre les ruses des Juifs. Quatre jours furent employés à aplanir le terrain jusqu'aux remparts, car il voulait faire passer en toute sécurité ses bagages et le reste des troupes. Il dirigea ses plus fortes unités contre la muraille, face au nord et au couchant, et les disposa sur sept rangs de profondeur ; l'infanterie formait les trois premières lignes, la cavalerie en formait également trois par derrière ; dans l'intervalle se tenaient les archers, qui constituaient la septième ligne. Cette masse était assez forte pour arrêter les sorties des Juifs. Alors il fit passer en sûreté les équipages des trois légions et leur nombreuse escorte. Titus en personne campa presque à deux stades du rempart, à un de ses angles, en face de la tour appelée « Psephina », où l'enceinte abandonne la direction du nord et s'infléchit à l'ouest. Quant à l'autre corps d'armée, il se fortifia vis-à-vis la tour dite « Hippicos », à une distance de deux stades aussi de la ville. Cependant la dixième légion restait à la même place, sur le mont des Oliviers.

IV

Description de Jérusalem.

1-5. Description de Jérusalem ; ses défenses ; le palais d'Hérode.

1. [136] Trois murs fortifiaient la ville du côté où elle n'était pas entourée de ravins infranchissables ; sur ces derniers points, il n'y avait qu'un retranchement. Elle était elle-même bâtie sur deux crêtes qui se faisaient face et que séparait un vallon creusé entre elles, où se terminait la ligne des maisons, pressées les unes contre les autres. Des deux éminences, l'une, où se trouvait la ville haute, était de beaucoup la plus élevée et la plus escarpée elle avait, à cause de la force de sa position, reçu du roi David le nom de « Forteresse » (ce roi était le père de Salomon qui construisit le premier Temple) aujourd'hui nous l'appelons le « haut marché ». Quant à l'autre colline, c'est celle qui se nomme Acra et porte la ville basse comme sur un double croissant. En face de cette dernière hauteur, il y en avait une troisième qui était, de sa nature, inférieure en altitude à Acra, dont une autre large vallée la séparait à l'origine. Plus tard, au temps de la dynastie des Asmonéens, les rois comblèrent le vallon, dans le dessein de réunir la ville au Temple ; ils aplanirent Acra et en abaissèrent le sommet, pour que la vue du Temple dominât aussi cette colline. La vallée nommée « des fromagers » (Tyropéon), qui, nous l'avons dit, sépare la colline de la ville haute et la colline inférieure, s'étend jusqu'à Siloé ; tel est le nom de cette source d'eau douce et abondante. Vers la campagne, les deux collines de la ville étaient entourées de profondes vallées ; de part et d'autres, les précipices en rendaient l'abord impraticable.

2. [142] Des trois enceintes, la plus ancienne était très difficile à prendre, grâce aux vallons et à la montagne qui les dominait et sur laquelle le mur était bâti. Outre l'avantage du lieu, la construction en était solide, car David et Salomon et les rois qui suivirent rivalisèrent dans cette oeuvre. Le mur commençait au nord à la tour Hippicos[15] et se dirigeait vers la galerie orientale du temple (Xystos) ; il touchait ensuite à la salle du conseil, et aboutissait au portique occidental du Temple. Du côté de l'ouest, il partait du même point, se prolongeait par le lieu appelé Bethso jusqu'à la porte des Esséniens ; il tournait ensuite vers le sud, au delà de la source de Siloé, revenait alors vers l'orient, dans la direction de la piscine de Salomon, et continuait jusqu'à l'endroit nommé Ophlas[16], où il rejoignait le portique oriental du Temple.

Le second mur s'amorçait à la porte de Gennath, qui faisait partie de la première enceinte ; il n'entourait que la partie septentrionale de la ville et montait jusqu'à la tour Antonia.

Le troisième mur avait pour origine la tour Hippicos ; de là il continuait vers le nord jusqu'à la tour Psephina, descendait en face de la sépulture d'Hélène, reine des Adiabéniens et mère[17]

du roi Izatas, se développait le long des caveaux royaux, s'infléchissait à la tour d'angle près du Tombeau du Foulon, enfin, se rattachant à l'ancien retranchement, aboutissait dans la vallée du Cédron. Ce fut Agrippa qui entoura de ce mur les nouveaux quartiers de la ville, jusque-là tout entiers sans défense ; car la cité, vu l'excès de la population, débordait peu à peu les remparts. On réunit donc à la ville la région située au nord du Temple, voisine de la hauteur, et, poussant assez loin, on habita une quatrième colline, nommée Bezetha : située en face de la tour Antonia, elle en est séparée par une excavation profonde ; c'est à dessein que ce fossé fut creusé, pour empêcher que les fondations de la tour, reliées à la hauteur, n'offrissent un accès facile et une élévation insuffisante. Ainsi donc la profondeur du fossé donna aux tours la plus grande hauteur possible. Ce quartier tout récent prit le nom indigène de Bezetha, qui, traduit en grec, se dirait Caenopolis (Villeneuve)[18].

Comme ses habitants avaient besoin d'être défendus, le père du roi actuel, nommé aussi Agrippa, commença la construction de la muraille dont nous venons de parler : mais, craignant que Claudius César ne soupçonnât que la grandeur de ce travail annonçait une révolution et des menées séditieuses, il l'interrompit, n'ayant fait que jeter les fondements. De fait, la ville eût été imprenable s'il avait continué la construction de la muraille comme il l'avait commencée : car elle était formée de pierres qui avaient vingt coudées de longueur sur dix d'épaisseur[19]

et ne pouvait pas être facilement entamée avec le fer ni ébranlée par des machines. Le mur eut dès l'abord une épaisseur de dix coudées, et la hauteur en eût vraisemblablement été considérable, si la magnificence de celui qui commença cette oeuvre n'avait été entravée. Plus tard, cependant les Juifs, travaillant avec ardeur, élevèrent le mur jusqu'à une hauteur de vingt coudées : ses créneaux mesuraient deux coudées, ses abris trois, en sorte que sa hauteur totale montait jusqu'à vingt-cinq coudées.

3. [156]

Les remparts étaient dominés par des tours qui avaient vingt coudées de largeur et vingt de hauteur : elles étaient carrées et solides comme le mur même ; par leur ajustement et leur beauté, les pierres ne différaient pas de celles du Temple. Au-dessus de la masse imposante des tours, s'élevant jusqu'à vingt coudées, étaient de magnifiques salles, et au-dessus encore des étages, des réservoirs destinés à recueillir les eaux de pluie. Chaque tour était desservie par de larges escaliers tournants. Le troisième rempart avait quatre-vingt-dix de ces tours et le développement des courtines entre elles était de deux cents coudées. Le rempart intermédiaire comptait quatorze tours, l'ancien mur en comprenait soixante. Tout le périmètre de la ville était de trente-trois stades. Plus étonnante encore que le troisième rempart tout entier, s'élevait à l'angle nord-ouest la tour Psephinos, près de laquelle campa Titus. Haute de soixante-dix coudées, elle laissait apercevoir, au lever du soleil, l'Arabie et les dernières limites des terres des Hébreux jusqu'à la mer. Elle était de forme octogonale. En face de cette tour, se dressait l'Hippicos. Dans le voisinage de cette dernière tour, le roi Hérode en avait construit sur l'ancien rempart deux autres, remarquables pour leur grandeur, leur beauté, leur solidité, entre tous les édifices du monde. Car outre que ce roi était naturellement magnifique et plein d'amour-propre pour sa capitale, il fit hommage de la grandeur de ces ouvrages à ses affections privées, et consacra la mémoire des trois êtres qui lui étaient les plus chers, un frère, un ami, sa femme[20], dont ces tours prirent leur nom. L'une de ces personnes, il l'avait, comme nous l'avons dit précédemment[21], tuée par amour ; il avait perdu les deux autres dans une guerre où ils avaient vaillamment combattu.

L'Hippicos, appelée ainsi du nom de son ami, était carrée : elle mesurait également vingt-cinq coudées de longueur et de profondeur, trente de hauteur ; il n'y avait pas de vide à l'intérieur. Au-dessus du massif de maçonnerie et de l'appareillage se trouvait un réservoir de vingt coudées de profondeur pour recevoir la pluie ; au-dessus encore une demeure à deux étages, haute de vingt-cinq coudées, divisée en salles diversement ornées, encerclée de tourelles de deux coudées de haut en plus des abris de trois coudées la hauteur totale montait ainsi à quatre-vingts coudées.

La deuxième tour, qu'il appela Phasaël, du nom de son frère, avait des dimensions égales en longueur et en profondeur, quarante coudées de part et d'autre ; la partie massive atteignait aussi la même hauteur. Au-dessus courait un portique, haut de dix coudées, protégé par des mantelets et des bastions. Au centre de ce portique s'élevait une autre tour, comprenant de riches appartements et des bains, en sorte qu'il ne manquait à cette forteresse rien de ce qui pouvait lui donner un aspect royal. Le sommet était plus orné d'abris et de tourelles que celui de la forteresse précédente[22]. La hauteur totale de cette tour mesurait environ quatre-vingt-dix coudées. Elle rappelait par sa forme celle de Pharos, dont le feu éclaire les navigateurs cinglant vers Alexandrie ; mais son périmètre était beaucoup plus vaste elle était devenue à cette époque le siège de la tyrannie de Simon.

La troisième tour, celle qui prit ce nom de Mariamme porté par la reine, se dressait massive à vingt coudées de hauteur, sur une longueur et une profondeur de vingt coudées ; ses logements supérieurs étaient beaucoup plus riches et plus ornés que ceux des autres tours, car le roi avait jugé convenable que la forteresse à laquelle il avait donné le nom d'une femme offrit plus de parure que celles qui portaient des noms d'hommes. En revanche, il y avait plus de force dans celles-là que dans celle-ci. La hauteur totale de la tour de Mariamme était de cinquante-cinq coudées.

4. [172]

Ces trois magnifiques tours paraissaient encore plus grandes par le fait de leur situation. Car l'ancien rempart qu'elles dominaient était lui-même édifié sur une colline élevée dont il formait comme la crête plus élevée encore, à une hauteur de trente pieds ; placées sur cette crête, les tours prenaient encore beaucoup d'élévation. Les dimensions des pierres étaient également merveilleuses ; car ce n'est pas de vulgaires moellons que se composaient ces tours ni de pierres facilement transportables à bras d'hommes ; on avait taillé, dans du marbre blanc, des blocs mesurant chacun vingt coudées de longueur, dix de profondeur et cinq de hauteur. Ils étaient ajustés si parfaitement les uns aux autres que chaque tour paraissait n'être qu'une seule pierre naturelle, dégrossie et polie aux angles par les mains des artisans, tant il était difficile d'apercevoir les joints de l'appareillage ! Ces tours regardaient le nord, et le palais du roi était contigu à leur face intérieure, défiant toute description : car il n'y manquait rien de ce qui pouvait rehausser la magnificence et la perfection de l'édifice. Il était tout entier ceint de murs dressés à une hauteur de trente coudées ; à la même distance s'élevaient des tours, de vastes corps de logis, pouvant recevoir même des appartements de cent lits, destinés aux hôtes. Il y avait là une indescriptible variété de pierres, et l'on trouvait rassemblées à profusion celles qui, partout, étaient rares. Il y avait des toits admirables pour la longueur de leurs poutres et l'éclat de leurs ornements ; une extrême abondance de chambres, dont les dispositions, offraient une infinie variété ; des ameublements complets, la plupart d'or et d'argent, les garnissaient toutes. De nombreux péristyles se succédaient en cercle, ayant chacun des colonnes d'espèce différente les uns, entièrement découverts, étaient verdoyants ; là des bois d'essence variée, de longues allées, entremêlées de profonds canaux et de réservoirs où se trouvaient partout en foule des statues de bronze qui répandaient les eaux : autour des ondes, de nombreuses tours, asile des colombes apprivoisées. Mais il est impossible de décrire dignement ce palais : d’ailleurs, le souvenir en est pénible quand on se rappelle les désastres causés par le feu qu'y allumèrent les brigands. Ce ne sont pas, en effet, les Romains qui ont brûlé ces merveilles, mais les conjurés de la ville, au début du soulèvement, comme nous l'avons déjà raconté :

l'incendie commença à la tour Antonia, puis gagna le palais, et consuma les toits des trois tours.

V

Description du Temple.

1-6. Description du Temple. – 7. Les prêtres. – 8. La tour Antonia.

1. [184]

Le Temple était, comme je l'ai dit, bâti sur une forte éminence, et c'est à peine si, à l’origine, le plateau qui la terminait suffit à contenir le sanctuaire et l'autel[23]. Les pentes, tout alentour, étaient escarpées. Mais quand le roi Salomon, qui d'ailleurs construisit le Temple, entoura d'un mur le côté oriental de l'édifice, il établit un portique sur le terrassement : de tous les autres côtés, le Temple restait sans défense. Dans les âges qui suivirent, comme le peuple ajoutait sans cesse de nouveaux remblais, la colline ainsi aplanie se trouva plus large. On abattit ensuite le rempart septentrional, et cela fournit l'espace qui fut plus tard occupé par toute l'enceinte du Temple. On entoura la colline, depuis ses fondements, d'un triple rempart circulaire. L'exécution de ce grand travail dépassa toute prévision : on y employa de longs siècles et tous les trésors sacrés que fournissaient les tributs envoyés à Dieu des diverses régions de l'univers. On construisit ainsi les enceintes supérieures et le temple inférieur. La partie la plus basse de ce dernier édifice fut, sur des terrassements, relevée de trois cents coudées, ou plus encore en certains endroits. Cependant la profondeur des fondations n'apparaissait pas tout entière car les Juifs avaient fortement comblé les vallons, dans le dessein d'égaliser le sol des rues de la ville. Des pierres de quarante coudées de longueur servirent à ces substructions. L'abondance des ressources et la générosité du peuple imprimaient aux projets une grandeur extraordinaire ; la patience et le temps aidaient à la réalisation d'une espérance dont on n'osait pas même concevoir le terme.

2. [190]

Les édifices élevés au-dessus de ces fondations énormes en étaient dignes. Tous les portiques avaient une double rangée de colonnes, d'une hauteur de vingt-cinq coudées, taillées d'une seule pièce dans des blocs d'un marbre très blanc. Les lambris qui couvraient ces portiques étaient de cèdre. La richesse naturelle des lambris, l'art dont ils étaient polis et ajustés offraient un merveilleux spectacle, mais aucun travail de peinture ou de sculpture n'y ajoutait un ornement extérieur. La largeur des portiques était de trente coudées, et leur périmètre total, en y comprenant la tour Antonia, mesurait six stades ; toute la partie qui était à découvert était pavée de pierres différentes, aux couleurs variées. En traversant cet espace dans la direction de la seconde tour du Temple. on trouvait autour de soi une balustrade de pierre, haute de trois coudées et très élégamment ouvragée. Des colonnettes s'y dressaient à intervalles égaux, prescrivant les unes en caractères grecs, les autres en caractères latins, la loi de pureté et interdisant à tout étranger de pénétrer dans le « lieu saint » ; car la seconde enceinte était appelée de ce nom[24].

On y montait de la première par quatorze degrés. De forme carrée, elle était entourée d'un mur particulier, dont la hauteur extérieure, atteignant quarante coudées, était masquée par l'escalier. La hauteur intérieure mesurait vingt-cinq coudées, car, l'escalier étant construit contre un terrain plus élevé, elle n'apparaissait pas complètement de l'intérieur et se trouvait dissimulée en partie par la colline[25].

Après les quatorze degrés, on avait le mur à une distance de dix coudées, sur un terrain entièrement aplani. Ensuite, un nouvel escalier de cinq marches conduisait aux portes qui étaient au nombre de huit du côté du nord et du midi, quatre de part et d'autre : il y en avait nécessairement deux à l'Orient, car de ce côté se trouvait la place, séparée par un mur, qui était réservée aux femmes pour le culte, et il avait fallu y pratiquer une seconde porte distincte en face de la première. Dans les autres directions, deux portes, l'une au midi, l'autre au nord, conduisaient à la cour des femmes ; en effet, elles ne pouvaient entrer par les autres, et il leur était même interdit, en passant par celle qu'on leur avait réservée, de franchir le mur le séparation. L'endroit était d'ailleurs ouvert également pour le culte aux femmes de la région et à leurs coreligionnaires venues du dehors. La partie occidentale n'avait pas de porte de ce côté, le mur était continu. Les portiques situés entre les portes, au dedans du mur faisant face aux salles du Trésor, étaient soutenus sur des colonnes très belles et très hautes : bien que simples et non doubles, ces portiques ne le cédaient en rien, sauf pour les dimensions, aux portiques inférieurs.

3. [201] Des dix portes, neuf étaient entièrement recouvertes d'or et d'argent, comme aussi les montants et les linteaux : l'une d'elles, hors du Temple, devait à la gloire de l'airain de Corinthe sa grande supériorité sur celles qui étaient lamées d'argent et d'or. Chaque portail comprenait deux battants dont chacun avait trente coudées de hauteur et quinze de largeur. Après l'entrée, ces portails, s'élargissant à l'intérieur, embrassaient à droite et à gauche des vestibules longs et larges de trente coudées ; semblables à des tours, leur hauteur dépassait quarante coudées ; chacun était soutenu par deux colonnes, dont la circonférence mesurait douze coudées. Les dimensions des autres portes étaient les mêmes. Mais celle qui s'ouvrait au delà du portail corinthien, vers l'Orient, du côté de la salle des femmes, et en face de la porte du Temple, était plus vaste ; elle avait cinquante coudées d'élévation ; ses portes atteignaient quarante coudées, et son ornementation était plus magnifique, en raison de l'épaisseur de l'argent et de l'or qui y étaient prodigués. C'est Alexandre père de Tibère[26] qui en avait garni les neuf autres portes. Quinze degrés conduisaient du mur des femmes au grand portail ; ils étaient moins élevés que les cinq degrés qui menaient aux autres portails.

4. [207] Le

Temple, cet édifice sacré, était placé au centre : on y accédait par douze marches. La hauteur et la largeur de sa façade mesuraient également cent coudées ; il se rétrécissait en arrière et n'avait plus là que soixante coudées, car, sur le devant, il y avait de côté et d'autre comme des épaules d'une longueur de vingt coudées. Son premier portail avait soixante-dix coudées de hauteur, vingt-cinq de largeur et n'était pas pourvu de battants car il figurait le ciel, immense [26a] et sans limites. Les métopes étaient toutes dorées : par ces ouvertures, la première partie de la nef apparaissait complètement du dehors dans sa majesté, et les côtés de la porte intérieure se montraient tout étincelants d'or aux veux des spectateurs. Comme le Temple portait un double toit[27], la première partie de la nef, seule, s'ouvrait à une grande hauteur, mesurant quatre-vingt-dix coudées d'élévation, cinquante de longueur et vingt de largeur. Le portail de cette nef était tout entier, comme je l'ai déjà dit, lamé d'or ; il en était de même de toute la paroi avoisinante : les pampres qui revêtaient la surface de la porte étaient d'or également, et des grappes de la taille d'un homme y pendaient[28].

Comme le Temple avait un double toit[29], la perspective intérieure était plus basse que l'extérieure ; là les portes d'or avaient cinquante-cinq coudées de hauteur et seize de largeur. Devant elles se trouvait un voile de longueur égale, un peplos babylonien, brodé de laine violette, de lin, d'écarlate et de pourpre ; ce travail admirable offrait, dans sa matière, un mélange savant et comme une image de l'univers ; car il paraissait symboliser par l'écarlate le feu, par le lin la terre, par le violet l'air, par la pourpre la mer[30].

Pour deux de ces matières, c'était la couleur qui faisait la ressemblance ; pour le lin et la pourpre, c'était leur origine, puisque l'un est fourni par la terre, l'autre par la mer. Sur le peplos était brodé tout le spectacle des cieux, les signes du zodiaque exceptés.

5. [215] Quand on pénétrait à l'intérieur, c’était la partie basse du Temple qui recevait le visiteur. Elle avait soixante coudées de hauteur, une longueur égale et vingt coudées de largeur. A leur tour, ces soixante coudées étaient divisées : la première section offrait, sur une étendue de quarante coudées, trois oeuvres admirables et célèbres dans le monde entier, le chandelier, la table, l'encensoir. Les sept lampes du chandelier représentaient les planètes, car c'était bien le nombre des branches du candélabre[31] ; les douze pains sur l'autel figuraient le cercle du zodiaque et l'année[32]. L'encensoir, avec les treize parfums dont il était rempli, et qui provenaient de la mer et des régions habitées ou inhabitées de la terre, indiquait que tout appartient à Dieu et existe pour Dieu[33].

La partie la plus reculée de l'enceinte mesurait vingt coudées ; un voile la séparait aussi de l'extérieur. Aucun objet ne se trouvait là ; elle était pour tous inaccessible, intangible, invisible ; on l'appelait le « Saint des Saints ».

Sur les côtés du Temple inférieur étaient de nombreuses habitations sur triple étage, communiquant entre elles ; de part et d'autre des entrées spéciales y conduisaient depuis le portail. Le Temple haut, plus étroit, n'avait pas d’habitations ; il élevait à quarante coudées son propre faîtage, d'un style plus simple que le Temple inférieur. Si l'on ajoute ce nombre aux soixante coudées du Temple bas, on obtient une hauteur totale de cent coudées.

6. [222]

A la façade extérieure il ne manquait rien de ce qui pouvait frapper l'esprit ou les yeux. Partout revêtu de plaques d'or massif, le Temple brillait, aux premiers rayons du jour, d'un éclat si vif que les spectateurs devaient en détourner leurs regards comme des rayons du soleil. Pour les étrangers qui arrivaient à Jérusalem il ressemblait de loin à une montagne couverte de neige, car là où il n'était pas doré, il apparaissait de la plus pure blancheur. Sur son toit se dressaient des broches d'or, finement aiguisées, pour écarter les souillures des oiseaux qui seraient venus s'y poser. Quelques-unes des pierres de l'édifice avaient quarante-cinq coudées de longueur, cinq de hauteur et six de profondeur[34].

Devant le Temple se trouvait l'autel qui mesurait quinze coudées de hauteur, et se développait également sur une longueur et une largeur d'environ cinquante coudées ; de forme carrée, il était pourvu aux angles d'appendices en forme de cornet. On y accédait du midi par une rampe en pente douce. Le fer n'avait pas été employé pour construire cet autel, et jamais le fer ne l'avait touché[35].

Le Temple et l'autel étaient entourés d'une balustrade de pierres, belles et délicatement ouvragées, qui avait environ une coudée de hauteur ; elle maintenait le peuple à distance et le séparait des prêtres.

Si la ville entière était interdite aux hommes atteints de gonorrhée et de lèpre, le Temple l'était aussi aux femmes, dans le temps de la menstruation ; il ne leur était même pas permis, quand elles étaient pures, de franchir les limites que nous avons indiquées[36]. Ceux des hommes qui n'étaient pas complètement purifiés se voyaient interdire la cour intérieure ; il en était de même des prêtres quand ils subissaient une purification.

7. [228]

Ceux qui, étant de famille sacerdotale, ne pouvaient exercer leurs fonctions à cause de quelque infirmité, se tenaient avec leurs confrères valides à l'intérieur de la balustrade ; ils recevaient les parts du sacrifice dues à leur naissance, mais portaient des vêtements ordinaires ; seul l'officiant revêtait le costume sacré. Les prêtres exempts de toute tare montaient à l'autel et au Temple en habits de lin : ils s'abstenaient rigoureusement de vin pur, par un scrupule religieux, pour ne transgresser aucune prescription du service divin.

Le grand-prêtre montait avec eux ; il ne le faisait pas toujours, mais seulement au sabbat, à la nouvelle lune, à la célébration d'une fête nationale ou d'une solennité publique annuelle. Quand il officiait, il s'enveloppait les cuisses d'un linge jusqu'au bas-ventre : il portait en dessous un vêtement de lin, et, par-dessus, une tunique de laine violette descendant jusqu'aux pieds, vêtement étroit et muni de franges, auxquelles étaient suspendues des clochettes d’or et une guirlande de grenades, symbolisant, celles-là le tonnerre, celles-ci l'éclair[37].

La bandelette qui fixait le vêtement à la poitrine était formée de cinq pièces brodées de fleurs les couleurs étaient d'or, de pourpre, d'écarlate, de lin et de violette, dont nous avons déjà dit qu'étaient également tissées les tapisseries du Temple[38].

L'éphode qu’il portait[39]

était diversifié des mêmes couleurs, mais il y entrait une plus grande quantité d'or ; cet ornement avait l'aspect d'une cuirasse que l'on met sur l'habit, et s'y agrafait par deux fibules d'or en forme de petits boucliers ; de belles et grandes sardoines y étaient serties, portant inscrits à la surface les noms des éponymes des tribus qui composaient la nation. Sur le devant étaient fixées douze autres pierres, trois par trois sur quatre rangées : sardoine, topaze, émeraude, escarboucle, jaspe, saphir, agate, améthyste, rubellite, onyx, béryl, chrysolithe ; sur chacune d'elles aussi était gravé le nom d'un éponyme. La tête du grand-prêtre était couverte d'une tiare de lin, ornée d'une bande de la couleur de l'hyacinthe autour d'elle était une couronne d'or, où étaient inscrites en relief les lettres sacrées qui sont quatre voyelles[40].

En temps ordinaire, le grand-prêtre ne revêtait pas ce costume, mais en prenait un plus simple, réservant le premier pour les occasions où il entrait dans le Saint des Saints ; il y pénétrait seul une fois par an, le jour où tout le peuple a coutume de jeûner en l'honneur de Dieu. Nous parlerons ailleurs avec plus de précision de la ville, du Temple, des mœurs et des lois qui s'y rapportent ; car il reste encore beaucoup à dire sur ces sujets.

8. [238]

La tour Antonia était située à l'angle de deux portiques du premier Temple, le portique de l'ouest et celui du nord : on l'avait construite sur un rocher élevé de cinquante coudées et escarpé de toutes parts. C'était l’œuvre du roi Hérode qui y montra au plus haut degré la magnificence de son caractère.

Le rocher, depuis ses fondements, était recouvert de plaques de pierres lisses, servant d'ornements et en même temps de défense, car tout homme qui eût essayé d'y monter ou d'en descendre aurait glissé. De plus, il y avait, devant l'édifice même de la tour, un mur de trois coudées, à l'intérieur duquel s'élevait jusqu'à une hauteur de quarante coudées toute la superstructure de l'Antonia. Au-dedans elle offrait l'étendue et l'aménagement d'un palais. Elle comprenait divers appartements de toute forme et de toute destination, des portiques, des bains et de vastes cours où pouvaient camper les troupes. Par toutes les dispositions utiles qu'elle offrait, c'était une ville ; par sa richesse, c'était un palais. Présentant dans l'ensemble l'aspect d'une tour, elle s'appuyait aux quatre angles d'entre elles avaient cinquante coudées de hauteur ; celle qui était placée à l'angle sud-est en mesurait soixante-dix, de sorte que de son sommet on apercevait le Temple tout entier. A l'endroit où elle se joignait aux portiques du Temple, elle avait deux escaliers qui y conduisaient ; c'est par là que descendaient les gardes, car il y avait toujours dans l'Antonia une cohorte romaine, dont les soldats, se répandant en armes parmi les portiques aux jours de fêtes, surveillaient le peuple et prévenaient tout désordre. Si le Temple dominait la ville comme une forteresse, l'Antonia dominait à son tour le Temple ; ceux qui gardaient ce poste gardaient aussi la ville et le Temple ; quant à la ville haute, elle avait pour défense particulière le palais d'Hérode. La colline de Bezetha était, comme je l'ai dit[41], séparée de la forteresse Antonia ; la plus haute de toutes, elle était contiguë à la partie de la ville, et seule, du côté du nord, cachait le Temple. Cette description de la ville et des murs, que je projette de reprendre plus tard en détail avec plus de précision[42], doit suffire pour le moment.

VI

Travaux de siège des Romains.

1. Forces des Juifs. - 2. Travaux de siège des Romains. - 3. Attaques des Juifs. - 4. L'artillerie romaine entre en action. - 5. Succès et revers des assiégés.

1. [248]

Dans la ville, la multitude avide de combats et séditieuse, groupée autour de Simon, était au nombre de dix mille hommes, sans compter les Iduméens ; elle avait cinquante chefs, subordonnés à Simon qui exerçait le pouvoir. Les Iduméens, qui opéraient de concert avec lui, au nombre de cinq mille, avaient dix commandants, lesquels semblaient obéir à Jacob fils de Sosas et à Simon fils de Cathlas[43].

Quant à Jean, qui s'était emparé du Temple, il avait six mille soldats d'infanterie régulière conduits par vingt officiers. Son armée s'était accrue des zélateurs, qui avaient renoncé à leurs discordes, au nombre de deux mille quatre cents, sous les ordres de leur ancien chef Eléazar et de Simon, fils d'Arinos. Tandis que les factions étaient aux prises, comme nous l'avons rapporté[44], le peuple était le prix de l'un et de l'autre ; ceux qui ne s’associaient pas à leurs violences étaient pillés par les deux. Simon occupait la ville haute, le grand mur jusqu'au Cédron et une partie de l'ancien rempart, depuis la piscine de Siloé, où il s'infléchissait vers l'orient, jusqu'au palais de Monobaze vers lequel il descendait ; ce Monobaze fut un roi des Adiabéniens qui vivent au delà de l'Euphrate. Il tenait encore la source et certains points d'Acra, la ville basse jusqu'au palais d'Hélène, mère de Monobaze. De son côté Jean occupait le Temple et les lieux environnants sur un espace assez considérable, Ophlan et la vallée du Cédron. Les deux adversaires avaient brûlé tout l'espace intermédiaire comme pour donner libre cours à la guerre qu'ils se livraient. Car même le campement de l'armée romaine sous les remparts n'apaisa pas la querelle ; si la première attaque ramena un instant les Juifs à la raison[45], ils furent bientôt repris de leur folie et, redevenus ennemis, se remirent à combattre entre eux, répondant par leur conduite aux vœux des assiégeants. Assurément, les Romains ne leur firent pas subir de maux plus cruels que ceux qu'ils s'infligèrent à eux-mêmes : après eux, la ville n'éprouva pas de nouvelles souffrances ; si, avant de tomber, elle subit des malheurs plus affreux, ceux qui s'en emparèrent lui rendirent par là quelque service. Oui, je le déclare, la sédition prit la ville et les Romains prirent la sédition, beaucoup plus forte que les murs. C'est avec raison qu'on attribuera à la population elle-même ce que les événements offrirent de calamiteux, aux Romains ce qu'il y eut en eux d'équitable. A chacun de juger d'après les faits.

2. [258] Telle était donc la situation à l'intérieur des murs quand Titus fit au dehors une reconnaissance avec l'élite de sa cavalerie, cherchant sur quel point il attaquerait les remparts. Partout il trouvait des motifs de s'abstenir, car, du côté des ravins, la muraille n'était pas praticable et, de l'autre, le premier mur paraissait assez fort pour défier les machines. Il résolut donc de conduire l'attaque dans le voisinage du tombeau du grand-prêtre Jean ; là, en effet, le premier rempart était plus bas, et le second ne s'y rattachait pas, parce qu'on avait négligé de fortifier ce point, la nouvelle ville n'étant pas encore très peuplée. Il y avait d'ailleurs un accès facile au troisième rempart ; celui-ci une fois occupé, il songeait à s'emparer de la ville haute et du Temple par la forteresse Antonia. Pendant cette reconnaissance de Titus, un de ses amis, nommé Nicanor, fut blessé d'une flèche à l'épaule gauche ; il s'était avancé trop près des murs avec Josèphe, et, comme il n'était pas un inconnu pour les défenseurs du rempart, il s'était efforcé de causer de la paix avec eux. Jugeant de leur violence par ce fait qu'ils n'épargnaient pas même des hommes dont la démarche avait pour objet leur salut, César poussa avec plus d'ardeur les préparatifs du siège. Il autorisa les légions à ravager les faubourgs et leur ordonna de réunir les matériaux propres à la construction des terrassements. En vue de ces travaux, il divisa ses forces en trois corps : au milieu, des soldats armés de javelots et des archers ; devant eux, les scorpions, catapultes et onagres, pour repousser les incursions des ennemis contre les ouvrages, et les tentatives que feraient les défenseurs du rempart pour y mettre obstacle. On coupa les arbres des faubourgs qui furent rapidement déboisés : le bois fut transporté jusqu'aux terrassements et toute l'armée s'empressa à cet ouvrage. Cependant, les Juifs ne restaient pas inactifs. Le peuple, au milieu des pillages et des meurtres, reprenait alors courage : il pensait qu'il allait pouvoir respirer, tandis que les autres s'occuperaient des ennemis du dehors ; il espérait aussi obtenir le châtiment des coupables au cas où les Romains seraient vainqueurs.

3. [266] Mais

Jean, tandis que ses compagnons voulaient s'élancer en hâte contre les ennemis du dehors, restait inactif, par crainte de Simon. Celui-ci ne se tenait pas en repos ; plus rapproché des assiégeants, il disposa sur le rempart toute son artillerie, tant les machines autrefois enlevées à Cestius que celles dont s'empara cette faction, quand elle prit la garnison de la tour Antonia. Mais c'était là pour la plupart des défenseurs une acquisition inutilisable, à cause de leur inexpérience ; un petit nombre, instruits par les transfuges, se servaient assez mal de ces machines. Ils lançaient du haut du rempart des pierres et des javelots sur les Romains qui travaillaient aux terrassements, ou, sortant par groupes, engageaient le combat avec eux. Les travailleurs romains employaient, comme abris contre les traits, des claies tendues devant les retranchements, et leurs machines s'opposaient aux sorties des assiégés. Toutes les légions étaient admirablement pourvues de ces machines, en particulier la dixième, dont les oxybtèles et les onagres étaient plus forts, plus grands ; avec leurs projectiles, ils renversaient non seulement les assaillants, mais atteignaient les défenseurs du rempart. Les pierres ainsi lancées pesaient un talent et portaient à deux stades et davantage : la force du coup était irrésistible non seulement pour les premiers qui le recevaient, mais encore pour ceux qui étaient loin derrière. D'abord, il est vrai, les Juifs se gardaient contre la chute des pierres, car, étant blanches, elles ne se signalaient pas seulement par leur sifflement, mais encore par leur éclat, visible de loin. Des vigies, placées sur les tours, leur signalaient le projectile, chaque fois que la machine se détendait et projetait la pierre, criant dans leur langue maternelle : « Le fils part ! »[46]

Alors ceux que la pierre menaçait se dispersaient et se couchaient ; grâce à ces précautions, il arrivait que le projectile passât sans faire de mal. Les Romains eurent à leur tour l'idée de le noircir : désormais on ne l'aperçut plus d'avance aussi nettement, et les Romains atteignaient le but en tuant souvent d'un seul coup beaucoup de Juifs. Mais quelque maltraités qu'ils fussent, ceux-ci ne laissaient pas les Romains élever en sûreté leurs terrassements : recourant à toutes sortes d'inventions et d'audacieuses tentatives, ils les tenaient en haleine nuit et jour.

Tous les livres