Cantique spirituel (page 2)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / Cantiques spirituels · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il a passé à la hâte par ces forêts,

Et en les regardant

De sa seule figure,

Il les a laissées revétues de sa beauté.

Les créatures répondent en ce Cantique aux interrogations de l’ame, et leur réponse lui rend, dit saint Augustin, un témoignage invincible des perfections divines On y rapporte brièvement que Dieu, qui est infiniment bon et infiniment grand, a tiré du néant en un moment toutes les créatures ; qu’il leur a imprimé quelques vestiges de ses grandeurs ; qu’il les à enrichies de ses dons et des qualités qui leur étaient nécessaires qu’il les a réglées entr’elles d’une manière admirable ; qu’il a établi une dépendance inviolable les unes des autres, pour entretenir leur union mutuelle. Sa sagesse, qui est le Verbe Éternel, a conduit ce grand ouvrage, et sa puissance l’a exécuté. Elle lui donc :

En répandant mille grâces.

Elle signifie par ces grâces, le nombre presque infini des créatures. Elle appelle ses bienfaits grâces, parce qu’il en a rempli et orné tout l’univers.

Il a passé à la hâte par ces forêts.

Passer à la hâte par les forêts, ne marque autre chose, à l’egard de Dieu, que la création des élémens. L’ame leur donne le nom de forêts, et dit que Dieu en y passant, ou en les créant, a répandu sur eux mille grâces, parce qu’il les a embellis de toutes les beautés des créatures. Il y a ajouté la vertu de produire, pour coopérer à leur production et à leur conservation. Elle assure que Dieu n’a fait que passer, d’autant que les choses créées ne sont que les traces de ses pieds, lesquelles nous découvrent sa grandeur, sa puissance, sa sagesse et ses autres perfections. Ce passage s’est fait avec beaucoup de vitesse, parce que les créatures ne sont qu’un très-petit ouvrage de Dieu, et qu’il les a produites en un instant et comme en passant. Les mystères de l’Incarnation du Verbe, de la foi chrétienne, et les autres sont ses plus grands et ses plus excellens ouvrages ; il les a accomplis avec plus de soin

et avec de plus évidentes marques de sa puissance.

Et en les regardant

De sa seule figure,

Il les a laissées revêtues de sa beauté.

Le Fils de Dieu est, selon le langage de saint Paul, la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance. Dieu a regardé par son Fils toutes les choses qu’il a faites ; il leur a donné par lui l’être, la nature, les qualités naturelles qui les rendent parfaites, comme Moyse le rapporte dans la Génèse : Dieu vit toutes les créatures qu’il avait faites, et elles étaient très-bonnes et très-accomplies.

Il leur a communiqué aussi par son Fils l’être surnaturel, lorsqu’il a gravé le caractère de son image dans l’homme, lequel il a élevé jusqu’à sa ressemblance. Car toutes les créatures étant renfermées dans l’homme, partagent avec lui cet honneur. C’est pourquoi Jésus-Christ dit que lorsqu’il sera élevé de terre, il attirera toutes choses à lui. De sorte que Dieu le Père a revêtu de gloire toutes les créatures dans le mystère de l’Incarnation et de la Résurrection de son Fils.

L’ame connaît aussi dans le feu et dans les lumières de sa contemplation, l’abondance des richesses et des embellissemens dont Dieu a favorisé les créatures ; et elle voit clairement que tous ces biens coulent des trésors infinis et des beantés surnaturelles du Fils de Dieu. Elle sait encore que c’est en sa considération que Dieu ouvre sa main, comme parle le Prophète, et qu’il verse ses bénédictions sur tous les animaux. L’ame ainsi blessée d’amour par les traits que la beauté infinie de son Époux a imprimés sur les créatures, et consumée du désir d’en obtenir la vue et la jouissance, elle chante le Cantique suivant.

SIXIÈME CANTIQUE.

Ay qui en podra sanarme !

Acaba de entregarte ya de vero,

No quieras embiarme

De oy mas ya mensagero,

Que no saben dezirme lo que quiero.

— Hélas ! qui me pourra guérir ?

Ah ! donnez-vous véritablement tout à moi ;

Ne m’envoyez plus

D’ici en avant des messagers.

Qui ne me peuvent dire ce que je souhaite.

La connaissance que les créatures ont donnée à l’ame des perfections de Dieu, a augmenté son amour et la douleur qu’elle sent de son absence. Mais comme elle est persuadée qu’elle ne peut trouver aucun remède à ses langueurs qu’en sa présence et qu’en sa vue, elle le prie instamment en ce Cantique de les lui accorder. Et parce que la connaissance qu’elle tire des créatures ne la peut pas contenter, elle le conjure de se montrer lui-même à elle, et de la consumer de son amour. Elle s’écrie donc :

Hélas ! qui me pourra guérir ?

Ah ! donnez-vous véritablement tout à moi.

Comme si elle disait : Dans toutes les voluptés du monde, dans tous les plaisirs des sens, dans toutes les douceurs de l’esprit, il n’y a rien qui puisse me guérir ni me satisfaire. C’est pourquoi je vous prie de vous donner tout à moi en vérité et sans nul déguisement. La raison de cette demande est, parce que l’ame qui est touchée d’un amour sincère et violent, ne peut recevoir aucune satisfaction que de la possession de Dieu. Les créatures ne la rassasient pas, au contraire, elles enflamment le désir qui la brûle de le voir tel qu’il est en lui-même. Si bien que toutes les connaissances que son bien-aimé lui donne, et toutes les communications qu’il lui fait, irritent plutôt sa faim spirituelle qu’elles ne l’apaisent. Ce sont des miettes de pain qu’on donne à un famélique, et qui ne font qu’aiguiser son appétit. Ne pouvant donc souffrir de si vils commerces des créatures, elle presse son Dieu de se donner tout à elle.

Ah ! donnez-vous véritablement tout à moi.

En effet, quelque grande connaissance que nous ayions de Dieu en cette vie, elle n’est après tout ni entière ni parfaite ; elle n’est connaissance qu’en partie, elle est très-éloignée de toutes les grandeurs de son objet. L’ame ne pouvant s’arrêter aux faibles lumières qui l’éclairent sur ce sujet, demande une véritable connaissance de la nature divine ; et parlant à son Époux : Ne m’envoyez plus, je vous prie, dit-elle, des messagers pour m’instruire de vos grandeurs : ne me donnez plus de ces connaissances et de ces sentimens qui ont si peu de rapport et de proportion avec votre essence et avec mes désirs. Vous savez, mon Époux, que vos messagers aigrissent davantage ma douleur, parce que je ne soupire qu’après votre présence et votre possession. Ils ne font que renouveler mes plaies, et que me faire comprendre que vous tarderez long-temps à venir. Il est vrai que ces légères connaissances me consolaient autrefois ; mais présentement la violence de mon amour m’emporte plus loin vous pouvez seul l’arrêter ; donnez-vous tout à moi ; ne vous communiquez plus par de faibles écoulemens, ne vous montrez plus par des ouvertures fort étroites faites-vous voir à découvert et sans voile ; ne vous servez plus des créatures ; donnez-vous immédiatement vous-même sans milieu. Car il semble quelquefois que dans les saintes visites que vous me faites vous vouliez m’enrichir du précieux trésor de votre possession ; mais lorsque je me réfléchis en moi-même, je me trouve vide parce que vous vous cachez aussitôt : donnez-vous tout de bon à moi, afin que je vous possède tout entier, et que vous n’agissiez plus a l’avenir avec moi par vos messagers,

Qui ne peuvent me dire ce que je souhaite.

Je désire de vous posséder tout entier ; mais ils ne sauraient me dire tout ce que vous êtes en vous-même. Nulle créature sur la terre ou dans le Ciel ne peut me donner la connaissance que je souhaite avoir de votre essence et de vos perfections. Venez donc vous-même, ou attirez-moi vers vous, pour me remplir de vos véritables lumières.

SEPTIÈME CANTIQUE.

Y todos quantos vagan

De time van mil gracias referiendo

Y todas mas me Ilagan,

Y dexame muriendo

Un no se que, que

Queda balbuciendo.

Et tous autant qu’ils sont qui s’appliquent à vous connaître,

Me parlent de mille grâces qui viennent de vous ;

Mais alors ils me blessent davantage,

Et me laissent toute mourante ;

Ils disent je ne sais quoi en bégayant,

Mais ils ne s’expliquent pas clairement.

L’ame a dit dans le Cantique précédent, qu’elle était blessée et languissante de l’amour de son Époux, à cause de la connaissance que les créatures qui sont privées de raison lui en ont donnée. Elle dit en celui-ci qu’elle a reçu de plus profondes plaies d’amour, à cause des lumières plus sublimes dont les Anges et les hommes l’ont éclairée. Elle ajoute qu’elle meurt d’amour, à cause de l’immensité admirable de Dieu, laquelle elle commence à entrevoir, quoiqu’elle ne la découvre pas toute entière. Elle exprime cette grandeur infinie par ce mot, je ne sais quoi, parce qu’on ne peut l’expliquer.

Le premier coup de l’amour est une légère blessure, parce que les créatures qui sont les moindres ouvrages de Dieu la lui ont faite : l’Épouse l’appelle dans les Cantiques une langueur. Je vous conjure, filles de Jérusalem, de dire à mon bien-aimé, si vous le trouvez, que je suis toute languissante d’amour.

Le second effet de l’amour est une plaie plus profonde et de plus longue durée. L’incarnation du Verbe, les mystères de la foi, toutes les œuvres surnaturelles de Dieu en sont la cause, parce qu’elles nous prouvent plus fortement l’amour de Dieu pour les hommes, et nous excitent davantage à l’aimer. L’Époux sacré en parle de cette sorte : Un seul regard de vos yeux, mon Épouse, et un seul cheveu de votre cou m’ont fait une profonde plaie dans le cœur. L’œil signifie en cet endroit la créance de l’incarnation du Verbe, et le cheveu représente l’amour que ce mystère doit allumer en nos cœurs.

La troisième maladie causée par l’amour, est une espèce de mort. Car l’ame vit en mourant, jusques à ce que toute percée des traits de l’amour, elle soit transformée en amour pour ne vivre que d’amour. Cette mort d’amour arrive à l’ame par le moyen d’une connaissance de Dieu très-élevée ; et c’est-là ce je ne sais quoi, que les créatures ne disent qu’en bégayant. Ce mouvement qui touche si fort la volonté, n’est ni long ni continuel ; car s’il ne se disposait pas promptement, sa violence séparerait bientôt l’ame de son corps. Ainsi la grandeur de son amour la fait mourir ; et en vérité elle meurt de ce qu’elle ne meurt pas effectivement par les efforts de l’amour. On l’appelle un amour impatient, tel qu’était celui de Rachel, qui était si transportée du désir d’avoir une postérité, qu’elle disait à Jacob : Donnez-moi des enfans, ou je mourrai. Et Job : Qui me fera, disait-il, cette grâce ; que celui qui a commencé achève de me mettre en cendres ?

L’ame publie en ce Cantique, que les créatures raisonnables lui ont fait cette plaie profonde, et lui ont causé cette mort. Elle marque la plaie, quand elle dit qu’on lui a découvert mille perfections de son bien-aimé dans les mystères de la religion chrétienne. Elle exprime la mort, lorsqu’elle ajoute que le sentiment et la connaissance de la Divinité, et toutes les choses qu’on lui en dit, ne sont que des bégayemens. Elle continue donc de cette manière :

Et tous autant qu’ils sont qui s’appliquent à vous connaître.

Elle parle des Anges et des hommes, qui seuls entre les créatures s’appliquent à Dieu ; les uns dans le Ciel, les autres sur la terre ; les premiers en le voyant et en le possédant, les derniers en l’aimant et en le désirant. Et comme l’ame connaît plus distinctement Dieu par les créatures raisonnables que par les autres, soit parce qu’elles sont plus nobles, soit parce que les Anges l’enseignent intérieurement par leurs inspirations, et les hommes l’instruisent extérieurement par les vérités de l’Écriture, elle dit à Dieu :

Ils me parlent de mille grâces qui viennent de vous.

Ils me rapportent mille choses merveilleuses de la grâce et de la miséricorde que vous avez fait paraître dans l’incarnation et dans la foi ; ils ne cessent de m’en instruire, car plus ils en disent, plus ils en ont à dire.

Mais ils me blessent davantage.

Car tout ce que les Anges m’inspirent, et tout ce que les hommes m’apprennent, m’attire davantage à votre amour et me fait des plaies plus profondes.

Ils me laissent toute mourante ;

Ils disent je ne sais quoi en bégayant,

Mais ils ne l’expliquent pas clairement.

Ce qu’elle nomme je ne sais quoi, est cette grandeur infinie de Dieu, dont elle connaît déjà quelque chose ; mais il en reste infiniment plus à connaître, et ce qui reste est absolument ineffable : de sorte, dit-elle, que je ne sais pas bien ce qui reste ; mais j’en sais assez pour être blessée de votre amour, et pour en mourir. En effet, Dieu élève quelquefois les ames les plus avancées en la vertu à des lumières si sublimes, que toute sa grandeur, et toute sa majesté leur paraît comme à découvert. Mais en même temps elles sont convaincues qu’il en reste infiniment plus à découvrir. Et cette connaissance même qu’elles ont de leur ignorance est si élevée, que c’est un grand don de l’obtenir de sa divine bonté. Car comme dans le Ciel les bienheureux qui voient Dieu plus clairement, connaissent aussi plus distinctement qu’il en reste plus à connaître ; de même sur la terre les ames les plus pénétrées de la connaissance des perfections de Dieu, connaissent mieux que les moins éclairées qu’il y a une infinité de grandeurs à comprendre en sa nature et en son essence.

Je crois bien que ceux qui n’auront pas l’expérience de ces choses, ne les concevront pas facilement ; cela est réservé aux ames qui les ont expérimentées en elles-mêmes. Cependant comme les créatures ne peuvent expliquer nettement à l’ame ce qu’elle désire en ce sujet, elle se plaint de leur bégayement, et s’adresse dans le Cantique qui suit, à sa propre vie, et lui parle de la sorte.

HUITIÈME CANTIQUE.

Mas como perseveras,

O vida, no viviendo donde vives,

Y haziendo porque mueras,

Las flechas que recibes,

De lo que del amado en ti concibes ?

Mais comment subsistez-vous,

Ô vie, ne vivant pas où vous vivez,

Puisque les traits qui vous viennent des choses que vous connaissez en votre bien-aimé, vous donnent la mort ?

L’épouse souffrant de continuelles défaillances, et ne pouvant néanmoins mourir pour posséder l’objet de son amour, se plaint de la longueur de sa vie mortelle qui retarde la jouissance de sa vie spirituelle. C’est pourquoi elle exagère beaucoup ses douleurs, et elle parle à sa propre vie de cette manière : Ô vie ! comment pouvez-vous demeurer si long-temps en ce corps, puisque vous m’êtes plutôt une mort et une privation de cette véritable vie, dont je jouirais par la transformation de moi-même en l’amour ? Encore un coup, comment pouvez-vous subsister, puisque je reçois des plaies mortelles de l’amour de mon bien-aimé ?

Mais comment subsistez-vous,

Ô vie, ne vivant pas où vous vivez.

Pour entendre ces deux vers, il faut se souvenir que l’ame vit plus dans l’objet de son amour que dans son propre corps. Car elle ne reçoit pas sa vie du corps ? mais le corps la reçoit d’elle. Au contraire, elle vit dans l’objet qu’elle aime, parce que son amour la transporte toute en lui. Toutefois elle a encore une vie naturelle en Dieu, comme l’Apôtre nous l’enseigne : Car c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, et que nous avons l’être.

Or comme l’ame voit que la vie du corps la prive de sa vie naturelle en Dieu, et de sa vie spirituelle en l’amour de son Époux, elle fait de grandes plaintes de sa demeure sur la terre ; elle gémit d’être combattue par deux adversaires opposés l’un à l’autre ; elle demande à son ame comment elle peut vivre, en ne vivant pas la où elle vit par les mouvemens de son amour.

Puisque les traits qui vous viennent des choses que vous connaissez en votre bien-aimé, vous donnent la mort.

Puisque vous persistez, dit-elle à son ame, dans le corps où vous n’avez pas votre véritable vie, comment vous y attachez-vous encore, vu que les traits et les coups de l’amour qui vous blesse le cœur mortellement, suffisent pour vous donner la mort. Elle ajoute :

Que ces traits viennent des choses qu’elle connaît en son bien-aimé !

La connaissance que vous avez de sa beauté, de sa grandeur, de sa sagesse, de toutes ses perfections, est capable de vous faire mourir en vous enflammant d’amour.

NEUVIÈME CANTIQUE.

Porque pues has Ilagado

Aqueste coraçon no le sanaste ?

Y pues me le bas rabado,

Porque assi le dexaste,

Y no tomas el robo que robaste ?

Pourquoi donc avez-vous blessé ce cœur,

Et pourquoi ne l’avez-vous pas guéri ?

Et puisque vous l’avez dérobé,

Pourquoi l’avez-vous laissé ?

Pourquoi ne prenez-vous pas la proie que vous avez faite ?

L’épouse, redoublant les plaintes que sa douleur lui inspire, parle une seconde fois à son Époux. Car l’amour dont son ame est enflammée, est impatient et ne se donne nul repos. Il propose avec inquiétude tous ses désirs, jusques à ce qu’il trouve quelque remède à ses peines. Mais parce qu’elle est blessée, qu’elle est seule, qu’elle n’a ni médicament ni médecin, que c’est son bien-aimé qui l’a blessée, elle lui demande pourquoi il ne guérit pas son cœur par sa présence, comme il l’a blessé par la connaissance et l’amour de ses grandeurs ; pourquoi il n’emporte pas son cœur pour se l’unir à lui-même par une parfaite transformation d’amour, comme il l’a déjà dérobé en le gagnant par les charmes de son amour, et en lui ôtant le pouvoir de disposer de soi-même ?

Pourquoi donc avez-vous blessé ce cœur,

Et pourquoi ne l’avez-vous pas guéri ?

L’Épouse ne se plaint pas de ses blessures ; car plus celui qui aime a des plaies, plus il est content. Mais elle fait ses plaintes de ce que lui ayant blessé le cœur, il ne le guérit pas en le privant de cette vie, parce que les plaies de l’amour sont si agréables, que la seule mort est capable de satisfaire le cœur. Puisque vous êtes la cause de mes blessures par les flèches de l’amour, pourquoi n’êtes-vous pas l’auteur de ma guérison par la mort que l’amour me procurera ? Car mon cœur, que votre absence remplit de mille douleurs, sera comblé de mille plaisirs que votre présence lui fera goûter dans la gloire.

Et puisque vous avez dérobé,

Pourquoi l’avez-vous laissé ?

Dérober, c’est ôter la possession d’une chose à son maître légitime, et en usurper injustement la jouissance. L’ame se plaint de ce que son bien-aimé n’agit pas tout-à-fait de la sorte avec elle. Car il est vrai qu’il lui a dérobé le cœur en la dépouillant de sa possession ; mais il ne prend pas ce cœur pour lui-même, comme le voleur emporte son larcin. Il le laisse, il l’abandonne, il ne lui ravit pas la vie comme l’ame le souhaite. Ce cœur est bien hors de l’ame, parce qu’il est tout dans l’objet de son amour ; mais l’ame voudrait avoir perdu cette vie mortelle, pour ne vivre que d’une vie d’amour en Dieu.

Néanmoins l’avantage qu’elle tire du transport de son cœur en son bien-aimé, c’est qu’elle aime Dieu purement, puisque son cœur n’est plus à elle, mais il est tout à lui. Elle peut être aussi très-certaine qu’elle aime Dieu, puisque c’est Dieu qui tient son cœur attaché à lui, et éloigné de tout autre objet. Elle peut enfin juger par-là si l’Époux lui a dérobé le cœur ; car si cela est, elle sentira les agitations de son amour, qui la porte sans cesse à chercher son bien-aimé. La raison est, parce que le cœur de l’homme est tellement fait, qu’il ne peut être tranquille sans avoir la jouissance de quelque objet. Lorsqu’il en aime quelqu’un et qu’il ne le possède pas, il ne se possède pas aussi lui-même, et il est toujours inquiet, jusques à ce qu’il possède ce qu’il désire. Il est alors semblable à un vase qui attend qu’on le remplisse, à un famélique qui cherche de quoi manger, à un malade qui soupire après la santé, à un homme qui est suspendu en l’air et qui n’a rien pour s’appuyer. Voilà l’état du cœur de celui qui aime Dieu ardemment ; et comme l’ame en a une expérience sensible, elle dit à son Époux : Pourquoi avez-vous laissé mon cœur ainsi vide, pressé de faim, dépourvu de toutes choses, couvert de blessures, languissant d’amour,

suspendu en l’air et sans appui ?

Pourquoi ne prenez-vous pas la proie que vous avez faite ?

Afin que vous le remplissiez, que vous le rassassiez, que vous le teniez auprès de vous, que vous le guérissiez, qu’il demeure en vous, et qu’il y trouve son repos. Celui qui aime ne peut s’empêcher de souhaiter la récompense de son amour, qui l’engage à servir son bien-aimé. Mais cette récompense n’est autre chose que l’accroissement de son amour jusques à sa dernière perfection. Il ne veut point aussi d’autre salaire qu’un amour réciproque, puisque l’amour seul est le solide prix de l’amour. Le saint homme Job nous donne une juste idée de cette récompense : Comme l’esclave brûlé des ardeurs du soleil désire l’ombre, et comme le mercenaire attend la fin de son ouvrage, de même les mois m’ont paru vides, les nuits m’ont été très-laborieuses, et je les ai comptées les unes après les autres. Lorque je vais dormir, je dis hélas ! quand me leverai-je ? Et lorsque le jour est venu, j’attends le soir avec impatience, et je suis accablé jusqu’à la nuit de chagrins et de douleurs. C’est ainsi que l’ame souhaite la fin de son travail pour mériter la possession de son bien-aimé, et la consommation de son amour. Pour trouver dans le sein de Dieu du rafraîchissement et du repos.

Mais il est nécessaire de remarquer que Job a dit que le mercenaire n’attend pas la fin de son travail, mais la fin de son ouvrage. De même l’ouvrage de l’ame qui aime, est de s’appliquer continuellement à l’exercice de l’amour. Elle en attend la fin qui n’est autre chose que la perfection de son amour. Mais elle travaille et elle est en peine comme Job, jusqu’à ce que Dieu ait donné à son amour son achèvement. Les mois lui paraissent vides, les nuits lui sont fâcheuses, jusques à ce que Dieu ait contenté son amour par la possession parfaite de lui-même. C’est la seule chose que l’ame désire, et qu’elle attend de son Epoux.

DIXIÈME CANTIQUE.

Apaga mis enojos,

Pues que ninguno hasta à de bazellos,

Y veante te mis ojos,

Pues leres humbre dellos,

Y solo para ti quiero tenellos.

Éteignez mes ennuis

Que personne que vous ne peut adoucir ;

Que mes yeux vous voient,

Puisque vous êtes leur lumière ;

Je ne désire les avoir que pour vous.

L’ame continue de prier son bien-aimé de mettre fin à ses ennuis, puisqu’aucun autre que lui ne le saurait faire. Mais elle lui demande en même temps la faveur de le voir, parce qu’il est seul la lumière de ses yeux, lesquels elle ne veut occuper qu’à le regarder, sans les jeter sur d’autres objets. Elle lui dit donc :

Éteignez mes ennuis.

Tout ce qui ne s’accommode pas à l’objet que le cœur aime, fatigue l’amant, le tourmente, l’afflige, l’ennuie, parce que ses vœux et ses désirs ne sont pas accomplis. L’ame appelle tout cela chagrins et fàcheries, que rien ne peut adoucir que la possession de son bien-aimé. Ensuite elle le conjure de les éteindre par les douceurs de sa présence, et de lui donner quelque rafraîchissement, comme l’eau froide rafraîchit un homme échauffé. C’est pourquoi elle se sert du mot d’éteindre, pour montrer que le feu de l’amour la brûle.

Que personne que vous ne peut adoucir.

Afin que l’ame persuade plus efficacement à son Époux d’écouter sa prière, elle ajoute qu’il est seul capable de la satisfaire et d’étouffer ses ennuis. Aussi Dieu la voyant dénuée de toute autre aide, est toujours prêt à lui donner du secours, à dissiper sa tristesse, et à la consoler d’une manière fort tendre. De là vient que l’ame ne pouvant se contenter que de Dieu, n’est pas en état de subsister sans recevoir quelques-unes de ses visites.

Et que mes yeux vous voient.

C’est-à-dire, je désire de vous voir de mes propres yeux face à face.

Puisque vous êtes leur lumière.

Dieu est la lumière surnaturelle des yeux de l’ame, qui serait toujours dans les ténèbres sans elle. Mais l’ame l’appelle encore, par la force de son amour, la manière de ses yeux, comme les amans appellent leur lumière les personnes qu’ils aiment, afin de marquer plus vivement leur amour. C’est la même chose que si elle disait : Puisque je n’ai les yeux éclairés d’aucune lumière qui vienne de la nature ou de l’amour, il faut qu’ils vous voient ; car vous êtes en toute façon leur lumière.

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