Cantique spirituel (page 3)
Je ne désire les avoir que pour vous.
Pour s’attirer davantage l’amour de son bien-aimé, elle lui déclare sans déguisement, qu’elle ne veut conserver ses yeux que pour le voir. Car comme Dieu prive justement de sa lumière surnaturelle une ame qui attache les yeux de son cœur à quelque objet hors de Dieu, de même il a donne avec justice à l’ame qui ferme les yeux à toutes les créatures pour ne les ouvrir qu’au Créateur.
ONZIÈME CANTIQUE.
Descubre tu presencia,
Y mateme tu vista y hermosura ;
Mira que la dolencia
De amor no bien se cura,
Sino con la presencia y la figura.
Faites voir votre présence,
Et que votre vue et votre beauté me fassent mourir :
Considérez que la maladie d’amour ne se guérit bien que
par la présence et par la figure.
L’AME prie Dieu de lui montrer sa beauté, c’est-à-dire, son essence, dont la vue puisse la priver de la vie, en rompant les liens qui la tiennent attachée à son corps. Car tandis qu’elle sera ainsi enchaînée, elle ne pourra ni le voir ni en jouir comme elle désire. Pour obtenir cette grâce, elle lui expose les langueurs et les inquiétudes de son cœur qu’elle souffre constamment pour l’amour de lui, et à qui la seule vision bienheureuse de son essence peut remédier.
Faites voir votre présence.
Dieu peut être présent à l’ame en trois manières différentes. La première présence est essentielle. Il est de cette sorte non-seulement dans les justes, mais aussi dans les pécheurs et dans toutes les créatures ; et c’est par cette présence qu’il leur donne l’être et la vie ; tellement que s’il cessait d’être ainsi présent, elles tomberaient dans le néant. L’ame en jouit continuellement comme le reste des choses créées.
La seconde présence est spirituelle. Elle dépend de la grâce sanctifiante, puisque c’est par elle que Dieu demeure avec plaisir dans l’ame. Mais elle n’est pas commune à tous les hommes. Ceux qui sont souillés de péchés mortels en sont privés.
La troisième est l’ouvrage de l’amour spirituel. Dieu la donne à plusieurs ames pour les remplir de ses consolations les plus sensibles. Mais de quelle manière qu’il soit présent, il ne se fait pas voir tel qu’il est ; ce privilège n’est pas de cette vie. C’est pourquoi on peut expliquer ce vers de chacune
de ces présences.
Faites voir votre présence.
Mais parce qu’il est constant que Dieu est toujours présent de la première façon, l’ame le prie de lui faire voir sa présence, soit naturelle, soit spirituelle, soit affectueuse, de telle sorte néanmoins qu’elle puisse le voir en son essence et en sa beauté ; afin que comme il lui donne l’être naturel par sa présence essentielle, et comme il la sanctifie par sa présence spirituelle, de même il la glorifie dans le Ciel par sa présence glorieuse.
Cependant l’ame, toute ardente d’amour, demande sa présence amoureuse dont elle a joui autrefois, et qui était si excellente et si relevée au-dessus de la nature, que l’ame y entrevoyait un bien immense d’où sortaient de faibles rayons de la beauté divine, lesquels réjaillissaient sur elle. L’effet que cette prèsence faisait en elle, consistait à lui inspirer de si violens désirs de ce bien caché, qu’elle en tombait en défaillance. Ce qui s’accorde avec ces sentimens du Prophète : Mon ame désire si ardemment les tabernacles éternels du Seigneur, qu’elle en sèche, qu’elle en pâme. Aussi ce bien souverain l’attire plus puissamment que le centre de chaque chose ne l’attire à soi par sa vertu secrète et
invincible. Elle dit donc :
Faites voir votre présence.
Il arriva la même chose à Moyse : ne pouvant soutenir l’éclat des rayons de Dieu, il le pria de le favoriser de sa vue. Si j’ai mérité quelque grâce auprès de vous, dit-il, je vous prie, Seigneur, de me montrer votre face, afin que je vous connaisse. Mais Dieu lui répondit : Qu’il ne pouvait voir sa face, parce que personne ne peut voir Dieu en cette vie. Comme s’il lui eût dit : La beauté de ma face est si grande, le plaisir de me voir est si sensible, que votre ame pendant qu’elle est en ce monde, est incapable de les supporter. L’Épouse, persuadée de cette vérité, souhaite mourir de la sorte. C’est pourquoi elle ajoute :
Que votre vue et votre beauté me fassent mourir.
La vue de Dieu pourrait ôter la vie à l’homme, en lui découvrant un bien qui est si grand, que le corps ne serait pas assez fort pour retenir l’ame en sa prison. Mille morts les plus cruelles lui paraîtraient douces, puisque c’est le chemin qui la conduirait à la jouissance de son Dieu. C’est dans l’ardent désir de le posséder qu’elle dit :
Que votre vue et votre beauté me fassent mourir.
Elle ne parlerait pas de la sorte, si elle ne savait bien que la mort est une condition nécessaire pour arriver à la vision de Dieu. Car nous ne désirons pas d’être dépouillés, dit saint Paul, mais d’être revêtus, afin que la vie consume ce qu’il y a de mortel en nous. Nous ne voulons pas être dépouillés du corps, mais revêtus de la gloire et être avec Jésus-Christ dans le Ciel, comme le souhaitait l’Apôtre.
On demandera peut-être pourquoi les Israélites craignaient de voir Dieu de peur qu’ils ne mourussent, et pourquoi l’ame désire mourir pour le voir ? On répond que les ames des Israélites étaient renfermées après la mort dans les limbes, et ne jouissaient pas de la vision béatifique. C’était donc un bien de vivre long-temps, et d’acquérir de plus grands mérites. D’ailleurs ils n’aimaient pas Dieu assez ardemment pour souhaiter sa présence, et ils le craignaient assez pour la fuir. Mais dans la loi de grâce les ames justes soupirent après la mort, parce qu’elles peuvent être aussitôt transportées dans le sein de Dieu et dans le séjour de la gloire. Que si elles n’étaient pas tout-à-fait certaines d’être reçues incessamment dans le Ciel, elles chériraient néanmoins la mort qui viendrait de la main de leur Époux ; car l’amour qu’elles sentent pour lui leur fait agréer tout ce qu’il leur envoie, soit bien, soit mal, soit peines, soit consolations. Car elles n’appréhendent rien, d’autant, dit saint Jean, qu’il n’y a point de crainte dans l’amour, mais le parfait amour bannit la crainte. À une ame qui a de l’amour, la mort ne peut être amère ; elle y trouve de la douceur : ni fàcheuse et pénible, elle y voit la fin de ses chagrins et de ses souffrances. Au contraire, sa mémoire lui est si chère et si agréable, qu’elle l’attend avec plus d’impatience que les rois n’attendent la possession de leurs royaumes. L’Ecclésiastique s’écriait dans cette pensée : Ô mort, ton jugement est bon ; ta décision est favorable à l’homme pauvre et incommodé. Que si la mort est bonne à celui qui est dépourvu des biens de fortune, quoiqu’au lieu de l’enrichir elle le dépouille du peu même qu’on lui donne pour vivre ; combien est-elle utile à l’ame qui, non contente de la mesure de son amour, en cherche l’augmentation, et l’attend avec impatience du dernier arrêt de la mort ? Elle n’appréhende donc pas de dire : Que votre vue, mon Dieu, que votre beauté me fassent promptement mourir. Elle n’ignore pas qu’au moment qu’elle verrait cette beauté, elle en serait toute ravie, elle serait toute changée en elle, elle serait belle comme elle, ou plutôt elle serait cette beauté même pleine d’attraits et de charmes infinis. Pour cette raison la mort des Saints est, selon le langage de David, précieuse devant les yeux du Seigneur, puisqu’ils sont participans de ses grandeurs. C’est pourquoi l’ame méprise la vie présente, et elle est toute désolée de ne se pouvoir affranchir de son esclavage. Dans cette douleur elle dit à son Époux :
Considérez que la maladie d’amour ne se guérit bien que par la présence et par la figure.
Les médecins nous délivrent communément de nos infirmités par des remèdes qui leur sont contraires ; la maladie de l’amour en exige de conformes à sa nature. Car comme l’amour de Dieu est la véritable santé de l’ame, elle ne sera guérie et saine parfaitement, que lorsque son amour sera venu à son dernier période. En effet, comme il y a plusieurs degrés en son amour, il y en a plusieurs en sa santé. Celle-ci est ou plus faible ou plus forte, ou très-parfaite, quand celui-là est plus faible, ou plus fort ou très-parfait. Mais parce qu’il n’est très-parfait que quand il transforme l’ame en Dieu, et la rend semblable au Verbe son Époux, qui est la splendeur de la gloire et de la figure de la substance de Dieu, l’ame désire d’être
conforme à cette figure, et elle ajoute :
Considérez que la maladie d’amour ne se guérit bien que par la présence et par la figure.
L’amour imparfait se peut très-bien appeler maladie. Car comme le malade est faible pour travailler, de même l’ame qui n’a qu’un amour languissant, n’a aussi que de la langueur dans l’exercice des vertus héroïques.
Remarque pour le Cantique suivant.
L’ame désire en cet état d’aller à Dieu avec autant de véhémence, que la pierre qui est en l’air retombe vers son centre. Elle sent bien qu’elle est semblable à une cire molle qui n’a reçu que légérement la figure du cachet qu’on lui applique, et qui demande une impression plus parfaite. Elle sait qu’elle n’est que l’ébauchement d’un portrait, qui attend ses derniers traits de la main du peintre. Elle est si éclairée des lumières de la foi, qu’elle distingue les différentes vues de la grandeur de Dieu. Que fera-t-elle donc, que d’avoir recours à la même foi qui couvre les beautés de son bien-aimé, et qui lui donne des gages de son amour.
DOUZIÈME CANTIQUE.
O cristalina fuente,
Si en essos tus semblantes plateados,
Formasses de repente los ojos deseados,
Que tengo en mis en trannas dibuxados.
Ô fontaine cristalline,
Si dans vos surfaces argentées
Vous formiez promptement les yeux que je désire,
Et que j’ai ébauchés dans les entrailles.
Comme l’ame n’a pu trouver dans les créatures aucun moyen efficace pour voir Dieu distinctement, elle adresse sa parole à la foi, pour en tirer une plus claire connaissance de son Époux, et pour arriver à l’union divine ; car c’est principalement la foi qui nous y conduit. Le prophète Osée l’insinue par ces paroles : Je vous épouserai en la foi. Elle lui dit donc : Ô foi de Jésus-Christ mon époux, plût au Ciel que vous me déclarassiez clairement les vérités de mon bien-aimé que vous ne m’avez revelées qu’obscurément ! Je voudrais bien que vous changeassiez vos ténèbres en lumière, et vos obscurités en la claire vue de la gloire de mon Dieu.
Ô fontaine cristalline !
Elle appelle la foi cristalline pour deux raisons la première, parce qu’elle lui fait voir au travers de ses voiles transparens le Sauveur des hommes ; la seconde, elle a les propriétés du cristal : elle est pure, nette d’erreurs, vide d’images naturelles, forte dans les vérités divines. L’ame lui donne aussi le nom de fontaine ; c’est d’elle, surtout quand elle est vive, que les biens spirituels coulent dans l’ame comme des eaux salutaires. Aussi Notre Seigneur la nomme une fontaine. L’eau, dit-il à la Samaritaine, que je lui donnerai, deviendra en lui une fontaine qui réjaillira jusques dans la vie éternelle. Car cette eau signifiait le Saint-Esprit, que devaient recevoir ceux qui croiraient en Jésus-Christ.
Si dans vos surfaces argentées.
L’ame compare les articles de foi avec la face ou l’image d’un homme couvert d’argent. Car la foi ressemble à l’argent dans les propositions qu’elle nous fait pour les croire ; et les vérités qu’elle nous enseigne sont semblables à l’or. Ce qui signifie que les choses que nous croyons maintenant, et qui sont cachées sous le voile de la foi, seront découvertes en l’autre vie ; nous les verrons sans milieu, et nous en aurons une pleine jouissance. Le Prophète-royal exprime cette claire vision en termes mystérieux et sublimes. Si vous dormez entre les termes de deux héritages, vous serez semblables à une colombe qui a les plumes argentées et dorées. C’est-à-dire, si vous fermez les yeux de l’esprit aux choses, tant du Ciel que de la terre, vous vous attacherez à la foi seule, dont les vérités sont couvertes d’argent, parce qu’elles sont obscures et cachées sous les ombres. Mais lorsque la claire vue de Dieu aura dissipé les ténèbres de la foi, les vérités divines éclateront à nos yeux comme de l’or brillant, et nous posséderons visiblement celui que nous ne possédions qu’obscurément en ce monde. L’ame continue de dire à la foi :
Si vous formiez promptement les yeux que je désire.
L’ame entend ici par les yeux, les vérités divines que la foi nous propose encore voilées et obscures ; et elle la prie de les lui montrer sans voile et sans ténèbres, claires et évidentes telles que l’ame les désire. Ces vérités sont des yeux à son égard, parce que c’est par elles, comme par des yeux que son bien-aimé la regarde, et lui fait espérer sa présence. L’ame dit ensuite :
Que j’ai ébauchés dans les entrailles.
L’ame a ces vérités gravées en elle-même ; savoir, dans l’entendement qui les a reçues par infusion surnaturelle dans la volonté : comme elle ne les connaît pas parfaitement, elle dit que ces vérités n’y sont qu’ébauchées. Car comme le crayon d’un tableau n’est pas une peinture finie, de même la connaissance que la foi nous donne n’est pas parfaite. C’est pourquoi les vérités qui nous sont découvertes par la foi, ont quelque chose de semblable aux premiers traits d’une image. Mais dans le Ciel elles se trouveront en l’ame comme des figures achevées, suivant cette doctrine de l’Apôtre : Quand la perfection sera venue, alors ce qui est imparfait cessera ; c’est-à-dire, la connaissance que nous avons maintenant par la foi sera parfaite.
Outre cela, il ya dans l’ame un autre ébauchement d’amour ; car l’image du bien-aimé est imprimée dans la volonté si vivement, qu’on peut dire que l’amante vit dans son bien-aimé, et que le bien-aimé vit dans son amante. On peut même assurer que l’amour les change tellement l’un en l’autre, qu’un seul semble être les deux, et que les deux ne semblent être qu’un, parce que dans l’union et la transformation que l’amour opère, ils se transportent l’un à l’autre la possession et le domaine l’un de l’autre. Saint Paul en avait l’expérience lorsqu’il disait : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi.
À la vérité il vivait lui-même, mais il vivait de la vie de Jésus-Christ, c’est-à-dire, d’une vie plus divine qu’humaine ; de sorte que sa vie et la vie du Sauveur n’étaient qu’une même vie par l’union de l’amour. Cette vie n’aura néanmoins sa perfection que dans le Ciel, où les bienheureux, transformés en Dieu, vivront de la vie de Dieu et non de leur seule propre vie.
Après tout, lorsque l’ame peut obtenir en ce monde cette transformation d’amour, elle est extrêmement heureuse, et donne beaucoup de joie à son Époux. Car l’Époux désirant d’être dans l’ame de son Épouse comme l’ébauche d’une figure, il lui dit : Mettez-moi comme un cachet sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras. Le cœur signifie l’ame où son Époux demeure comme le cachet de la foi ; le bras représente la volonté forte et généreuse où il réside comme le sceau de l’amour.
TREIZIÈME CANTIQUE.
Apartalos amado,
Que voy de buelo.
Buelete paloma,
Que es ciervo vulnerado
Por el otero assoma, y al ayre de tu buelo fresco tuma.
Détournez vos yeux, mon bien-aimé,
Parce que je m’envole.
Revenez, ma colombe ;
Car le cerf qui est blessé paralt sur le haut de la colline,
Et le vent de votre vol la rafraichit.
L’es ardens désirs et l’amour embrasé de l’ame lui ayant attiré les bienfaits de son Époux, elle est si vivement frappée des rayons qui lui font voir les grandeurs de Dieu, qu’elle en perd l’usage des sens, et qu’elle souffre de grandes extases. La faiblesse de la nature ne pouvant les supporter sans épuisement et sans horreur, l’ame dit en ce Cantique :
Détournez vos yeux, mon bien-aimé.
Ils me font sortir de moi-même par la haute contemplation qui surpasse les forces de la nature. L’Épouse croyant que son ame, suivant ses désirs, avait quitté son corps par ses extases, prie son Époux d’arrêter le cours de ses communications extraordinaires. Comme elle n’en peut soutenir le poids en cette vie, elle souhaite d’être délivrée de son corps, pour recevoir ces faveurs sans obstacle. Mais l’Époux l’empêche aussitôt de former ces désirs et de sentir ces ravissemens, en lui répondant :
Revenez, ma colombe.
Car les biens que je répands maintenant sur vous avec profusion, ne sont pas des biens de la gloire que vous désirez. Mais étant blessée d’amour comme vous êtes, revenez à moi que vous cherchez. Je suis blessé aussi d’amour pour vous, et je commence de me montrer à vous par l’éminente contemplation, qui est la source des plaisirs que je prends en votre ame. L’Épouse lui réplique donc :
Détournez vos yeux, mon bien-aimé.
Car la nature est si misérable tandis que nous vivons sur la terre, qu’elle ne peut recevoir sans danger de mort les plus sublimes connaissances de Dieu, quoique la meilleure et la plus agréable vie de l’ame consiste en ces écoulemens divins. C’est pourquoi l’Épouse s’écrie dans ce sacré commerce :
Détournez vos yeux, mon bien-aimé.
Parce que ces extases lui causent de si cruelles douleurs, qu’il lui semble qu’on lui disloque les os, et qu’elle perdrait la vie si Dieu ne la secourait. Aussi est-il véritable que l’ame croit qu’elle va se séparer de son corps. La raison est, parce que le corps n’est pas capable de recevoir ses dons célestes, d’autant que l’esprit est élevé jusqu’à la communication de l’esprit divin qui vient dans l’ame ; de sorte qu’il doit quitter en quelque façon le corps ; et conséquemment le corps et l’ame doivent souffrir extrêmement à cause de leur union naturelle, qui semble être rompue par ces ravissemens surnaturels.
Mais quoique l’Épouse dise par les mouvemens d’une crainte naturelle, néanmoins elle ne voudrait pas que Dieu cessât en effet de faire ces grandes impressions en son ame. Au contraire, s’il fallait endurer de plus grands tourmens, l’esprit en serait content, afin de l’élever davantage au-dessus de la nature, et de jouir plus facilement de l’esprit de Dieu. Mais parce que la faiblesse du corps, n’est pas propre à recevoir ses dons, l’ame désire que ces communications cessent, parce que, dit-elles, qu’elles me font sortir de mon corps :
Car je m’envole.
Comme si elle disait plus clairement : Ne me faites pas ces communications tandis que je suis en mon corps, parce qu’elles m’en font sortir ; mais faites-les quand je serai délivré de mon corps, afin que je les reçoive sans obstacle. Pour comprendre mieux ce vol de l’ame, il est nécessaire de savoir que l’ame ne sort pas réellement du corps, mais qu’elle semble seulement l’abandonner, puisqu’elle ne sent plus les actions qu’elle y fait, comme saint Paul le dit de soi-même : Je fus ravi jusqu’au troisième Ciel, soit en mon corps, soit hors de mon corps, je ne le sais pas. C’est pourquoi le corps est insensible dans ces extases, quoiqu’il souffre beaucoup. Ce qui ne lui arrive pas dans les pamoisons naturelles ; il en revient lorsqu’on lui fait sentir de la douleur. Cependant on remarquera que ceux-là seulement qui ne sont pas encore consommés en la haute perfection, tombent dans ces ravissemens douloureux. Ceux qui sont parvenus à un état plus divin, ne souffrent que des extases tranquilles, douces, délicieuses ; et ils en sont délivrés lorsqu’ils sont tout-à-fait unis à Dieu par un amour consommé.
Ce serait ici le lieu de parler de ces différentes extases. Mais comme je n’ai dessein que d’expliquer ces Cantiques, je laisse ce travail à quelqu’autre qui s’en acquittera mieux que moi. Joint que notre bienheureuse mère Thérèse de Jésus a écrit admirablement de ces matières, et j’espère de la bonté divine que ses ouvrages seront imprimés et donnés au public en peu de temps. Pour ce qui est de ce que dit l’ame de son vol, il faut l’entendre du transport de son esprit en Dieu ; mais son Époux la rappelle aussitôt, en lui disant :
Revenez, ma colombe.
L’ame abandonnait volontiers son corps, persuadée que sa vie allait finir, et qu’elle verrait éternellement son Époux à découvert, et avec toutes les joies des bienheureux. Mais il réprime ces efforts par ces paroles : Revenez, ma colombe ; c’est-à-dire, que vous avez les qualités d’une colombe, dans le vol sublime et prompt de la contemplation, dans les flammes de votre amour, et dans la simplicité de vos desseins et de vos actions, revenez de ce haut vol par lequel vous prétendez arriver à me posséder véritablement et sans partage. Le temps n’en est pas encore venu : contentez-vous de la connaissance que je vous donne dans ces premiers ravissemens, quoiqu’ils soient d’un ordre inférieur à ce que vous demandez.
Car le cerf qui est blessé.
L’Époux divin se compare à un cerf qui cherche de l’eau fraîche lorsqu’il est blessé, ou qui flatte sa biche et adoucit sa douleur lorsqu’elle a reçu quelque plaie et qu’elle brame ; de même lorsque l’Époux sacré voit son Épouse blessée de son amour, lorsqu’il l’entend soupirer, blessé lui-même d’amour, il la soulage de toutes les manières les plus efficaces. Car c’est le propre des amans de ressentir les peines l’un de l’autre. Revenez à moi, lui dit-il, je descends des plus hautes montagnes pour m’approcher de vous ; hatez-vous de venir.
Il paraît sur le haut de la colline.
C’est-à-dire, il se montre par la hauteur de la contemplation où l’ame est élevée en ce vol. Car la contemplation est un lieu éminent d’où Dieu commence à paraître à l’ame, sans se faire voir néanmoins parfaitement en cette vie.
Et le vent de votre vol le rafraîchit.
Le vol de l’ame signifie son extase ; le vent doux exprime l’amour que ce vol allume dans l’ame. L’Époux dit bien à propos que cet amour est un doux vent, parce que le Saint-Esprit, qui est l’amour même, est comparé au vent dans les divines Écritures, d’autant qu’il procède du père et du Fils par spiration.
Il faut remarquer que l’Époux dit, qu’il est allé, non pas au vol de l’Épouse, mais à l’air du vol ; parce que Dieu se communique à l’ame, non par la connaissance qui est représentée par le vol, mais par l’amour qui vient de la connaissance. Car comme l’amour est l’union du Père et du Fils, de même il est l’union de Dieu et de l’ame. En effet, la connaissance des plus hauts mystères de Dieu est inutile à l’ame sans la charité, selon la doctrine de l’Apôtre : Parce que, dit-il, la charité est le lien de perfection. C’est donc cette charité de l’ame qui attire l’Époux, et qui le fait courir avec vitesse pour boire à la fontaine que cet amour lui ouvre, comme les eaux attirent le cerf pour s’y rafraîchir. C’est pourquoi il ajoute :
Le vent de votre vol le rafraîchit.
Car comme un vent agréable réjouit et rafraîchit celui que la chaleur incommode, de même le doux vent du saint amour de l’Épouse donne de la satisfaction et du soulagement à son Époux, qui est brûlé de ses flammes sacrées : il augmente même son amour pour elle à proportion qu’elle a de l’amour pour lui. C’est pourquoi le véritable amant doit faire croître sans cesse son amour, et pratiquer pour cet effet ce que saint Paul écrit de la charité. Elle est patiente, dit-il, elle est douce, elle n’est point envieuse, ni dissimulée, ni superbe ; elle n’est point ambitieuse, elle ne cherche point son intérêt, elle ne se met point en colère, elle ne soupçonne point le mal, elle ne se réjouit point de l’injustice ; mais elle se plaît dans la vérité, elle tolère tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.
SEIZIÈME CANTIQUE.
Nuestro lecho florido,
De cuevas de leones enlaçado ;
En purpura tenido,
De paz edificado,
Con mil escudos de oro coronado.
Notre lit est couvert de fleurs,
Entrelacé de cavernes de lions,
Teint de pourpre,
Fait sur la paix,
Couronné de mille boucliers d’or.
L’épose récite en ce Cantique, les riches dons et les éminentes vertus dont elle est ornée dans son union avec son Époux divin. Elle dit qu’elle n’est en quelque façon qu’une même chose avec lui, est qu’elle est toute ardente de charité, toute remplie de paix, et toute pénétrée de Dieu autant qu’il est possible en ce monde.
Notre lit est couvert de fleurs.
Ce lit tout semé de fleurs, ne signifie autre chose que le cœur et l’amour de l’Époux divin à qui l’Épouse est unie. Les vertus, les grâces, et les autres dons qu’elle y puise, sont les fleurs qui ornent ce lit et qui parfument l’ame de leurs odeurs. L’Épouse sainte use de cette expression dans les Cantiques : Notre lit, dit-elle, est plein de fleurs. Elle dit, notre lit, parce que les mêmes vertus, le même amour et les mêmes plaisirs lui sont communs avec son divin Époux ; puisque, comme il parle lui-même dans les Proverbes, son plaisir est d’être avec les hommes. Ce lit est parsemé le fleurs, parce que les vertus de l’ame son parfaites en cet état, et fleurissent dans les bonnes œuvres. Mais de plus, ce lit est une retraite fort assurée. C’est pourquoi elle ajoute :