Cantique spirituel

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / Cantiques spirituels · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

EXPLICATION des CANTIQUES SPIRITUELS de l’ame et de son divin époux

PREMIER CANTIQUE.

Adonde te escondiste

Amado, y me dexaste cum gemido ?

Como ciervo huiste ;

Aviendo me herido,

Salitras ti clamando, y eras ido.

Où vous êtes-vous caché, mon bien-aimé ?

Vous m’avez abandonné dans les gémissemens ;

Vous avez pris la fuite comme un cerf

Après m’avoir blessée ;

Je suis sortie après vous en criant ; mais déjà vous vous en étiez allé.

Dans ce premier Cantique, l’ame brûlant de l’amour de son Époux divin, et désirant d’être unie à lui par la vision béatifique, se plaint extrêmement de son absence, et lui expose les inquiétudes de son amour. Elle lui représente que c’est la plaie qu’elle a reçue de cet amour qui l’a engagée à se dépouiller de toutes choses pour le posséder, et qu’elle est néanmoins contrainte de souffrir son éloignement, ne pouvant sortir des liens de son corps pour le voir dans la bienheureuse éternité. C’est pourquoi elle lui dit :

Où vous êtes-vous caché ?

Comme si elle disait : Verbe éternel mon époux, montrez-moi, je vous prie, le lieu où vous vous êtes caché. C’est-à-dire, faites-moi voir votre essence. Car le lieu où le Fils de Dieu est caché, c’est le sein du Père Éternel, dit saint Jean ; c’est l’essence divine, qui nous est invisible et inconnue en cette vie. Le prophète Isaïe nous apprend la même chose en ces termes : Vous êtes véritablement un Dieu caché. Il faut remarquer ici que les communications et les connaissances de Dieu les plus grandes et les plus sublimes que l’ame puisse maintenant avoir, ne sont pas Dieu essentiellement, et n’ont nulle liaison nécessaire avec lui : de sorte qu’il demeure toujours caché à l’ame, et qu’il est toujours expédient à l’ame, quelques grandeurs qu’elle en connaisse, de croire qu’il est caché, de le chercher, et de lui dire :

Où vous êtes-vous caché ?

Car les goûts délicieux, les impressions divines ou les sécheresses, et la privation des consolations intérieures ne sont pas des preuves ou plus fortes ou plus faibles de sa présence et de sa possession : c’est pourquoi le saint homme Job a raison de dire : S’il vient à moi, je ne le verrai pas ; s’il s’en va, je ne m’en apercevrai point. Lors donc que l’ame est pénétrée de ces sentimens extraordinaires, elle ne doit pas se persuader que Dieu soit essentiellement en elle : mais aussi lorsqu’elle est vide de ces dons sensibles, elle ne doit pas s’imaginer que Dieu soit éloigné d’elle, puisqu’elle ne peut connaître par la jouissance ou par la privation de ces biens, si elle est en la grâce de Dieu ou non.

Le dessein de l’ame est donc de demander, non pas une dévotion tendre, parce que ce n’est pas une preuve certaine de la possession de son Époux, mais la claire vue de son essence divine. L’Épouse sacrée prie dans les Cantiques le Père Éternel de lui accorder la même union avec la Divinité : Enseignez moi, dit-elle, où vous prenez à midi votre nourriture et votre repos. Car quand elle cherche où il se nourrit, elle demande qu’il lui fasse voir l’essence de son Verbe, puisque c’est dans son seul Fils qu’il prend sa nourriture. Lors aussi qu’elle désire savoir où il repose, elle souhaite que la même essence lui soit montrée, parce que le Père repose dans son Verbe, en lui donnant, par la génération éternelle, la nature et les perfections divines : à midi, c’est-à-dire dans l’éternité.

Où vous êtes-vous caché ?

Mais celui qui veut trouver le Fils de Dieu, doit savoir que le Verbe est absolument caché avec le Père et le Saint-Esprit, dans le centre le plus intime de l’ame ; et conséquemment l’ame qui le cherche, doit sortir des créatures par le détachement de sa volonté, et entrer dans son fond le plus intérieur. C’est pourquoi je vous ai cherché, disait autrefois saint Augustin à son Créateur, courant par les rues et par les places de la grande cité de ce monde, et je ne vous ai pas trouvé ; car je cherchais dehors mal à propos, ce qui était dans moi-même. Puis donc qu’il se cache en l’ame, le contemplatif l’y doit chercher.

Mon bien-aimé, vous m’avez abandonnée dans les gémissemens.

L’ame l’appelle son bien-aimé, pour le rendre plus facile à écouter sa prière ; car Dieu reçoit favorablement les vœux de celui qui l’aime. Or l’ame aime véritablement Dieu, lorsqu’elle est toute à lui et avec lui, et qu’elle n’a nulle affection pour tout ce qui est hors de lui. De sorte que ceux-là se trompent qui le regardent comme leur bien-aimé, tandis que leur cœur ne s’attache pas à lui uniquement. Aussi leurs prières ne sont pas devant lui d’un grand prix ni d’une grande

vertu. Pour ces paroles :

Mon bien-aimé, vous m’avez abandonnée dans les gémissemens.

Elles signifient que l’absence du bien-aimé fait gémir l’ame continuellement. Comme elle n’aime que lui, elle ne trouve en aucune créature ni repos ni soulagement. On juge aisément par-là, que celui qui n’a de l’amour que pour Dieu, n’en a pour aucune chose créée et ne prend aucun plaisir qu’en Dieu. Saint Paul exprime très-bien ce gémissement. Nous soupirons, dit-il, en notre cœur, après l’accomplissement de l’adoption des enfans de Dieu. Ces continuels soupirs de l’ame naissent du sentiment qu’elle a de l’éloignement de son Époux, lors principalement qu’elle a goûté les douceurs de quelque communication divine, et qu’elle sent ensuite l’amertume d’une aridité désolante et d’une affreuse solitude. C’est pourquoi elle ajoute :

Vous avez pris la fuite comme un cerf.

L’Épouse sainte compare, dans les Cantiques, son Époux divin à un chevreuil et à un jeune cerf, à cause de leur vitesse à fuir, et à se dérober de notre vue. De même le bien-aimé de l’ame, après l’avoir visitée par la douceur de ses grâces, se retire promptement et la plonge dans la douleur, comme

elle le déclare.

Après m’avoir blessée.

N’étais-je pas assez affligée de votre absence, dit-elle, sans me percer avec violence de tous les traits de votre amour ? Pourquoi avez-vous augmenté les désirs que j’ai de vous posséder, et pourquoi fuyez-vous aussitôt comme un cerf, sans me permettre de jouir un moment de votre présence ? Mais outre plusieurs visites différentes que Dieu fait à l’ame pour la blesser et pour la perfectionner en son amour, il a coutume d’exciter en son cœur les mouvemens d’un amour, dont il la transperce comme autant de flèches de feu. C’est ce qu’on appelle proprement des plaies d’amour. L’ame en parle ici, et elle en est tellement embrasée, qu’elle semble sortir d’elle-même et passer à un être tout nouveau, comme un Phénix qui renaît de ses cendres. David a fait sans doute l’heureuse expérience de ce changement : Parce que, dit-il, mon cœur s’est enflammé de votre amour, et que mes reins ont été changés, j’ai été réduit au néant, j’ai été humilié sans le savoir. Le Prophète veut dire, que ses affections charnelles, qu’il exprime par ses reins, ont été changées par l’amour en affections spirituelles, et que la véhémence de l’amour a tellement épuisé et vidé l’ame de toutes choses, qu’elle ne connaît plus que l’amour divin. Cependant ce changement fait beaucoup de peine à l’ame, et la jette dans de grandes perplexités, à cause de l’extrême désir qu’elle a de voir Dieu. Si bien que la rigueur de l’amour envers elle lui paraît intolérable, non pas à cause des blessures qu’il lui fait, puisqu’elles lui sont agréables, mais à cause des langueurs où il la laisse sans lui ravir cette vie mortelle, dont la perte lui ferait la conquête du Ciel, où elle serait éternellement unie à son Époux. Ainsi elle produit sa douleur, en disant :

Après m’avoir blessée.

Cependant voici de quelle manière cette vive douleur se forme en son cœur. Lorsque Dieu blesse l’ame des traits enflammés de son amour, l’ame aspire incontinent à la possession de son bien-aimé, dont elle a senti le mouvement. Mais elle déplore aussitôt son éloignement, et s’abandonne aux gémissemens et aux soupirs. Car ces visites-ci ne sont pas semblables à celles où Dieu réjouit l’ame, et la rassasie de plaisirs tranquilles et continuels. Il la visite alors à dessein, non pas de la guérir, mais de la couvrir de plaies ; non pas pour la satisfaire, mais pour lui causer de nouvelles peines, parce qu’il veut augmenter ses connaissances, ses désirs et sa douleur. Comme ces nouvelles plaies d’amour la remplissent de contentement, elle mourrait volontiers mille

fois, s’il était possible, pour obtenir la jouissance de son Dieu : c’est ce que le vers suivant exprime :

Je suis sortie après vous en criant, mais vous vous en étiez déjà allé.

Nul remède ne guérit les plaies de l’amour, si celui qui les a faites ne l’applique lui-même. C’est pourquoi l’ame sort ; elle court après celui qui l’a blessée ; elle crie à haute voix, tant la violence du feu qui la brûle est grande. Cette sortie de l’ame se prend en deux sens, ou pour sa sortie de toutes les créatures en les méprisant et en y renonçant, ou pour sa sortie d’elle-même en s’oubliant ; et c’est ce qu’elle fait, lorsqu’elle conçoit une sainte haine d’elle-même, et un ardent amour pour Dieu. Cet amour la met hors d’elle-même, la ravit en Dieu, lui fait dire mille fois : Seigneur, retirez-moi de ce monde, comme elle l’insinue par ces paroles : Je suis sortie, et j’ai crié après vous ; mais, mon divin époux, vous vous étiez déjà éloigné de moi ; car quand j’ai voulu jouir de votre présence, je ne vous ai point trouvé. Je me suis dépouillée de toutes les choses créées, et je n’ai pu m’attacher à vous ; l’amour me tient comme suspendue en l’air ; je ne suis appuyée ni sur vous ni sur moi. L’Épouse sacrée exprime la sortie de l’ame par le terme de lever. Je me leverai, dit-elle, et j’irai par les rues et par les places de la ville pour chercher celui que mon cœur chérit ; je l’ai cherché et je ne l’ai pas trouvé. C’est-à-dire, je m’élèverai des choses les plus basses aux plus hautes, de l’amour des créatures et de moi-même à l’amour de Dieu. Mais l’Epouse ajoute que l’amour lui a fait de grandes blessures, parce qu’elle n’a pas rencontré son bien-aimé. Car celui qui brûle de l’amour de Dieu, est fort affligé de son absence, d’autant que s’étant donné tout à lui, il ne le possède pas comme il espérait ; il s’est tout perdu soi-même pour Dieu, et Dieu ne lui donne pas la possession de lui-même pour récompense.

Cette douleur est si excessive en ceux qui sont proches de la plus haute perfection, que si Dieu ne leur donnait du secours ils en mourraient. Ayant l’ame bien disposée à jouir de Dieu, ayant aussi goûté l’incomparable douceur de l’amour divin, ils souffrent au-delà de ce qu’on peut imaginer, parce que Dieu leur fait voir comme par de petites fentes le souverain bien, et il ne leur en accorde pas la jouissance.

DEUXIÈME CANTIQUE.

Pastores, los que fuerdes

Alla por las majadas al otero,

Si por ventura vierdes

Aquel que yo mas quiero,

Dezidle que adolezco, peno, y muero.

Pasteurs, autant que vous êtes qui irez

Par les cabanes à la colline,

Si par hasard vous voyez

Celui que je chéris plus que tout le monde,

Dites-lui que je languis, que je suis tourmentée, que je me meurs

L’ame veut employer des médiateurs auprès de son bien-aimé pour lui faire connaître ses douleurs. Car c’est le propre de ceux qui aiment, d’user des moyens les plus commodes à leur communication mutuelle, lorsqu’ils ne peuvent s’entrevoir ni s’entretenir familièrement. C’est dans cette pensée que l’ame envoie à son Époux ses désirs, ses ardeurs, ses soupirs, ses gémissemens comme des messagers, pour lui déclarer les plus secrets sentimens de son cœur. Elle dit donc :

Pasteurs, autant que vous êtes qui irez.

Elle appelle Pasteurs ses désirs, parce qu’ils repaissent l’ame de nourriture spirituelle. C’est aussi par leur moyen que Dieu se communique à elle, et ils sont nécessaires pour entretenir cette communication. Mais quand elle dit, autant que vous êtes qui irez, elle signifie ceux-là seulement qui naissent d’un amour très-pur ; car ceux qui n’en viennent pas, ne vont point à Dieu.

Par les cabanes à la colline.

L’ame entend par ses petites maisons, les chœurs des Anges, d’autant que les prières et les soupirs des hommes montent vers Dieu, en passant par ces chœurs successivement. Elle donne le nom de montagne à Dieu soit parce qu’il est élevé comme les montagnes, soit parce qu’on voit en lui et au-dessous de lui toutes les créatures, comme on voit de petites cabanes au pied des montagnes les plus hautes. Les Anges lui offrent nos prières comme saint Raphaël offrit celles de Tobie : Lors, lui dit-il, que vous priez Dieu avec larmes, et que vous enterriez les morts, je présentais votre oraison au Seigneur.

On peut dire aussi que les Pasteurs de l’ame sont ces esprits bienheureux, non-seulement parce qu’ils portent à Dieu nos désirs et nos demandes, mais encore parce qu’ils nous rapportent ses ordres. Ce qu’ils exécutent en nourrissant nos ames, comme de bons pasteurs, des inspirations de Dieu les plus douces, et de ses dons les plus éminens ; car la majesté divine se sert de leur ministère pour nous les donner. Ils nous protègent aussi, et nous défendent de la violence et des embûches du malin esprit.

Si par hasard vous voyez.

Comme si elle disait : Si mon bonheur veut que vous approchiez de lui, de telle sorte qu’il vous voie et qu’il vous écoute. Car quoiqu’il sache tout jusqu’aux moindres pensées de l’ame, il semble néanmoins ne voir nos besoins et n’écouter nos vœux, que quand il nous délivre de nos misères. Et pour cet effet il attend le temps convenable, comme il laissa passer quarante ans avant que de dégager les Israélites des chaînes de leurs tyrans. J’ai vu, dit-il à Moyse, l’affliction que mon peuple souffre dans l’Égypte ; j’ai entendu ses cris, et je suis venu pour le retirer de sa captivité. Et l’Ange Gabriel dit à Zacharie : Ne craignez pas, Zacharie, votre prière est exaucée. Car Dieu lui avait accordé l’enfant qu’il avait demandé depuis plusieurs années. Dieu donc ne manque jamais de nous donner son secours quand il nous est nécessaire. Car il est notre aide en nos besoins, dit David, et il nous soulage en nos souffrances.

C’est ce que l’ame prétend déclarer par ces termes : Si vous le voyez par hasard. C’est-à-dire, si le temps est arrivé où il daigne recevoir favorablement nos demandes et remplir nos espérances.

Dites-lui que je languis, que je suis tourmentée, que je me meurs.

L’ame représente ici trois maux considérables, sa maladie, sa douleur et sa mort. Car l’ame qui aime tendrement Dieu, souffre en son absence trois sortes de maladies selon ses trois puissances. Elle souffre selon l’entendement de grandes langueurs ; car elle ne voit pas Dieu qui est la santé de l’entendement. Elle souffre selon la volonté des douleurs sensibles ; car elle est privée de Dieu, qui est la joie et le soulagement de la volonté. Elle souffre selon la mémoire une mort cruelle ; car en rappelant dans l’esprit qu’elle est dépouillée de tous les biens de l’entendement, qui sont la vue de Dieu ; de tous les plaisirs de la volonté, qui sont la jouissance de Dieu, et en se représentant qu’il se peut faire qu’elle n’aura jamais ni cette vue, ni cette jouissance, ni ces consolations infinies ; en se souvenant, dis-je, de toutes ces disgrâces, elle reçoit les traits et les coups d’une mort très-dure et très-amère. Jérémie exprime admirablement ces misères spirituelles : Souvenez-vous de ma pauvreté, de l’absynthe et du fiel que j’ai bus. La pauvreté regarde l’entendement, en qui doivent être proprement les richesses de la sagesse de Dieu, lequel renferme, selon saint Paul, tous les trésors de la sagesse et de la science. L’absinthe, qui est fort amère, regarde la volonté, laquelle est pleine d’amertume lorsqu’elle est vide de Dieu, selon cette expression de l’Ange qui parlait à saint Jean dans l’Apocalypse : Prenez ce livre, lui dit-il, et le mangez, et vous le sentirez amer dans votre estomac. L’estomac signifie en cet endroit la volonté. Le fiel regarde enfin la mémoire ; et c’est le symbole de la mort de l’ame, suivant la pensée de Moyse quand il parle des réprouvés. Ils boiront au lieu de vin, le fiel des dragons et le venin des aspics, duquel on ne se peut guérir. Cette mort n’est autre chose que l’entière privation de Dieu.

L’ame représente ses incommodités à son bien-aimé, sans lui faire aucune demande. Car celui qui aime avec autant de discrétion que d’ardeur, se contente de faire connaître sa pauvreté à son ami, et d’abandonner le reste à sa volonté. La très-sainte Mère de Dieu en usa ainsi dans le festin des noces qui se firent à Cana en Galilée : elle ne demanda pas ouvertement un miracle à son Fils, mais elle dit seulement que ces pauvres gens n’avaient plus de vin. Les sœurs de Lazare gardèrent la même méthode ; elles envoyèrent dire à Notre Seigneur ce mot : Celui que vous aimez est malade.

Trois raisons obligent l’ame à se comporter de la sorte envers Dieu : la première, il sait mieux que nous ce qui nous est expédient ; la seconde, la misère et la résignation de celui qui l’aime l’excitent plus fortement à avoir pitié de lui ; la troisième, l’ame se garantit plus sûrement de l’amour propre, en proposant simplement ses besoins à Dieu, qu’en le priant précisément de lui donner ce qu’elle désire. L’ame agit de la même manière en cette rencontre. En ne faisant que déclarer ses infirmités, elle dit autant que si elle s’exprimait en ces termes : Je suis malade, il est ma santé ; dites-lui qu’il me guérisse. Je suis tourmentée, il est ma consolation ; dites-lui qu’il me console. Je me meurs, il est seul ma vie ; dites-lui qu’il me fasse vivre.

TROISIÈME CANTIQUE.

Buscando mis amores

Irè por essos montes y riberas

Ni cogerè las flores,

Ni temerè las fieras,

Y passarè los fuertes, y fronteras.

En cherchant mes amours,

J’irai par ces montagnes et par ces rivages ;

Je ne cueillerai point de fleurs,

Je ne craindrai pas les bétes sauvages,

Et je passerai par les forts et par les frontières.

Il ne suffit pas à l’ame de prier, de désirer, de soupirer, d’employer des intercesseurs pour trouver son bien-aimé ; elle est résolue de le chercher elle-même, et d’aller après lui par les vertus, par les bonnes œuvres, par les mortifications, par la vie active et par la vie contemplative. Mais pour venir à bout de son dessein, elle rejettera tous les biens présens et tous les plaisirs du siècle. Elle se gardera aussi des efforts et des pièges du monde, de la chair et du démon ses ennemis, de peur qu’ils ne retardent son chemin et ses recherches.

J’irai par ces montagnes.

Elle compare les vertus aux montagnes, tant à cause de leur hauteur, qu’à cause des peines et des travaux qu’il faut essuyer pour y monter par les exercices de la vie contemplative. Elle entend par les rivages, les humiliations, les mortifications, le mépris de soi-même, toutes les fonctions de la vie active ; car ces deux vies sont nécessaires pour acquérir les vertus. Elle veut dire qu’elle remplira les devoirs de l’une et de l’autre vie, en s’élevant aux vertus les plus héroïques, et en s’abaissant aux actions les plus méprisables, puisque le chemin que doit tenir celui qui cherche Dieu est de faire le bien en Dieu, et d’étouffer le mal en soi-même. C’est pourquoi elle ajoute :

Je ne cueillerai point de fleurs.

Comme il faut avoir le cœur généreux, libre, dégagé de tout ce qui n’est pas Dieu, ou de tout ce qui ne conduit pas à Dieu, l’ame doit posséder cette liberté et cette force. C’est par ces mouvemens qu’elle ne cueillera aucune des fleurs qu’elle rencontrera en chemin, c’est-à-dire, qu’elle ne se procurera aucun plaisir. Il y a trois différences de satisfactions, les temporelles, les sensuelles, les spirituelles. Toutes également occupent le cœur et font obstacle à l’avancement spirituel de l’ame. Elle promet à Dieu, pour cette raison, de ne cueillir aucune de ces fleurs, c’est-à-dire, de ne s’arrêter ni aux biens du monde, ni à la volupté de la chair, ni aux contentemens de l’esprit, de peur qu’ils ne l’empêchent de se transporter en tous les lieux où son bien-aimé peut être. Elle suit en cette entreprise le conseil de David : Si vous avez des richesses en abondance, dit-il, n’y mettez point votre amour. Ce qu’on peut appliquer pareillement aux plaisirs sensuels ou spirituels ; car les plaisirs spirituels, lorsqu’on en nourrit l’esprit, sont opposés comme les autres au progrès qu’on doit faire en la vertu. Mais outre cela l’ame doit être courageuse et hardie pour ne rien craindre. C’est ce qu’elle dit en ces vers :

Je ne craindrai pas les bêtes sauvages,

Et je passerai par les forts et par les frontières.

Elle fait ici la peinture du monde par les bêtes sauvages, du démon par les forts, de la chair par les frontières d’une province. Le monde est une bête sauvage qui menace l’ame, quand elle veut aller à Dieu, de lui faire perdre la faveur des grands, l’amitié de ses amis, l’estime et la familiarité de ses proches. Il l’intimide par la difficulté insurmontable de renoncer éternellement aux délices du siècle. Il lui fait encore plus de peur par les médisances, par le mépris, par les railleries qui viendront fondre sur elle. Ces peines empêchent quelquefois certaines personnes, non-seulement de persévérer dans la piété, mais même de commencer à servir Dieu. Mais il y en a de plus nobles et de plus fermes les difficultés, les tentations, les souffrances, les autres peines les attaquent par la permission de Dieu, comme des bêtes farouches, mais elles passent par ces rudes épreuves comme l’or passe par le feu, suivant cette parole du Prophète : Les justes endurent plusieurs afflictions. (Psal. 33. 20.) Cependant l’ame, qui aime ardemment son Époux, et qui le préfère à toutes les choses créées, chantera sans rien appréhender ces vers :

Je ne craindrai pas les bêtes sauvages,

Et je passerai par les forts et par les frontières.

Elle appelle forts les démons ses ennemis, soit parce qu’ils s’efforcent avec une extrême violence de lui fermer l’entrée de ce chemin, soit parce que leurs artifices sont plus grands et leurs tentations plus fortes et plus difficiles à découvrir et à vaincre, que celles qui viennent du monde et de la chair ; soit enfin parce qu’ils se joignent à ces deux derniers ennemis, et se fortifient de leur secours pour faire une cruelle guerre à l’ame. Aussi le Prophète-roi s’en plaint : Hélas ! dit-il, les forts ont cherché mon ame pour la perdre. Et Job décrivant leur force : Il n’est point, dit-il, de puissance sur la terre, qui soit comparable à celui qui est fait pour n’avoir aucune crainte. En effet, toute la puissance des hommes est moindre que la force du démon, et la seule puissance de Dieu peut la surmonter comme ses seules lumières peuvent démêler ses tromperies.

C’est pourquoi l’ame ne saurait ni résister à ses efforts sans l’oraison, ni s’apercevoir de ses piéges et de ses finesses, sans l’humilité et la mortification. Si bien que saint Paul donne justement cet avis aux fidèles : Armez-vous de toutes les armes de Dieu afin que vous puissiez vous défendre contre les embûches du démon. Car nous n’avons pas seulement à combattre contre la chair et le sang. Le sang signifie le monde, et les armes de Dieu expriment l’oraison et la croix de Jésus-Christ, où l’humilité et la mortification. paraissent davantage.

L’ame assure encore qu’elle passera par les frontières, c’est-à-dire, par les répugnances et les révoltes de la chair contre l’esprit, parce que, comme parle l’Apôtre, la chair combat par ses désirs contre l’esprit, et s’oppose à l’avancement spirituel de l’ame. L’ame doit donc vaincre, par la force de l’esprit, toutes les oppositions, tous les appétits sensuels, toutes les inclinations naturelles. Car tandis que ces passions régnegneront, elles s’assujettiront tellement l’esprit, qu’il ne pourra jamais passer jusqu’à la véritable vie de l’ame, ni aux plaisirs solides de l’intérieur.

Nous ne prétendons pas néanmoins exclure la vie de la grâce ; au contraire, nous la supposons : car personne ne peut sans elle s’élever à la perfection de la vie mystique, comme saint Paul l’insinue en ces termes : Si vous mortifiez par l’esprit les actions de la chair, vous vivrez. L’ame dit donc en ce Cantique qu’elle ramassera toutes ses forces pour remporter la victoire sur ses ennemis, et pour chercher son divin Époux, jusques à ce qu’elle le trouve.

QUATRIÈME CANTIQUE.

O bosques y espessuras,

Plantadas por la mano de mi amado,

O prado de verduras,

De flores esmaltado,

Dezid, si por vos otras ha passado.

Ô forêts ! ô épaisseurs !

Plantées par la main de mon bien-aimé ;

Ô pré toujours verd !

Émaillé de fleurs,

Dites si mon amant a passé par vos campagnes.

L’exercice de la connaissance de soi-même est le commencement de la connaissance de Dieu. Pour entrer dans cette voie, il est nécessaire de mépriser les richesses et les voluptés du monde, et de surmonter les tentations du démon et les peines de la mortification. L’ame vient de dire qu’elle a eu assez de courage pour rompre tous ces obstacles. Elle dit maintenant qu’elle va commencer à s’élever par la contemplation des créatures, à la connaissance du Créateur, en considérant en elles sa grandeur et son excellence. Car la méditation des choses qui ont été faites dès la création du monde, dit saint Paul, rend visible ce qui est invisible en Dieu, sa puissance même et sa divinité. L’ame parle donc en ce Cantique aux créaures, et leur demande des nouvelles de son Époux ; c’est-à-dire, selon saint Augustin, que pour connaître son Dieu elle considère les élémens, les cieux, les intelligences célestes, toutes les choses corporelles et spirituelles.

Ô forêts ! ô épaisseurs !

Par les forêts elle représente les élémens, la terre, l’eau, l’air et le feu. Comme les forêts sont composées d’une agréable variété d’arbres fort épais, de même les élémens sont remplis d’un grand nombre de diverses créatures. L’ame les appelle pour cette cause épaisseurs ; en effet il y a une multitude innombrable d’espèces et de différences d’animaux sur la terre, de poissons dans la mer, d’oiseaux dans l’air, et le feu contribue à leur donner la vie et à les conserver. Ainsi chaque espèce d’animaux vit dans son élément ; elle y est plantée comme dans une forêt ; elle y prend naissance et s’y nourrit. Dieu les a disposés de la sorte lorsqu’il les a créés, et qu’il a commandé à la terre de produire les animaux, à la mer et aux eaux de produire les poissons, et à l’air d’être la demeure ordinaire des oiseaux. L’ame voyant toutes les choses de l’univers, créées par le seul commandement de Dieu, dit aussitôt :

Qui êtes plantées par la main de mon bien-aimé.

Elle fait réflexion que c’est la main seule de son bien-aimé, qui est l’ouvrière de tant de créatures si différentes et si excellentes. Car quoiqu’il fasse beaucoup de choses par la main des Anges, néanmoins il ne s’est servi que de sa main dans l’ouvrage de la création. Et c’est cette vue qui allume dans son cœur nn admirable amour pour son Epoux. Elle ajoute :

Ô pré toujours verd !

Elle contemple le Ciel comme un pré toujours verd ; car les astres qu’il contient conserveront toujours leur beauté comme une agréable verdure qui récrée les justes. L’Église même use du nom de verdure, dans les prières qu’elle fait pour les fidèles, afin de donner quelque image sensible de la félicité céleste. Nous prions Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, dit-elle, de vous mettre dans les agréables parterres toujours verdd du paradis. L’ame continue :

Ô pré toujours verd, émaillé de fleurs.

Elle exprime par ces fleurs les Anges et les Bienheureux dont ce saint lieu est orné, comme un vase précieux est embelli d’or et de pierreries.

Dites si mon amant a passé par vos campagnes.

Cette demande ne renferme que ce sens : Dites-moi quelles perfections le Créateur vous a données.

CINQUIÈME CANTIQUE.

Mil gracias derramando

Passò por estos sotos can presura,

Y yendolos mirando

Con sola su figura

Vestidos los dexo de su hermosura.

En répandant mille grâces

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