Cantique spirituel (page 7)
L’agréable souffle du vent.
L’épouse appelle souffle du vent, la capacité qu’elle demande pour aimer Dieu d’une manière très-parfaite, parce que ce souffle n’est autre chose qu’une touche de Dieu, ou un sentiment que le Saint-Esprit lui imprime en se communiquant à elle. Alors il l’élève et la porte en haut, afin qu’elle envoie vers Dieu des soupirs d’amour, imitant l’amour mutuel du Père et du Verbe, dont le terme substantiel est le Saint-Esprit, qui est donné à l’ame dans cette transformation, laquelle ne serait pas consommée, si l’ame n’était pas unie au Saint-Esprit, et transformée en lui. Il est vrai que la bassesse de cette vie mortelle empêche que la transformation se fasse d’une manière claire et manifeste ; mais l’ame ne laisse pas d’en recevoir une gloire et une joie si extraordinaire, que personne ne peut ni les comprendre ni les expliquer. L’ame ainsi unie et transformée, envoie vers Dieu des aspirations très-sublimes, que saint Paul semble exprimer en ces termes : Parce que vous êtes les enfans de Dieu, il a envoyé dans vos cœurs l’esprit de son Fils, qui crie Abba, mon Père. Ce bonheur arrive aux hommes parfaits de la manière qu’on vient de le dire.
Et il ne faut pas s’étonner, que l’ame puisse faire une chose si relevée. Car puisque Dieu la conduit lui-même à l’union divine dans la très-sainte Trinité, pourquoi, je vous prie, paraît-il incroyable qu’elle produise elle-même dans la Trinité et avec la Trinité, des actes de connaissance et d’amour qui ayent quelque rapport à la Trinité même, quoiqu’elle ne fasse tout cela que par participation, et que par la coopération de Dieu ? Que si on demande comment cela se fait, on ne peut répondre autre chose sinon que le Fils de Dieu nous a mérité cette admirable élévation, et nous l’a obtenue de son Père, lorsqu’il lui a dit : Mon Père, je désire que ceux que vous m’avez donnés, soient où je suis. Savoir en faisant par participation ce que je fais. Il a dit de plus : Mais ce n’est pas seulement pour eux que je vous prie, c’est aussi pour ceux qui croiront en moi par leurs paroles, afin qu’ils soient tous un, comme vous mon Père, êtes en moi et moi en vous, afin qu’ils soient aussi un en nous, et que le monde croie que vous m’avez envoyé. Je leur ai donné la gloire que vous m’avez donnée, afin qu’ils soient un, comme nous sommes un. Je suis en eux, et vous êtes en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité, et que le monde connaisse que vous m’avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m’avez aimé. Dieu accomplit tout cela en communiquant aux hommes parfaits l’amour qu’il communique à son Fils, non point par sa nature comme à son Fils, mais par l’unité et la transformation de l’amour. Le Fils ne demande pas aussi qu’ils soient un par essence et par nature, comme le Père et le Fils sont un, mais par union d’amour, comme le Père et le Fils sont un par unité d’amour. De là vient que les ames possèdent par participation ce que Dieu a par nature, et qu’elles sont en quelque façon Dieu par la participation de la nature divine. C’est ce que saint Pierre nous apprend en sa seconde Épître : Que la plénitude de la grâce et de la paix, dit-il, vous soit donnée par la connaissance de Dieu et de Jésus-Christ Notre Seigneur. Comme sa divine puissance nous a enrichis de toutes les grâces qui regardent la vie et la piété, en nous découvrant celui qui nous a appelé par sa propre gloire et par sa propre vertu, par lequel il nous a donné les choses très-grandes et très-précieuses qu’il nous avait promises, pour nous rendre par elles participans de la nature divine. Ô ames qui êtes créées pour posséder ces excellens dons que faites-vous, et à quoi appliquez-vous vos soins ? Ô déplorable aveuglement des enfans d’Adam, qui tout environnés et tout pénétrés de lumière, ne voient pas les choses divines ! Ô surdité pitoyable des hommes, qui n’entendent pas des voix si puissantes Hélas ! tandis qu’ils courent après la gloire et le vain éclat du monde, ils se rendent indignes de ces biens célestes, et demeurent dans leurs bassesses et dans leurs misères spirituelles.
Le doux chant du rossignol.
Lorsque le froid et les pluies de l’hiver sont passés, et que le printemps est venu, le rossignol chante et nous réjouit agréablement. De même lorsque l’Épouse est délivrée du froid, des nuages et des pluies incommodes de ses péchés et de ses imperfections naturelles, elle entre dans le printemps d’un état nouveau, où son Époux lui fait entendre une voix douce et charmante, qui la récrée et la renouvelle : Levez-vous, dit-il, hâtez-vous, mon amie, ma colombe, ma belle, et venez ; l’hiver est passé ; les pluies sont cessées, les fleurs paraissent en notre terre, le temps de tailler est venu, on a entendu en notre terre la voix de la tourterelle. Ces paroles marquent à l’Épouse, la fin de ses maux et le commencement de ses biens. Et parce qu’elle est à couvert sous la protection de son Epoux, et transportée des sentimens de joie qu’il excite en son cœur, animée de la grâce divine, elle parle aussi à Dieu, et lui chante un nouveau Cantique. Car c’est à quoi son Époux l’invite : Levez-vous, dit-il, mon amie, ma belle, et venez ma colombe, montrez-moi votre face dans les trous de la pierre, dans les cavernes de la muraille ; que votre voix se fasse entendre à mes oreilles ; car votre voix est douce et votre face est belle.
Les oreilles de Dieu signifient les désirs qu’il a de recevoir les louanges que nous lui devons : car c’est ce que l’Époux prétend, lorsqu’il demande à son Épouse qu’elle lui fasse entendre sa voix. Les trous de la pierre et les cavernes de la muraille représentent la connaissance amoureuse des mystères de Jésus-Christ, laquelle porte l’Épouse à louer Dieu le plus parfaitement qu’il lui est possible. Cette voix, c’est-à-dire ces louanges, sont douces, tant à Dieu qu’à l’ame : c’est pourquoi l’Époux ajoute : Votre voix est douce, comme s’il disait : Votre voix m’est douce aussi bien qu’à vous, parce que vous êtes, par l’union de l’amour, une même chose avec moi.
Le bois et son égarement.
La quatrième chose dont l’Épouse parle, est un bois agréable. Par le bois, elle veut exprimer Dieu avec toutes les créatures qu’il contient en lui-même. Car comme les arbres qui font une grande forêt, sont plantés et vivent dans le fond de cette forêt, de même les créatures sont plantées et vivent en Dieu. De sorte que l’ame les connaît en lui comme en la cause de leur être et de leur vie, ne se mettant pas en peine de les connaître hors de lui.
De plus, elle souhaite de voir la beauté et les agrémens de ce bois, c’est-à-dire, les charmes que les créatures ont reçus de Dieu, et la beauté que leur disposition, leur correspondance mutuelle, toute leur harmonie, font dans le ciel et sur la terre. Ainsi l’Épouse connaît Dieu dans ses ouvrages avec une satisfaction admirable.
Pendant la nuit sereine.
Cette nuit est la contemplation dans laquelle l’Épouse désire connaître les créatures en Dieu. Car elle est obscure comme la nuit ; et pour cette cause on l’appelle la théologie mystique, la sagesse, la science secrète de Dieu, parce que Dieu instruit l’ame d’une manière secrète et cachée, sans le ministère des sens, dans un profomd silence, dans le repos et les ténèbres de la nuit de l’esprit : tellement que l’ame ne sait pas comment ces opérations surnaturelles se font en elle, et que l’entendement ne fait que recevoir les connaissances divines, sans avoir auparavant recours aux espèces de l’imagination.
Avec une flamme qui consume et qui n’est pas fâcheuse.
Cette flamme n’est autre chose, que le parfait amour de l’ame pour Dieu. Il est consumant, parce qu’il transforme l’ame en lui-même ; il est doux, parce qu’il rend les volontés de l’Époux et de l’Épouse conformes l’une à l’autre. Il n’y a plus rien de fâcheux ni de changeant, parce qu’il n’est pas sujet à l’accroissement ni à la diminution ; car l’ame est alors semblable à un charbon qui est tout-à-fait ardent et changé en feu, qui ne fume plus, et qui n’a plus de noirceur. De même elle est toute embrasée d’amour, elle n’a plus d’imperfections naturelles, elle est toute amour. Cet amour la change de telle sorte, qu’elle ne fait plus que des actions divines. C’est dans la douceur et dans les transports de cet amour consommé, que l’Époux doit mettre son Épouse en possession de tous les biens qu’elle désire.
QUARANTIÈME CANTIQUE.
Que nadie lo miraba Aminadab
Tam poco parecia,
Y el cerco sossegava,
Y la cavalleria,
A vista delas aguas descendia.
Aminadab n’était vu de personne,
Et il ne paraissait pas ;
Le siége s’adoucissait,
Et la cavalerie descendait
À la vue des eaux.
L’épouse propose à son bien-aimé les quatre dispositions qu’elle a, pour recevoir les dons desquels elle peut jouir en cette vie, et qu’elle lui a demandé avec de grandes instances. La première est qu’elle est détachée des créatures ; la seconde, que le démon est parfaitement vaincu ; la troisième, que toutes ses passions et tous ses appétits naturels ou spirituels sont assujettis à l’empire de la raison ; la quatrième, que la partie inférieure est purifiée de telle sorte, qu’elle se soumet à la partie supérieure ; qu’elle lui est unie et conforme ; que non seulement elle n’empêche pas ses opérations, mais qu’elle s’unit à l’esprit, et devient participante de ses biens. C’est tout ce que l’Épouse rapporte en ce Cantique.
Aminadab n’était vu de personne.
Comme si elle disait : Je suis maintenant si éloignée de toutes les choses créées, soit supérieures et célestes, soit terrestres et inférieures, que j’en évite même les regards, et que je ne jette nullement les yeux sur elles. Étant aussi entrée avec vous dans une profonde récollection et dans une grande solitude, je ne sens ni la douceur ni l’amertume des créatures.
Et il ne paraissait pas.
Aminadab représente le démon ennemi de l’ame. Il la tentait autrefois violemment, pour la détourner du recueillement intérieur et de l’union divine. Mais maintenant, après que, soutenue de ses vertus, elle l’a vaincu, il n’ose plus paraître devant elle, et il la laisse jouir paisiblement des faveurs divines.
Et le siège s’adoucissait.
Elle parle des passions qui assiégeaient l’ame, et qui la combattaient avec fureur. Mais elle les a domptées de telle manière, qu’elles ne lui font plus la guerre, et qu’elles ne lui donnent plus de peines.
Et la cavalerie descendait
À la vue des eaux.
Les eaux signifient les biens spirituels, que Dieu répand dans l’ame en cette parfaite union. La cavalerie exprime les puissances intérieures et extérieures de la partie sensuelle. L’Épouse dit que ces puissances sont descendues à la vue de ces eaux spirituelles, c’est-à-dire, que la partie animale s’est tellement purifiée en cet état, ou, si je l’ose dire, s’est tellement dégagée de la matiére, et élevée au-dessus d’elle-même qu’elle s’est approchée de l’esprit avec ses puissances et ses forces naturelles, pour être participante des dons spirituels que Dieu fait continuellement à l’ame. C’est ce que ces paroles de David nous insinuent : Mon cœur et ma chair se sont réjouis au Dieu vivant. Il faut prendre garde, que l’Épouse ne dit pas que la cavalerie est descendue pour boire des eaux, mais à la vue des eaux ; parce que ni la partie inférieure de l’homme, ni ses puissances ne peuvent goûter, proprement parler, les biens spirituels ; car étant matérielles, elles n’en peuvent être capables ni en ce monde ni en l’autre ; mais elles reçoivent de la joie par un certain regorgement des plaisirs de l’esprit sur elles ; en sorte qu’elles se resserrent et se réunissent avec lui, tandis que l’ame goûte ces biens délicieux. Et c’est ainsi qu’elles descendent plutôt à la vue de ces eaux divines, qu’elles ne vont les boire. Au reste, l’Épouse emploie le mot de descendre, et non pas un autre mot, pour nous apprendre que ces puissances passent de leurs opérations propres et naturelles, dans la récollection de l’ame, dans laquelle je prie Notre Seigneur Jésus-Christ, le très-doux Époux de nos ames, d’introduire et d’établir tous ceux qui invoquent son saint Nom.
Ainsi soit-il.
Louange soit à Dieu.
QUATORZIÈME ET QUINZIÈME CANTIQUES.
Mi amado las montanas,
Los valles solitarios nemorosos,
Las in sulas estranas,
Sos rios sonorosos
Et sivo de los ayres amorosos.
Mon bien-aimé est comme les montagnes,
Comme les vallées solitaires et pleines de bois,
Comme les îles étrangères,
Comme les fleuves qui coulent avec bruit,
Comme le souffle des doux zéphirs.
La noche sossegada,
En par de los levantes del aurora,
La musica callada,
La soledad sonora,
La cena que recrea, y enamora.
Il est comme une nuit tranquille
Qui approche de l’aurore naissante ;
Comme une musique sans bruit,
Comme une solitude harmonieuse,
Comme un souper qui récrée et qui attire l’amour.
Avant que de commencer l’explication de ces deux Cantiques et des suivans, il est bon de savoir que ce vol spirituel dont nous venons de parler, met l’ame dans un état où Dieu lui communique des vertus et des connaissances extraordinaires. Elle ne sent plus les inquiétudes d’un amour mal satisfait ; elle goûte les douceurs d’un amour content et paisible. C’est-là encore où Dieu donne aux ames toutes sortes de biens spirituels ; aux unes plus, aux autres moins ; à quelques-unes d’une façon, à quelques autres d’une autre manière.
Je dis maintenant que l’ame volant, pour ainsi parler, sur les eaux des soins empressés de l’amour, comme la colombe volait sur les eaux du déluge, et ne trouvant pas où se reposer, Dieu son père lui a tendu la main par sa bonté et par sa miséricorde, et l’a reçue dans l’arche, je veux dire, dans le sein de sa charité.
Mais il est nécessaire de considérer, que comme il y avait dans l’arche de Noé un grand nombre de loges et une grande quantité de vivres, de même on trouve dans le sein de Dieu plusieurs demeures et plusieurs dons surnaturels qui servent de nourriture à l’ame, et qu’elle goûte avec des consolations admirables. Surtout elle est nourrie d’un amour parfait, que la jouissance de Dieu fortifie continuellement. Cependant quoiqu’elle reçoive avec une abondance inexplicable toutes les faveurs dont elle est capable, néanmoins elle ne voit pas Dieu dans son essence. Or elle expose en ces Cantiques tous ces bienfaits.
Mon bien-aimé est comme les montagnes.
C’est-à-dire, mon bien-aimé, est comme les montagnes, haut, grand, beau, agréable, couvert des fleurs odoriférantes, et de fruits très-savoureux.
Comme les vallées solitaires et pleines de bois.
Il a quelque chose de semblable aux vallées qui sont tranquilles, agréables, fraîches, ombragées, pleines de fontaines d’eau douce, d’arbres fruitiers, et d’oiseaux qui chantent perpétuellement. La solitude et le silence y règnent, et donnent du soulagement et du repos à ceux qui les habitent.
Comme les îles étrangères.
Les îles étrangères sont environnées de mer, éloignées du commerce des hommes, fertiles en animaux et en plantes inconnues au peuple ; agréables à ceux qui les voient, et dignes d’admiration, tant il y a des choses rares. L’ame compare Dieu a une île étrangère ; il est environné de tous côtés des grandeurs de sa majesté, inaccessible à la faiblesse des hommes, fécond en biens infinis, délicieux à ceux qui le connaissent, admirable en ses desseins et en ses œuvres, d’une excellence si impénétrable, que ni les hommes ni les Anges ne peuvent la comprendre. Ils découvriront même de nouvelles perfections pendant toute l’éternité. C’est pourquoi il leur paraîtra toujours étranger et inconnu. L’Épouse passe à une quatrième comparaison.
Comme les fleuves qui coulent avec bruit.
Les fleuves rapides et débordés ont trois propriétés principales. Ils inondent tout ce qu’ils rencontrent en leur course ; ils remplissent les lieux bas où ils passent. Le bruit qu’ils font surpasse le bruit qu’on entend ordinairement dans les campagnes. L’ame trouve les mêmes qualités en son bien-aimé, et pour cette raison elles les compare aux grands fleuves. En effet, elle est tellement inondée du torrent des grâces divines et des faveurs du Saint-Esprit, qu’il lui semble que tous les fleuves du monde vont fondre sur elle, sur ses passions et sur ses actions. Toutefois la violence de ces fleuves ne la tourmente pas ; ce sont des fleuves de paix : Je ferai couler sur elle, dit-il par le prophète Isaïe, un fleuve de paix et un torrent de gloire, pour combler l’ame de tranquillité et d’honneur. L’ame connaît aussi par sa propre expérience, que cette eau divine remplit le fond de son humilité et le vide de ses passions, suivant ces paroles de saint Luc : Il a comblé de biens ceux qui étaient pressés de la faim. Enfin elle entend sa voix spirituelle ; mais voix qui surpasse toutes les autres voix. Pour donner quelque idée de sa force, je dis que la voix ou le bruit de ces fleuves sacrés signifie que l’ame est si pleine des grâces de Dieu, et armée d’une puissance si grande, qu’elle se persuade que c’est, non le bruit des rivières débordées, mais le fracas des tonnerres les plus violens. C’est néanmoins une voix spirituelle, qui ne fait pas un son matériel et fâcheux, mais qui porte dans l’ame la grandeur, la force, les délices et la puissance. Pour cette cause le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres avec un bruit éclatant, afin qu’il marquât extérieurement les effets qu’il venait de produire en leurs ames. Saint Jean rapporte aussi que tandis que Notre-Seigneur parlait aux Juifs qui le persécutaient, il vint une voix du Ciel pour fortifier intérieurement sa très-sainte humanité, et que le peuple qui avait entendu cette voix, disait que c’était un coup de tonnerre ; les autres disaient que c’était un Ange qui lui avait parlé.
On apprend de là que la voix spirituelle et intérieure est l’effet de la voix extérieure, puisque l’une frappe les oreilles, et que l’autre passe jusqu’au cœur. Mais quoiqu’elle soit d’une vertu infinie, elle s’accommode à la portée de chaque personne pour lui inspirer la force, le courage, le plaisir divin qui peuvent contribuer à son bonheur. Dans cette vue l’Épouse priait son Époux de lui faire entendre sa voix, parce qu’elle est pleine de douceur et d’agrément.
Comme le souffle des doux zéphirs.
L’ame propose ici deux choses, les vents et leur souffle. Ces vents aimables expriment les vertus et les grâces de son bien-aimé, lesquelles, par le moyen de l’union de l’Époux, passent jusqu’à l’ame, et lui sont communiquées par la connaissance affectueuse qu’elle a de lui. Le souffle marque la sublime et douce connaissance de Dieu, laquelle éclaire l’entendement et fait glisser dans le cœur le plus grand plaisir que l’ame puisse recevoir.
Comme le vent fait deux choses, qu’il touche le corps et qu’il fait du bruit, de même la communication de l’Époux produit deux effets : elle touche la volonté d’un plaisir très-doux, elle verse dans l’entendement une connaissance très-claire. Mais alors l’entendement reçoit cette connaissance d’une manière passive, sans opérer de lui-même naturellement.
C’est, selon ces principes, que quelques théologiens estiment que notre père saint Elie a vu clairement Dieu dans le souffle de ce petit vent qu’il sentit à l’entrée de la caverne où il était sur le mont Oreb. Ce souffle qui flatte doucement l’oreille, représente encore la révélation que Dieu fait à l’ame des vérités divines, sans y employer les sens. C’est pourquoi saint Paul assure qu’il a reçu par l’ouie les admirables connaissances dont il écrit aux Corinthiens. J’ai entendu, dit-il, des paroles ineffables que les hommes ne sauraient exprimer. Quelques-uns conjecturent de là qu’il a vu l’essence divine comme notre saint patriarche Elie. Véritablement comme la foi, selon le même Apôtre, vient de louie, de même on connaît Dieu présentement par louïe spirituelle, parce que cette connaissance entre dans l’ame par l’ouïe. Le prophète Job nous le fait comprendre par cette expression : Mon Dieu, dit-il, je vous ai entendu de mon oreille, et mon œil vous voit maintenant. Ce qui signifie qu’entendre de l’oreille de l’ame, c’est voir de l’œil de l’entendement. Passons au quinzième Cantique.
Comme la nuit tranquille.
Lorsque l’ame prend son sommeil spirituel dans le sein de Dieu, elle jouit d’un repos fort tranquille, et elle reçoit en même temps une connaissance de Dieu très-profonde, mais très-obscure ; c’est pourquoi elle compare son bien-aimé à une nuit calme et paisible.
Qui approche de l’aurore naissante.
Elle dit encore que cette nuit est, non pas une nuit obscure, mais une nuit où l’aurore commence à paraître. Parce que l’ame possède cette paix dans la lumière qui lui découvre Dieu de telle sorte, que l’entendement est élevé avec une admirable douceur à la connaissance du Créateur. L’Épouse appelle cette lumière l’aurore qui se lève ; c’est-à-dire, le crépuscule du matin. Car l’esprit tranquille sort des ténèbres de son intelligence naturelle, et entre dans la lumière surnaturelle de la connaissance de Dieu, non pas tout-à-fait claire, mais un peu mêlée d’obscurité, comme est la nuit, dont les ténèbres commencent à se dissiper aux approches de l’aurore. On peut dire que l’entendement est alors semblable à un homme qui voit la lumière en s’éveillant. Le Prophète semble parler de cette connaissance, quand il dit : J’ai veillé, et je suis devenu semblable à un passereau qui demeure seul sur le toit d’une maison ; comme s’il disait, qu’il s’est élevé au-dessus des créatures, demeurant seul dans une sublime contemplation. En cet état, comme ce petit oiseau se tient d’ordinaire dans les lieux les plus hauts, comme il tourne le bec vers le vent, comme il est communément seul, comme il se plaît à chanter, comme il n’a point de plumes d’une couleur particulière, de même l’ame demeure dans la plus haute contemplation, tourne ses affections vers Dieu, se sépare des créatures, chante avec plaisir les louanges de son Époux, ne reçoit les couleurs particulières d’aucune chose ; c’est-à-dire, qu’elle n’a rien de sensible, parce qu’elle est toute abymée dans la contemplation de
Dieu.
Comme une musique sans bruit.
L’ame voit, dans cette divine lumière, les effets admirables de la sagesse de Dieu, lequel a disposé les créatures de telle sorte, qu’elles se rapportent toutes à lui, et que chacune d’elles chante les grandeurs de son Créateur. Ce concert harmonieux paraît à l’ame mille fois plus doux que les concerts du monde les plus agréables. Elle l’appelle une musique sans bruit, parce que c’est une connaissance paisible où elle goûte la douceur de la musique et le repos du silence. Mais pour donner un nouveau jour à sa pensée, elle compare encore son Époux à une solitude harmonieuse.
Comme une solitude harmonieuse.
Ce qui signifie presque la même chose. Car quoique cette musique ne se fasse pas entendre aux sens et aux puissances matérielles de l’ame, néanmoins c’est une solitude qui fait du bruit à ses puissances spirituelles. En effet comme ces puissances sont vide des images et des représentations matérielles des objets extérieurs, elles laissent à l’ame la facilité d’entendre cette voix spirituelle qui chante les perfections de Dieu, et que saint Jean entendit autrefois, comme un son de musiciens qui jouaient de la harpe. Cette voix est spirituelle ; c’est l’esprit qui l’entend, c’est la connaissance qu’il a des louanges de Dieu, que les bienheureux chantent continuellement avec une harmonie charmante. Et comme chacun d’eux chante selon la mesure des dons qu’il a reçus de son Créateur, de même l’ame remarque dans chaque créature un langage particulier qui exprime les grandeurs de Dieu : et ainsi toutes ensemble chantent mélodieusement ses louanges. Et parce que l’ame se nourrit de ces délices sacrées, elle ajoute :
Comme un souper qui récrée et qui attire l’amour.
Les grands repas récréent les amans, ils les rassasient, et ils augmentent leur amour. L’Époux sacré fait en l’ame ces trois effets ; le symbole de la vision béatifique de Dieu, parce que c’est la fin de tous les travaux des hommes, et le repos éternel des ames bienheureuses. L’Épouse trouve à proportion dans la connaissance et dans la possession de son bien-aimé pendant cette vie, la fin de ses peines et le repos qu’elle cherchait ; elle est rassasiée de ses délices, et consumée des flammes de son amour.
TRENTIÈME et TRENTE et UNIÈME CANTIQUES.
Alas aves ligeras,
Leones, ciervos, gamos saltadores,
Montes, valles, riberas,
Agnas, ayres, ardores,
Y miedos de la noche veladores.
Oiseaux qui avez les ailes légères,
Lions, cerfs, daims sautans,
Montagnes, vallées, rivages
Eaux, vents, ardeurs,
Craintes, gardes de nuit.
Por las amenas liras,
Y canto di syrenas os conjuro,
Que cessen vuestras iras
Y no toqueis al muro,
Porque la Esposa duerma mas seguro.
Par les lyres agréables,
Et par le chant des syrènes, je vous conjure,
D’apaiser votre colère,
Et de ne point toucher la muraille,
Afin que l’Épouse dorme plus súrement.
L’époux entend par les harpes, et par le chant des syrènes, les délices et la douceur dont l’ame est remplie dans cette éminente union. Mais afin que rien ne trouble ces plaisirs divins, il arrête les égaremens de l’imagination ; il calme les appétits irascible et concupiscible avec tous leurs emportemens, et les soumet à l’empire de la raison. Il donne aussi un juste tempérament à sa douleur, à sa joie, à sa crainte, à son espérance. Il règle son entendement, sa mémoire et sa volonté. Il la délivre enfin de tous les empêchemens qui pourraient s’opposer à son entière satisfaction.
Oiseaux qui avez les ailes légères.
Dans ces deux Cantiques l’Époux divin parle aux oiseaux, aux lions, aux cerfs, aux daims, aux montagnes, aux vallées, aux autres choses qui représentent les divers obstacles que l’ame souffre dans son saint commerce avec Dieu, pour les conjurer de ne pas interrompre sa joie. Il commence par les oiseaux, qui signifient les opérations de l’imagination. Car ces opérations sont aussi légères que les oiseaux, et volent de tous côtés comme eux ; tellement qu’elles étouffent le plaisir que l’ame prend dans la conversation de son bien-aimé, et elles plongent sa volonté dans une mer de tristesse et d’amertume. L’Époux souhaite donc qu’elles arrêtent leurs mouvemens continuels, de peur qu’elles n’empêchent son Épouse d’arriver à l’heureux état où il prétend la conduire.
Lions, cerfs, daims sautans.
L’Époux entend par les lions, l’impétuosité de l’appétit irascible qui est emporté dans ses opérations comme ces bêtes furieuses. Par les cerfs et par les daims, il exprime deux effets différens de l’appétit concupiscible ; l’un de timidité, parce que quand les choses qu’il désire ne lui sont pas commodes, il se resserre en soi-même par la crainte, comme les cerfs fuient ce qu’ils craignent ; l’autre de hardiesse, parce que quand les choses lui sont propres, il y court par l’ardeur de ses désirs comme les daims courent après les choses qui leur conviennent. Le dessein de l’Époux est donc de réprimer la colère, la crainte et les désirs qui peuvent inquiéter l’ame, et de donner des douceurs spirituelles à ces puissances, afin qu’en étant contentes, elles soient tranquilles et soumises à la raison.
Montagnes, vallées et rivages.
Ces trois choses marquent les opérations vicieuses de l’entendement, de la mémoire et de la volonté. Les montagnes expriment celles qui sont trop élevées, et qui montent jusqu’à l’orgueil. Les vallées signifient celles qui sont trop lâches et trop abjectes. Les rivages sont la figure de celles qui ont quelque chose de ces deux extrémités, et qui ne sont pas dans le milieu en quoi consiste la perfection de la vertu. On entend par les plus élevées, les actions criminelles ; par les plus basses, celles qui s’écartent de leur fin ; et par celles qui participent à ces deux extrémités, on représente les fautes vénielles. Les délices intérieures de l’ame contribuent à rendre ces puissances capables d’opérer, sans tomber dans ces défauts.
Eaux, vents, ardeurs,
Craintes, gardes de nuit.
Ces vers nous mettent devant les yeux la douleur, l’espérance, la joie et la crainte de l’ame. Les eaux sont l’image de la douleur, qui pénètre l’ame comme l’eau pénètre la terre. C’est l’expression du Roi-Prophète : Conservez-moi, mon Dieu, dit-il, parce que les eaux sont entrées jusques au fond de mon ame. (Psal. 68. 1.) Les vents sont la figure de l’espérance, dont les mouvemens volent de tous côtés vers les choses qu’on espère. C’est dans ce sentiment que David dit, qu’il avait ouvert la bouche, et qu’il avait respiré l’air, parce qu’il désirait d’accomplir les commandemens de Dieu. C’est-à-dire, il avait ouvert son intérieur par la prière qu’il avait offerte à Dieu ; il avait attiré l’esprit de science et de piété, pour comprendre et pour exécuter les préceptes divins comme il le souhaitait de toutes ses forces. Les ardeurs sont le tableau de la joie qui enflamme le cœur, comme nous l’apprenons du même Roi : Mon cœur, dit-il, s’est échauffé dans moi-même, et le feu s’allumera dans ma méditation. La peur qui nous saisit sur-tout pendant la nuit, nous fait le caractère de la crainte. Dieu permet que cette passion agite les personnes spirituelles, lorsqu’il veut leur faire quelque faveur, afin de les conserver dans l’humilité. Quelquefois le démon l’excite en l’ame, usant même de menaces et faisant appréhender de grands maux, parce qu’il ne peut souffrir que Dieu la comble de ses dons extraordinaires, ni qu’elle jouisse de la paix et des consolations intérieures que son Époux lui donne.
L’Épouse appelle ces frayeurs des gardes de nuit, parce qu’elles éveillent l’ame, et la retirent du sommeil et du repos qu’elle prend dans le sein de son Époux, comme des sentinelles réveillent durant la nuit et donnent l’alarme à ceux qu’elles gardent. L’Époux étouffe les effets de ces quatre passions, et l’ame ne les ressent plus, parce qu’elle a dans cette union parfaite tout ce qu’il y a de solide en la vertu consommée, sans en souffrir ce qui s’y trouve de faible et d’incommode. Ainsi elle exerce les œuvres de miséricorde envers les misérables, mais sans être touchée d’aucune douleur sensible. Elle abhorre et déteste ses péchés par les mouvemens d’un amour très-pur, mais sans inquiétude et sans chagrin. Elle espère, mais sans désirs empressés et inquiets. Elle goûte une joie tranquille, constante, toujours égale, sans augmentation, sans diminution, sans excès, sans défaut, semblable à la mer, qui ne s’accroît point par la décharge des fleuves dans son sein, et ne diminue point aussi par l’écoulement de ses eaux dans les gouffres de la terre. L’ame n’est frappée d’aucune crainte, parce qu’elle repose sûrement en Dieu, et rien ne peut l’effrayer dans cet asile, ni donner atteinte à son repos et à son bonheur. Car elle est, comme parle le Sage, dans un continuel festin, où la délicatesse des viandes spirituelles, et la douceur des concerts divins lui font goûter des plaisirs inexplicables. En effet, quelque long discours qu’on en puisse faire, on ne saurait jamais les représenter tels qu’ils sont, puisque l’ame ne peut dire elle-même ce qu’elle expérimente en cet état.