Cantique spirituel (page 6)
TRENTE-DEUXIÈME CANTIQUE.
O Ninfas de Judea,
En tanto que enlas flores y rosales
El ambar parfumea,
Morà en los arrabales,
Y no querais tocar nuestros umbrales.
Ô Nymphes de Judée,
Pendant qu’entre les fleurs et les rosiers
L’ambre gris répand son parfum,
Demeurez dans les faubourgs,
Et ne touchez pas le seuil de nos portes.
L’épouse désirant d’être maintenue dans la possession paisible des biens surnaturels que son Époux lui a donnés, et craignant que les mouvemens sensuels de la partie inférieure ne la troublent, elle conjure ces mouvemens de se renfermer dans les puissances de cette partie, de ne point sortir de leurs bornes, de n’approcher jamais de la partie supérieure, et de ne la point inquiéter dans la jouissance de ses délices spirituelles.
Ô Nymphes de Judée.
Elle marque par la Judée la partie animale, parce qu’elle est, comme les Juifs, charnelle, grossière et aveugle. Par les Nymphes, elle exprime les imaginations, les fantaisies, les affections, toutes les opérations de la partie inférieure ; d’autant que comme les Nymphes attirent leurs amans par les charmes de leur beauté, et par les témoignages de leur amour ; de même tous les mouvemens de la sensualité engagent la volonté et la portent aux choses extérieures. Ils sollicitent aussi l’entendement à se joindre aux sens dans leurs opérations. Ils travaillent enfin à corrompre la partie raisonnable, pour agir d’une manière dépendante de la sensualité, ou conforme à ses inclinations naturelles. C’est pourquoi l’Épouse leur dit :
Pendant qu’entre les fleurs et les rosiers
L’ambre gris répand son parfum,
Demeurez dans les faubourgs.
L’Épouse signifie par les fleurs, les vertus de l’ame ; par les rosiers, l’entendement, la mémoire et la volonté ; par l’ambre gris, le Saint-Esprit ; par le parfum, la communication que Dieu fait de ses douceurs à l’ame. Or, tandis que l’esprit divin répand ainsi ses richesses et ses consolations sur les puissances de l’ame, parmi ses vertus et ses saintes opérations, l’Épouse prie les mouvemens de la partie sensuelle, de demeurer dans les faubourgs de la Judée, c’est-à-dire, dans les sens intérieurs où les images des choses matérielles sont reçues, lorsqu’elles entrent par les sens extérieurs. Car on peut dire que les sens extérieurs et intérieurs, sont comme des faubourgs qui conduisent à la partie raisonnable, qui est comme la ville où l’ame converse avec Dieu. Mais après tout, l’Épouse ne veut pas que ces fantômes s’échappent de l’imagination, pour interrompre la jouissance qu’elle a de son Dieu, et de ses délices surnaturelles.
Et ne touchez pas le seuil de nos portes.
C’est-à-dire, ne touchez pas même de vos premiers mouvemens la partie supérieure. Car les premiers mouvemens sont l’entrée de l’ame, pour aller jusqu’à la raison. Lorsqu’ils s’élèvent et ne donnent pas le temps d’y faire réflexion, ils frappent à la porte, ils attaquent la raison, pour obtenir d’elle quelque opération déréglée. Mais l’ame leur défend alors de passer plus outre, de peur qu’ils ne l’empêchent de s’appliquer à Dieu, et de goûter le repos et les douceurs infinies qu’elle trouve en sa conversation. La partie sensitive lui obéit, parce qu’elle est en cet état soumise à l’esprit avec toutes ses puissances, toutes ses forces, et toutes ses faiblesses. De sorte que cette vie a quelque chose de semblable à la vie de l’état d’innocence, où la partie inférieure de l’homme s’accordait si bien avec la partie supérieure, qu’elle lui était d’un grand secours pour connaître et pour aimer Dieu de toutes ses forces. Heureux celui qui possède cet état ! Mais qui est-il, et où le trouverons-nous ? Assurément il mérite bien que nous lui donnions de grandes louanges. Car on peut dire que sa vie est remplie de merveilles.
TRENTE-TROISIÈME CANTIQUE.
Escondete carillo,
Y mira con tu haz à las montanas,
Y no quieras dezillo ;
Mas mira las campanas,
De la que va por insulas estranas.
Cachez-vous, mon bien-aimé,
Et tournez le visage pour regarder les montagnes,
Et ne le dites à personne ;
Mais au contraire, voyez les campagnes
De celle qui va par les îles étrangères.
Les passions, les sens et les puissances, tant corporelles que spirituelles, étant parfaitement calmes et tranquilles, l’Épouse entre dans son intérieur pour goûter sans trouble les douceurs dont son union avec l’Époux divin la comble. Il se passe en ce sacré commerce des choses si sublimes et si agréables, qu’on ne peut les expliquer : elles sont du nombre de celles dont parle Isaïe : Mon secret est pour moi. Elle seule les possède en particulier ; elle seule les entend ; elle en jouit seule, sans témoins et sans que personne le sache ; semblable à un homme qui cache le trésor qu’il a trouvé dans son champ, pour le posséder avec plus de sûreté. Dans ce dessein elle demande quatre choses à son bien-aimé. La première est, qu’il daigne se communiquer à elle dans le secret de son ame. La seconde, qu’il remplisse ses puissances de la gloire, de l’éclat et de la grandeur de sa divinité. La troisième, qu’il lui accorde ces faveurs d’une manière si relevée, que personne ne puisse ni le comprendre ni le dire, et que la partie animale ne soit pas capable d’en approcher et d’en avoir connaissance. La quatrième, qu’il aime lui-même les vertus qu’il lui a données, puisqu’elle n’aspire qu’à s’élever jusques à lui par les plus sublimes connaissances de sa divinité, et par les extases extraordinaires de son amour.
Cachez-vous, mon bien-aimé.
Comme si elle disait : Mon aimable Époux, cachez-vous dans le fond de mon ame le plus reculé ; donnez-vous à elle en secret ; découvrez-lui vos admirables perfections, qui sont inconnues aux hommes.
Et tournez le visage pour regarder les montagnes.
La divinité est la face de Dieu ; les montagnes expriment les puissances de l’ame, la mémoire, l’entendement et la volonté. L’Épouse prie son Époux d’éclairer son entendement des rayons et des connaissances de la Divinité, d’embraser sa volonté des flammes de l’amour divin, et de remplir sa mémoire de la gloire et de la félicité de Dieu. Ainsi elle lui demande tout ce qu’elle peut lui demander de plus grand et de plus précieux. Elle ne se contente pas, comme Moyse, de voir son dos, c’est-à-dire, de le connaître par ses ouvrages : elle désire de le voir face à face sans milieu, et d’être participante de sa divinité par une union si intime, qu’elle soit entièrement éloignée des sens et des puissances corporelles. C’est pourquoi elle ajoute :
Et ne le dites à personne.
C’est-à-dire, je vous prie de m’enrichir de dons si élevés au-dessus de mes sens extérieurs et intérieurs, qu’ils n’y puissent atteindre, ni s’en apercevoir comme ils faisaient auparavant, parce que je ne souhaite que des communications toutes spirituelles, toutes substantielles et toutes divines.
Mais, au contraire, regardez les campagnes
De celle qui va par les îles étrangères.
Lorsque l’Épouse prie l’Époux de jeter ses regards sur les champs qu’elle lui montre, elle lui demande seulement qu’il aime le grand nombre des vertus dont il l’a ornée, afin qu’engagé par ces saintes qualités, il se cache dans son ame, et qu’il y demeure comme dans un palais magnifique.
De celle qui va par les îles étrangères.
L’Épouse ajoute que comme son ame va vers son bien-aimé par des voies étrangères à ses sens et à ses puissances naturelles, de même il daigne se communiquer à elle par des connaissances et par des moyens si nobles et si divins, qu’ils soient imperceptibles aux sens et à l’esprit de l’homme.
TRENTE-QUATRIÈME CANTIQUE.
La blanca palomica,
Ala arca con el ramo se ha tornado,
Y ya la tortolira
Al socio deseado,
En las riberas verdes ha hallado.
La colombe blanche
Revint dans l’arche avec une branche d’olivier ;
Et la chaste tourterelle
Trouve sa compagne qu’elle désire
Dans les rivages verds.
L’époux parle de la pureté de son Épouse, et des riches récompenses qu’elle a reçues de lui, parce qu’elle s’est disposée par de longs travaux à parvenir à ce terme. Il publie aussi le sort heureux de sa bien-aimée, puisqu’elle a trouvé dans cette union son divin Époux. Il dit enfin qu’elle goûte, en le possédant, tout le plaisir, et qu’elle a tout le soulagemant qu’elle a cherché jusques à cette heure.
La colombe blanche
Revint dans l’arche avec une branche d’olivier.
L’Époux compare l’ame à la colombe qui était dans l’arche de Noé, et lui attribue presque les mêmes actions. Car comme la colombe sortit de l’arche, et revint enfin avec une branche d’olivier dans le bec, pour marquer que les eaux du déluge s’étaient retirées, de même l’ame est sortie des mains de Dieu par la création ; et après avoir été sur les eaux de ses péchés et de ses imperfections, elle est rentrée dans le sein de Dieu avec les marques de sa miséricorde, qui a éclaté dans le pardon des fautes de cette criminelle. C’est pourquoi elle retourne comme une colombe, toute blanche et toute nette.
Et la chaste tourterelle
Trouve sa compagne qu’elle désire
Dans les rivages verds
L’Épouse est encore comparée à la tourterelle, parce que comme la tourterelle, tandis qu’elle cherche sa compagne ne se met point sur les branches vertes des arbres, ne boit point d’eau claire et fraîche, et ne repose jamais à l’ombre, de même l’Épouse se prive de tous les plaisirs sensuels, de la gloire, des soulagemens du monde, de toutes les commodités de la vie, pendant qu’elle cherche son Époux. Et comme la tourterelle, après qu’elle a trouvé sa compagne, se sert des choses qu’elle abhorrait, de même l’Épouse prend les satisfactions qu’elle fuyait, après qu’elle a trouvé son Époux. De sorte qu’elle voit la fin de ses peines et l’accomplissement de ses désirs ; elle est heureusement abymée dans une mer de délices divines ; elle est rassasiée des plaisirs solides que la contemplation lui fait couler dans le cœur comme des torrens impétueux et inépuisables ; elle demeure en sûreté sous la protection de son bien-aimé ; ce que l’Épouse exprime en ces termes : Je me suis mise à l’ombre de celui que j’ai désiré, et son fruit m’est extrêmement doux.
TRENTE-CINQUIÈME CANTIQUE.
En soledad vivia ;
Y en soledad ha puesto ya su nido :
Y en soledad la guia,
A solas su querido,
Tambien en soledad de amor herido.
Elle vivait dans la solitude,
Et elle a mis son nid dans la solitude :
Et son bien-aimé seul
La conduit dans la solitude ;
Il est aussi blessé d’amour dans la solitude.
L’époux continue à déclarer le contentement qu’il reçoit de la retraite où l’ame était entrée avant qu’elle acquit l’union divine. Il découvre aussi la satisfaction qu’il a de ce que son Épouse s’est dégagée des peines et des obstacles qui troublaient sa tranquillité, et s’est ainsi disposée à recevoir les mouvemens et la conduite de son Époux : ce qu’elle n’avait pu faire auparavant, parce qu’elle n’était pas accoutumée à vivre dans la solitude où le Saint-Esprit gouverne les ames sans aucun empêchement des créatures. L’Époux ajoute qu’il conduit seul son Épouse, ne se servant plus pour cette direction, ni du ministère des Anges et des hommes, ni des images des choses extérieures. Et comme l’amour est mutuel entre l’Époux et l’ame, cette retraite est également agréable à l’un et à l’autre. L’Époux dit donc :
Elle vivait dans la solitude,
Et elle a mis son nid dans la solitude.
La tourterelle, c’est-à-dire, l’Épouse vivait dans la solitude avant qu’elle trouvât son bien-aimé. Car lorsqu’elle cherche Dieu, rien n’est capable de la soulager ni de lui tenir compagnie. Au contraire, les créatures lui inspirent l’amour de la retraite. C’est là où elle met tout son repos comme la tourterelle repose en son nid ; c’est là où elle s’étudie en sa propre perfection ; c’est-là enfin où elle établit sa demeure en Dieu : Comme le passereau, dit David, se fait une maison, et la tourterelle se fait un nid pour y mettre ses petits.
Et son bien-aimé seul
La conduit dans la solitude.
L’ame, dans son éloignement des créatures, n’a nul commerce qu’avec Dieu, ne reçoit que les impressions de Dieu, et n’est excitée qu’aux choses divines. Car alors Dieu éclaire son entendement, qui est dépouillé de la connaissance des choses créées ; il enflamme de l’amour divin sa volonté dégagée de toutes les affections terrestres. Il verse en sa mémoire des connaissances divines, ayant effacé auparavant les fantômes qui l’occupaient. Car aussitôt que ces trois puissances sont vides des choses naturelles, Dieu les remplit des choses surnaturelles et divines. Ainsi Dieu conduit l’ame en cette solitude, parce que, dit saint Paul, l’esprit divin excite et gouverne les enfans de Dieu et les parfaits.
Son bien-aimé seul.
Nous avons déjà remarqué que l’Époux veut conduire seul son Épouse. La raison est, parce qu’il la trouve seule dans la solitude ; elle s’est élevée au-dessus de toutes les créatures, elle ne veut posséder que lui seul. Il est donc juste qu’il se donne seul à elle, qu’il en soit seul le directeur, et qu’il soit seul toute sa félicité.
Il est aussi blessé d’amour dans la solitude.
C’est pourquoi, comme elle l’aime seul il l’aime seule réciproquement ; et blessé de son amour, il lui parle au cœur, comme dit un Prophète ; c’est-à-dire, il se communique si abondamment à elle, qu’il lui remplit le cœur de joie et de contentemens ineffables.
TRENTE-SIXIÈME CANTIQUE.
Gozemonos amado,
Y vamonos à ver en tu hermosura,
Al monte, o al collado,
Do mana el agua pura ;
Entremos mas adentro en la espesura.
Réjouissons-nous, mon bien aimé ;
Allons nous regarder dans votre beauté,
Sur la montagne ou sur la colline,
Où coule une eau pure ;
Entrons plus avant dans l’épaisseur.
L’épouse, unie parfaitement avec Dieu, veut jouir de tous les priviléges de l’amour divin. Dans ce dessein elle demande trois choses à son bien-aimé : la première est de goûter la joie et la douceur de l’amour sacré ; la seconde, de devenir semblable à son Époux ; la troisième, de connaître ses plus grands secrets.
Réjouissons-nous, mon bien-aimé.
Comme si elle disait : Réjouissons-nous, mon bien-aimé, dans la communication mutuelle des douceurs que notre sainte union répand dans nos cœurs, et dans les tendresses intérieures, et les actions extérieures de notre divin amour, afin que je vous ressemble davantage.
Allons nous regarder dans votre beauté.
Voici le sens de ces paroles : Si vous me changez en votre beauté, je vous verrai en votre beauté et vous me verrez aussi en votre beauté : vous vous verrez vous-même en moi dans votre beauté, et je me verrai moi-même en vous dans votre beauté : de cette sorte il semblera que dans votre beauté je serai vous-même, et vous serez moi-même ; il semblera que votre beauté sera la mienne, la mienne sera la vôtre ; et que dans votre beauté je serai une même chose avec vous, et vous serez une même chose avec moi. Tout ceci se fait dans l’adoption des enfans de Dieu, qui peuvent lui dire avec vérité ce que Jésus-Christ disait à son Père : Tout ce que j’ai est à vous, et tout ce que vous avez est à moi. Mais il y a cette différence que Jésus-Christ a par essence tout ce qui est à son Père, et que les enfans adoptifs ne l’ont que par participation.
Sur la montagne ou sur la colline.
Et elle a mis son nid dans la solitude.
L’Épouse entend par la montagne, la connaissance de Dieu dans son Verbe, qui est sa sagesse essentielle et infinie ; et par la colline, la connaissance de Dieu dans ses ouvrages, qui est une connaissance accidentelle et plus grossière. Elle prie l’Époux de lui donner ces deux connaissances : la première, qui est dans la beauté de son essence, de sa nature et de ses perfections ; la seconde, qui est dans la beauté de ses mystères et des créatures, afin qu’elle lui ressemble autant qu’il est possible en cette vie.
D’où coule une eau pure.
Elle expime encore par l’eau pure, la connaissance de Dieu épurée des fantômes matériels de l’imagination, et affranchie des ténèbres de l’ignorance. Car plus elle aime Dieu, plus elle souhaite connaître distinctement les vérités divines. C’est pourquoi elle ajoute :
Entrons plus avant dans l’épaisseur.
Cette épaisseur signifie deux choses : la diversité des jugemens de Dieu, et la grandeur des peines qu’il faut souffrir pour en acquérir la connaissance. Saint Paul, parlant de la première, s’écrie : Ô abyme des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugemens sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables ! L’Épouse désire de toutes ses affections cette connaissance, où elle puisera, comme dans une source infinie, toutes les douceurs possibles, puisque, comme le Roi-Prophète nous l’assure, les jugemens du Seigneur sont véritables, et justifiés par eux-mêmes, plus souhaitables que l’or et les pierres précieuses, et plus doux qu’un rayon de miel. C’est pourquoi le serviteur de Dieu les aime et les garde religieusement. Quant aux peines qu’il faut essuyer, l’Épouse, bien loin de les craindre, les aime, et est prête à les endurer, quelque grandes qu’elles puissent être. Elle s’en fait même un plaisir, puisqu’elles sont un moyen nécessaire pour arriver à la connaissance qu’elle cherche. Le saint homme Job était sans doute dans le même sentiment, lorsqu’il disait : Ah ! qui fera en sorte que mes vœux soient accomplis, et que Dieu m’accorde ce que j’attends de sa bonté ? Qui m’obtiendra de lui cette grâce, qu’ayant commencé à me tourmenter, il achève de me réduire en poudre ? Il me donnera une singulière consolation s’il emploie sa main toute puissante à me couper et à me briser comme une herbe inutile, et s’il ne m’épargne aucune douleur.
Plût au Ciel que les hommes fussent persuadés qu’ils ne peuvent pénétrer dans les profonds secrets de la Sagesse divine, sans passer par ces différentes souffrances où l’Épouse trouve du soulagement ! Plût à Dieu qu’ils en fissent, comme elle, le sujet de leur plaisir ! Ah ! que peu de gens entrent dans ce chemin épineux de la Croix, lequel conduit sûrement à la vie, parce que peu de gens veulent sentir avec Jésus-Christ les douleurs et les afflictions qui nous ouvrent l’entrée à la Sagesse divine !
TRENTE-SEPTIÈME CANTIQUE.
Y luego alas subidas
Cabernas de la piedra nos iremos,
Que estan bien escondidas,
Y alli nos entraremos,
Y el mosto de granadas gustaremos.
Et incontinent nous irons ensemble
Aux sublimes cavernes de la pierre,
Qui sont fort cachées
Et nous entrerons là ;
Et nous y goûterons le jus des grenades.
L’épouse après avoir fait ces démarches, dit qu’elle passera avec son Époux jusqu’à la connaissance des mystères de Jésus-Christ, lesquels sont plus cachés en Dieu que la plupart des choses qui regardent la Divinité. Elle ajoute qu’elle s’y plongera toute entière ; qu’elle sera toute pénétrée des délices qui en coulent sans cesse, et qu’elle jouira des perfections infinies de Dieu, de sa bonté, de sa miséricorde, de sa justice, de sa sagesse, de sa puissance, et des autres attributs qu’elle connaît par les lumières que ces mystères divins lui donnent.
Et incontinent nous irons ensemble
Aux sublimes cavernes de la pierre.
Jésus-Christ est cette pierre, suivant le langage de saint Paul. Ces cavernes profondes signifient les profonds mystères qui s’accomplissent dans l’union personnelle du Verbe divin avec la nature humaine, dans l’union des ames avec Dieu, et dans les effets de la justice et de la miséricorde de Dieu sur le salut des hommes. Ces mystères sont d’autant plus impénétrables, qu’ils renferment plus de secrets incompréhensibles, tels que sont la prescience de Dieu, la prédestination des élus et les autres. C’est pourquoi l’Épouse dit :
Qu’ils sont fort cachés.
En effet, quoique les saints Docteurs et les personnes les plus éclairées en aient pu dire et pu connaître, il en reste toujours plus à connaître et à dire. Car Jesus-Christ, dit saint Paul, contient tous les trésors de la sagesse et de la science de Dieu et quelque effort que l’esprit humain fasse pour les découvrir tous, il aura toujours une infinité de richesses à connaître. L’Épouse ne perd pas néanmoins l’espérance de percer ces obscurités, puisqu’elle dit à son Époux :
Et nous entrerons là.
C’est-à-dire, nous entrerons dans la connaissance de ces mystères divins. Elle ne dit pas : J’y entrerai seule, mais nous y entrerons, pour nous apprendre qu’elle ne fait pas seule cet ouvrage, mais que son Époux le fait avec elle. Sur quoi il faut remarquer qu’elle est déjà transformée en son bien-aimé ; mais cette transformation se perfectionne à proportion qu’elle reçoit de nouvelles lumières, et qu’elle est embrasée de nouvelles flammes d’amour pour son Époux. Et c’est de là que coulent de nouveaux torrens de plaisirs, qui lui font dire :
Et nous goûterons le jus des grenades.
Les grenades représentent les plus hauts mystères de Dieu, ses plus profonds jugegemens, et ses plus sublimes grandeurs. Les grains de la grenade sont le symbole des effets innombrables des perfections divines. Leur figure ronde exprime l’éternité de Dieu, qui n’a, comme le cercle, ni commencement ni fin. Le jus des grenades signifie la jouissance que l’ame a par sa connaissance et par son amour, de la nature et des attributs de Dieu, et le contentement admirable qu’elle reçoit de cette possession. Elle offre à Dieu ce breuvage délicieux, comme l’Epouse l’offre dans les Cantiques à son Époux. Là, dit-elle, vous m’instruirez, et je vous donnerai à boire du vin mixtionné et de la liqueur de mes grenades. Elle les appelle ses grenades, parce que Dieu les lui a données en propre, et elle les lui rend comme celle à qui elles appartiennent. Ainsi l’Époux lui présente ce breuvage à goûter, et elle le lui présente réciproquement ; de sorte qu’il est commun à l’un et à l’autre.
TRENTE-HUITIEME CANTIQUE.
Alli me mostrarias.
Aquello, que mi alma pretendia,
Y luego mi darias
Alli tu, vida mia, aquello que me diste el otro dia.
Là vous me montreriez
Ce que mon ame prétendait ;
Et là même vous me donneriez encore aussitôt,
Ô ma vie, ce que vous m’aviez donné l’autre jour.
La fin que l’ame se propose en ce Cantique est, de demander à l’Époux divin en premier lieu, qu’il lui apprenne à l’aimer comme il s’aime soi-même parfaitement. En second lieu, qu’il lui donne la pureté qu’il a donnée à nos premiers pères en l’état de l’innocence originelle, ou qu’il la rétablisse en la netteté spirituelle dont il l’a embellie par le baptême.
Là vous me montreriez
Ce que mon ame prétendait.
L’Épouse reconnaissant le grand amour que Dieu a pour elle, veut en avoir un aussi grand pour lui ; et pour cette fin elle le prie de transformer sa volonté en la volonté divine, afin de concevoir dans cette union parfaite, un amour égal à celui de son bien-aimé, autant qu’il est possible en ce monde. Car sa volonté aimerait alors Dieu par la volonté de Dieu même, ou par l’amour que le Saint-Esprit exciterait en son ame, parce que l’amour de Dieu serait alors répandu en son cœur par le Saint-Esprit, qui lui serait donné, comme saint Paul l’écrit aux Romains.
Il faut remarquer que l’Épouse prie son Époux de lui apprendre à l’aimer, et non de lui donner son amour, parce qu’il enseigne à aimer Dieu, lorsque Dieu l’aime elle-même ; car comme son amour pour l’ame est pur, désintéressé, parfait, généreux, de même il lui fait la leçon d’un amour semblable. Mais il ne se peut faire en cette vie que nous aimions Dieu d’un amour aussi excellent que l’amour de Dieu même. Cet amour produit néanmoins dans l’ame les sentimens d’une joie si extraordinaire, qu’il lui semble être déjà toute pénétrée de la gloire et de la félicité de Dieu, et qu’elle éclate en louanges des grandeurs et des bontés divines. Mais elle ne possède ces avantages qu’après avoir reçu de son Dieu les premiers traits de sa pureté baptismale, ou de la justice originelle.
Et là même vous me donneriez aussitôt,
Ô ma vie, ce que vous m’aviez donné l’autre jour.
L’ame regarde l’infusion de cette pureté, soit originelle, soit baptismale, comme le commencement de sa naissance spirituelle ; et elle appelle cet état un autre jour, ou un second jour après le premier jour de la création et de son baptême.
TRENTE-NEUVIÈME CANTIQUE.
El aspirar del ayre
Il canto de la dulce filomela
El soto y su donayre,
En la noche serena,
Con llama que consume, y no da pona.
L’agréable souffle du vent,
Le doux chant du Rossignol,
Le bois et son agrément,
Pendant la nuit sereine,
Avec la flamme qui consume et qui n’est pas fâcheuse.
L’épouse explique cinq choses, qui sont les suites de ses demandes. La première est l’amour parfait qu’elle désirait ; la seconde, la joie qu’elle sent à louer Dieu ; la troisième, la connaissance des créatures et de leur disposition ; la quatrième, une contemplation très-pure et très-élevée ; la cinquième, une flamme qui la consume doucement et avec plaisir ; ce qui revient à la transformation d’amour qu’elle a déjà éprouvée dans la possession de son Dieu.