Cantique spirituel (page 8)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / Cantiques spirituels · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Par les lyres agréables,

Par le chant des sirènes je vous conjure

D’apaiser votre colère,

Et de ne point toucher la muraille,

Afin que l’Épouse dorme plus sûrement.

Ces derniers vers signifient les délices spirituelles de l’ame, l’impétuosité des quatre passions que ces plaisirs sacrés étouffent, les vertus parfaites qui défendent l’ame des insultes des démons et de la fureur des passions, et le doux sommeil que l’Épouse prend appuyée sur les bras du divin Époux.

PRÉFACE.

Comme ces Cantiques semblent avoir été composés avec quelque ferveur en l’amour de Dieu, dont la sagesse infinie, dit Salomon, s’étend d’une extrémité à une autre extrémité, et comme l’ame qui en est conduite paraît avoir la même abondance de paroles et la même impétuosité que lui, je ne prétends pas expliquer la vaste capacité de cet esprit, à qui l’amour donne une si grande fécondité en ce sujet. Ce serait même une ignorance grossière de croire qu’on ait des termes propres pour exprimer ces faveurs. Car l’esprit du Seigneur qui nous aide en notre faiblesse, dit saint Paul, demande pour nous avec des gémissemens ineffables, ce que nous ne pouvons ni concevoir ni faire comprendre. En effet, qui peut écrire ce qu’il fait entendre aux ames qui l’aiment ? Qui peut déclarer ce qu’il leur fait expérimenter ? Qui peut dire ce qu’il leur fait désirer ? Ni personne du monde, ni ceux-là même qui en ont l’expérience ne le peuvent.

C’est pourquoi ils se servent de figures, ou de similitudes, ou de paraboles, pour faire entrevoir, plutôt que pour découvrir, quelque chose de ces mystères secrets qui s’accomplissent en eux ; et ils ne font ces obscures expositions, que par les abondantes lumières de l’esprit qui les pousse. Mais si on ne lit pas ces comparaisons avec la même intelligence, la même sincérité et le même amour qu’on les emploie, elles paraîtront des rêveries plutôt que des effets du bon sens.

On voit cette manière de s’exprimer dans les Cantiques de Salomon, et dans quelques autres livres de l’Écriture, où l’Esprit divin, ne voulant pas user des paroles ordinaires, déclare ses sentimens et ses mystères par des figures et par des paraboles étrangères et difficiles à comprendre. De là vient que les saints Docteurs, quoiqu’ils puissent dire, ne sauraient mettre ces merveilles en tout leur jour ; de sorte que tout ce qu’on en dit ordinairement est au-dessous de la vérité. Puis donc que ces Cantiques viennent de l’amour d’une intelligence mystique et très-grande, on ne peut les exposer clairement. Aussi mon dessein n’est pas de le faire ; mais je veux seulement leur donner quelque éclaircissement ; ce qui me paraît le parti le meilleur et le plus sûr. Il vaut mieux laisser les paroles de l’amour divin dans toute l’étendue de leur force et de leur signification, que de les développer distinctement, afin que chacun en profite selon la portée de son esprit.

Ainsi quoiqu’on en déclare le sens en quelque manière, on ne doit pas s’attacher nécessairement à cette interprétation. Car il n’est pas besoin de concevoir parfaitement cette sagesse mystique, pour produire en l’ame les affections et les effets de l’amour de Dieu. Cette science sacrée est semblable à la foi, qui nous fait aimer Dieu, quoique nous ne le connaissions qu’avec beaucoup d’obscurité. Ce qui m’oblige à traiter les choses brièvement, à moins que la matière ne m’engage à être un peu long en quelques endroits. Je remarquerai toutefois, quand l’occasion s’en présentera, ce qui surpasse l’état des commençans, soit parce qu’on a écrit plusieurs livres des choses spirituelles les plus communes, soit parce que je travaille pour ceux que Dieu, par une grâce singulière, a introduits dans le sein de l’amour divin. J’espère, par ces raisons, que les points de théologie scholastique qui regardent le commerce intérieur de l’ame avec Dieu, et que j’ai expliqués en divers Cantiques, ne seront pas inutiles pour conserver la pureté de l’esprit. Ceux qui n’ont pas l’usage de cette divine science, se serviront avec fruit de la théologie mystique, dont l’amour donne l’intelligence et le goût.

Au reste, je soumets au jugement de la sainte Église tout ce que je dirai ; et, afin que mes sentimens méritent mieux la créance des lecteurs, je ne prétends pas assurer rien de moi-même, ni me fier à ma seule expérience, ou à la connaissance que j’ai de ce qui est arrivé à plusieurs personnes spirituelles, ou aux lumières qu’elles m’ont données elles-mêmes ; mais je m’appuyerai sur l’autorité de l’Écriture, principalement dans les choses les plus difficiles à entendre.

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