La Montée du Mont-Carmel (page 16)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / La montée du Mont-Carmel · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C’est pourquoi il ne faut point faire de réflexion sur les images d’une beauté plus exquise, pour s’y fier davantage qu’à celles qui ont moins d’art et d’agrément ; ce serait une stupidité signalée ; mais on doit se borner à celles qui portent plus sensiblement le cœur à la dévotion. C’est vraisemblablement le dessein que Dieu a pour purifier la piété des fidèles. Il fait d’ordinaire ces opérations miraculeuses plutôt dans les lieux où l’on garde avec vénération des images ou des peintures sacrées d’un art commun et simple, qu’en ceux où les ouvrages donnent de l’admiration aux plus habiles en cette profession, tant il veut nous empêcher d’attribuer quelque effet à l’excellence de ces sacrées figures. Il emploie même souvent en ces effets extraordinaires, les images les plus éloignées du concours des hommes, et les plus cachées dans les lieux solitaires. Premiérement, afin que le désir de faire ces saints pélérinages, et la longueur du chemin enflamment davantage la dévotion. Secondement, afin que ces voyageurs étant délivrés du bruit du monde, fassent leurs prières, à l’exemple de Notre Seigneur, avec plus d’attention et de respect. De sorte que ceux qui voudront visiter ces saints lieux, feront bien d’y aller seuls, quoique ce fut peut-être hors du temps qu’on a coutume de les fréquenter. S’ils y vont en compagnie, ils en reviendront ordinairement plus dissipés et moins dévots. Ce serait encore un plus grand mal, si quelqu’un entreprenait ces voyages plutôt pour se divertir que par dévotion. Alors la foi et la piété lui manquant, les images les plus dévotes et les plus touchantes lui seraient très-inutiles. N’est-ce pas ce qu’on a vu autrefois parmi les Juifs ? Pouvait-on avoir dans le monde une image plus divine que le Sauveur ? Néanmoins tous ceux qui n’avaient pas la foi, quoiqu’ils fussent témoins de ses miracles, n’en tiraient aucune utilité et ce fut la raison, dit un Évangéliste, pourquoi il ne fit rien d’extraordinaire en son pays.

Il me semble qu’il est à propos de rapporter encore ici quelques effets surnaturels que ces images, comme instrumens de Dieu, font dans certaines personnes particulières. Dieu attache à ces figures sacrées, je ne sais quel attrait, je ne sais quelle onction douce et pénétrante, qui fait une si forte impression dans l’ame, et qui inspire une dévotion si tendre, que les espèces en demeurent aussi présentes dans l’imagination et dans la mémoire, et les sentimens en sont aussi vifs dans le cœur, que si elles étaient continuellement exposées à la vue : néanmoins leur activité n’est pas toujours égale ; et leurs effets sont quelquefois plus grands, quelquefois plus petits. Il y a cependant d’autres images d’une excellence singulière, sur lesquelles Dieu ne répand pas cette force et cette douceur divine.

De plus, on en voit plusieurs qui sentent plus de dévotion pour certaines images, à cause de leur air, que pour d’autres qui sont de différens caractères quoique rares. Ils s’y plaisent davantage, quoiqu’elles ne soient pas des plus régulières, et ils en sont frappés, comme quelques-uns trouvent plus d’agrément en un visage qu’en un autre, qui sera néanmoins peut-être mieux tourné. Cependant ces sentimens pieux ne sont à proprement parler que des mouvemens naturels de cœur, et que des affections que la complexion de ces gens-là et leur penchant à une figure plutôt qu’à une autre, excitent en leur ame. Ainsi plusieurs personnes se peuvent tromper, en prenant pour un effet de piété, ce qui n’est qu’une production de nature.

Quelques-uns aussi regardant fixement une image, la voient remuer, ou changer de visage, ou faire quelque signe, ou parler. Encore qu’il soit vrai que Dieu fait quelquefois ces effets surnaturels, soit pour augmenter la dévotion des fidèles, soit pour donner quelque appui sensible aux ames faibles en la vertu, soit pour attacher l’imagination à quelque objet, et pour empêcher les distractions qui interrompent les prières : néanmoins le démon est souvent l’auteur et l’ouvrier de ces changemens extraordinaires, afin de jeter dans l’erreur les gens simples qui donnent facilement dans ces pièges. C’est pourquoi nous apporterons dans le Chapitre suivant les remèdes nécessaires pour guérir un mal si dangereux.

CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME.

La manière de rapporter à Dieu le plaisir que la volonté reçoit des saintes Images, de telle sorte qu’elle se puisse garantir de l’erreur et des obstacles où leur usage pourrait la jeter

Comme l’usage ordinaire des images est d’une grande force pour nous rappeler dans l’esprit Dieu et les Saints, et pour allumer en notre cœur une fervente dévotion, de même c’est une pressante occasion de se tromper, lorsque celui qui voit quelques effets surnaturels en cet usage, ne sait pas comment il doit s’en servir pour aller à Dieu. Un des principaux moyens que le démon emploie pour séduire les ames qui ne se tiennent pas en garde contre ses artifices, et pour les empêcher d’avancer en la vie spirituelle, c’est de faire des prodiges inouis dans les images, soit matérielles comme sont celles que l’Église expose à nos yeux, soit imaginaires que ce malin esprit a coutume d’imprimer dans notre imagination, soit qu’il se transforme en Ange de lumière pour nous décevoir, soit que ces figures nous représentent quelque grand Saint. Le démon se cache sous les moyens que nous recevons de Dieu pour nous fortifier en nos faiblesses, afin qu’il puisse mieux nous imposer. Si bien que l’ame dévote doit toujours appréhender quelque surprise dans les choses les plus saintes, parce que sa défiance l’engage à découvrir le mal, par les marques qui le font paraître.

C’est pour cette cause que je veux donner ici une seule instruction, qui sera suffisante pour éviter les pertes spirituelles qu’on reçoit de l’usage mal entendu des images. Cette perte n’est autre chose que l’obstacle ou le retardement que l’ame souffre quand elle veut aller promptement à Dieu, ou la manière imprudente et grossière de se servir des images en ses dévotions, ou les tromperies qui s’y glissent et dans lesquelles le Prince des ténèbres la précipite. C’est encore pour lui apprendre à purifier le contentement que la volonté y goûte, et à le sacrifier au Seigneur, comme l’Église le prétend, et comme elle l’exige des Chrétiens. Cette instruction consiste à considérer que le fruit que nous devons recueillir des saintes images, est de nous exciter à nous ressouvenir des choses invisibles ; c’est-à-dire, de Dieu et des Bienheureux, de sorte que nous y attachions notre cœur, que nous y mettions notre joie, et que nous ne cherchions que le culte de ceux qu’elles nous expriment. C’est pourquoi chaque fidèle doit user de cette circonspection : aussitôt qu’il aura jeté les yeux sur une image rare où commune propre à lui donner une dévotion sensible ou spirituelle, il ne s’en laissera point toucher les sens ni le cœur ; mais après lui avoir rendu l’honneur qu’il lui doit selon les règles de l’Église, il élèvera son esprit, sa pensée et son affection à l’objet qu’elle représente, afin que sa volonté mette toute sa tendresse et toute sa satisfaction en Dieu, ou dans le Saint dont il implore le secours et qu’elle s’occupe de la dévotion et de la prière qui lui conviennent en cette rencontre. De cette façon il ne prendra pas la copie morte pour l’original vivant, ni le corps peint pour l’esprit réel, ni la figure matérielle pour l’objet spirituel qu’elle signifie. Rien aussi ne le trompera ; rien ne l’empêchera d’aller à Dieu avec toute la liberté de son cœur et de ses sentimens. Ainsi les images qui influeront par une vertu surnaturelle en sa piété, le feront alors plus efficacement, puisqu’il portera tout son amour à Dieu sans retardement et sans résistance. Dieu n’accorde jamais ces faveurs extraordinaires, qu’en tournant l’affection et la joie de la volonté, vers les objets invisibles que les images nous figurent. Ce qui s’accomplit lorsque nous détruisons les forces et la vigueur de nos puissances, à l’égard de toutes les choses, tant celles que nous voyons, que celles qui sont hors de la portée de nos yeux.

CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME.

Suite du discours des choses qui nous excitent au bien. On parle aussi des Oratoires et des autres lieux destinés à la prière.

Je crois avoir montré assez clairement, que l’homme spirituel qui goûte sensiblement la douceur que les images sacrées lui causent, commet une imperfection très-grande, et peut-être plus dangereuse que le défaut où l’attachement aux autres choses corporelles et passagères nous fait tomber. Je dis peut-être plus dangereuse ; car ceux qui s’affectionnent aux images, les regardant comme des objets pieux et saints, ne craignent pas de s’en faire un bien propre par des mouvemens de cœur purement naturels. De sorte qu’ils se trompent souvent eux-mêmes, s’imaginant qu’ils sont parvenus à une excellente dévotion, parce qu’ils sentent des goûts et des consolations particulières. Mais après tout, la nature et l’inclination agissent alors plus réellement que la grâce et l’onction divine.

De là vient, pour commencer à parler des oratoires, que quelques-uns amassent toujours de nouvelles images pour orner leurs oratoires, et qu’ils ne se lassent jamais de les arranger, tantôt d’une façon, tantôt d’un autre, afin que ces lieux de dévotion soient mieux parés et paraissent plus agréables à la vue. Néanmoins ces différens arrangemens d’images ne font pas que ces gens curieux aiment Dieu davantage ; au contraire, ils l’en aiment quelquefois moins, parce qu’ils donnent à un ajustement de peintures l’amour qu’ils doivent à la Majesté divine et aux esprits Bienheureux.

C’est bien une vérité constante dans l’Église, que tout l’ornement dont on enrichit les Images sacrées, et toute la vénération qu’on a pour elles, sont peu de choses en comparaison de ce qu’elles méritent. Voilà pourquoi il y a sujet de blâmer ceux qui les gardent avec peu de respect et de bienséance. Les ouvriers aussi qui les font si grossièrement, qu’au lieu de réveiller la dévotion elles l’étouffent, sont blâmables, et on devrait leur défendre de s’occuper à ces sortes d’ouvrages. Mais cela n’a rien de commun avec l’affection déréglée, que vous avez pour ces parures si recherchées, et si préjudiciables à votre ame, qu’elles vous éloignent de l’union de Dieu et de l’oubli de toutes les choses créées. Si vous manquez en cela, non-seulement Dieu n’agréera pas ce que vous ferez alors, mais il vous punira de ce que vous y cherchez plutôt votre contentement que son bon plaisir. Vous pouvez vous persuader cette vérité, par les sentimens qu’eut Jésus-Christ le jour de son entrée à Jérusalem. Tout le monde alla au-devant de lui, on le reçut avec de grands cris de joie ; on n’épargna rien pour l’honorer. Néanmoins il pleura, parce que plusieurs d’entre les Juifs, qui lui donnaient de si belles démonstrations de respect et d’amitié, en avaient dans l’ame une extrême aversion, selon ces paroles de l’Écriture : Ce peuple m’honore des lèvres, mais il a le cœur beaucoup éloigné de moi.. Ainsi on peut dire que les Juifs faisaient cette fête plutôt pour eux-mêmes que pour Notre Seigneur. On remarque aujourd’hui le même dérèglement en plusieurs Chrétiens. Ils vont aux solennités publiques plutôt pour voir ce qui s’y passe, ou pour être vus eux-mêmes, ou pour faire de grands repas avec leurs amis, ou pour prendre d’autres divertissemens, que pour servir Dieu et pour signaler leur piété. Des inclinations et des intentions si sensuelles, sont assurément désagréables à la Majesté divine. Ceux-là lui déplaisent aussi, qui mêlent dans leurs fêtes des choses ridicules et propres à faire rire le peuple et à le distraire, ou qui s’appliquent plus à lui plaire par des embellissemens magnifiques, qu’à lui inspirer de la piété. Mais que dirai-je de ceux qui ne regardent dans ces saintes célébrités que leurs commodités particulières, et qui les ménagent plus soigneusement que le service de Dieu ? Ils peuvent cacher aux hommes leurs desseins ; mais Dieu voit le fond de leur cœur. Cependant de quelque manière qu’ils se comportent, c’est plus pour leur utilité et pour leur plaisir qu’ils solennisent ces jours, que pour la gloire et le contentement de leur Créateur.

Aussi Dieu ne compte pas pour son culte, les fêtes qu’on célèbre pour se satisfaire soi-même, ou pour contenter le monde : bien loin de les agréer, il châtie quelquefois ceux qui n’y regardent que leur consolation. L’Ancien Testament et le Nouveau nous en fournissent des exemples. Les Israélites chantèrent des hymnes et firent d’autres réjouissances à l’honneur de leur idole, se persuadant qu’ils procuraient de la gloire à Dieu : mais Dieu fit éclater sa colère contre eux par la mort de ving-trois mille de ces rebelles. Il priva de la vie les deux fils d’Aaron, Nadab et Abiu, qui se servirent d’un feu profane pour lui offrir de l’encens Il fit enfin jeter dans les ténèbres extérieures, pieds et mains liés, celui qui était entré dans la salle des noces sans avoir de robe nuptiale. Ce qui montre que les irrévérences qu’on commet contre son service en ces sortes d’assemblées, l’irritent extrêmement. Hélas ! mon Dieu, combien de fêtes les hommes célèbrent-ils, où le démon a plus de part que vous. N’est-ce pas là où ce malin esprit, semblable à un marchand, exerce son négoce, et achète des ames pour un peu de plaisir qu’il leur donne ? Ô combien de fois, Seigneur, pourrez-vous dire que ce peuple vous honore des lèvres dans ces solennités, et que son cœur est très éloigné de vous, parce qu’il vous rend un culte vain, déraisonnable et profane ! Il faut honorer Dieu à cause de lui-même et de ses perfections ; et si on se propose quelque fin humaine et vicieuse, elle est indigne de sa grandeur et de sa majesté.’

Je reviens maintenant aux oratoires et je dis que quelques-uns le remplissent d’ornemens très-beaux, pour suivre leur penchant et leur goût. Mais il y en a d’autres qui passent à l’extrémité contraire. Ils sont si peu touchés du repect qui est dû aux chapelles, qu’ils en font moins d’état que de leurs chambres, se faisant plus de plaisir d’ajuster des lieux profanes, que des lieux consacrés à Dieu. Les uns et les autres ne font pas ce qu’ils doivent ; et ceux-là sont encore dignes de réprimande, qui dérobent le temps à leur oraison mentale, à leur récollection intérieure, pour le donner à ces ajustemens extérieurs, ne faisant pas réflexion qu’en s’embarrassant de la sorte, ils sont moins propres et plus mal disposés à recevoir les impressions de Dieu, surtout lorsqu’on veut les dépouiller de ces ornemens alors ils tomhent dans le trouble et dans le chagrin.

CHAPITRE TRENTE-HUITIÈME.

Comment il faut se servir des Églises et des Chapelles, pour conduire l’esprit à Dieu.

Pour conduire l’esprit à Dieu par ce genre de bien, il est expédient de permettre à ceux qui commencent de s’adonner à la vertu, de prendre quelque plaisir sensible dans les images, dans les chapelles, dans les oratoires, et dans les autres choses visibles et consacrées à la piété, parce qu’ils ne se sont pas encore assez sevrés des douceurs du monde, pour renoncer à toutes sortes de satisfactions. Il en faut user avec eux comme avec un enfant, à qui on donne une chose pour lui en ôter une autre, de peur que si on ne lui laissait rien en la main, il ne se mit à pleurer. Mais l’homme spirituel qui veut faire de nonveaux progrès en la vie intérieure, se doit priver de toutes les délices que le cœur peut trouver en ces objets. Une ame bien pure ne s’en laisse jamais toucher, mais elle vaque uniquement au recueillement et au commerce spirituel avec son Dieu. Quoiqu’elle use des images et des oratoires, elle ne s’y arrête pas ; mais oubliant aussitôt les choses sensibles, elle repose en Dieu seul. Conséquemment quoiqu’il soit bon de faire l’oraison dans un lieu fort propre, il faut choisir pour ce saint exercice un endroit où les sens trouvent moins de quoi s’attacher, et où l’esprit soit plus libre pour s’élever à Dieu. Nous pouvons appliquer à ce sujet la réponse que notre Sauveur fit à la Samaritaine, lorsqu’elle lui demanda où il était plus convenable de prier Dieu, dans le temple ou sur la montagne qu’elle lui montra ; il lui répondit que la prière n’était pas resserrée dans les limites d’une montagne, mais que les vœux de ceux qui adoraient son père en esprit et en vérité, lui étaient agréables. L’heure viendra, dit-il, et elle est même déjà venue, que les vrais adorateurs adoreront mon Père en esprit et en vérité ; car ce sont les adorateurs que mon Père désire. Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité. Encore donc que les temples et les oratoires bien parés soient destinés à la prière, et que ce soit là le principal usage qu’on en doit faire, toutefois lorsqu’on veut converser intérieurement avec Dieu dans l’oraison, il est plus commode de se tenir dans un lieu qui ne dissipe ni les sens ni l’esprit, comme font d’ordinaire les endroits agréables à voir, et capables d’attirer notre curiosité, et de satisfaire notre amour propre. Pour cette raison les lieux écartés et incultes ont quelque avantage pour la méditation, et n’empêchent pas l’esprit de prendre son vol vers Dieu. Que si ces sortes d’objets visibles contribuent quelquefois à l’élévation de l’ame vers Dieu, cela ne se fait qu’en les effaçant aussitôt de la mémoire, et qu’en demeurant en Dieu sans retour sur les créatures. Le Sauveur des hommes nous a donné l’exemple de cette pratique. Il se retirait souvent pour prier dans les endroits les plus éloignés du commerce des hommes, et les moins propres à lui frapper les sens. Il aimait surtout les montagnes, dont la situation lui donnait lieu par sa hauteur de s’élever vers le Ciel, et dont l’âpreté naturelle ne lui présentait aucun sujet de se contenter. Un homme spirituel ne cherche que des lieux vides d’agrémens, pleins d’horreur, et propres à favoriser son attention sur lui-même, afin qu’il trouve dans l’oubli et dans la privation des créatures, un continuel recueillement et une parfaite jouissance de son Dieu. Ce qui est fort opposé à la coutume de quelques-uns qui s’étudient plus à orner leurs oratoires, qu’à rentrer souvent en eux-mêmes. Ils négligent la récollection intérieure, qui est néanmoins plus nécessaire que tous ces soins, et qui leur donnerait du dégoût de ces ajustemens, s’ils la pratiquaient avec assiduité.

CHAPITRE TRENTE-NEUVIÈME.

On parle encore du même sujet, pour mener l’esprit au recueillement dans l’usage des choses dont on vient de traiter.

La cause pourquoi quelques-uns d’entre les spirituels n’entrent jamais tout-à-fait dans les véritables douceurs de l’esprit, c’est parce qu’ils ne retirent jamais parfaitement leur cœur du plaisir que les choses extérieures leur donnent. Afin de corriger ce défaut, ils doivent remarquer qu’encore que les temples et les oratoires soient des lieux de prières, et que les images sacrées facilitent l’exercice de l’oraison par les bons mouvemens qu’elles nous impriment, néanmoins l’ame ne doit nullement s’occuper de ces objets extérieurs ; mais elle doit s’appliquer par un profond recueillement à son intérieur, qui est le temple vivant où elle doit faire sa prière. C’est de quoi saint Paul nous avertit : Ne savez-vous pas, dit-il, que vous êtes le temple de Dieu, et que son esprit demeure en vous ? Jésus-Christ même nous en assure en ces termes : Sachez que le royaume de Dieu est au dedans de vous. Ces autres paroles : Ceux qui adorent Dieu, doivent l’adorer en esprit et en vérité, se rapportent aussi à ce sujet. Car Dieu fait peu de cas des oratoires fort propres, si vous êtes trop sensibles à leur propreté, et si vous ne possédez pas cette nudité intérieure, qui est la pauvreté d’esprit qu’on acquiert par l’abnégation volontaire de toutes choses.

Vous devez donc étouffer en votre cœur toute cette satisfaction, afin que votre conscience soit pure, et que votre volonté s’attache à Dieu seul, et ne se remplisse que de lui dans l’oraison pour le glorifier, en rejetant toutes les douceurs qui peuvent naître des créatures. Si vous vous accoutumiez à goûter ces consolations sensibles, vous ne pourriez jamais jouir des délices spirituelles qui coulent de la nudité de l’esprit et de la récollection intérieure.

CHAPITRE QUARANTIÈME.

De quelques dommages que souffrent ceux à qui les lieux de dévotion causent un plaisir sensible, de la manière que nous l’avons dit.

Lorsque l’homme spirituel cherche quelque plaisir sensuel dans les choses que nous venons d’expliquer, il souffre plusieurs dommages intérieurs et extérieurs. Quant à l’esprit, jamais cet homme ne possédera une entière récollection à laquelle on arrive lorsque l’ame sort des choses créées, s’affranchit des joies sensibles, se retire dans son intérieur, et travaille de toutes ses forces à acquérir les vertus.

Pour l’extérieur, cet attachement est cause qu’il ne peut faire commodément son oraison en toufes sortes de lieux, mais en ceux-là seulement qui flattent ses inclinations et son goût. Et ainsi il omet souvent sa méditation.

De plus, le désir et la jouissance de ces contentemens sensibles, sont la source d’une infinité de changemens. Ces gens-là ne demeurent pas long-temps dans le même endroit, et ne persévèrent pas dans le même genre de vie. Vous les verrez tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. Ils se retirent quelquefois dans une cellule écartée, et quelquefois dans une autre. Ils font ici une oratoire ; ils en dressent là un autre. Il y en a aussi quelques-uns d’entr’eux, qui consument toutes leurs années à prendre et à quitter de nouveaux états de vie et de différentes manière de vivre. N’étant soutenus dans la vie spirituelle que d’une ferveur et d’une satisfaction sensible, et ne s’étant jamais fait violence pour entrer dans un parfait recueillement par l’abnégation de leur volonté, et par leur soumission aux souffrances, ils abandonnent le lieu de leur demeure et l’état de leur vie, aussitôt qu’il se présente un nouveau genre de vie, et un nouveau lieu conforme à leur dévotion, à leur goût et à leur humeur. Et parce qu’il n’est rien de plus sujet au changement que le goût et la dévotion sensible, ils courent après les nouveaux genres de vie et les nouvelles demeures, comme les enfans courent après les papillons.

CHAPITRE QUARANTE-UNIÈME.

Il y trois sortes de lieux dévots ; et comment la volonté doit agir à leur égard.

Il y a trois sortes de lieux où Dieu a coutume d’exciter la volonté à la dévotion. Les premiers sont certaines situations agréables l’étendue et la variété de la vue, par la verdure des arbres et des plantes, par la solitude et le silence. Au moment que par l’usage qu’on en fait le cœur se sent touché de Dieu, il est bon de n’y plus faire attention, parce qu’il ne faut plus avoir recours aux moyens lorsqu’on est parvenu à la fin. Si quelqu’un repaissait ses sens de la beauté de ces endroits, il se dissiperait l’esprit, et tomberait dans la sécheresse et le dégoût, en perdant le recueillement intérieur qui est la seule source des délices spirituelles.

C’est pourquoi ceux qui se trouvent par hasard dans de semblables lieux, doivent aussitôt en rejeter l’idée et converser dans leur intérieur avec Dieu, comme s’ils ne s’apercevaient pas de ses agrémens. Les anciens Solitaires en usaient ainsi. Dans les déserts les plus vastes et les plus charmans, ils choisissaient les lieux les plus étroits et les plus affreux, et bâtissaient là de très-petites cellules pour s’y renfermer. Saint Benoît demeura trois ans dans une caverne ; et un autre Ermite s’attacha avec une corde, afin de n’aller qu’aussi loin qu’elle s’étendrait. Je laisse les autres Saints qui ont observé cette méthode, pour conclure qu’ils étaient persuadés, que s’ils ne méprisaient tous ces attraits extérieurs, ils ne pourraient obtenir de Dieu, ni les consolations de l’ame, ni la vie intérieure.

Les seconds sont des lieux particuliers, soit qu’ils soient écartés de tout commerce, soit qu’ils ne le soient pas. Dieu y communique souvent à certaines personnes des dons spirituels pleins de douceurs intérieures : de sorte qu’elles ont toujours un grand penchant pour ces endroits-là, et qu’elles désirent quelquefois même avec inquiétude d’y revenir. Néanmoins lesquelles y sont, elles ne reçoivent pas de pareilles faveurs, cela n’étant pas en leur pouvoir ; et Dieu accordant ces grâces quand il lui plaît, comme il lui plaît, et où il le trouve bon, sans s’attacher aux temps, aux lieux, ou à la volonté de ceux qu’il en veut gratifier. Il sera cependant utile d’y aller quelquefois faire l’oraison, pourvu que le cœur ne s’y affectionne pas : on en peut apporter trois raisons. La première est, parce que Dieu veut que ceux-là lui donnent des louanges là même où il les a comblés de bienfaits. La seconde, ils se souviennent mieux de le remercier de ses dons. La troisième, ce souvenir donne plus de vivacité à leur dévotion. C’est pour ces causes, et non par l’espérance des mêmes biens, qu’ils doivent fréquenter ces lieux, parce que ce n’est pas le lieu ; mais c’est l’ame qui attire les libéralités de Dieu sur elle, étant seule parmi les créatures matérielles, un sujet propre à en être favorisé. Ainsi Abraham dressa un autel dans le lieu où Dieu lui avait apparu, et il y invoqua son saint nom. (Genes. 12. 7.) Il y passa en revenant d’Égypte, et il y fit la même chose. (Genes. 13. 4.) Jacob fit aussi un autel d’une pierre ointe d’huile dans l’endroit où le Seigneur s’était montré à lui au haut d’une échelle. (Gen. 28. 18.) Enfin Agar, pour distinguer le lieu où un Ange lui avait parlé de la part de Dieu, lui donna ce nom : Vous, mon Dieu, vous m’avez vu. Car j’ai vu le dos, dit-elle, de celui qui me regarde. (Gen. 16. 13.)

La troisième sorte de lieux sont ceux que Dieu destine par un choix spécial à son service. Il choisit la montagne de Sinaï pour donner sa loi à Moyse ; (Exod. 24. 12.) il en montra une autre à Abraham pour lui immoler son fils Isaac. Il ordonna à notre saint père Elie de se rendre sur le mont Horeb, afin de le voir de la manière que l’homme peut voir en Dieu en cette vie, (iii. Reg. 19. 8.). Saint Michel déclara dans une apparition à l’Évêque de Siponto en la Pouille, qu’il prenait sous sa protection le mont Gargan, et lui ordonna d’y bâtir une chapelle sous l’invocation des Anges. Enfin la très-glorieuse Vierge Marie désigna à Rome une place, par la neige qui y tomba miraculeusement aux mois d’Août, où elle voulut que Jean, qui était d’une ancienne famille des Patrices, et sa femme fissent faire une église à son honneur.

Dieu seul sait pourquoi il veut être servi et glorifié en un lieu plutôt qu’en un autre : pour nous, il suffit que nous soyons persuadés qu’il fait ce choix pour notre bien, et qu’en quelque endroit que nous lui demandions quelque chose avec foi et avec confiance, il écoutera tous nos vœux. Cependant lorsque nous le prions dans les lieux qui sont consacrés à son culte, il y a plus de sujet de croire qu’il nous exaucera, puisque c’est pour cette fin qu’ils lui sont dédiés.

CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME.

Des autres choses qui nous animent à l’oraison telles que sont les différentes cérémonies que plusieurs pratiquent.

On peut tolérer en quelque façon le plaisir qu’on prend aux choses dont nous venons de parler, et l’attachement qu’on a pour elles, parce que s’il y a de l’imperfection, il a aussi de l’innocence. Mais on ne peut supporter la grande confiance que quelques-uns mettent dans les cérémonies, que des gens peu éclairés et même très-éloignés de la pureté de la foi ont introduites. Laissons-là ces cérémonies pleines de noms et de termes qui ne signifient rien, et les autres choses profanes, que plusieurs personnes grossières et d’une conscience suspecte mêlent en leurs prières. Il est évident qu’il y a du mal et du péché, et souvent même il s’y trouve un pacte secret avec le démon : ce qui attire sur ces malheureux la colère de Dieu. Je ne veux traiter ici que des cérémonies, que plusieurs qui n’y découvrent rien de mauvais, observent par les mouvemens d’une dévotion, que je n’ose appeler indiscrète. Ils s’imaginent qu’elles ont une si grande vertu, et ils fondent sur elles leurs espérances de telle sorte, qu’ils se persuadent que s’ils en omettaient la moindre en leurs prières, ils n’en recueilleraient aucun fruit, et que Dieu ne remplirait pas leurs attentes. En quoi sans doute ils commettent une grande irrévérence contre la Majesté divine. Par exemple, ils veulent qu’un tel Prêtre et non pas un autre dise la Messe, avec un tel nombre de cierges, ni plus ni moins ; à telle heure et non à une autre ; un tel jour et non avant ou après. S’ils font faire quelque pélérinage, ils ordonnent qu’il y ait tant de stations, qu’on les fasse en tel temps et à telle heure, qu’on y dise tant d’oraisons, avec telles cérémonies, telles postures de corps, et autres circonstances, sans en omettre ni en changer aucunes, quelque petites qu’elles soient. Il faut aussi, selon leur vue, que la personne qu’ils emploient pour faire ces dévotions, ait telles et telles qualités. Que si une seule chose de toutes celles qu’ils se sont proposées vient à manquer, ils croient que leurs desseins ne réussiront pas, et qu’ils n’obtiendront pas ce qu’ils désirent.

Mais ce qui est tout-à-fait insupportable, il y en a qui veulent éprouver en eux-mêmes l’effet de ces pratiques, ou qui désirent absolument et sans condition, que ce qu’ils demandent leur soit accordé, et qu’il s’accomplisse aussitôt qu’ils ont achevé leurs prières cérémonieuses. Agir de la sorte, qu’est-ce autre chose que provoquer la colère de Dieu ? Il s’en irrite quelquefois au point, que de permettre au démon de les tromper, en leur faisant sentir ou comprendre des choses contraires au bien de leur ame. Et certes ils méritent bien ce châtiment, puisqu’ils ont plus de soin d’entretenir leur attachement à ces sortes d’oraisons et de cérémonies, et de nourrir leur amour propre, que de chercher le bon plaisir de Dieu et l’accomplissement de sa sainte volonté. Cependant les effets ne répondent pas toujours à leur désirs, faute d’établir toutes leurs espérances en Dieu.

CHAPITRE QUARANTE-TROISIÈME.

Comment il faut se servir de ces dévotions, pour élever à Dieu le plaisir et la force que la volonté y trouve.

Ces gens-là doivent donc savoir, que plus ils s’appuyent sur ces cérémonies, moins ils se fient à Dieu, et impétreront ce qu’ils prétendent. Aussi quelques-uns d’entre eux agissent plutôt pour leurs fins particulières, que pour la gloire de leur Créateur, quoiqu’ils présupposent que si leur entreprise doit procurer de l’honneur à Dieu elle réussira ; et si elle ne doit point lui en procurer, elle ne réussira pas : néanmoins leur amour propre et leur vaine joie qu’ils recherchent en cette occasion, empêchent l’effet des prières qu’ils font pour avoir un heureux succès. Ils feraient cependant bien mieux d’offrir tous ces vœux à Dieu, pour des choses de plus grande conséquence, telles que sont l’expiation de leurs péchés, la pureté de leur conscience, l’affaire de leur salut éternel, qu’il faut préférer à toutes les autres demandes. S’ils les obtenaient du Ciel, ils recevraient plus facilement les autres choses moins importantes, quand même ils ne les demanderaient pas, comme Jésus-Christ nous l’a promis dans l’Évangile : Cherchez donc premièrement, dit-il, le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît, parce que cette prière est conforme à la volonté du Seigneur. En effet, rien n’est plus efficace pour l’engager à satisfaire nos souhaits, que de ne chercher en l’oraison que ce qui lui est le plus agréable. Non-seulement il nous comblera des grâces nécessaires pour ménager notre salut éternel, mais il nous donnera aussi tout ce qu’il verra nous être utile, quoique nous ne le demandions pas. C’est ce que David nous dit en ces termes : Le Seigneur est proche de ceux qui le prient en vérité, et il les écoutera. Ceux-là le prient en vérité, qui lui demandent des choses véritablement bonnes et relevées ; c’est-à-dire, celles qui regardent le salut de l’ame. Le même Prophète parle de ces gens-là, lorsqu’il ajoute immédiatement après, que Dieu fera ce que veulent ceux qui le craignent ; qu’il sera favorable à leurs prières pour les conduire à leur salut ; qu’il tient sous sa protection tous ceux qui l’aiment, et qu’il les défend de leurs ennemis. Cette approche de Dieu consiste donc, selon l’expression du saint Roi, en ce qu’il contente toujours ses fidèles serviteurs et leur donne ce qu’ils n’ont pas même la pensée de lui demander. Ainsi Salomon l’ayant prié de lui donner la sagesse, qui était nécessaire pour gouverner son peuple avec prudence et avec justice, cette prière lui fut si agréable, qu’il lui répondit de la sorte : Puisque la sagesse vous a plu davantage que toute autre chose et que vous n’avez pas demandé de grands biens, ni de la gloire et de l’éclat, ni la vie de vos ennemis, ni une longue vie sur la terre, mais la sagesse et la science pour juger mon peuple sur lequel je vous ai établi roi ; non-seulement je vous donne la sagesse et la science que vous désirez, mais je vous comblerai aussi de richesses et d’honneurs de telle sorte, qu’il n’y a point eu avant vous aucun roi, et qu’il n’y en aura point après vous de semblables à vous. Dieu s’acquitta de sa promesse ; non-seulement il le favorisa de tous ces dons, mais il réduisit aussi ses ennemis à faire avec lui une paix inviolable, et à lui payer tribut tous les ans. Nous lisons quelque chose de semblable dans la Génèse : Dieu promit à Abraham de multiplier comme les étoiles du ciel la postérité de son fils légitime, comme ce bon père l’avait souhaité ; et il dit ensuite que celle du fils qu’il avait eu d’Agar sa seconde femme serait aussi très-nombreuse.

Voilà de quelle manière il faut rapporter à Dieu le goût, que la volonté sent dans les prières et dans les demandes que nous faisons. On ne doit pas s’appuyer sur les cérémonies que l’Église catholique n’a pas approuvées, ni en prescrire au prêtre d’autres que celles qu’elle a réglées, ni en introduire de nouvelles, comme si on avait plus de lumières que le Saint-Esprit, et plus, de sagesse que l’Église. Que si ceux qui prient Dieu avec une grande simplicité, n’en sont pas écoutés, et s’ils se persuadent qu’en usant de beaucoup de cérémonies ils ne seront pas exaucés, ils ne doivent pas néanmoins mettre leur confiance en d’autres cérémonies qui peuvent concerner la dévotion, que celles que l’Église a établies. Il est constant que quand les Disciples de Jésus-Christ le conjurèrent de leur apprendre à prier, il leur eût enseigné toutes les choses qui pouvaient porter le Père Éternel à recevoir leurs prières ; et néanmoins il ne renferma dans l’oraison qu’il leur ordonna, que sept demandes, qui contiennent nos nécessités spirituelles et temporelles, sans y ajouter d’autres paroles ni d’autres cérémonies. Il leur dit même, selon le rapport de saint Matthieu, qu’ils n’usassent pas dans leurs prières de grandes répétitions de paroles, parce que leur père connaissait leurs besoins avant qu’ils les lui demandassent. Il se contenta de leur recommander très-particulièrement, de prier toujours sans jamais se relâcher. Il ne nous a pas commandé de faire une grande multitude de demandes, mais il veut seulement que nous réitérions souvent avec ferveur celles dont il nous a donné le modèle et la règle. C’est pourquoi il répéta lui-même trois fois cette prière : Mon Père, s’il est possible, que ce calice soit détourné de moi toutefois que ma volonté ne se fasse pas, mais la vôtre. Cependant la manière et la cérémonie que nous devons observer selon ses instructions, se réduisent à l’une ou à l’autre de ces deux méthodes, savoir, que nous nous retirions dans notre chambre, pour y prier en secret, sans bruit, sans témoins, avec attention, avec un cœur pur et dégagé des objets extérieurs. Mais vous, dit-il, quand vous voudrez prier entrez dans votre cabinet, fermez la porte, priez votre Père qui est dans les endroits les plus cachés. Ou bien il veut que nous allions dans des lieux déserts et solitaires, comme il avait coutume de faire ; et que là nous prenions le temps de la nuit le plus tranquille pour vaquer à l’oraison. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de prendre d’autres temps et d’autres jours pour faire nos prières, ni de nous servir d’autres paroles, d’autres changemens et d’autres cérémonies, que celles dont l’Église se sert et qu’elle prescrit à tous les fidèles. Je ne condamne pas néanmoins, et, au contraire, je loue ceux qui se fixent à un nombre de jours, comme sont les neuvaines, pour remplir leurs dévotions : mais je ne puis m’empêcher d’improuver l’attachement qu’on y a, et la confiance qu’on y met. On sait que la sainte veuve Judith reprit les habitans de Béthulie, de ce qu’ils avaient déterminé un temps dans lequel ils espéraient que Dieu leur ferait la miséricorde de les délivrer, et ils étaient résolus de se rendre à Holofernes, si ce nombre de jours se passait sans recevoir du secours. Et qui êtes-vous, leur dit-elle, pour tenter le Seigneur ? Ce discours et ce dessein n’attireront pas sur vous ses bénédictions, mais ils allumeront plutôt sa colère et sa fureur contre vous.

CHAPITRE QUARANTE-QUATRIÈME.

Du second genre des biens particuliers, où la volonté peut vainement se délecter.

Nous avons dit que les biens qui nous provoquent sont du second rang, qu’ils répandent quelque plaisir dans la volonté, et qu’ils nous excitent au service de Dieu, tels que sont les prédicateurs. Nous en parlerons ici premièrement en ce qui les regarde ; secondement en ce qui concerne leurs auditeurs. Il y a sujet de leur donner aux uns et aux autres quelques avis, pour leur apprendre à rapporter à Dieu la satisfaction que leur volonté goûte dans ce saint exercice mais je le ferai sans les distinguer les uns des autres. Je dis donc que le prédicateur qui veut être utile au public, et qui craint que la complaisance et la présomption ne lui inspirent de l’orgueil et de la vanité, doit considérer que ce ministère apostolique dépend plus essentiellement de l’esprit que de la voix. Quoique les paroles soient nécessaires pour l’exercer, néanmoins il tire toute sa force et toute son efficacité de l’esprit intérieur. De là vient qu’encore que le prédicateur ait une science profonde, des pensées sublimes une éloquence parfaite, un style poli, élégant et noble, il ne fera ordinairement du fruit qu’autant que l’esprit intérieur l’animera. À la vérité la parole de Dieu est d’elle-même très-efficace, parce que, dit David, qu’il rend sa voix toute-puissante : mais elle ressemble au feu, qui a la vertu de brûler, et qui néanmoins ne brûle pas, lorsque la disposition nécessaire ne se trouve pas dans le sujet sur lequel il agit. De même la parole divine a la puissance d’éclairer et de toucher les hommes, mais elle ne fait ni l’un ni l’autre, lorsqu’ils ne sont pas disposés. Or, afin qu’elle produise son effet, deux sortes de dispositions sont requises : les unes regardent le prédicateur, les autres regardent les auditeurs. Le fruit de la prédication est proportionné aux dispositions du prédicateur. Ainsi l’on dit communément, que le disciple est tel que le maître. C’est pourquoi lorsque les sept fils de Sceva, prince des prêtres juifs, voulurent exorciser les démons, avec la même formule dont saint Paul s’était servi, un de ces malins esprits se mit en fureur contre eux, et leur dit : Je connais Jésus, et je sais qui est Paul ; mais vous qui êtes-vous ? Et le possédé s’étant jeté sur ces exorcistes, et s’étant rendu maître de deux d’entre eux, ils s’enfuirent hors de la maison nus et blessés. Cet accident leur arriva, non point parce que Jésus-Christ ne voulait pas qu’on chassât les démons en son nom, mais parce qu’ils n’avaient pas les dispositions nécessaires. Aussi lorsque les Apôtres empêchèrent un homme qui n’était pas des Disciples de Jésus-Christ, de délivrer les possédés par la vertu de son nom adorable, Notre-Seigneur les reprit : Ne l’en empêchez pas, leur dit-il, parce qu’il ne se peut faire qu’un homme qui aura fait un miracle en mon nom, incontinent après cela parle mal de moi. Il haït néanmoins ceux qui enseignent la loi de Dieu aux autres et ne la gardent pas eux-mêmes, qui prêchent le bien et ne le pratiquent pas. C’est pourquoi le Saint-Esprit parlant par l’Apôtre, blâme ces gens-là : Quoi donc, dit-il, vous enseignez les autres et vous ne vous enseignez pas vous-mêmes ? Vous prêchez qu’il ne faut pas dérober, et vous dérobez ? Et le Prophète-Roi : Dieu, dit-il, a fait par mon ministère ce reproche au Pécheur : Pourquoi déclarez-vous aux autres mes commandemens qui renferment toute justice et toute sainteté, pourquoi faites-vous profession de vous attacher à mon Testament, puisque vous avez de l’aversion des instructions que ma loi vous donne, et que vous méprisez tous mes préceptes ? Ce qui nous apprend que Dieu ne donnera point son esprit à ces gens-là, pour les rendre capables de travailler utilement pour le prochain. Ainsi nous voyons communément, autant qu’il nous est permis d’en juger, que plus le prédicateur a de sainteté, plus il fait de fruit en ses prédications, quoique son style soit simple et qu’il ait peu de doctrine et d’éloquence. Véritablement on ne peut désavouer que les paroles choisies, le style relevé, les beaux gestes, l’action noble, la science sublime, l’éloquence accomplie et agréable ne touchent les auditeurs, et ne fassent de plus grands fruits lorsque l’esprit de Dieu s’y trouve ; mais s’il ne s’y trouve pas, la volonté des auditeurs n’en sera nullement enflammée dans le service de Dieu, quoique les sens et l’esprit en reçoivent du plaisir. Elle restera aussi languissante et aussi lâche qu’auparavant dans la pratique des vertus et des bonnes œuvres, quoiqu’on prêche admirablement, et qu’on dise des choses merveilleuses. Tout cela n’est bon qu’à flatter les oreilles, comme un concert très-harmonieux. Mais après tout, ces paroles n’étant point animées de l’esprit de Dieu, sont mortes et n’ont pas la puissance de ressusciter les pécheurs, et de les retirer du tombeau de leurs péchés. On oublie bientôt les choses les plus sublimes que les prédicateurs prêchent, lorsqu’elles n’allument pas le feu divin dans le cœur ; parce que non-seulement le plaisir que l’auditeur prend à entendre des discours savans, polis et éloquens n’est de nulle utilité, mais il l’empêche encore d’entrer dans son intérieur, et il le retient dans l’extérieur, en l’appliquant plutôt à faire réflexion sur la bonne grâce et le beau sermon du prédicateur, que sur les moyens d’édifier son ame, de corriger ses défauts, et de sanctifier ses mœurs.

C’est ce que nous avons à dire aux auditeurs, puisque saint Paul désire qu’ils ne s’attachent point à ces choses, et qu’ils ne fassent état que de la simplicité de l’Évangile : il en a usé de la sorte avec les Corinthiens : Pour moi, mes Frères, dit-il, lorsque je suis venu vers vous, pour vous annoncer la vérité, dont Jésus-Christ nous a rendu témoignage, je ne me suis point servi des discours élevés de l’éloquence et de la sagesse des hommes ; mais ç’a été avec la démonstration de l’esprit et de la puis- sance. Cependant ni l’intention de l’Apôtre ni mon dessein n’est pas de rejeter le style élégant, l’art de la rhétorique, et la manière de dire propre, honnête et pathétique : ces choses sont utiles au prédicateur, et contribuent au succès des prédications. Car quand on dit bien, on rétablit les choses les plus désespérées ; au contraire, on perd les meilleures lorsqu’on en parle grossièrement et sans grâce.

Il faut donc que d’un côté le prédicateur étudie assidûment l’Écriture Sainte, les Saints Pères, les Théologiens scholastiques et les mystiques, autant qu’il sera nécessaire pour prouver solidement les vérités qu’il avance ; il faut qu’il compose avec exactitude et avec une éloquence mâle et forte, les discours qu’il doit prononcer. Il faut enfin qu’il s’adonne à l’oraison pour s’enflammer le cœur avant que de monter en chaire, et pour parler avec beaucoup d’ardeur et de zèle. Mais de l’autre côté, il faut que les auditeurs conçoivent un ardent désir de profiter de la prédication ; qu’ils entendent la parole de Dieu avec humilité ; qu’ils s’appliquent à eux-mêmes et non pas aux autres ce qu’ils entendent ; qu’ils fassent réflexion sur les vérités qu’on leur a prêchées ; qu’ils viennent à la pratique des instructions qu’ils auront reçues, et qu’ils rendent grâces à Dieu, d’avoir le bonheur d’entendre la parole divine, dont les païens sont privés.

Fin du Traité de la Montée du Mont-Carmel.

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