La Montée du Mont-Carmel (page 2)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / La montée du Mont-Carmel · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On peut inférer de ce discours que quand Dieu délivre une ame de ces contrariétés et la purifie entièrement, il fait, si je l’ose dire, quelque chose de plus grand que lorsqu’il tire l’ame du néant et lui donne l’être, parce que les passions de l’homme s’opposent davantage à l’opération de Dieu que le néant, puisque le néant n’est pas capable de résister à la Majesté divine. Voilà ce que nous avions à dire du premier dommage que l’ame reçoit des passions, lorsqu’elles empêchent l’esprit de Dieu d’y venir et d’y demeurer. Il faut parler maintenant du second dommage, que nous appelons positif, et qui renferme cinq effets que les passions font dans l’ame ; car elles la fatiguent, elles l’affligent, elles l’obscurcissent, elles la souillent, elles l’affaiblissent.

En premier lieu les passions fatiguent l’ame, parce qu’elles sont semblables à des enfans inquiets, qui demandent à leur mère tantôt une chose, tantôt une autre, et qu’on ne peut satisfaire. Or, comme la mère se lasse de leurs importunités, de même l’ame se lasse des importunités de ses passions ; ou comme celui qui fouit en terre pour trouver quelque trésor se fatigue beaucoup, de même l’ame ressent beaucoup de fatigue à chercher dans les créatures de quoi contenter ses passions. Que si elle leur donne tout ce qu’elles demandent, elles ne cessent pas néanmoins de lui être fort incommodes, n’étant jamais pleinement rassasiées, et ne trouvant dans les créatures que des citernes percées, qui ne conservent pas de l’eau suffisamment pour éteindre leur soif ardente. Si bien qu’on peut dire avec Isaie : Il a pris beaucoup de peine à étancher sa soif, et il en sent encore l’ardeur ; son ame est vide et privée du soulagement qu’elle cherchait. On peut ajouter que, comme celui qui a la fièvre chaude n’a nul repos et brûle d’une soif qui s’augmente à chaque moment jusques que la fièvre soit cessée, de même l’ame ne jouit d’aucune tranquillité et sent toujours de l’inquiétude, jusques à ce qu’elle ait apaisé les mouvemens des passions qui la tyrannisent. Il semble que le saint homme Job décrit cet état lorsqu’il dit : Que quand il sera rassasié, il sera plus incommode de la chaleur qu’auparavant, et qu’il sera accablé de toutes sortes de douleurs et de peines..

De plus les passions fatiguent l’ame, parce qu’elles l’agitent comme les vents agitent l’eau ; elles ne lui laissent aucun repos, selon ces paroles d’Isaïe : Le cœur de l’impie ressemble à la mer quand elle est agitée, et ne peut jamais être paisible..

Les passions fatiguent enfin l’ame, lorsqu’elle veut les contenter ; parce que comme celui qui, pressé de la faim, ouvre la bouche pour se remplir de vent, et au lieu de se rassasier, il irrite sa faim ; de même l’ame bien loin d’assouvir sa faim, elle l’excite davantage ; de sorte qu’on peut dire avec Jérémie : Que l’ame en suivant le désir de sa volonté n’a trouvé que du vent ; et peu après lui faisant connaître son aridité, il l’exhorte à s’éloigner de la nudité et de la soif, c’est-à-dire, à détacher ses pensées et ses affections du dessein de saouler ses passions, parce que ce prétendu rassasiement allume davantage leur ardeur. Alors l’ame éprouve le sort des ambitieux qui se voit frustré de ses attentes après avoir long-temps espéré, et qui ne reçoit de ses soins que du chagrin et de l’ennui. De même après qu’elle a travaillé pour remplir l’avidité de ses passions, elle ne recueille que de l’inquiétude. On peut dire encore que la passion a du rapport avec le feu. Comme le feu s’augmente à proportion qu’on y met du bois, de même la passion s’enflamme à mesure qu’on lui donne de quoi se nourrir. Mais il y a cette différence entre la passion et le feu, que celui-ci s’éteint quand il a consumé ses matières, et celle-là s’allume davantage lorsque les alimens lui manquent. Ainsi on voit la vérité de ces paroles d’Isaïe : Il ira à la droite, et il aura faim ; il mangera à la gauche, et il ne sera pas rassasié. Car ceux-là endurent justement la faim, qui ne mortifient pas leurs passions, lorsqu’ils sont entrés dans le chemin qui conduit à Dieu et qui est représenté par la droite, puisqu’ils ne méritent pas de goûter jusques au rassasiement les douceurs de l’esprit divin. C’est aussi avec sujet que ces gens-là n’apaisent pas leur faim, lorsqu’ils nourrissent des choses créées leurs passions, comme la gauche le signifie, parce qu’ils quittent ce qui peut seul les satisfaire, et qu’ils cherchent ce qui n’est propre qu’à augmenter leur avidité insatiable. Il est donc constant que les passions fatiguent l’ame qui s’abandonne à leurs mouvemens.

CHAPITRE SEPTIÈME.

On montre, par plusieurs comparaisons et par plusieurs autorités, comment les passions affligent l’ame.

En second lieu, les passions affligent l’ame, et c’est le second mal qu’elles lui causent. En cet état, l’ame est semblable à un homme qui est chargé de chaînes, et qui ne saurait se délivrer de la douleur qu’il en reçoit, avant qu’il s’en soit tout-à-fait dégagé ; de même l’ame ne peut sortir de ses peines, avant qu’elle se soit affranchie des liens de ses passions. C’est de ce sujet que David parlait lorsqu’il disait : Les cordes de mes péchés, c’est-à-dire de mes passions, m’ont lié.

De plus, comme celui-là souffrirait beaucoup qui serait couché tout nu sur des épines, de même l’ame qui s’abandonne à ses passions est extrêmement tourmentée ; car ses passions la piquent comme des épines. C’est ce que le prophète-roi dit en ces termes : Ils m’ont environné comme des abeilles, et ils se sont enflammés contre moi comme du feu dans des épines. Car le feu des chagrins et des tourmens s’allume dans les passions, et excite dans l’ame des douleurs insupportables.

Ou bien, comme un laboureur qui désire ardemment une abondante moisson, pique ses bœufs et les presse de labourer la terre, de même la concupiscence pique l’ame pour l’obliger à donner aux passions ce qu’elles demandent. Ceci paraît clairement dans l’extrême ardeur qu’eut autrefois Dalila de savoir où les forces de Samson résidaient. Elle le fatigua jusqu’à mourir par ses poursuites continuelles, tellement qu’il perdit cœur et succomba misérablement. L’ame tombe dans le même malheur, à force d’être pressée par les passions..

Il est facile de conclure de là que plus la passion se porte violemment à son objet, plus elle tourmente l’ame, et que plus l’ame accorde à la passion, plus elle sent de peines ; de sorte que ses tourmens croissent à proportion que les déréglemens de la passion se multiplient. Ainsi on voit dans l’ame, dès cette vie, la vérité de ces paroles de l’Apocalypse : Proportionnez son tourment et sa douleur à la grandeur de son orgueil et de ses délices. Et, comme celui-là est ordinairement maltraité, qui tombe entre les mains de ses ennemis, de même l’ame qui se laisse vaincre par les passions est fort affligée. Nous en avons une figure bien naturelle dans le malheur de Samson. Il avait au commencement des forces extraordinaires, et il exerçait avec une pleine autorité l’office de Juge sur les Israélites ; mais aussitôt que ses ennemis l’eurent réduit en leur pouvoir, ils le privèrent de ses forces ; ils lui crevèrent les yeux ; ils l’attachèrent à une meule de moulin pour moudre du blé ; ils le tourmentèrent enfin de toutes les manières qu’ils voulurent. Le sort d’une ame que les passions ont vaincue n’est pas moins déplorable. Elles la dépouillent de ses forces ; elles l’aveuglent, elles l’attachent à la concupiscence comme à un moulin ; elles l’affligent enfin selon la diversité et la violence de leurs emportemens. Dieu a cependant de la compassion de ces misérables esclaves de leurs passions ; et pour les retirer de cette captivité, il les invite à venir à lui comme à la source des véritables biens et des solides plaisirs de l’ame, et il leur dit ces paroles d’Isaïe : Vous qui avez soif, venez puiser de l’eau ; et vous qui n’avez point d’argent, hâtez-vous, achetez, et mangez ; venez, achetez du vin et du lait, quoique vous n’ayez ni argent, ni de quoi donner en échange. Pourquoi employez-vous votre argent et le fruit de votre travail à acheter des choses qui ne servent ni à vous donner du pain, ni à vous rassasier ? Ecoutez-moi donc, et prenez la bonne nourriture que je vous présente : c’est elle qui engraissera votre ame et qui la comblera de délices. Repassons sur ces paroles pour les appliquer à notre sujet. Vous qui avez soif, c’est-à-dire, vous qui désirez ardemment de contenter vos passions. Vous qui n’avez point d’argent, ou qui n’avez pas la volonté assez ferme ni assez déterminée pour quitter les créatures et pour vous unir à Dieu seul. Achetez du vin et du lait, c’est-à-dire, achetez la paix et la douceur de l’esprit divin. Sans argent et sans échange, ou bien, sans avoir autant de peine que vous en avez à satisfaire vos passions. Pourquoi donc employez-vous votre argent, ou votre volonté, et votre travail, ou le soin que vous prenez de rassasier vos passions, à acheter ce qui ne sert pas à vous faire du pain, c’est-à-dire, à ne pas vous remplir de l’esprit de Dieu ? Si vous suiviez mes avis, votre ame s’engraisserait de la viande spirituelle que je lui donnerais, et elle serait alors comblée de plaisirs. Or, se procurer cette graisse n’est autre chose que se priver de tous les plaisirs dont les objets créés peuvent nous repaître. Ils ne sont propres qu’à nous affliger ; au contraire, c’est l’esprit de Dieu qui nous réjouit.

C’est pourquoi Notre-Seigneur nous exhorte à aller à lui lorsque nous sommes accablés de nos peines et du soin d’entretenir nos passions en leurs voluptés ; et il nous promet de nous soulager et de remettre notre ame dans la paix, dont nos déréglemens, que nous sentons, selon l’expression du prophète-roi, comme un poids immense, nous ont privés..

CHAPITRE HUITIÈME.

De quelle manière les passions obscurcissent l’ame. On le prouve par quelques comparaisons et par quelques autorités de l’Écriture.

En troisième lieu, les passions déréglées obscurcissent l’ame ; car comme les exhalaisons et les vapeurs de la terre obscurcissent l’air, en arrêtant les rayons du soleil ; comme l’haleine ternit le miroir, et comme la boue épaissit l’eau de telle sorte qu’on n’y peut voir son visage ; de même les passions couvrent l’ame de ténèbres si grossières, que ni les rayons du soleil naturel, qui est la raison humaine, ni les lumières de la Sagesse divine ne peuvent la pénétrer et l’éclairer. C’est ce que David exprime quand il dit que ses péchés l’ont rempli de tous côtés, et lui ont ôté la puissance de voir..

Or, quand l’entendement est obscurci, la volonté devient languissante, et la mémoire s’affaiblit tellement, que l’ame ne fait plus ses opérations avec facilité ; car ses puissances, dépendant de son entendement, tombent dans le désordre lorsque lui-même y tombe ; si bien que le Prophète a raison de dire que son ame est extrêmement troublée ; car c’est la même chose que s’il disait que toutes les facultés de son ame ne peuvent plus opérer. En effet, son esprit ne reçoit plus les lumières de la Sagesse divine ; sa volonté ne conçoit plus d’amour pour Dieu ; sa mémoire ne retient plus les grandeurs et les bienfaits de Notre-Seigneur. De plus, la passion aveugle l’ame, parce qu’elle est aveugle elle-même ; et comme elle ne regarde nullement la raison, qui est le guide naturel de l’ame, si elle conduit elle-même l’ame, elle l’égare, comme un aveugle égare celui qui s’abandonne à sa conduite. Le Fils de Dieu le dit en termes exprès. Si un aveugle en conduit une autre, dit-il, ils tomberont tous deux dans une fosse..

Certes, si l’ame a quelque lumière en ce temps-là, elle n’en use que pour se perdre, comme un papillon ne se sert de ses yeux que pour se brûler à la chandelle ; ou bien elle est semblable au poisson qui se laisse éblouir à la lueur des flambeaux que les pécheurs portent la nuit sur l’eau, et qui donne dans leurs filets ; de même l’ame suit les fausses lumières que ses passions lui présentent par le moyen des créatures, et elle s’engage dans les pièges du démon, et se perd sans ressource.

Ces paroles du Psalmiste, le feu est tombé sur eux, et ils n’ont pas vu le soleil, expliquent admirablement ceci. La passion est un feu qui enflamme la concupiscence, et qui empêche l’ame de voir le soleil, c’est-à-dire la véritable lumière de l’entendement, soit naturelle, soit surnaturelle. En effet, comme les yeux ne peuvent voir leur objet lorsqu’il y a entre eux et lui une lumière étrangère qui les éblouit et qui interrompt leur opération, de même l’ame ne peut voir cette divine lumière, parce que la passion se met entre les deux et trompe l’ame par l’interposition des fausses lumières dont il l’éblouit, ou plutôt dont il l’offusque et l’aveugle. C’est pourquoi on a sujet de déplorer l’ignorance de quelques-uns, qui se chargent indiscrètement de plusieurs macérations et de plusieurs pratiques, s’imaginant qu’elles sont seules suffisantes, sans la mortification de leurs passions, pour les élever à l’union de Dieu ; mais ils prennent de fausses mesures, parce qu’ils n’y arriveront jamais avant que d’avoir dompté leurs passions. Ils doivent donc les vaincre avec tout le soin possible. Alors ils profiteront plus en un mois qu’ils ne feront en plusieurs années, pendant qu’ils ne s’appliqueront qu’aux pratiques, qui ne contribuent en rien à cette victoire. Comme le laboureur sème inutilement du grain dans un champ auquel il n’a pas donné les façons nécessaires ; et comme la terre qui n’est pas cultivée ne porte que de méchantes herbes, de même celui-là travaille sans fruit, et ne fait aucun progrès en la vie spirituelle, qui ne surmonte pas comme il faut ses passions ; et ses passions ne feront naître en l’ame que ténèbres, que négligences et que langueurs, si elles ne sont purifiées par une sévère mortification. Elles sont dans l’ame comme une espèce de taches dans les yeux, et elles l’obscurcissent de telle sorte que l’ame ne voit pas clairement ce qu’elle doit connaître. C’est pourquoi David, considérant l’aveuglement de ces gens-là, et l’indignation que Dieu conçoit contre eux, leur adresse ces paroles : Avant que vos épines encore tendres se fortifient et croissent en gros buissons la colère de Dieu les absorbera, comme la terre qui s’entrouvre sous les pieds des vivans les engloutit. C’est-à-dire, avant que leurs passions, qui sont au commencement traitables comme des épines encore tendres, s’endurcissent, et, devenues semblables à de gros buissons, empêchent l’ame de recevoir la lumière divine, la colère de Dieu perdra ces personnes, soit en retranchant le cours de leur vie, ou en les affligeant en ce monde par les peines ou par les mortifications, soit en les réservant en l’autre vie pour les tourmenter dans les flammes du Purgatoire. Or, le dessein qu’il a en les faisant souffrir maintenant est de rompre les obstacles que leurs passions font à leurs lumières, et de réparer les pertes spirituelles qu’ils en reçoivent.

Oh ! si les hommes connaissaient bien de quel trésor de lumières divines l’aveuglement que les passions leur causent les dépouille ! Oh ! s’ils avaient une parfaite connaissance des maux qu’ils en souffrent, lorsqu’ils ne les mortifient pas avec toute la rigueur possible ! Car, enfin, ils n’ont nul sujet de se fier à leur esprit et aux dons de Dieu, et ils ne doivent pas se persuader qu’ils puissent éviter les ténèbres spirituelles et les nouvelles pertes où la tyrannie de leurs passions et de leur concupiscence les engagera.

En effet, qui eût jamais osé dire qu’un homme aussi sage et aussi favorisé du Ciel que Salomon eût été frappé d’un si grand aveuglement d’esprit, et d’une si horrible dureté de cœur, qu’il érigeât en sa vieillesse des autels aux idoles, et qu’il rendît à de fausses divinités le culte qui n’est dû qu’au Créateur de l’univers ? Mais d’où lui est venu ce malheur ? de l’amour déréglé des femmes et de sa négligence à réprimer ses passions et à refuser à ses sens les plaisirs qu’ils lui demandaient, comme il le marque lui-même dans son Écclésiaste : Je n’ai, dit-il, rien dénié à mes yeux de tout ce qu’ils ont désiré, et je n’ai point empêché mon cœur de goûter toute la volupté qu’il a souhaitée. Ainsi, quoique ce prince fût extrêmement éclairé et prudent en sa jeunesse, ses passions l’aveuglèrent en sa vieillesse de telle sorte qu’il perdit toute sa sagesse, et qu’il abandonna même le service du vrai Dieu.

Que si le désordre des passions a fait de si méchans effets en ce grand monarque, que ne fera-t-il pas en nous, pendant que nous serons immortifiés, lâches à nous vaincre et aveugles en notre conduite ? Quels dommages ne recevrons-nous pas, lorsqu’on pourra dire de nous avec vérité ce que le Seigneur dit des Ninivites à Jonas : Ils ne connaissent pas la différence qu’il y a entre la droite et la gauche. N’est-ce pas là l’ignorance avec laquelle nous naissons ? Ne nous trompons-nous pas si grossièrement que nous prenons souvent le mal pour le bien, et le bien pour le mal ? Mais si la passion ajoute l’aveuglement à notre ignorance naturelle, que pouvons-nous espérer de nous-mêmes ? rien, assurément, que ce qu’Isaïe déplore, en faisant parler ceux qui sont tyrannisés par leurs passions : Nous avons, disent-ils, donné dans les murailles comme des aveugles ; nous avons marché à tâtons comme des gens qui sont privés de la vue, et nous avons heurté en plein midi comme au milieu des ténèbres. Ainsi, celui qui est assiégé des ténèbres de sa passion marche dans les lumières de la vérité, sans connaître ce qui lui est utile ou préjudiciable.

CHAPITRE NEUVIÈME.

On établit, par des comparaisons et par des passages de l’Écriture, comment les passions souillent l’ame.

Les taches de l’ame sont le quatrième dommage qui naît des passions déréglées. Car elles font le même effet que fait la poix en ceux qui la touchent, et qui se gâtent les mains, dit l’Écclésiastique. Pour entendre cette comparaison, il faut remarquer que les créatures sont semblables à la poix noire ; que comme un diamant est plus noble et plus brillant que la poix noire, de même l’ame est plus excellente et plus sublime que les créatures ; et que comme ce diamant serait fort sale si on le plongeait dans la poix fondue, de même l’ame est toute remplie d’ordures, lorsqu’en s’abandonnant à ses passions, elle s’attache aux choses créées, ou bien, comme la boue qu’on mêle avec de l’eau claire la trouble, et comme la suie qu’on jette sur un beau visage le défigure, de même le plaisir que l’ame prend dans les créatures, la corrompt et la rend difforme aux yeux de Dieu.

Il semble que Jérémie se représentait la beauté de l’ame et ensuite sa laideur, lorsqu’il disait dans ses Lamentations : Que ses cheveux étaient plus blancs que la neige, plus nets que le lait, plus vermeils que l’ivoire, plus beaux que les saphirs ; mais que son visage est devenu plus noir que le charbon, et que quand elle paraît en public, on ne la reconnaît plus. Les cheveux signifient les affections de l’ame, lesquelles, s’attachant à Dieu, sont d’une admirable beauté. La neige, le lait, l’ivoire et le saphir expriment la beauté des créatures mais les opérations de l’ame, pendant qu’elles sont régulières, les surpassent ; et, au contraire, quand elles s’éloignent de Dieu et se tournent vers les choses créées, elles noircissent l’ame ; et lui impriment une si horrible difformité, qu’on ne peut rien imaginer d’assez laid dans la nature pour nous en donner une juste idée.

Or, ces souillures de l’ame ne viennent pas seulement du péché mortel ou la révolte de la passion l’engage ; elles viennent encore des fautes légères qui privent l’ame de la parfaite union de Dieu, jusques à ce que la passion soit sortie de ses égaremens. Qui peut donc comprendre la grandeur et la diversité des taches d’une ame qui s’est livrée au désordre de ses passions ? Si on le pouvait expliquer, on serait touché d’une extrême compassion, de voir les plaies et les taches différentes dont les passions couvrent l’ame, chacune selon sa nature et sa violence. Car comme un homme juste possède de très-grands biens, à savoir plusieurs vertus éclatantes et différentes les unes des autres, selon le nombre et la variété des actes d’amour qu’il produit envers Dieu ; de même un homme qui suit les mouvemens de ses passions contracte une infinité de taches différentes, dont nous avons dans Ezéchiel une figure très-naturelle. Dieu lui montra les animaux immondes qui étaient représentés sur les murs intérieurs du temple : Où étant entré, dit le Prophète, je vis les images de plusieurs bêtes et les idoles de la maison d’Israël qu’on avait peintes sur les murailles dans tout le contour du temple. Alors Dieu lui dit : Fils de l’homme, n’avez-vous pas vu les effroyables abominations que ces gens-là font ici ? Ensuite il lui commanda d’entrer encore plus avant, l’assurant qu’il y découvrirait de nouvelles abominations. En effet, il y avait, dit Ezéchiel, des femmes qui pleuraient Adonis. Le Prophète, ayant passé plus outre par l’ordre de Dieu, remarqua des hommes qui se tenaient le dos tourné au temple. Il m’introduisit, dit-il, dans la salle intérieure de la maison du Seigneur, et vingt-cinq hommes, qui tournaient le dos au temple, parurent à la porte entre le portail et l’autel.

Les différens animaux qui étaient dépeints sur les murs du temple, signifient les pensées de l’esprit qui s’occupe à connaître les choses de la terre, lesquelles, étant opposées aux choses du Ciel, souillent le temple de l’ame par la multitude et l’impression de leurs images. Les femmes qui pleurent Adonis, représentent les passions qui gâtent la volonté. Les hommes qui avaient le dos tourné au temple, figurent les idées des créatures ou les images qui se conservent dans la mémoire. On peut dire de même que l’ame tourne le dos au temple de Dieu, c’est-à-dire, à la droite raison, qui ne veut point souffrir des créatures opposées à leur Créateur.

Ce que nous avons dit jusqu’à présent suffit pour déclarer les souillures que l’ame reçoit du déréglement de ses passions. J’ajoute seulement que le désir de commettre la moindre imperfection obscurcit l’ame et l’empêche d’acquérir la parfaite union de Dieu.

CHAPITRE DIXIÈME.

De quelle manière les passions affaiblissent l’ame dans la pratique des vertus. On le fait voir par des comparaisons et des témoignages de l’Écriture.

En lieu, le désordre des passions débilite tellement l’ame, qu’elle ne peut ni s’adonner à la vertu, ni persévérer dans la pratique du bien. Car lorsque la passion recherche plusieurs objets ensemble, elle est plus faible que si elle n’embrassait qu’une chose ; et plus elle en désire en général, moins elle a de force pour les goûter en particulier, suivant le sentiment des philosophes, qui disent que la vertu est plus forte quand elle est unie, que quand elle est divisée ; ce qui prouve que la volonté perd la force qui lui est nécessaire pour acquérir la vertu, lorsqu’elle veut des choses de différente nature ou contraires à Dieu. De sorte que l’ame qui occupe ainsi sa volonté à de pures bagatelles, au lieu de s’élever à l’amour et à la perfection, elle est semblable à l’eau qui s’écoule par plusieurs fentes et se perd en terre au lieu de monter en haut, et qui devient enfin inutile. C’est dans cette pensée que le patriarche Jacob compara autrefois son fils Ruben à de l’eau répandue sur la terre, lui disant qu’il ne croîtrait point, parce qu’il avait commis un péché abominable. Comme s’il lui eût déclaré qu’ayant suivi la fureur de sa passion, il s’était répandu comme de l’eau, et ne ferait nul progrès en la vertu.

Les deux comparaisons suivantes donneront encore du jour à cette importante vérité ; car comme l’eau chaude perd sa chaleur, si on ne couvre pas le vaisseau où elle est, et comme les parfums exhalent toute leur odeur, si on ne les conserve pas dans des boîtes bien fermées, de même l’ame perd la chaleur de l’amour divin et l’odeur des vertus, si elle ne se tient pas couverte et renfermée en elle-même, en s’éloignant des créatures et en demeurant dans son intérieur avec Dieu. C’est ce que David comprenait très-bien, lorsqu’il disait qu’il garderait sa force pour Dieu ; à savoir, en retirant ses appétits de l’amour des choses créées, et en faisant de fréquentes élévations vers son Créateur.

De plus, les passions rebelles épuisent les forces de l’ame, parce qu’elles ont de la ressemblance avec les rejetons qui naissent au pied des arbres fruitiers, et qui consument leur suc et les rendent moins fertiles ; et comme ils leur seraient nuisibles si on les laissait toujours croître, de même les passions sont préjudiciables à l’ame, lorsqu’on souffre que leurs déréglemens augmentent.

Il faut donc suivre le conseil de Jésus-Christ, qui nous avertit de ceindre nos reins, c’est-à-dire, nos passions, de peur que, comme des sangsues, elles ne nous sucent tout le sang, je veux dire, toute la force de l’ame, sans pouvoir remplir leur insatiabilité, selon la pensée du Sage. Il paraît par-là que non-seulement les passions ne sont nullement utiles à l’ame, mais qu’elles la privent de beaucoup de biens considérables, et que si on ne les mortifie pas, elles ne cessent de la persécuter jusques à ce qu’elles la fassent mourir, comme quelques-uns disent, quoique faussement, que les petites vipères rongent les entrailles de leur mère et lui causent enfin la mort. Pour cette raison, l’Ecclésiastique prie Dieu de le délivrer de sa concupiscence et de ses passions.

Mais parce que plusieurs n’exercent pas cette mortification, c’est une chose digne de compassion de voir combien les passions qui dominent dans leur ame la rendent misérable, odieuse à elle-même, désagréable au prochain, négligente dans le service de Dieu. Il n’y a point de fluxion, quelque maligne qu’elle soit, qui puisse mettre un homme dans une si grande impuissance de marcher et de manger, que les passions abattent l’ame et la jettent dans l’impuissance de marcher à la vertu et de la goûter. Plusieurs personnes sont exposées à ce malheur, faute de vaincre leurs passions.

CHAPITRE ONZIÈME.

Il est nécessaire que l’ame dompte jusqu’à ses moindres passions pour entrer dans l’union divine.

On me demandera peut-être s’il faut surmonter toutes ses passions sans réserve avant que d’arriver à l’état d’une sublime perfection, ou s’il suffît d’en dompter quelques unes des plus violentes, et de négliger celles qui semblent être de moindre importance. On croit aisément que c’est une chose trop difficile et trop fâcheuse à l’ame d’acquérir une si grande pureté et un si grand dénuement, qu’elle ne s’attache d’affection à quoi que ce soit en ce monde.

Premièrement, je réponds que toutes les passions ne sont pas également pernicieuses à l’ame, et ne lui apportent pas des obstacles d’une égale force dans la poursuite du bien. En effet, les passions, quand elles ne sont que des premiers mouvemens, et quand on ne leur donne point de consentement, elles n’éloignent pas l’ame de l’union divine, ou du moins elles ne l’en détournent que très-peu. J’appelle en cet endroit premiers mouvemens ceux où la raison et la volonté n’ont point de part, soit en ce qui les précède, soit en ce qui les accompagne, soit en ce qui les suit ; car il est impossible de les déraciner en cette vie et de les faire mourir tout-à-fait, étant, comme elles sont, des opérations nécessaires de la nature. Ainsi l’ame, agissant selon l’esprit et la raison, se peut défendre de leurs impressions ; elle peut même quelquefois être élevée, selon la volonté ou la partie supérieure, à une sublime union avec Dieu, et jouir du repos et des douceurs qu’elle y goûte, pendant que les passions et les mouvemens naturels et nécessaires se feront sentir, même avec violence, dans la partie inférieure, parce qu’ils n’ont nul commerce avec la raison et la volonté, qui peut pendant ce temps-là s’appliquer à la contemplation.

Secondement, je réponds que l’ame ne peut parvenir à une parfaite union avec son créateur, avant qu’elle se soit dégagée de toutes les passions volontaires qui la portent ou au péché mortel ou au péché véniel, ou aux moindres imperfections. La raison est parce que l’état d’union divine consiste en ce que la volonté de l’ame soit toute transformée en la volonté de Dieu, de sorte que la volonté de Dieu soit le seul principe et le seul motif qui la fassent agir en toutes choses, comme si la volonté de Dieu et la volonté de l’ame n’étaient qu’une volonté. Or, cette transformation est nécessaire, puisque, sans elle, l’ame pourrait avoir du penchant pour des imperfections qui déplairaient au Seigneur ; car elle voudrait des choses qu’il ne voudrait pas.

Quand je dis que l’ame doit se défaire des passions volontaires qui l’engagent dans les plus petites imperfections, je parle de celles à qui elle consent avec vue ; car, quant aux imperfections qu’elle ne connaît pas, elle en commettra infailliblement par surprise ou par inconsidération ; elle fera même quelques péchés légers, puisque le Juste tombe sept fois, c’est-à-dire quelquefois. Mais comme ces fautes lui échappent contre sa volonté et par la fragilité dont la nature humaine ne peut être exempte que par miracle, elles ne lui sont pas nuisibles au point que le sont les imperfections connues, volontaires et habituelles.

Car lorsque l’ame a contracté de mauvaises habitudes, les imperfections qui en naissent sont des empêchemens très-certains de l’union de Dieu et même de la perfection chrétienne, parce que l’ame demeure liée par les chaînes de son habitude, aux créatures et aux vices. Ces imperfections habituelles sont, par exemple, la coutume de parler beaucoup, l’attachement, quelque léger qu’il soit, à une personne, à un habit, à un livre, à une chambre, une espèce de nourriture, à certaine manière de converser un petit plaisir qu’on prend à goûter les choses, à savoir, à entendre ce qu’on rapporte, à cent autres choses semblables. Au reste, quelque petites que soient ces imperfections, elles empêchent absolument l’ame de devenir parfaite ; parce que, comme il n’importe que le fil dont on attache un oiseau soit épais ou menu, puisqu’il l’empêche également de s’envoler, de même il est indifférent qu’une imperfection soit grande ou petite, puisqu’elle empêche également l’ame de voler à la perfection et à l’union de Dieu. À la vérité, il est plus facile de rompre un fil bien menu qu’un fil fort gros ; mais si l’oiseau ne le rompt effectivement, sa condition n’en est pas meilleure ; de même il est plus aisé de rompre les liens d’une légère imperfection, qu’un attachement considérable ; mais si l’ame ne les rompt pas en effet, elle n’en est pas plus libre pour aller à l’union divine, quoique d’ailleurs elle fasse éclater de grandes vertus. Ces attaches qui paraissent si faibles ressemblent à ce petit poisson de mer qui arrête, selon le sentiment de quelques écrivains, les plus gros navires dans leur course ; de la même manière elles interrompent la course de l’ame qui va s’unir à son Créateur.

C’est pourquoi on ne peut voir sans compassion certaines personnes qui sont chargées des richesses de la grâce, de la vertu et des bonnes œuvres, et qui n’arrivent jamais au port d’une parfaite union avec Dieu, parce qu’elles n’ont pas le courage de détruire l’attachement qu’elles ont à une petite satisfaction des sens, à une amitié trop naturelle, à quelque bagatelle de cette nature, quoique aidées du secours de Dieu, elles aient brisé les chaînes de l’orgueil, de la sensualité, de plusieurs vices grossiers et de plusieurs péchés griefs.

Mais, ce qui est pire, loin d’avancer en la perfection, elles reculent et perdent ce qu’elles ont acquis avec beaucoup de travail ; car il est certain que ne point faire de progrès dans la vie spirituelle en se surmontant soi-même, c’est retourner en arrière ; et ne pas faire de nouveaux profits, c’est souffrir la perte de ses anciennes possessions, comme Notre-Seigneur nous l’insinue, quand il dit que quiconque ne recueille pas avec lui, répand.

Quand un vase est plein de liqueur, la moindre fente qui s’y trouve suffit, si on ne la bouche, pour la faire couler jusqu’à la dernière goutte ; de même si l’ame qui est remplie de la précieuse liqueur des vertus et des grâces, ne ferme l’ouverture qu’une légère imperfection fait dans son cœur, cette liqueur en sort peu à peu et se dissipe jusqu’à la moindre partie. Ainsi la négligence qu’elle apporte à se garantir des petites imperfections, la jette dans de grands désordres, suivant la doctrine de l’Ecclésiastique, qui nous assure que celui qui méprise les petites choses décheoit peu à peu, et qu’une étincelle augmente le feu et fait un grand incendie. Une première imperfection, quoique légère, produit le même effet dans une ame qui est lâche à la corriger. Elle en attire une seconde et puis une troisième, et ainsi des autres, jusqu’à ce qu’elle l’ait tout-à-fait plongée dans un abîme de déréglemens.

Aussi nous en avons vu plusieurs à qui Dieu avait inspiré une extrême aversion des créatures. Néanmoins s’étant engagés, sous prétexte de faire du bien, dans des amitiés et des conversations humaines, ils ont perdu insensiblement l’esprit de Dieu, le goût de la sainte solitude, les consolations intérieures, l’exactitude et la constance dans les exercices spirituels ; et roulant de chute en chute, ils se sont précipités enfin dans leur dernière ruine. Ces malheurs, au reste, ne leur sont arrivés que parce qu’ils n’ont ni éteint d’abord le feu de leur passion, ni conservé dans leur retraite la pureté que Dieu demandait d’eux.

Il faut donc passer toujours plus outre dans le chemin de la perfection, en surmontant ses passions jusqu’aux moindres mouvemens, pour arriver au terme qu’on se propose. Comme le bois ne peut être changé en feu lorsqu’il lui manque un seul degré de la chaleur qui est requise pour le disposer, de même l’ame ne peut être parfaitement transformée en Dieu, lorsqu’elle n’a pas acquis, en étouffant ses plus petites imperfections, le dernier degré de pureté qui lui est nécessaire pour la préparer à cette transformation.

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