La Montée du Mont-Carmel (page 3)
Nous avons une figure de ceci dans le livre des Juges, où il est rapporté qu’un Ange dit aux Israélites que, puisqu’ils n’avaient pas détruit les Chananéens, les Amorrhéens et leurs autres ennemis, et qu’ils avaient fait alliance avec eux, Dieu conservait ces gens-là parmi eux, afin que leurs fausses divinités fussent l’occasion de la perte des mêmes Israélites.
Il arrive, par un juste jugement du Ciel, quelque chose de semblable à plusieurs que Dieu a retirés du monde, et dont il a exterminé les péchés et prévenu les rechutes, afin de s’unir avec plus de liberté à leur Créateur. Mais parce qu’ils ont entretenu un continuel commerce avec leurs imperfections, comme avec les ennemis de leurs ames, et que par une extrême lâcheté ils ne les ont pas anéanties, la Majesté divine, indignée de leur faiblesse criminelle, les abandonne au pouvoir de leurs passions, qui les entraînent comme des captifs dans des fautes dont l’énormité croît à proportion que leur nombre augmente.
La ruine de Jéricho représente encore cette vérité. Dieu commanda à Josué de ruiner cette ville de telle sorte qu’il n’y restât ni hommes, ni femmes, ni enfans, ni bétail, ni meubles, ni autres biens, de quelque nature qu’ils fussent, et que personne d’entre les Israélites n’en prît aucunes dépouilles, et n’en conçut pas même le désir. Ainsi l’ame qui aspire à l’union de Dieu doit nécessairement faire mourir tout ce qu’elle a de sensuel et étouffer même le désir qu’elle en sent, jusques à ce qu’elle en ait de l’horreur comme d’un ennemi que le Seigneur lui a commandé d’exterminer. L’Apôtre nous apprend aussi à rompre les liens qui nous tiennent attachés aux créatures, quand il écrit aux Corinthiens : Que le temps est court, et qu’à l’avenir ceux qui sont mariés doivent vivre comme ne l’étant pas ; ceux qui pleurent, comme ne pleurant pas ; ceux qui se réjouissent, comme ne se réjouissant pas ceux qui achètent, comme ne possédant pas ; ceux qui usent de ce monde, comme n’en usant pas ; car la figure de ce monde passe. Ces paroles marquent distinctement combien nous devons avoir le cœur éloigné des moindres attaches pour les choses créées, afin de jouir d’une étroite union avec Notre-Seigneur.
CHAPITRE DOUZIÈME.
On répond à la question qu’on fait, quelles passions sont suffisantes pour causer à l’ame les dommages qu’on vient d’expliquer.
Quoique je puisse ajouter beaucoup de choses à ce que j’ai dit jusques ici, néanmoins je me contenterai de répondre à la question qu’on peut faire, savoir, si les passions, quelles qu’elles soient, suffisent pour apporter à l’ame les deux sortes de dommages, le positif et le privatif dont j’ai parlé ci-dessus ; et si la plus faible des passions, de quelque nature qu’elle soit, peut être seule la cause des cinq pertes ensemble que l’ame souffre ; ou si une passion est le principe d’un mal, une autre passion d’un autre mal, et ainsi des autres par rapport de chaque effet à chaque passion, comme à sa cause particulière.
En premier lieu, je réponds que s’il s’agit du dommage que nous appelons privatif, ou de la privation de Dieu, il n’y a que la passion volontaire ou l’affection au péché mortel, qui prive l’ame en cette vie de la grâce, et en l’autre de la gloire, laquelle consiste en la possession de Dieu.
Secondement, je réponds que toute passion volontaire à l’égard du péché mortel, ou du péché véniel, ou des imperfections, apporte à l’ame les dommages qu’on nomme positifs. Il y a néanmoins cette différence entre ces passions, que celle qui regarde le péché mortel aveugle entièrement l’ame, la tourmente cruellement, la souille, l’affaiblit et la refroidit tout-à-fait ; et celle qui se porte au péché véniel et aux imperfections, ne cause pas ces maux dans ces excès, mais dans un degré beaucoup moindre, puisqu’elle ne prive pas l’ame de son Dieu. Il y a cependant des degrés ou plus grands ou plus petits dans ces dommages, selon les diverses dispositions de l’ame, je veux dire selon sa plus grande ou sa plus petite lâcheté, ou tiédeur, ou autres défauts, qui sont la mesure de son aveuglement, de sa peine, de ses taches, de sa faiblesse, de son refroidissement.
Il faut toutefois observer qu’encore que toutes ces passions causent toutes ces pertes positives, il y en a qui en causent quelques-unes directement. Ainsi les souillures du corps et de l’esprit viennent directement de la passion d’impureté ; les peines de l’ame naissent de la passion d’avarice ; son aveuglement, de la passion de vaine gloire ; sa tiédeur, de la passion de gourmandise. Cela n’empêche pas que toutes ces passions ne la jettent en même temps dans tous les autres dommages d’une manière moins directe, et comme causes moins principales de ces effets. La raison est parce que les opérations des passions volontaires sont opposées aux actes des vertus, qui font des effets contraires ; de sorte que comme un acte de vertu produit tout ensemble dans l’ame la pureté, la lumière, la paix, la douceur, la consolation, la force, la ferveur ; de même un acte de l’appétit déréglé fait tout à la fois ses taches, son tourment, ses ténèbres, sa faiblesse et sa froideur. Et comme toutes les vertus croissent, lorsqu’on s’adonne constamment à la pratique d’une vertu particulière, de même les vices s’augmentent, lorsqu’on tombe souvent dans un seul vice dont on multiplie sans cesse les effets ; et quoique le plaisir que goûte la nature corrompue empêche qu’on ne sente tous ces maux, lorsqu’on accorde à l’appétit la satisfaction qu’il demande, néanmoins on s’en aperçoit ensuite par l’amertume et le chagrin que leurs mauvais effets répandent dans l’ame. C’est ce que l’expérience de ceux qui s’abandonnent à la tyrannie de leurs passions leur fait connaître tous les jours. Il est vrai que quelques-uns sont si aveugles et si insensibles en ce temps-là, qu’ils ne voient et ne sentent pas leurs désordres. Mais cela vient de ce que, ne marchant pas dans les voies intérieures, ils ne font point de réflexion sur les choses qui les privent du secours de Dieu, de sa grâce et de son amour.
Je ne parle pas maintenant des passions naturelles involontaires, ni des pensées et des premiers mouvemens, ni des autres tentations auxquelles on ne consent point. Toutes ces choses ne nuisent nullement à l’ame ; et quoique celui qui en est agité s’imagine contracter quelques taches de conscience, néanmoins il n’en reçoit aucun mal ; au contraire, il a l’occasion, s’il résiste, d’acquérir de la force dans l’exercice des vertus, de la pureté d’ame, de la connaissance dans les voies spirituelles, et plusieurs autres biens célestes, comme Notre-Seigneur le dit à saint Paul, quand il l’assure que la force et la vertu se perfectionnent dans la faiblesse. Mais les passions volontaires sont des sources fécondes de tous ces maux. De là vient que les directeurs ont un soin particulier de mortifier ceux qui se mettent sous leur conduite, et de les priver de toutes les choses qui peuvent flatter leurs passions, de peur qu’ils ne tombent dans tous ces inconvéniens.
CHAPITRE TREIZIÈME.
Quelques moyens pour entrer, par la foi, dans la nuit ou la mortification des sens.
Il me reste à donner des avis à l’ame pour entrer dans la nuit ou la mortification des sens ; ce qu’elle peut faire en deux manières : l’une est active, l’autre est passive. La première consiste en ce que l’ame, aidée de la grâce divine, agit de son côté pour y entrer : nous en parlerons dans les avis que nous donnerons ci-après. La seconde est que l’ame ne fait rien d’elle-même, mais Dieu opère en elle par les secours particuliers qu’il lui donne ; de telle sorte qu’elle ne fait que recevoir et souffrir l’opération divine en y consentant. Nous en traiterons dans le livre de la Nuit obscure, en parlant de ceux qui commencent à s’appliquer à la vie spirituelle.
Or, quoique les instructions que nous donnons ici pour vaincre nos passions, soient courtes et abrégées, nous croyons qu’elles seront efficaces et très-utiles à ceux qui s’en serviront avec diligence et avec fidélité les voici :
La première est d’avoir continuellement le désir et le soin d’imiter Jésus-Christ en toutes choses, de méditer pour cet effet sa vie et ses actions, de s’y conformer entièrement, et de se comporter dans toutes les occasions comme il s’y fût comporté lui-même, s’il les avait eues.
La seconde est que, pour accomplir ce dessein, ils doivent renoncer, pour l’amour de Notre-Seigneur, à tous les plaisirs des sens, puisqu’il s’en est lui-même privé, n’ayant point d’autre satisfaction en ce monde, et n’en voulant point avoir d’autre que celle d’exécuter la volonté de son père.
Nous apporterons des exemples particuliers de ceci. S’il se présente une occasion d’entendre des choses qui ne contribuent rien à la gloire de Notre-Seigneur, ils n’y doivent point prendre plaisir, ni même les écouter, s’il est possible. Il faut aussi qu’ils rejettent le contentement qu’ils peuvent recevoir ou de leurs regards ou de leurs conversations avec le prochain, ou de l’opération des autres sens, et qu’ils pratiquent en ces rencontres une rigoureuse mortification, lorsqu’il est en leur pouvoir d’en user de la sorte ; car, s’il arrive quelquefois qu’ils ne se puissent dispenser de se servir des choses qui sont agréables aux sens, ils ne doivent nullement se plaire au goût qu’ils y sentent nécessairement. Il faut, au contraire, qu’ils s’efforcent de l’éteindre et d’en effacer l’impression, et par ce moyen ils laisseront les sens dans l’insensibilité et dans l’ignorance de ce plaisir, comme si, en effet, ils ne le percevaient pas ; et ils feront ainsi de grands progrès en la vertu.
Au reste, le meilleur moyen, le plus méritoire et le plus propre pour acquérir les vertus ; le moyen, dis-je, le plus sûr pour mortifier la joie, l’espérance, la crainte et la douleur, est de se porter toujours aux choses non pas les plus faciles, mais les plus difficiles ; non pas les plus savoureuses, mais les plus insipides ; non pas les plus agréables, mais les plus désagréables, non pas à celles qui consolent, mais à celles qui affligent ; non pas à celles qui donnent du repos, mais à celles qui causent de la peine ; non pas aux plus grandes, mais aux plus petites ; non pas aux plus sublimes et aux plus précieuses, mais aux plus basses et aux plus méprisables. Il faut enfin désirer et rechercher ce qu’il y a de pire, et non ce qu’il y a de meilleur, afin de se mettre, pour l’amour de Jésus-Christ, dans la privation de toutes les choses du monde, et d’entrer dans l’esprit d’une nudité parfaite.
Mais il est nécessaire d’agir sincèrement et d’embrasser cet ouvrage avec toute l’ardeur de la volonté et toutes les forces de l’ame ; car si on travaille avec affection, avec soin et avec ordre, on y trouvera en peu de temps, de grandes sources de délices spirituelles.
Quoique les principes que nous avons expliqués soient suffisans si on les met en pratique, pour introduire l’ame dans la nuit des sens, néanmoins nous y ajouterons une autre sorte d’exercice pour mortifier la passion de l’honneur et de la gloire, d’où plusieurs autres passions ont accoutumé de naître.
Premièrement, il faut que celui qui veut réprimer cette passion tâche de faire les choses qui tournent à son déshonneur, et il aura soin de se faire mépriser aussi par le prochain.
Secondement, il dira lui-même et fera dire aux autres les choses qui lui attirent du mépris.
En troisième lieu, il aura de très-bas sentimens de lui-même, et il les inspirera aux autres.
Pour achever ces instructions, il est à propos de rapporter ici les vers qui contiennent la science et les moyens de monter jusques au sommet de la Montagne du Carmel, je veux dire, au sublime état de l’union divine.
Ces vers sont ceux-ci :
1. Pour goûter tout, n’ayez du goût pour aucune chose.
2. Pour savoir tout, désirez de ne rien savoir.
3. Pour posséder tout, souhaitez de ne rien posséder.
4. Pour être tout, ayez la volonté de n’être rien en toutes choses.
5. Pour parvenir à ce que vous ne goûtez pas, vous devez passer par ce qui ne frappe point votre goût.
6. Pour arriver à ce que vous ne savez pas, il faut passer par ce que vous ignorez.
7. Pour avoir ce que vous ne possédez pas, il est nécessaire que vous passiez par ce que vous n’avez pas.
8. Pour devenir ce que vous n’êtes pas, vous devez passer par ce que vous n’êtes pas.
LE MOYEN DE NE PAS EMPÊCHER LE TOUT.
1. Lorsque vous vous arrêtez à quelque chose, vous cessez de vous jeter dans le tout.
2. Car pour venir au tout du tout, vous devez vous renoncer au tout du tout.
3. Et quand vous serez arrivé à la possession du tout, vous devez le retenir en ne voulant rien.
4. Car si vous voulez avoir quelque chose dans le tout, vous n’avez pas votre trésor tout pur en Dieu.
C’est dans ce dénuement que l’esprit trouve son repos ; car, en ne désirant plus rien, il n’est attiré ni aux grandes, ni aux petites choses, parce qu’il est dans le centre de son humilité. Mais, au contraire, s’il souhaitait la moindre chose, il en sentirait aussitôt de la peine.
CHAPITRE QUATORZIÈME.
Explication du second vers :
Enflammé d’un amour inquiet.
A près avoir expliqué le premier vers du cantique que nous avons mis au commencement de ce livre, et où nous avons parlé de la nuit des sens, de sa nature et des moyens d’y entrer, il faut traiter de ses propriétés et de ses effets admirables, et déclarer le sens du second vers et des autres qui suivent.
L’âme dit donc qu’elle a passé par les inquiétudes d’un amour qui l’enflammait, et qu’elle est arrivée par la nuit obscure du sens à l’union de son bien-aimé ; car il était nécessaire, pour dompter toutes ses passions et pour refuser le plaisir de toutes les choses que la volonté aime, et dont elle veut avoir la jouissance ; il était, dis-je, nécessaire que l’ame fût embrasée du saint amour de l’Époux divin, afin qu’en y mettant tout son plaisir, elle en reçut assez de force et de constance pour rejeter l’amour des autres objets. De sorte que ce n’était pas assez, pour repousser l’impression des passions sensuelles, d’aimer son époux ; il fallait encore quelle fût tout-à-fait possédée de cet amour, et qu’elle en ressentît même les inquiétudes. En effet, la violence des passions émeut souvent la partie inférieure de l’homme, et l’applique aux objets matériels ; de telle sorte que si la partie supérieure ne sent des ardeurs pour les choses spirituelles, plus grandes que ces mouvemens, elle ne peut vaincre le plaisir que les choses sensuelles lui causent, ni entrer dans la nuit du sens, ni demeurer dans l’obscurité, c’est-à-dire, dans la privation des délices de la passion.
Je n’en dirai pas davantage sur ce sujet ; aussi bien ce n’est pas le lieu de l’examiner, et même on ne peut exprimer les différentes inquiétudes de cet amour, auxquelles l’ame est exposée dans les commencemens de son union avec Dieu, ni les soins et les adresses qu’elle emploie pour sortir de sa maison, c’est-à-dire de sa volonté, et pour entrer dans la nuit, ou dans la mortification de ses passions. On ne saurait dire combien les peines de cette nuit deviennent faciles, combien les dangers que l’ame court lui deviennent doux, à cause des soins et des inquiétudes que l’amour de l’Époux lui donne. Si bien qu’il vaut mieux considérer toutes ces choses et les goûter intérieurement, que d’entreprendre de les écrire.
CHAPITRE QUINZIÈME.
Déclaration des autres vers de ce Cantique.
Ô l’heureuse fortune !
Je suis sortie sans être aperçue,
Lorsque ma maison était tranquille.
L’ame se sert ici de la comparaison d’un esclave qui s’estime heureux de sortir de sa servitude, sans que personne l’empêche de prendre la fuite ; car, depuis le péché originel, elle est esclave des passions du corps ; c’est pourquoi elle croit que son sort est heureux, quand elle se délivre de leur tyrannie, et surtout quand elle s’en affranchit de telle manière, qu’aucune d’elles ne l’observe et ne lui fait obstacle. Il lui a été avantageux pour exécuter ce dessein de sortir pendant une obscure nuit, c’est-à-dire, de se priver de la délection des créatures, et de mortifier ses passions. Ce qu’elle a fait fort heureusement, lorsque sa maison était tranquille, c’est-à-dire, lorsque sa partie sensitive, qui est la maison et la demeure des passions, jouissait d’une grande tranquillité ; parce qu’elles étaient mortifiées et assoupies, et qu’elles ne la troublaient plus comme elles faisaient auparavant : car l’âme n’acquiert jamais sa liberté, et ne repose point dans l’union de Dieu, avant qu’elle ait tellement étouffé les passions et les mouvemens de la partie animale, qu’ils ne s’opposent plus aux opérations de l’esprit et de la volonté.
CHAPITRE PREMIER.
L’éclaircissement de ce Cantique.
L’ame s’entretient ici de l’heureux sort qui lui est arrivé, lorsqu’elle a délivré son esprit de toutes les imperfections spirituelles, et de toutes les passions de propriété qu’elle sentait dans les choses qui regardent la spiritualité. Ce qui lui a causé un bonheur d’autant plus grand, qu’elle a eu plus de peine à établir le calme dans la partie supérieure, et à entrer dans l’obscurité intérieure, qui consiste à éteindre dans le cœur l’amour de toutes les choses, tant matérielles que spirituelles ; nous l’appelons nudité d’esprit ou privation des choses, qui frappent les sens et qui touchent l’esprit. L’ame se procure cette privation, en s’appuyant sur la Foi, par laquelle elle s’élève vers Dieu, comme font ceux qui tendent à la perfection, et auxquels principalement je parle en cet endroit. Pour cette raison on peut dire, que la foi est tout ensemble et secrète et échelle. Elle est secrète, parce que les vérités qu’elle enseigne sont obscures et comme cachées à l’entendement ; elle est échelle, parce qu’elle contient plusieurs degrés, par lesquels nous montons à Dieu. Ainsi l’ame étant privée de la lumière naturelle, qu’elle recevait des sens et de l’esprit, est environnée d’obscurité ; et passant au-delà des bornes de la nature et de la raison, elle va jusques à Dieu par cette échelle de la foi, qui pénètre les plus profonds secrets du Créateur. Pour cette cause, l’ame dit qu’étant déguisée elle est sortie, parce qu’elle était sous une forme qui n’était plus naturelle, mais qui était toute changée en forme divine, par le moyen de la Foi qui la conduisait à Dieu. Et ainsi ce changement de forme ou de personne était cause que ni les créatures, ni la raison, ni le démon même ne la reconnaissaient point, et ne l’empêchaient nullement de sortir de sa maison.
En effet, rien de tout cela ne peut lui nuire, tandis qu’elle marche dans cette vive foi. De plus, Dieu cache l’ame ; il la couvre d’un voile ; il la préserve de toutes les embûches du démon, afin qu’elle marche sûrement dans l’obscurité. Elle est cachée au démon, parce que la foi, est pour le démon une obscurité si noire, qu’il n’y peut apercevoir l’ame. Aussi l’ame dit qu’elle est sortie avec sûreté et dans les ténèbres ; car, celui qui s’éloigne de l’idée des choses naturelles et des choses raisonnables et spirituelles, et qui suit l’obscurité de la foi comme le guide infaillible de son chemin, celui-là marche vers Dieu en assurance et sans danger. L’ame ajoute qu’elle a passé par cette nuit spirituelle, lorsque sa maison était paisible, c’est-à-dire, lorsque sa partie spirituelle et raisonnable goûtait une paix inaltérable. Les puissances et les forces naturelles de la même partie sont appaisées, les mouvemens aussi que les sens excitaient et faisaient passer jusqu’à la partie supérieure, sont calmés, lorsque l’ame est parvenue à l’union de Dieu.
Ainsi elle ne dit pas maintenant qu’elle est sortie fort agitée des inquiétudes de l’amour, comme elle le disait dans la première nuit du sens ; car les soins et les agitations de l’amour sensible étaient nécessaires pour renoncer à toutes les choses matérielles, pour entrer dans la nuit du sens, et pour sortir de la captivité des passions. Mais afin d’établir la paix et la tranquillité dans l’esprit et dans les puissances de la partie supérieure, il ne faut que se fonder sur une foi pure, et s’y confirmer davantage ; après quoi l’ame se joint à son bien-aimé par une union de simplicité, de pureté, d’amour et de ressemblance.
On remarquera aussi que l’ame dit dans le premier Cantique, où il s’agit de la partie animale de l’homme, qu’elle est sortie d’une nuit obscure ; et que parlant présentement de la nuit de l’esprit, elle dit qu’elle est sortie dans les ténèbres, parce que l’obscurité de l’Esprit ou de la partie spirituelle est plus grande que l’obscurité de la partie sensitive et matérielle, de la même manière que les ténèbres sont quelquefois plus noires que l’obscurité de la nuit naturelle, puisqu’on s’aperçoit de quelque chose dans la nuit, et qu’on ne voit rien dans les ténèbres. Ainsi il reste dans la nuit du sens un peu de lumière, puisque l’entendement et la raison n’y sont pas aveuglés, et ont encore quelque connaissance. Mais il n’y a aucune lumière dans la nuit de l’esprit, je veux dire, dans l’obscurité de la foi pure qui fait cette nuit ; c’est pourquoi l’ame dit dans ce Cantique, ce qu’elle ne dit pas dans l’autre, qu’elle a marché dans l’obscurité et avec beaucoup de sûreté ; car, moins elle se sert de ses propres forces et de sa capacité naturelle, plus elle est assurée en son chemin, parce qu’elle fait de plus grands progrès en la foi.
J’expliquerai amplement toutes ces choses dans ce livre mais je prie le lecteur de le lire avec attention, à cause du sujet qui est de grande importance pour le bien spirituel de l’ame ; et quoique les matières soient obscures, néanmoins la connaissance des unes dispose l’esprit à mieux entendre les autres ; tellement qu’il en aura enfin une parfaite intelligence.
CHAPITRE DEUXIÈME.
On commence à traiter de la seconde partie, ou de la seconde cause de cette nuit qui est la Foi, et on prouve par deux raisons qu’elle est plus obscure que la première et la troisième partie de cette nuit.
Il faut maintenant parler de la seconde partie de cette nuit qui est la Foi ; c’est l’admirable moyen d’aller au terme qui est Dieu ; c’est la seconde cause, ou la seconde partie de cette nuit au regard de l’ame. Car la foi qui est entre Dieu et l’ame, est comparée à la minuit ; de sorte que nous pouvons dire que l’ame est alors dans une plus grande obscurité, que n’est la première et la troisième partie de cette nuit, puisque la première partie de la nuit du sens est semblable à la première partie de la nuit naturelle, où les objets matériels commencent à disparaître à nos yeux, quoiqu’elle ne soit pas destituée de toute lumière comme est la minuit ; la troisième partie qui est l’aurore, n’est pas aussi si obscure, puisqu’elle est proche de la lumière du jour et des rayons du soleil. On compare cette partie à Dieu ; car quoique Dieu soit à l’ame une nuit aussi obscure que l’est la foi, toutefois lorsque l’ame a passé par les trois parties de cette nuit qui lui est naturelle, Dieu répand surnaturellement dans elle la clarté, d’une manière sublime, supérieure, et connue par une douce expérience ; et c’est en ce temps-là que l’union parfaite avec Dieu commence : ensuite elle s’achève dans la troisième partie de la nnit, qui est sans doute moins obscure que les deux autres nuits.
De plus, cette seconde nuit de la foi est plus obscure que la première ; parce que la première regarde la partie inférieure de l’homme, et conséquemment elle est extérieure ; mais la seconde regarde la partie supérieure et raisonnable, et par une suite nécessaire elle est intérieure et plus obscure ; car elle dépouille l’ame de sa lumière raisonnable, ou pour mieux dire, elle l’aveugle, non pas en détruisant sa raison et sa lumière, mais en élevant l’ame à la lumière surnaturelle de la foi, et en la perfectionnant par les actes de la Foi dans les choses divines et dans la manière de les connaître ; c’est pourquoi cette foi ressemble à la minuit, qui est la partie la plus obscure de toute la nuit.
Nous devons donc montrer ici que cette seconde partie de la nuit, c’est-à-dire la foi, est une nuit à l’esprit, comme la première partie est une nuit au sens. Nous parlerons aussi des choses qui lui sont contraires, et de ce que l’ame doit faire pour entrer en cette nuit par ses opérations ; car pour ce qui touche la manière passive d’y pénétrer, c’est-à-dire, les opérations que Dieu fait dans l’ame pour l’y introduire, nous en traiterons dans le troisième livre.
CHAPITRE TROISIÈME.
De quelle manière la Foi est une nuit obscure à l’ame : on le prouve par la raison et par l’autorité de l’Écriture.
Les Théologiens enseignent que la foi est une habitude certaine et obscure, infuse dans l’ame : on l’appelle une habitude obscure, parce qu’elle nous incline à croire les vérités que Dieu nous a révélées, et qui surpassent nos lumières naturelles et la capacité de notre esprit. Cette lumière étant infiniment plus grande que la nôtre, elle est à l’égard de l’ame aussi obscure que des ténèbres très-épaisses, parce qu’une lumière très-éclatante éteint une lumière très-petite, comme nous voyons que les rayons du soleil font disparaître les autres lumières, et qu’ils nous éblouissent la vue, ou plutôt ils nous aveuglent, n’y ayant nulle proportion entre la grandeur excessive de leur lumière, et la faiblesse extrême de nos yeux. De la même manière, la lumière de la foi surpasse par sa grandeur excessive et par son infusion surnaturelle, la lumière de notre entendement, parce qu’il ne peut connaître de lui-même que les choses naturelles, quoique Dieu puisse l’élever par une puissance extraordinaire à la connaissance des choses surnaturelles. C’est pourquoi il ne saurait avoir la connaissance des objets de quelque nature qu’ils soient, que par le moyen des sens extérieurs, et des images que l’imagination lui présente, comme des tableaux ressemblans aux choses que les sens perçoivent ; si bien que c’est la puissance et l’objet qui forment la connaissance. De sorte que si on racontait à un homme des choses dont il n’aurait ni acquis la connaissance, ni vu la ressemblance en peinture ou en quelque autre manière, il ne les connaîtraît non plus, que si on ne lui en avait point parlé. Par exemple, si on lui soutenait qu’il y a dans une île une espèce d’animal qu’il n’aurait jamais vu, et dont il ne trouverait aucune ressemblance dans les animaux qui lui sont connus, il n’en concevrait aucune idée, quoiqu’on lui en rapportât beaucoup de choses. De même si on faisait à un aveugle-né la description de la couleur blanche ou rouge, il ne lui en resterait ni espèce dans l’imagination, ni connaissance dans l’esprit, parce qu’il n’en aurait point de figure ressemblante, n’ayant rien vu de semblable.
Ainsi avec quelque proportion la foi nous propose des choses que nous n’avons vu ni dans elles-mêmes, ni dans des objets naturels qui puissent nous en tracer l’image ; si bien que n’étant pas proportionnées à nos sens, nous ne pouvons les connaître naturellement. Il faut donc que Dieu nous les révèle, et que quand on nous les enseigne nous les croyions, en soumettant notre entendement et ses lumières naturelles, aux lumières divines de la foi, et en nous aveuglant nous-mêmes pour suivre ses connaissances obscures ; car, comme dit saint Paul, la Foi vient de l’ouïe, et l’ouïe de la parole de Jésus-Christ. Ce n’est pas une science qui entre dans l’esprit par nos sens, mais c’est le consentement que l’ame donne aux choses qui entrent par l’ouïe.
Cependant les exemples que nous avons apportés, ne font pas assez concevoir combien la foi surpasse notre entendement. Il est constant qu’elle est beaucoup plus élevée au-dessus de nos lumières naturelles, que nous n’avons fait comprendre ; car bien loin de nous donner une science évidente, elle surmonte tellement toutes nos connaisances, qu’on n’en peut juger comme il faut, quelque parfaite contemplation que nous ayons. Nous parvenons aux autres sciences par la lumière de l’entendement ; mais il est nécessaire de renoncer à ces lumières, pour obtenir de Dieu la connaissance que la foi nous donne. L’entendement s’obscurcit même par sa propre lumière, afin d’être éclairé des lumières de la foi, selon le langage d’Isaie : Si vous ne croyez pas, dit-il, vous ne persévérerez pas. Il est donc constant que la foi est une obscure nuit au regard de l’ame ; que c’est par cette obscurité que la foi l’éclaire ; que plus elle l’obscurcit, plus elle lui communique ses lumières et ses connaissances ; car pour reprendre la pensée du Prophète, la foi l’éclaire en l’aveuglant, puisqu’elle ne l’élève à l’intelligence surnaturelle des choses divines, que par la créance que l’ame y donne aveuglément.
Ainsi la foi est très-bien figurée par la nuée qui couvrait les Israélites en entrant dans la mer rouge, et qui les dérobait à la vue des Égyptiens lorsqu’ils les poursuivaient de sorte néanmoins que la même nuée éclairait ce peuple fidèle, et qu’elle était tout à la fois ténébreuse et éclatante : ce qui est digne d’admiration, et ce qui nous montre que la foi est tout ensemble obscure et claire, et qu’elle obscurcit, comme une nuit, la lumière naturelle de l’entendement ; et éclaire l’ame d’une lumière surnaturelle, afin que le disciple devienne semblable à son maître. Car l’homme vivant comme il vit dans les ténèbres, ne pouvait être illuminé d’une manière convenable, que par les ténèbres, comme le prophète-Roi nous l’apprend par ces belles paroles : Le jour découvre la parole au jour, et la nuit enseigne la science à la nuit : c’est-à-dire, le jour qui est Dieu considéré dans sa félicité éternelle où il y a un jour perpétuel, découvre et communique sa divine parole, qui est son fils, aux Anges et aux Bienheureux qui sont appelés des jours, afin qu’ils le connaissent parfaitement et qu’ils en jouissent sans interruption. Et la nuit, qui est la foi que les Chrétiens suivent sur la terre, enseigne la science à l’église militante ; et conséquemment à chacune des ames qui sont aussi appelées des nuits, parce que la lumière de gloire ne les éclaire pas, et que la foi les dépouille de leurs lumières naturelles. Il faut donc conclure que la foi est une nuit très-obscure, et qu’elle éclaire néanmoins l’ame dans ses ténèbres, comme David l’exprime dans un autre psaume, quand il dit : la nuit l’illumine et fait toutes ses délices. Comme s’il disait, que la nuit de la foi est sa lumière, et qu’elle le conduit dans les douceurs de ses plus hautes contemplations, et de sa plus étroite union avec Dieu, pour nous faire entendre que l’ame doit être dans les ténèbres afin d’être remplie de lumières divines, et d’aller sûrement à Dieu par le chemin qu’elle a commencé de tenir.
CHAPITRE QUATRIÈME.
L’ame doit demeurer dans l’obscurité autant qu’il lui est possible, afin que la Foi la conduise à une éminente contemplation.
Afin que l’ame connaisse comment elle doit se laisser conduire à l’union divine, par la nuit de la foi qu’on vient d’expliquer, il est nécessaire de dire plus en détail ce que c’est que cette obcurité, dont elle doit être pleine, pour entrer dans le profond abîme de la foi. C’est pourquoi j’en parlerai en général dans ce chapitre, et je dirai plus en particulier dans les chapitres suivans, comment elle doit se comporter dans cette obscurité, et de quelle manière il faut qu’elle suive la conduite de la foi, afin que rien n’empêche la foi de produire ses effets dans l’ame.