Dialogue avec Tryphon (page 10)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

X. Lorsqu’ils eurent fini, je pris la parole en ces termes : (suite)

La même prophétie ne nous annonce-t-elle pas que nous verrons un jour ce roi dans toute sa gloire ? Ne nous dit-elle pas que le peuple qui devait croire en lui, et que le prophète voyait déjà, s’appliquerait à méditer la crainte du Seigneur, que c’était un fait connu d’avance ? Enfin, les mêmes oracles peuvent-ils élever plus haut la voix pour vous dire que ceux qui croient entendre les Écritures ne les comprennent pas lors même qu’on les leur explique.

Pour moi, quand j’entends raconter que Persée est né d’une vierge, je comprends, Tryphon, que c’est un passage de nos livres saints que l’astucieux serpent a tenté d’imiter.

LXXI. M’en rapporterai-je à vos docteurs, qui prétendent que les soixante-dix vieillards réunis chez Ptolémée, roi d’Égypte, n’entendaient pas les divines Écritures, et qui refusent d’admettre leur interprétation pour nous donner la leur.

Je ne veux pas vous laisser ignorer que ces docteurs ont retranché de la version faite avec tant de soin par les soixante-dix vieillards chez Ptolémée une foule de passages qui attestent que les divins oracles avaient annoncé que ce Jésus mis en croix était Dieu, était homme ; qu’il serait crucifié, qu’on le ferait mourir. Comme je sais que tous les vôtres refusent d’admettre ces passages, je crois inutile de m’y arrêter. Je m’attache de préférence à ceux que vous ne contestez pas ; car vous avez reconnu tous ceux que j’ai cités. Vous n’avez élevé de difficulté que sur le mot vierge de cette prophétie : « Voilà qu’une vierge concevra, etc. » Vous prétendez qu’on doit dire : « Voilà qu’une jeune fille. » Je vous ai promis de vous prouver que cette prophétie doit s’entendre non d’Ézéchias, comme vous l’avancez, mais uniquement de notre Christ, et c’est aussi cette preuve que je vais vous donner.

Mais avant, me dit Tryphon, citez-nous donc, nous vous en prions, quelques-uns des passages retranchés, dites-vous, par nos docteurs.

— Vous le désirez, lui répondis-je, je vais vous satisfaire. De l’endroit où Esdras parle de la loi portée sur la pâque, ils ont retranché ces mots : « Et Esdras dit au peuple : Cette pâque, c’est notre Sauveur et notre refuge. Si vous saviez, s’il entrait dans votre esprit qu’il arrivera que nous l’humilierons par la croix ? Si du moins dans la suite nous espérions en lui, ce lieu ne serait pas désolé pour toujours, nous dit le Dieu des vertus. Mais si vous ne croyez pas à sa parole, si vous ne l’écoutez pas lorsqu’elle vous sera annoncée, vous serez le jouet des nations. » De Jérémie, ils ont supprimé ces mots : « Je suis comme un agneau que l’on porte au lieu du sacrifice. Voici ce qu’ils méditaient contre moi ; ils disaient : Venez, donnons-lui du bois au lieu de pain. Retranchons-le de la terre des vivants et que son nom s’efface à jamais. » Ce passage se lit encore dans quelques-uns des exemplaires conservés par vos synagogues ; car il n’y a pas longtemps qu’il a été retranché.

Quand on prouve aux Juifs, d’après ce passage, que leur projet était de crucifier le Christ et de le faire mourir ; quand on leur montre d’ailleurs l’identité de ce même passage avec celui d’Isaïe qui nous présente le Messie conduit à la mort comme une brebis, ils se trouvent dans un étrange embarras et vous les voyez recourir aux injures et aux blasphèmes. N’oublions pas cet autre endroit de Jérémie qu’ils ont également supprimé : « Le Seigneur Dieu s’est souvenu de ses morts d’Israël, qui sont endormis dans la terre des tombeaux, et il est descendu vers eux pour leur évangéliser son salut. »

LXXIII. Du quatre-vingt-quinzième psaume de David, ils ont fait disparaître ces deux mots : « par le bois. » Le texte portait : « Dites aux nations : Le Seigneur a régné par le bois. » Ils ont laissé : « Dites aux nations : Le Seigneur a régné. » Voyez s’il est un seul Israélite dont on ait pu dire, comme de Dieu et du Seigneur, qu’il a régné sur les nations, excepté ce Jésus crucifié et ensuite ressuscité, affranchi de la mort comme l’atteste l’Esprit saint dans le même psaume. Il déclare encore qu’il n’a rien de commun avec les dieux des nations ; que ceux-ci ne sont que des simulacres qui représentent les démons. Pour que vous compreniez bien le sens du psaume, je vais vous le citer tout entier.

Le voici : « Chantez à Jéhovah un nouveau cantique ; que toute la terre entonne des hymnes à Jéhovah. Célébrez Jéhovah, bénissez son nom, annoncez de jour en jour que notre salut vient de lui. Racontez sa gloire parmi les nations, et ses merveilles au milieu de tous les peuples. Jéhovah est grand, il est digne de toutes nos louanges, il est terrible par dessus tous les dieux. Tous les dieux des nations ne sont que de vains simulacres, mais Jéhovah a fait les cieux. La gloire et la majesté marchent devant lui ; la force et la splendeur sont dans son sanctuaire. Apportez à Jéhovah famille des nations, apportez à Jéhovah la gloire et la puissance. Apportez à Jéhovah la gloire due à son nom ; apportez votre offrande, entrez dans ses parvis. Courbez-vous devant Jéhovah dans la splendeur de son sanctuaire ; habitants de la terre, tremblez en sa présence. Dites parmi les nations : Jéhovah règne, la terre sera affermie et ne sera point ébranlée ; il va juger les peuples selon sa justice. Que les cieux s’en réjouissent, que la terre tressaille, que la mer mugisse avec tout ce qu’elle renferme. Que les campagnes et tout ce qui les habite soient dans l’allégresse, que les arbres des forêts tressaillent de joie devant Jéhovah ; il vient, il vient juger la terre ; il jugera l’univers dans sa justice et les peuples dans sa vérité. »

Tryphon me répondit : — Dieu seul peut savoir si les princes du peuple ont retranché, comme vous le dites, quelque passage des Écritures ; du reste, la chose me paraît incroyable.

— Ainsi doit-elle vous paraître, lui répondis-je ; car ils ont commis un crime bien plus affreux que lorsqu’ils élevèrent un veau d’or, après avoir été nourris par la manne dans le désert ; que lorsqu’ils immolèrent leurs enfants au démon, que lorsqu’ils firent mourir les prophètes eux-mêmes ; mais supposez que je ne vous ai point parlé des passages qu’ils ont frauduleusement supprimés, est-ce que tant d’autres déjà cités, indépendamment de ceux que nous citerons plus tard et que vous admettez avec nous, ne suffisent pas et au delà pour établir la vérité des points que nous discutons en ce moment ?

LXXIV. — Oui, dit Tryphon, nous le savons, c’est sur notre demande que vous avez cité tous ces passages ; mais le dernier psaume de David, dont vous venez de parler, ne peut s’appliquer, il me semble, qu’au Dieu créateur du ciel et de la terre ; vous, au contraire, vous prétendez qu’il se rapporte à cet homme de douleur que vous voulez donner pour le Christ.

— Faites attention, je vous prie, lui répondis-je, à la manière dont j’emploie les paroles de l’Esprit saint qui se trouvent dans ce psaume, et vous verrez que nous ne cherchons pas à vous tromper ou à nous tromper nous-mêmes. Quand vous m’aurez quitté et que vous serez livré à vos propres réflexions, vous comprendrez par vous-même que ce passage comme tant d’autres ne peut s’entendre que du Christ. « Chantez à Jéhovah un cantique nouveau ! Que toute la terre entonne des hymnes à Jéhovah. Chantez Jéhovah, bénissez son nom, annoncez de jour en jour que notre salut vient à lui : racontez ses merveilles à toutes les nations. » Que fait ici l’Esprit saint ? Il exhorte tous les peuples de la terre qui ont le bonheur de connaître le mystère du salut, c’est-à-dire le passion du Christ, par laquelle Dieu les a sauvés, à chanter sans cesse des hymnes en l’honneur du Dieu créateur et père de toutes choses, à publier qu’il mérite nos louanges, qu’il est le Dieu grand et terrible ; que c’est lui qui a tout créé, que c’est de lui que nous vient le salut, c’est-à-dire le Christ qui fut mis en croix, qui a souffert la mort et qui règne maintenant sur le monde. Car il est venu remplacer l’alliance rendue vaine par l’impiété de vos pères. Témoin ce passage :

« Et ce peuple, s’élevant en tumulte, se prostituera à des dieux étrangers dans la terre où il va entrer pour y habiter. Il me délaissera et rendra vaine l’alliance que j’ai établie avec lui. Et ma fureur s’embrasera contre lui en ce jour, et je le délaisserai, et je lui cacherai ma face, et il sera en proie à tous les maux, et toutes les afflictions l’envahiront, de sorte qu’il dira en ce jour : Parce que Dieu n’est pas avec nous, ces maux m’ont envahi. Et moi je cacherai et je célerai ma face en ce jour, à cause de tous les maux qu’il a faits, parce qu’il a suivi des dieux étrangers. »

Moïse publie dans le livre de l’Exode, et toujours d’une manière mystérieuse, que Jésus-Christ est le nom même de Dieu, ce nom qui ne fut révélé ni à Abraham, ni à Jacob, et dont nous avons le secret. C’est ainsi qu’il s’exprime :

LXXV. « Dieu dit à Moïse : Voilà que j’enverrai mon ange devant vous, afin qu’il vous précède et vous garde en votre voie et qu’il vous introduise au lieu que je vous ai préparé. Respectez-le, et écoutez sa voix et ne le méprisez point, car il ne vous pardonnera point parce que mon nom est en lui. » Par qui vos pères ont-ils été introduits dans la terre-promise ? N’est-ce point par celui qui fut surnommé Jésus et qui s’appelait auparavant Ausès ? Réfléchissez et vous comprendrez que Jésus fut aussi le nom de celui qui dit à Moïse : « Mon nom est en lui. » Il s’appelait encore Israël, surnom qu’il donna à Jacob. On désigne sous le nom d’anges et d’apôtres, les prophètes qui sont envoyés pour porter ses ordres, ainsi que nous l’apprenons par ces paroles d’Isaïe : « Envoyez-moi, Seigneur. » Or, n’était-il pas le grand prophète, le prophète par excellence, celui qui reçut le nom de Jésus ? S’il a pu se montrer sous tant de formes à Abraham, à Jacob, à Isaac, ainsi que nous le savons, pouvons-nous un moment douter ou refuser de croire qu’il ait pu naître d’une vierge et se faire homme, pour se conformer à la volonté de son père, surtout quand une multitude de passages nous prouvent que ce mystère s’est accompli comme tant d’autres, en vertu de la même volonté ?

LXXVI. Et ces paroles : comme le fils de l’homme, par lesquelles Daniel désigne celui qui reçut l’empire éternel, ne font-elles pas entendre ce que nous voulons établir, c’est-à-dire qu’il est homme, qu’on a vu en lui un homme, sans qu’il soit pour cela né de l’homme ? Que signifie cette pierre mystérieuse détachée d’elle-même ? Que tout est ici l’ouvrage, non pas de l’homme, mais de la volonté de Dieu, le père tout-puissant, qui seul a engendré celui que désignent ces paroles : Comme le fils de l’homme. Et celles d’Isaïe : « Qui racontera sa génération ? » ne signifient-elles pas, en d’autres termes, qu’elle ne peut être racontée et que par conséquent elle n’est pas l’ouvrage de l’homme ; car il n’est pas d’homme né de son semblable, dont on ne puisse faire connaître l’origine.

Au sujet de la robe qu’il lave « dans le sang de la vigne, » ainsi que s’exprime Moïse, nous ne répéterons pas ce que nous avons déjà dit plusieurs fois : que par là le prophète nous annonçait d’une manière mystérieuse que le sang du Christ ne vient pas plus de l’homme que le sang du raisin, mais de Dieu seul. Lorsque Isaïe l’appelle l’ange du grand conseil, ne fait-il pas connaître d’avance qu’il sera le maître et le précepteur des nations, comme il l’est en effet par la doctrine qu’il est venu leur annoncer ? Car le grand conseil du Père sur tous ceux qui lui ont été et qui lui seront agréables, comme sur les hommes et les anges rebelles à sa volonté, n’a été hautement révélé que par Jésus ; témoins ces paroles : « Je vous déclare que plusieurs viendront d’Orient et d’Occident et s’assoiront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux ; mais les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures, et plusieurs me diront en ce jour : Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom, chassé les démons et fait grand nombre de prodiges ? Et alors je leur dirai : « Retirez-vous de moi. » Par ces autres paroles, où se trouve la condamnation de ceux qui seront jugés indignes du salut, nous apprenons à connaître quelle doit être la sentence du juge : « Allez, leur dira-t-il, pliez dans les ténèbres extérieures que le Père a préparées pour Satan et pour ses anges. » Ailleurs, il s’adresse en ces termes à ses disciples : « Voici que je vous donne la puissance de marcher sur les serpents, sur les scorpions et les scolopendres, et de fouler aux pieds toutes les forces de l’ennemi. » En effet, nous qui croyons en Jésus-Christ crucifié sous Ponce-Pilate ne réduisons-nous pas sous notre puissance, par les exorcismes tous les démons, tous les génies mauvais ? Les prophètes avaient prédit d’une manière mystérieuse que le Christ devait souffrir et régner ensuite sur toutes choses, et personne n’avait compris le sens de leurs oracles jusqu’au jour où il les dévoila lui-même à ses apôtres ; car il leur avait dit, bien avant d’être attaché à la croix : « Il faut que le Fils de l’homme souffre toutes ces choses, qu’il soit rejeté par les scribes et les pharisiens, qu’on le mette à mort et qu’il ressuscite le troisième jour. » David avait annoncé que celui qui existe avant le soleil et la lune, naîtrait d’un sein mortel, d’après la volonté de son père, et déclaré en même temps qu’il était le Dieu fort, en sa qualité de Christ, et devait être adoré.

LXXVII. — Je conviens avec vous, dit Tryphon, que toutes ces raisons sont d’un grand poids et bien capables de persuader ; mais revenez à ce passage dont vous nous avez promis l’explication, je ne vous en fais pas grâce. Montrez-nous comment vous pouvez en tirer une preuve en faveur de votre Christ ; car nous prétendons que ce passage ne peut s’entendre que d’Ézéchias.

— Volontiers, Tryphon, lui répondis-je, je vais me conformer à vos désirs ; mais auparavant, prouvez-moi qu’il ait été dit d’Ézéchias qu’avant de pouvoir nommer son père et sa mère, il s’était emparé à la vue du roi des Assyriens de la puissance de Damas et des dépouilles de Samarie. Vous prétendez qu’Ézéchias fit la guerre à Samarie et à Damas, à la vue du roi des Assyriens ; je ne vous laisserai pas donner cette interprétation arbitraire ; car voici ce que dit le prophète : « Avant que l’enfant ait appris à nommer son père et sa mère, il s’emparera de la puissance de Damas et de Samarie, etc. » Si, au lieu d’ajouter : « Avant de pouvoir connaître son père et sa mère, etc., » l’Esprit saint s’était contenté de dire : « Elle enfantera un fils qui se rendra maître de Damas et de Samarie, » vous pourriez peut-être dire que Dieu, qui connaissait d’avance les victoires que devait remporter Ézéchias, les avait annoncées ; mais il ajoute ces mots : « Avant que l’enfant ait appris à nommer son père et sa mère. » Citez-nous quelqu’un de votre nation à qui chose semblable soit arrivée ; vous ne le pouvez pas ; pour nous, il nous est facile de montrer que notre Christ a réalisé la prophétie. À peine est-il né, que des mages partis de l’Arabie viennent d’adorer après s’être présentés d’abord à Hérode qui régnait sur votre contrée, et qui est ici désigné sous le nom du roi des Assyriens, à cause de son impiété et de la perversité de son cœur : vous savez que l’Esprit saint emploie souvent ces comparaisons et ces paraboles, pour exprimer de pareilles dispositions. Quand il accable de reproches Jérusalem et tout son peuple, ne dit-il pas en style figuré : « Ton père est Amorhéen et ta mère Chétéenne. »

LXXVIII. Lorsque les mages venus d’Arabie eurent dit à Hérode : « Une étoile que nous avons vue dans le ciel nous a fait comprendre qu’il était né un roi dans votre contrée et nous sommes venus l’adorer, » que fit ce prince ? Il interrogea les anciens du peuple, et ceux-ci lui répondirent qu’en effet un prophète avait dit au sujet de Bethléem : « Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es pas la plus petite entre les principautés de Juda ; de toi sortira un chef qui conduira mon peuple. » Mais quand les mages arrivés dans cette ville eurent adoré l’enfant et lui eurent offert des présents d’or, d’encens et de myrrhe, Dieu les avertit de ne pas retourner vers Hérode. C’est ainsi qu’avant leur arrivée, Joseph, l’époux de Marie, qui voulait la renvoyer parce qu’il croyait qu’elle avait conçu d’un homme et qu’elle était adultère, fut averti par une vision de ne pas suivre cette pensée. Il apprit de l’ange qui lui apparut que ce n’était pas de l’homme, mais de l’Esprit saint qu’elle avait conçu ; et Joseph, frappé de crainte, se garda bien de la renvoyer. Le recensement qui se fit pour la première fois en Judée sous Cyrenius l’obligea de se rendre de Nazareth, où il demeurait, à Bethléem, lieu de sa naissance, pour s’y faire inscrire ; car il était de la tribu de Juda qui habitait cette contrée. Il reçut l’ordre ensuite de se retirer en Égypte et d’y demeurer avec Marie et l’enfant, jusqu’à ce que Dieu les avertît de retourner en Judée. L’enfant naquit donc à Bethléem, dans une espèce de grotte, près de ce bourg où Joseph n’avait pu trouver à se loger ; c’est dans cette grotte que Marie mit au monde le Christ et qu’elle le coucha dans une crèche, et c’est là que les mages venus d’Arabie le trouvèrent. Je vous ai déjà montré qu’Isaïe avait parlé de cette espèce de grotte d’une manière mystérieuse et figurée.

Alors je citai de nouveau la prophétie d’Isaïe et j’ajoutai que le démon, pour l’imiter, supposa que le dieu Mithra initiait à ses mystères dans un lieu désigné sous le nom de caverne, et le fit publier par les prêtres de ce dieu. Les mages ne revinrent point trouver Hérode, comme il les en avait priés ; ils étaient retournés dans leur patrie par un autre chemin ; Joseph et Marie, de leur côté, s’étaient réfugiés en Égypte avec l’enfant, pour obéir à l’ordre qu’ils avaient reçu d’en haut. Hérode, ne pouvant dès lors parvenir à connaître où était l’enfant que les mages étaient venus adorer, ordonna que tous ceux qui étaient nés vers la même époque dans Bethléem fussent mis à mort. Et voilà ce qui avait été annoncé par Jérémie, à qui l’Esprit saint fait dire bien avant l’événement : « Une voix a été entendue dans Rama : Il y aura des pleurs et des gémissements. Rachel pleure ses fils, et n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus. » Ainsi donc, par cette voix qui devait se faire entendre de Rama, c’est-à-dire de l’Arabie, où l’on trouve encore une ville de ce nom, était annoncé ce long gémissement qui devait remplir le lieu où Rachel, femme du patriarche Jacob surnommé Israël, fut ensevelie, je veux dire Bethléem, lorsque les mères eurent à pleurer leurs enfants égorgés, et à pleurer sans pouvoir se consoler de leur mort. Ces paroles d’Isaïe : « Il renversera la puissance de Damas et s’emparera des dépouilles de Samarie, » voulaient dire que le Christ, aussitôt après sa naissance, triompherait des démons adorés à Damas ; et n’est-ce pas ce qui est arrivé, comme le prouve l’événement ? Car les mages que le démon avait enlevés ainsi qu’une dépouille et poussait au mal, quand il les tenait en son pouvoir, abandonnèrent, dès qu’ils eurent connu le Christ, cette puissance funeste établie à Damas, comme le dit l’Écriture en termes mystérieux. Cette même puissance injuste et rebelle est justement appelée Samarie par similitude dans nos livres saints ; et qui de vous oserait dire que Samarie n’est pas et n’a pas toujours été une ville d’Arabie, bien qu’elle fasse partie aujourd’hui de la contrée qu’on appelle syrophœnicienne ? Mes amis, dans l’ignorance où vous êtes, que ne venez-vous vous instruire à l’école de ceux dont Dieu a daigné ouvrir l’intelligence, je veux parler ici des Chrétiens. Vous faites d’inutiles efforts pour établir votre doctrine au mépris de celle de Dieu ; car c’est à nous que la grâce a été transférée, comme le dit Isaïe :

« Parce que ce peuple en m’approchant m’honore du bout des lèvres et que son cœur est loin de moi, parce que son culte repose sur la loi et la science des hommes, c’est pourquoi voici ce que je ferai pour donner à ce peuple un signe merveilleux, un prodige : Je détruirai la sagesse des sages ; j’obscurcirai l’intelligence de ceux qui se croient habiles. »

LXXIX. Alors, Tryphon, avec un accent de colère retenu par le respect qu’il portait aux Écritures, mais qui se trahissait par l’air de son visage, me dit : — La parole de Dieu est sainte ; mais vos interprétations, comme on peut le voir par tout ce que vous venez de dire, sont arrangées avec trop d’art, ou plutôt, sont impies. Quoi ! vous dites que des anges ont fait le mal et abandonné le Seigneur.

Alors je baissai la voix pour mieux disposer son esprit à m’entendre et je lui dis : — J’admire ici, Tryphon, votre piété, et je vous demande de la reporter avant tout sur le Dieu à qui obéissent les anges, et que Daniel nous montre comme le Fils de l’homme devant le trône de l’ancien des jours recevant de lui l’empire pour les siècles des siècles. Mais afin de vous convaincre, Tryphon, que nous n’aurions pas osé donner de nous-mêmes l’interprétation dont vous vous plaignez, j’invoquerai le témoignage d’Isaïe : il vous dira qu’à Tanis, en Égypte, de mauvais anges habitaient autrefois et habitent encore aujourd’hui. Écoutez ses paroles :

« Malheur à vous, enfants rebelles, dit le Seigneur, qui formez vos desseins sans moi, qui ourdissez des trames criminelles et qui ajoutez l’iniquité à l’iniquité, qui voulez descendre en Égypte sans mes ordres, qui vous confiez à la force de Pharaon et vous reposez à l’ombre de l’Égypte ! la force de Pharaon sera votre confusion, votre repos à l’ombre de l’Égypte sera votre honte. À Tanis, il y a des princes, et ce sont de mauvais anges. En vain ils travailleront pour le peuple, il ne leur sera d’aucun secours ; et loin de les secourir, il sera poux eux un sujet de confusion et de honte. » Zacharie dit aussi, comme vous l’avez rappelé vous-même : « Que Satan était à la droite du grand-prêtre Jésus pour s’opposer à lui. Et que Jéhovah dit à Satan : Le Seigneur te confondra, le Seigneur qui a choisi Jérusalem. »

Ne lit-on pas dans le livre de Job, et je cite ici vos propres paroles : Que des anges se tenaient debout devant le Seigneur et que Satan se trouvait avec eux ? Moïse ne raconte-t-il, pas au commencement de la Genèse, que le serpent trompa Ève et fut maudit ? Ne savez-vous pas que les magiciens d’Égypte essayaient d’imiter les prodiges que Dieu opérait par Moïse, enfin n’ignorez-vous pas que David appelle démons les dieux des gentils ?

LXXX. — Je vous ai déjà dit, reprit Tryphon, que vous saviez habilement prendre toutes vos précautions pour vous tirer d’embarras quand vous citez l’Écriture, et vous mettre en lieu de sûreté. Mais, dites-moi, est-ce de bonne foi que vous avancez que Jérusalem sera rebâtie ? que votre peuple s’y rassemblera, pour y vivre heureux avec le Christ en la compagnie des patriarches, des prophètes et des justes de l’ancienne loi, ou même de ceux d’entre nous qui se convertiraient à votre Christ avant qu’il apparaisse de nouveau ; ou bien est-ce pour mieux montrer votre habileté dans la controverse que vous avez émis une pareille opinion ?

— Tryphon, je ne suis pas homme à dire ce que je ne pense pas. Je vous ai déjà fait l’aveu que plusieurs partageaient avec moi ce sentiment ; mais je vous ai dit aussi que beaucoup d’autres dont la doctrine est pure et saine sont d’un avis différent. Nous ne tenons pas compte de ceux qui se disent Chrétiens, mais qui au fond ne sont que des hérétiques impies ou athées ; je vous ai dit que tout ce qu’ils enseignaient n’était qu’un tissu de blasphèmes aussi impies qu’extravagans ; et pour que vous soyez bien convaincu que ce n’est pas seulement devant vous que je m’exprime comme je l’ai fait, je composerai un ouvrage selon mes faibles talents qui reproduira toutes les discussions que nous avons eues ensemble et dans lequel je professerai toutes les doctrines que je professe en votre présence ; car je déclare qu’il ne faut pas s’attacher à l’homme ou à sa doctrine, mais à Dieu et à tout ce qu’il enseigne. Si vous rencontrez des gens qui se disent Chrétiens et qui, au lieu de suivre ces principes, osent blasphémer le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et de Jacob, et dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts, mais qu’aussitôt après cette vie les âmes sont reçues dans le ciel, gardez-vous de les considérer comme Chrétiens ; ainsi tout homme de bon sens ne rangera point parmi les Juifs ceux qu’on appelle saducéens, et les sectes semblables connues sous le nom de genistes, de méristes, de galiléens, de hellénistes, de pharisiens, de baptistes. Souffrez que je vous dise tout ce que je pense, il ne comptera pas non plus parmi les Juifs ceux qui ne sont Juifs et enfants d’Abraham que de nom et qui honorent seulement Dieu des lèvres, tandis que leur cœur est loin de lui, ainsi qu’il s’en plaint lui-même. Mais, pour moi et pour les Chrétiens, dont la doctrine est pure sur tous les points, nous savons qu’il y aura une résurrection des corps, que nous passerons mille ans dans Jérusalem rebâtie, embellie, agrandie comme nous le promettent Isaïe, Ézéchiel et d’autres prophètes.

LXXXI. — Écoutez ce que dit Isaïe sur ce règne de mille ans :

« Je vais créer de nouveaux cieux et de nouvelles terres, et le passé ne sera plus dans ma mémoire et ne s’élèvera plus sur mon cœur. Réjouissez-vous pour l’éternité, soyez dans l’allégresse ; je vais créer une Jérusalem toute de délices, et un peuple pour la joie. J’aimerai mon peuple, je trouverai ma joie dans Jérusalem. On n’y entendra plus ni plainte, ni clameur, on n’y verra point de vieillard ou d’enfant qui n’accomplisse ses jours, la vie de l’enfant sera aussi précieuse que celle du vieillard, et le pécheur à tous les âges sera maudit. Mon peuple bâtira des maisons et les habitera, il plantera des vignes et en recueillera le fruit. Mes élus n’abandonneront plus leur maison et leurs vignes à des étrangers. Les jours de mon peuple égaleront les jours des plus grands arbres. Les œuvres de ses mains ne vieilliront jamais. Ses travaux ne seront pas vains. Les femmes n’enfanteront plus dans le trouble. Race bénie du Seigneur, leur postérité le sera avec eux. Je les exaucerai avant leur prière et je les écouterai encore. Le loup et l’agneau se joueront ensemble, le lion et le taureau iront aux mêmes pâturages, la poussière sera l’aliment du serpent. Aucun de ces animaux, dit le Seigneur, ne nuira ni ne donnera la mort, sur toute la montagne sainte. » Ces paroles : « Les jours de mon peuple égaleront les jours des plus grands arbres, et les œuvres de ses mains ne vieilliront jamais, » ne semblent-elles pas désigner d’une manière mystérieuse une durée de mille ans. Il fut dit à Adam qu’il mourrait, le jour même qu’il aurait mangé du fruit défendu, et nous savons qu’il vécut près de mille ans ? C’est qu’en effet, aux yeux du Seigneur, mille ans sont comme un jour, et ces mots du prophète trouvent encore ici leur application. Ajoutez le témoignage d’un apôtre de Jésus-Christ, un de nos écrivains sacrés, nommé Jean. Il nous annonce, parmi les choses qui lui furent révélées, que ceux qui auront eu foi en notre Christ passeront mille ans à Jérusalem, qu’ensuite tous les hommes ressusciteront ensemble et en un même moment, que cette résurrection sera générale, éternelle, et qu’il y aura pour tous un jugement. Notre Seigneur lui-même nous l’apprend par ces paroles :

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