Dialogue avec Tryphon (page 11)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXXXI. — Écoutez ce que dit Isaïe sur ce règne de mille ans : (suite)

« Ils ne se marieront point, mais ils seront semblables aux anges en leur qualité d’enfants de Dieu dignes de la résurrection. »

LXXXII. Le don de prophétie subsiste encore parmi nous ; de là vous pouvez comprendre vous-mêmes que les prérogatives dont vous jouissiez autrefois nous ont été transférées. Mais comme vous avez eu de saints et de faux prophètes, nous avons aussi des hommes d’une haute vertu et de faux docteurs. C’est pourquoi notre maître nous a recommandé de nous tenir sur nos gardes, pour éviter toute espèce de surprise, puisque nous sommes certains qu’il connaissait tout ce qui devait nous arriver quand il serait ressuscité d’entre les morts et remonté aux cieux. Il nous avait annoncé qu’on nous ferait mourir, que nous serions en but à la haine à cause de son nom ; qu’il s’élèverait plusieurs faux Christs, plusieurs faux prophètes qui séduiraient un grand nombre de fidèles. N’est-ce pas ce qui est arrivé ? Plusieurs ont altéré la vérité et sont venus, au nom du Christ, nous débiter je ne sais combien d’impiétés, de blasphèmes et de mensonges. Tout ce que l’esprit impur, c’est-à-dire le démon, a pu leur suggérer, ils l’ont enseigné et l’enseignent encore aujourd’hui. Et nous leur disons tout ce que nous vous répétons à vous-mêmes pour tâcher de les arracher à l’erreur. Car nous avons toujours en perspective ce jugement que doit subir tout homme qui peut enseigner la vérité et qui ne le fait pas. C’est Dieu lui-même qui nous le dit en ces termes par le prophète Ézéchiel : « Je t’ai établi sentinelle dans la maison d’Israël ; quand le pécheur a commis l’iniquité, si tu ne l’avertis point, il mourra dans son péché, mais je te redemanderai son sang ; si tu l’invites à se convertir, ton âme sera sauvée. » C’est la crainte des jugements de Dieu qui nous porte à discourir sur les livres saints, et nous n’écoutons ici ni l’avarice, ni la vaine gloire, ni l’amour du plaisir. Je ne crois pas, d’ailleurs, que personne puisse nous reprocher d’agir par aucun de ces motifs. Nous nous gardons bien de nous conduire comme les chefs de notre peuple, à qui le Seigneur adresse ce reproche : « Vos chefs s’associent aux brigands, ils aiment les présents et recherchent un salaire. » Et quand il se trouverait parmi nous des hommes de ce caractère, serait-ce un motif de blasphémer contre le Christ, et de fausser partout le sens des Écritures ?

LXXXIII. Prenons ces paroles : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied. » Voyez le sens que vos docteurs leur ont donné ; ils ont osé dire qu’elles s’entendaient d’Ézéchias et signifiaient que Dieu lui avait ordonné de s’asseoir dans le temple du côté droit, lorsqu’il reçut un message menaçant du roi d’Assyrie et que Dieu lui fit annoncer par Isaïe de bannir toute crainte. Nous savons, nous reconnaissons que l’événement justifia les paroles d’Isaïe, que le roi d’Assyrie au temps d’Ézéchias fut contraint de lever le siége de Jérusalem, que cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens furent égorgés dans leur camp par l’ange du Seigneur ; mais il est évident qu’il ne s’agit pas d’Ézéchias dans ce psaume. Témoins les paroles qui le composent : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied. Il étendra sur Sion le sceptre de son autorité ; il dominera au milieu de ses ennemis. Je vous ai engendré avant l’aurore, au milieu de la splendeur des saints. Le Seigneur l’a juré, il ne révoquera pas son serment. Vous êtes le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech. »

Ézéchias a-t-il été prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech ? Qui oserait le dire ? Est-ce bien lui d’ailleurs qui a délivré Jérusalem, qui a étendu sur cette ville la puissance de son sceptre, qui a porté la terreur au milieu du camp des Assyriens ? Ne sait-on pas qu’il pleurait et se lamentait, que c’est Dieu qui, touché de ses larmes et de ses prières, dissipa les ennemis ? Mais celui qui a véritablement étendu sur Jérusalem le sceptre de son autorité, c’est notre Christ même avant son règne de gloire, quand il a appelé au salut et invité à la pénitence toutes les nations que les démons tenaient sous leur empire, comme le dit David, « les démons sont les dieux de nations. » Combien a été puissante la parole du Verbe ? Elle a fait abandonner à une multitude d’hommes le culte des démons, elle les a affranchis de ce honteux esclavage. Par elle, ils ont été amenés à croire au Dieu créateur et à reconnaître leurs dieux pour ce qu’ils étaient, c’est-à-dire pour de véritables démons.

À l’égard de ces paroles : « Je vous ai engendré avant l’aurore dans la splendeur des saints, » nous avons déjà dit qu’elles ne pouvaient s’entendre que du Christ.

LXXXIV. Et c’est encore lui que regarde cette autre prophétie : « Voici qu’une vierge concevra et enfantera un fils. » Car si le personnage dont parle Isaïe ne devait ps naître d’une vierge, je demande quel est celui que l’Esprit saint pouvait avoir en vue, quand il s’écriait : « Voici que le Seigneur nous donnera un signe : une vierge concevra dans son sein et enfantera un fils. » Car si ce fils devait naître comme naissent tous les premiers-nés, c’est-à-dire d’une fille encore vierge, quelle merveille se trouvait dans le signe que Dieu voulait donner ? Pourquoi dit-il que ce signe n’aura rien de commun avec ce qui arrive dans la génération des premiers-nés ? Mais ce qui était un signe vraiment extraordinaire, ce qui devait être un signe certain pour tous les hommes, c’est que celui qui existe avant toutes choses, et qu’on appelle le premier-né, prit chair et naquit véritablement d’un sein resté vierge. Aussi Dieu le donna-t-il d’avance, ce signe merveilleux, l’annonçant par son Esprit saint de différentes manières, comme je vous l’ai déjà montré, afin que l’événement arrivé, on y reconnût la même puissance, la même volonté que le Créateur de toutes choses signala, quand il fit naître Ève d’une côte d’Adam, quand d’une seule parole il donna l’être à tout ce qui existe. Mais vous autres, que faites-vous ? Vous osez réformer la version des soixante-dix vieillards ; vous prétendez qu’ils ont mal traduit le passage qui nous occupe et qu’il faut dire : « Voici qu’une jeune fille enfantera, etc. » Quelle grande merveille serait donc annoncée, s’il s’agissait ici d’une femme qui dût concevoir comme il arrive à toutes celles qui sont encore jeunes, à moins qu’elles ne soient stériles ? Et même celles-ci, Dieu ne peut-il pas les rendre fécondes, s’il le veut ? n’est-ce pas le prodige qu’il opéra en faveur de la mère de Samuel, de la femme du saint patriarche Abraham, d’Élisabeth, mère de saint Jean et d’autres encore ? Vous ne devez donc pas douter que Dieu ne puisse le faire s’il veut.

Et lorsqu’il a annoncé qu’il réaliserait dans la suite sa volonté par un fait, comment osez-vous altérer la prophétie, ou lui donner une fausse interprétation qui la détourne de son véritable sens ? Songez-y, vous ne faites ici de tort qu’à vous seuls, vous ne pouvez nuire à Dieu.

LXXXV. Parlerai-je de cet autre prophétie : « Ouvrez donc vos portes, ô princes ! élevez-vous, portes éternelles ; donnez entrée au roi de gloire. » C’est encore une de ces prophéties que vous osez par vos perfides interprétations détourner de leur véritable sens. Les uns l’appliquent à Ézéchias, les autres à Salomon ; mais elle ne s’entend ni de l’un, ni de l’autre, ni d’aucun de nos rois ; il est facile de montrer qu’elle ne peut regarder que notre Christ. Il a paru sans éclat et sans beauté, comme le disent Isaïe, David et toutes les Écritures. Il est le Seigneur des vertus, grâce à la volonté de Dieu le père qui l’a revêtu de cette prérogative ; il est ressuscité d’entre les morts et remonté aux cieux, ainsi que l’avaient annoncé le livre des psaumes et les autres Écritures qui le proclamaient le Dieu des vertus.

Voulez-vous vous convaincre que ce titre lui appartient ? Vous en avez un moyen facile : voyez ce qui se passe sous vos yeux. N’est-ce point par le nom de ce fils du Très-Haut, de ce premier-né de la création qui naquit d’une vierge, qui fut homme de douleur, que votre peuple a crucifié et fait mourir sous Ponce-Pilate, qui est ressuscité et remonté aux cieux. N’est-ce pas, dis-je, par la vertu de son nom, que le démon, interpellé dans nos exorcismes, s’enfuit et par sa fuite atteste sa défaite ? Interpellez le malin esprit par quelqu’autre nom que vous voudrez, soit de vos rois, soit de vos justes, soit des prophètes ou des patriarches, et vous verrez s’il s’avoue vaincu.

Toutefois, en invoquant le nom de votre Dieu, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, peut-être parviendrez-vous à le soumettre. Pour vos exorcistes, quels moyens emploient-ils ? Des moyens tout humains, ainsi que je vous l’ai dit, c’est-à-dire des charmes, des amulettes, à la manière des gentils. Mais revenons à la prophétie de David ; c’est aux anges, aux vertus des cieux, que s’adresse l’Esprit saint qui parle dans cette prophétie : il leur ordonne d’ouvrir les portes éternelles, afin de laisser entrer le Seigneur même des vertus, Jésus-Christ, ressuscité d’entre les morts par la volonté de son Père. N’est-ce pas ce que démontrent aussi clairement que tout le reste les paroles mêmes du prophète ? Je les citerai de nouveau en faveur de ceux qui n’étaient point à notre conférence d’hier ; c’est pour eux que je reprends sommairement beaucoup de choses qui ont été dites dans cet entretien. Et si je les rappelle après m’y être longtemps arrêté, je ne crois rien faire en cela de déraisonnable. Trouve-t-on ridicule que le soleil, la lune, les autres astres, parcourent toujours la même route et ramènent toujours les mêmes raisons ; qu’un arithméticien, à qui l’on demande combien font deux et deux, réponde quatre, bien qu’il ait déjà fait plusieurs fois cette réponse ; que l’on continue d’assurer toujours dans les mêmes termes qu’une chose est vraie et certaine, quand on a pu l’assurer une fois avec certitude ? Non, sans doute ; ce qu’on pourrait trouver ridicule, c’est qu’un homme qui ne raisonne que d’après les livres saints les abandonnât un seul moment, ne revînt pas sans cesse aux mêmes passages, quand les mêmes objections reviennent sans cesse, et qu’il pût se flatter de tirer de son propre fonds quelque chose de meilleur que les divines Écritures. Mais voici les paroles par lesquelles le Seigneur, ainsi que je l’ai dit, nous annonce que dans le ciel résident avec lui des anges et des vertus : « Vous qui habitez les cieux, chantez le Seigneur ; chantez-le, vous qui résidez dans les hauteurs du firmament. Louez-le, vous qui êtes ses anges ; louez-le, vous tous qui êtes ses armées et ses puissances. »

Alors un Juif nommé Mnaseas, du nombre des auditeurs qui nous étaient arrivés le lendemain, s’éleva pour me remercier d’avoir bien voulu reprendre en faveur des nouveaux venus ce que j’avais dit la veille.

— Les divines Écritures m’en font un devoir, lui répondis-je. Jésus-Christ nous prescrit d’aimer même nos ennemis. Isaïe nous l’avait recommandé dans le long discours où il annonce le grand mystère de notre régénération, dont les effets s’étendent à tous ceux qui vivent dans l’espoir que le Christ reparaîtra au milieu de Jérusalem, et qui cherchent à lui plaire par leurs œuvres. Voici dans quels termes parle le prophète :

« Écoutez la parole du Seigneur, vous qui tremblez à sa voix. Vos frères vous haïssent ; ils vous rejettent à cause de mon nom, disant : Que la gloire du Seigneur se montre, nous la verrons à votre joie ! Mais ils seront confondus. Voix de tumulte dans la ville, voix du temple, voix du Seigneur qui tire vengeance de ses ennemis. Une mère a enfanté avant d’être en travail, elle a mis au monde un fils avant le temps de la douleur. Qui jamais a ouï rien de tel ? Qui jamais a rien vu de semblable ? La terre produit-elle en un jour ? Une nation se forme-t-elle tout d’un coup ? Cependant Sion a conçu et a mis au monde ses enfants. Moi qui fais enfanter les autres, ne pourrais-je pas enfanter moi-même ? dit le Seigneur. Moi qui donne une postérité aux autres, je serais stérile ! Réjouissez-vous avec Jérusalem, tressaillez d’allégresse avec elle, vous tous qui pleurez sur elle ; vous serez remplis de ses consolations, vous serez inondés du torrent de ses délices, vous jouirez de l’éclat de sa gloire. »

LXXXVI. Cette citation finie j’ajoutai : Apprenez, mes amis, que celui dont l’Écriture nous annonce le retour glorieux après sa mort sur une croix, non-seulement accomplit tous les jours les prophéties, mais encore réalise les différentes figures qui l’annonçaient. Ces figures, c’est l’arbre de vie planté dans le paradis terrestre, ce sont les différents traits qui devaient signaler la vie de tous les justes.

Quand Dieu envoie Moïse délivrer son peuple, il lui ordonne de prendre une verge, et Moïse paraît devant le peuple, cette verge à la main. C’est avec cette verge qu’il sépare les eaux de la mer. Par elle il fait jaillir de l’eau d’un rocher. À la faveur du bois qu’il jette dans l’eau appelée Merra, il la rend douce d’amère qu’elle était. C’est avec des verges ou baguettes placées sur des ruisseaux que Jacob rendit fécondes les brebis de son oncle maternel et s’enrichit de leur fécondité. C’est dans sa verge ou bâton qu’il se glorifie quand il parle du fleuve qu’il a pu traverser. Il raconte qu’il vit en songe une échelle. L’Écriture nous montre Dieu lui-même appuyé sur le haut de l’échelle, et nous avons prouvé que ce Dieu n’était pas Dieu le père. Quand Jacob eut versé de l’huile sur une pierre en cet endroit, le Dieu qu’il avait vu lui déclara que c’était à lui-même qu’il venait de consacrer cette pierre.

Que le Christ ait été figuré par le symbole mystérieux d’une pierre, c’est ce que nous avons prouvé par une multitude de témoignages. Nous avons montré qu’il faut également le voir dans toutes les onctions faites soit avec de l’huile, soit avec de la myrrhe, soit avec un mélange de parfums préparés pour cet usage. L’Écriture ne dit-elle pas en parlant du Christ : « C’est pourquoi, ô Dieu ! votre Dieu vous a sacré d’une onction de joie, au-dessus de tous ceux qui doivent y participer. » Car les rois et tous ceux qui sont appelés christs ont reçu de lui le nom de christs et de rois, comme lui-même a reçu de son père les titres de roi, de Christ, de prêtre, d’ange, en un mot tout ce qu’il a possédé. La verge d’Aaron fleurit et il est déclaré pontife. Une tige doit naître de la racine de Jessé, et le prophète Isaïe nous annonce que cette tige c’est le Christ. À quoi David compare-t-il le juste ? À un arbre planté près du courant des eaux, qui donne des fruits en son temps et dont les feuilles ne tombent point. Ailleurs, il est encore dit du juste qu’il fleurira comme un palmier. C’est d’un arbre que Dieu se fit voir à Abraham, comme le dit l’Écriture, en parlant du chêne de Mambré : Que rencontre le peuple après avoir franchi le Jourdain ? Soixante-dix saules et douze fontaines ? Où David dit-il que Dieu lui a fait trouver sa consolation ? Dans sa houlette et dans son bâton. Élisée laisse tomber dans le Jourdain le fer de sa cognée, et avec le bois jeté dans le fleuve il rappelle le fer à la surface. Ce fer sert aux enfants des prophètes à couper le bois qui devait entrer dans la construction de l’édifice où ils voulaient enseigner et méditer la loi et les commandements du Seigneur. N’est-ce pas ainsi que le poids énorme de nos péchés nous avait plongés dans l’abîme ? Alors le Christ, par le bois sur lequel il a été attaché et par l’eau qui purifie nos souillures, nous a délivrés et s’est formé une maison de prière et d’adoration. C’est encore une verge qui servit à montrer que Judas était le père de ceux qu’il eut de Thamar sous le voile d’un grand mystère.

LXXXVII. Ici Tryphon m’interrompit : — Si je vous arrête, me dit-il, ne croyez pas que je cherche à détruire l’effet de vos paroles, ou que je questionne pour le plaisir de questionner ; non, c’est uniquement pour m’instruire. Expliquez-moi donc ce passage de l’Écriture ; c’est Isaïe qui s’exprime en ces termes : « Un rejeton naîtra de la tige de Jessé, une fleur s’élèvera de ses racines ; l’esprit de Dieu reposera sur lui, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de piété ; il sera rempli de la crainte du Seigneur. » Vous avez appliqué ces paroles à votre Christ ; cependant vous dites qu’il est Dieu, qu’il a précédé toutes choses, que pour obéir à la volonté de Dieu son père, il s’est fait chair, il est né d’une vierge. Mais comment me prouverez-vous qu’avant de se faire homme il ait existé, puisqu’il n’arrive à sa perfection que par les dons de l’Esprit saint énumérés dans la prophétie, et qu’il semble en avoir besoin ?

— Votre question, lui répondis-je, est fort subtile et très-adroite : le passage présente en effet quelque difficulté ; mais voyez comme tout s’explique ; suivez-moi bien. L’Écriture ne dit pas que tous ces dons descendraient sur lui, comme s’il en eût besoin ; mais qu’ils devaient s’y reposer, c’est-à-dire trouver leur terme en sa personne ; de sorte qu’on ne verrait plus de prophète s’élever chez vous comme autrefois, et c’est bien ce qui est arrivé, comme vous pouvez vous en convaincre par vos propres yeux. Depuis Jésus-Christ, on ne voit plus de prophètes chez vous ; et afin qu’il vous reste clairement démontré que tous ceux qui l’ont précédé, avec une ou deux des vertus dont nous avons parlé, ont entièrement rempli l’objet de leur mission, ainsi que nous l’apprenons des divines Écritures, faites attention à ce que je vais vous dire. Salomon eut l’esprit de sagesse ; David, l’esprit d’intelligence et de conseil ; Moïse, l’esprit de force et de piété ; Élie, l’esprit de crainte ; Isaïe, l’esprit de science ; ainsi des autres prophètes qui gardèrent leur don spécial ou bien en réunirent d’autres à celui qu’ils avaient, comme Jérémie, comme David, comme les douze prophètes, en un mot, tous ceux qui ont prophétisé parmi vous. Eh bien ! l’Esprit s’est reposé ou plutôt a fini après l’arrivée de celui qui devait tout accomplir en son temps ; afin que les dons réunis en sa personne se répandissent de nouveau comme l’avaient prédit les divers oracles ; dons célestes émanés de la vertu de ce divin esprit, et qu’il accorde à ceux qui croient en lui, selon qu’il les en juge dignes.

Voilà le prodige qui devait suivre son ascension, et que les prophètes avaient annoncé, ainsi que je l’ai déjà dit. Je rappelle ici l’oracle cité plus haut : « Il est monté aux cieux, il a emmené captive la captivité, il a distribué ses dons aux enfants des hommes. » Un autre prophète fait parler le Christ en ces termes : « Arrivera le temps marqué, et je répandrai mon esprit sur toute chair, et sur mes fils et sur mes servantes, et ils prophétiseront. »

LXXXVIII. Et ne voyez-vous pas qu’en effet, chez nous, hommes et femmes possèdent ces vertus de l’Esprit saint ? Quand Isaïe nous annonce qu’elles reposeront sur le Christ, ce n’est pas qu’il en eût besoin, mais c’est parce qu’il était le terme où elles devaient aboutir. Et nous le voyons déjà par ce que firent les mages qui vinrent l’adorer aussitôt qu’il fut né. À peine a-t-il vu le jour, qu’il développe la vertu qui était en lui. S’il croit à la manière des autres hommes, s’il use de tout ce qui sert à la vie, c’est de lui que tout ce qui le fait croître tire sa vertu. C’est ainsi qu’il se nourrit de tous les aliments et qu’il passa les trente premières années de sa vie, jusqu’au moment où Jean, précurseur de son premier avénement, vint l’annoncer et préparer la voie à son baptême, ainsi que je l’ai déjà dit. Lorsque Jésus parut sur les bords du Jourdain où Jean baptisait, et qu’il fut descendu dans l’eau, une flamme brilla sur le fleuve, et au moment où il sortit de l’eau, le Saint-Esprit, sous la forme d’une colombe, se reposa sur lui, ainsi que nous l’apprennent les apôtres. S’il est venu sur les bords du Jourdain, ce n’est pas qu’il eût besoin de recevoir le baptême ni l’Esprit saint ; de même s’il a consenti à naître, à mourir sur une croix, ce n’est pas qu’il eût besoin pour lui-même de passer par ces différents états ; mais il a voulu s’y soumettre pour le salut du genre humain, tombé dans la mort et dans les piéges du serpent, par la faute d’Adam et par nos prévarications personnelles. Car Dieu, qui avait créé l’ange et l’homme parfaitement libres, et qui voulait leur laisser faire tout ce qu’ils voudraient, en vertu de cette liberté, les plaça dans cette alternative d’être à jamais exempts de châtiments et de corruption, s’ils faisaient les œuvres qui lui plaisent, ou de subir toutes les peines qu’il jugerait à propos de leur infliger, s’ils se portaient au mal qu’il défend. Ce n’est point de son entrée dans Jérusalem, monté sur un âne, ainsi que les prophètes l’avaient annoncée, que Jésus obtint d’être appelé le Christ, il voulait seulement donner aux hommes une marque certaine pour le reconnaître, de même qu’à l’époque où Jean baptisait, il importait de manifester par quelques signes qui des deux était le Christ ; car, lorsque Jean était sur les bords du Jourdain, prêchant la pénitence, portant pour tout vêtement une ceinture de cuir et un habit fait de poil de chameau, ne vivant que de sauterelles et de miel sauvage, plusieurs étaient tentés de croire qu’il était le Christ. Mais il leur disait : « Je ne suis pas le Christ, je ne suis que la voix qui l’annonce ; celui qui est plus fort que moi va paraître ; je ne suis pas digne de porter sa chaussure. » C’est alors que Jésus parut sur les bords du Jourdain. On le croyait fils de Joseph, simple artisan ; il paraissait sans éclat, pour me servir du langage des Écritures. Il passait lui-même pour n’être qu’un ouvrier, car il s’occupa d’ouvrages manuels pendant les premières années de son passage sur la terre ; il faisait des jougs et des charrues, enseignant par son exemple quels sont les caractères distinctifs de la vraie vertu et nous apprenant à mener une vie laborieuse.

C’est alors que le Saint-Esprit, pour le manifester aux hommes, se reposa sur lui sous la forme d’une colombe, et qu’on entendit du ciel la parole prononcée longtemps d’avance par David, lorsque ce prophète dit au nom du Christ ce que Dieu le père devait dire un jour au Christ lui-même : « Vous êtes mon fils, c’est moi qui vous ai engendré aujourd’hui. » Cette parole annonçait aux hommes, lorsque le Christ se manifesta, que c’était pour eux qu’il était né et qu’il venait d’apparaître.

LXXXIX. — Vous ne devez point ignorer, me dit Tryphon, que nous attendons tous le Christ, que nous reconnaissons qu’il est annoncé par tous les passages dont vous avez fait mention. Je vous dirai même que j’ai été si frappé du nom de Jésus donnée au fils de Nave, que je vous tendrais volontiers les mains. Mais les prophètes ont-ils vraiment dit du Christ qu’il subirait un supplice aussi honteux que celui de la croix, voilà ce qui ne nous paraît pas clair ; car enfin la loi maudit celui qui est crucifié : aussi est-ce pour moi un point bien difficile à admettre. Oui, les Écritures annoncent clairement que le Christ doit souffrir ; mais doit-il souffrir un supplice maudit par la loi ? Voilà ce que nous voulons savoir de vous, si vous avez quelques moyens de nous le prouver.

— Si le Christ ne devait pas souffrir, lui répondis-je, si les prophètes n’avaient pas annoncé que les péchés du peuple le conduiraient au supplice, qu’il serait accablé d’outrages, battu de verges, compté parmi les scélérats ; lui dont personne, dit le prophète, ne peut raconter la génération, votre étonnement serait raisonnable ; mais si telle est la marque toute particulière qui distingue le Christ et qui doit servir à le faire reconnaître, comment ne croirions-nous pas fermement en Jésus-Christ ? Tous ceux qui comprennent les prophètes attestent qu’il est le Christ et qu’il n’y en a pas d’autre, si on leur dit seulement qu’il a été mis en croix.

XC. — Eh bien ! me dit Tryphon, prouvez-nous-le directement, d’après les Écritures, si vous voulez que nous partagions votre conviction. Oui, nous savons que le Christ doit souffrir, qu’il sera conduit à la mort comme une brebis ; mais doit-il être crucifié, peut-il subir une mort aussi honteuse, aussi infâme, puisqu’elle est maudite par la loi ? Tâchez de nous le prouver ; pour nous, la seule idée d’une pareille mort nous révolte.

— Vous savez, lui répondis-je, et vous convenez avec moi, que les prophètes ont enveloppé d’images et de figures la plupart des choses qu’ils ont dites ou faites, de sorte qu’elles étaient presque incompréhensibles pour le plus grand nombre, et que ce n’était pas sans peine que la vérité cachée sous ces voiles apparaissait à ceux qui la cherchaient et voulaient s’en instruire.

— Oui, me dirent-ils tous ensemble, nous en convenons avec vous.

— Écoutez donc la suite, leur répondis-je. Cette croix si détestée en apparence, Moïse l’a représentée par les différents signes qu’il a exprimés.

— Quels sont ces signes ? me demanda Tryphon.

— Dans la guerre du peuple hébreux contre Amalec, tandis que le fils de Nave, nommé Jésus, était à la tête de l’armée, Moïse priait les bras étendus ; Or et Aaron les soutinrent dans cette position pendant tout le jour, de peur qu’ils ne vinssent à tomber de lassitude. Si la position de Moïse perdait quelque chose de la forme d’une croix, le peuple était vaincu, ainsi que nous l’apprenons des livres mêmes de ce saint prophète ; mais tant qu’il persévérait dans cette attitude, Amalec perdait l’avantage : ainsi la victoire se trouvait du côté de la croix. Mais ce n’est pas tant cette position de Moïse, pendant sa prière, qui faisait triompher le peuple hébreu, que le nom de Jésus qui se trouvait à la tête de l’armée, lorsque Moïse représentait sa croix sur la montagne. Qui ne sait que la prière la plus efficace est celle qui se fait avec larmes et gémissements, le genou en terre et le corps incliné ! Dans la suite, ni Moïse, ni aucun autre, ne prît sur la pierre cette attitude en forme de croix pendant sa prière. Et la pierre ici n’est-elle pas encore un signe qui représente le Christ et ne convient qu’à lui ?

XCI. Dieu ne s’est-il pas encore servi d’un autre moyen, au rapport du même Moïse, pour exprimer la puissance du mystère de la croix, lorsqu’il dit dans les bénédictions qu’il donnait à Joseph : « Que Jéhovah bénisse sa terre des fruits du ciel, de la rosée des fleuves qui arrosent la terre, des fruits que le soleil et la lune mûrissent, des fruits des montagnes et des fruits des vallées, et des dons de la terre et de sa plénitude ; que la bénédiction de celui qui apparut dans le buisson vienne sur la tête de Joseph et sur la tête du premier de ses frères. Sa beauté est celle du taureau premier-né, ses cornes sont celles de l’oryx : avec elles il frappera les peuples et les chassera jusqu’aux extrémités de la terre. » Personne assurément ne peut me dire ou me montrer qu’il existe dans la nature un seul objet qui représente les cornes de l’oryx aussi bien que le fait la croix.

La croix nous présente un morceau de bois vertical, dont le haut s’élève en forme de corne ; la pièce de bois adaptée transversalement offre par les deux extrémités l’image de deux cornes attachées à une seule, et l’autre pièce qu’on place au milieu, pour soutenir ceux qu’on attache à la croix, n’est-elle pas saillante comme une corne, n’est-elle pas en quelque sorte une nouvelle corne qui s’élève au milieu des autres ? Ces mots : « Il attaquera les nations avec ses cornes jusqu’aux extrémités de la terre, » s’expliquent par le spectacle que nous offrent aujourd’hui tous les peuples. Attaqués par la corne, c’est-à-dire touchés de componction par le mystère de la croix, les hommes, dans toutes les nations, passent en foule des autels de leurs vaines idoles, c’est-à-dire des démons, au culte du seul vrai Dieu. Ce même signe est montré aux incrédules comme leur ruine et leur condamnation ; alors se renouvelle le prodige opéré en faveur de votre peuple après la sortie d’Égypte ; dans cette circonstance mémorable, on vit Amalec défait et Israël triomphant par la vertu du signe que formaient les bras étendus de Moïse et par le nom de Jésus donné au fils de Nave. Que dirai-je de la figure de cet autre signe présenté à Israël pour le guérir de la morsure des serpents ? N’est-il pas évident qu’il fut élevé pour sauver les hommes qui croient que ce signe présageait la mort dont frapperait le servent celui qui devait être mis en croix, et le salut dont jouissent ceux qui, blessés par les morsures du serpent, cherchent leur refuge dans le Dieu qui donna au monde ce divin fils mort sur une croix ? L’Esprit saint nous apprenait par Moïse à ne pas croire au serpent, puisqu’il nous le montre, dès le commencement du monde, frappé de la malédiction de Dieu, et qu’il nous le fait voir dans Isaïe comme un ennemi que doit blesser à mort un glaive puissant, et ce glaive c’était le Christ.

XCII. Sans une grâce toute particulière de Dieu, qui nous donne l’intelligence des actions et des paroles de chacun des prophètes, on ne peut les expliquer, et comment dès lors en parler ? Et si on en parle sans les comprendre, ne s’expose-t-on pas au ridicule et au mépris ? Celui qui vous demanderait comment il peut se faire qu’Énoch, Noé avec ses enfants, et les autres justes de cette époque, aient été agréables à Dieu sans la circoncision et le sabbat, et que, plusieurs siècles après, Dieu ait voulu sauver les hommes par d’autres chefs et par l’institution d’une loi particulière ; que la circoncision soit devenue le moyen de salut pour ceux qui vécurent depuis Abraham jusqu’à Moïse ; que, depuis Moïse, ce ne fut pas seulement la circoncision, mais une multitude d’autres observances, telles que le sabbat, les victimes, les holocaustes, les offrandes, vous ferait blasphémer contre Dieu, si vous ne dites pas ce que j’ai déjà dit, que Dieu dans sa prescience voyait que votre peuple mériterait un jour d’être chassé de Jérusalem, sans pouvoir jamais y rentrer, et qu’il voulut le faire reconnaître par un signe particulier ; et vous l’avez ce signe dans votre chair : car ce qui vous distingue surtout des autres peuples, c’est la circoncision ; mais ce n’est pas elle qui a justifié Abraham, puisque Dieu nous déclare qu’il ne le fut qu’en vertu de sa foi. Il est dit de lui avant qu’il fût circoncis : « Abraham crut à Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. » Et nous autres qui sommes en possession de la seule circoncision nécessaire, je veux dire celle du cœur, nous qui croyons en Dieu par Jésus-Christ, nous espérons bien être trouvés justes et agréables à ses yeux sans votre circoncision selon la chair : nous en avons l’assurance de Dieu lui-même, par le témoignage des prophètes.

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