Dialogue avec Tryphon (page 9)
X. Lorsqu’ils eurent fini, je pris la parole en ces termes : (suite)
LXVII. — L’Écriture, reprit Tryphon, ne dit pas : « Voilà qu’une vierge concevra et enfantera un fils, » mais « voilà qu’une jeune fille, etc. » La suite est bien conforme à ce que vous avez dit ; quant à la prophétie elle s’entend d’Ézéchias, car tout ce qui s’y trouve s’est réalisé dans sa personne. On raconte d’ailleurs quelque chose de semblable dans les fables des Grecs ; n’y lit-on pas que celui qu’on appelle Jupiter s’approcha d’une vierge nommée Danaé, et descendit en elle en prenant la forme d’une pluie d’or, et que c’est ainsi que vint au monde un certain Persée ? Ne devriez-vous pas avoir honte de vous rencontrer avec les Grecs ? Il serait mieux, je pense, de convenir que votre Jésus est un homme né d’entre les hommes, et que s’il est vraiment le Christ et que vous puissiez le prouver par les Écritures, c’est un honneur qu’il a mérité par sa parfaite soumission à la loi et l’admirable pureté de sa vie ; mais ne venez pas nous débiter avec confiance de pareilles chimères, de semblables prodiges, si vous ne voulez pas qu’on vous accuse de tomber dans toutes les extravagances des Grecs.
— Il est une chose, Tryphon, dont je veux que vous soyez bien persuadé ainsi que tout le monde, c’est que lors même que vous enchéririez sur vos sarcasmes et vos plaisanteries, vous ne pourriez tant soit peu m’ébranler. De tout ce que vous venez de dire pour tâcher de me réfuter, je tirerai de nouvelles preuves en faveur de ma cause et je les fortifierai du témoignage des Écritures. Mais vous ne procédez pas en véritable ami de la vérité : nous étions tombés d’accord sur ce point, que plusieurs observances de la loi ne vous avaient été imposées par Moïse qu’à raison de la dureté de votre cœur, et vous voulez maintenant rétracter ce que vous aviez admis ! Car vous venez de nous dire que c’est pour avoir vécu conformément à la loi, que Jésus a été marqué du sceau de l’élection divine et qu’il est devenu le Christ, s’il est toutefois possible de démontrer qu’il le soit.
— Mais, reprit Tryphon, ne nous avez-vous pas dit vous-même qu’il avait reçu la circoncision et observé les autres préceptes de la loi de Moïse ?
— Oui, repris-je, je l’ai dit et je le dis encore ; mais je n’ai pas prétendu qu’il eût regardé toutes ces observances de la loi comme un moyen de se sanctifier, et que c’est pour cela qu’il s’y était soumis. Tout ce que j’ai voulu dire, c’est qu’il était venu selon la volonté de son père, le Seigneur, le Dieu de toutes choses, accomplir ses décrets éternels, et je dis que dans cette vue il a consenti à se faire homme, à mourir sur une croix, à tout souffrir de la part de votre nation. Mais, Tryphon, puisque vous revenez sur ce que vous avez admis, répondez-moi : les justes et les patriarches qui ont vécu avant Moïse, et qui par conséquent n’ont pu observer une loi que l’Écriture ne fait remonter qu’à lui, seront-ils sauvés, auront-ils part ou non à l’héritage des saints ?
— Ils seront sauvés, répondit-il, les Écritures m’obligent de l’admettre.
— J’ai une autre question à vous faire, lui dis-je : est-ce parce qu’il en avait besoin, que Dieu a commandé à vos pères de lui offrir des présents et des victimes ? Ou bien était-ce à cause de la dureté de leur cœur et de leur pente vers l’idolâtrie ?
— Les Écritures me forcent encore ici d’être de votre avis.
Alors je repris : — Dites-moi si Dieu avait promis ou non de donner un Testament nouveau, après celui qui fut donné sur le mont Oreb.
Il me répondit que les Écritures l’annonçaient formellement.
— Mais l’ancien Testament, continuai-je, ne fut-il pas donné à vos pères au milieu d’un si grand appareil de terreur et d’effroi, qu’ils ne pouvaient entendre la voix de Dieu, ni même souffrir qu’il leur parlât ?
— Je l’avoue, me dit-il.
— Pourquoi donc, lui dis-je, Dieu a-t-il promis de donner un nouveau Testament, et annoncé qu’il ne le donnerait plus comme le premier, au milieu de l’appareil terrible du tonnerre et des éclairs ? Ne voulait-il pas nous montrer quelle différence il mettait entre la loi éternelle faite pour tous les hommes, et la loi propre à votre peuple et accommodée à la dureté de son cœur, comme il le déclare par les prophètes.
— Tous ceux qui aiment la vérité, me répondit Tryphon, seront nécessairement de votre avis ; vous ne trouverez d’opposition que de la part de ceux qui ne cherchent qu’à disputer.
— Et comment, répliquai-je, pouvez-vous faire ici le procès aux esprits contentieux, quand vous les imitez ? car vous rétractez ce que vous avez admis.
LXVIII. — Le tort n’est pas de mon côté, mais du vôtre, me dit Tryphon ; vous voulez nous faire croire ce qui est incroyable, impossible. Peut-on supposer qu’un Dieu se soit abaissé jusqu’à naître et se faire homme ?
— Si je ne m’appuyais pour le prouver, lui dis-je, que sur les raisonnements de l’homme, sur de vains systèmes, vous auriez raison de ne pas m’écouter. Mais si je raisonne d’après les Écritures, si je vous cite non pas un passage, mais une multitude de passages qui établissent cette vérité ; si je ne me borne pas à vous les citer une fois, mais plusieurs, vous conjurant de les comprendre, vous vous raidissez contre la parole et la volonté de Dieu qu’il faudrait plutôt apprendre à connaître, vous endurcissez vos cœurs. En persévérant dans les dispositions où je vous vois, c’est à vous-mêmes que vous faites tort. Vous ne me nuisez en rien, car je resterai ce que j’étais avant de vous avoir rencontré et je prendrai congé de vous.
— Mais comprenez, mon ami, me dit Tryphon, que vous n’êtes arrivé là qu’après beaucoup de travail et d’étude. Il nous faut donc aussi examiner longtemps cette grande question, et ne donner notre assentiment que lorsque l’Écriture nous y force.
— Je ne vous demande pas non plus, mes amis, d’admettre sans le plus sérieux examen tout ce qui fait l’objet de nos discussions. Mais ce que je vous demande, c’est de ne pas vous rétracter ni revenir sans cesse sur vos pas, lorsque vous n’avez plus rien à dire.
— C’est ce que nous tâcherons de faire, me dit Tryphon.
— Outre les questions que je vous ai proposées, lui répondis-je, j’en ai d’autres encore à vous adresser ; peut-être par cette voie parviendrai-je plus vite à terminer la discussion.
— Faites-les, me dit Tryphon.
— Croyez-vous qu’il soit dit dans les Écritures qu’il faille adorer un autre Seigneur, un autre Dieu que le créateur de l’univers, et son Christ qui s’est fait homme, comme je vous l’ai prouvé par tant de passages ?
— Comment vous répondre ici affirmativement, me dit Tryphon, quand tout à l’heure nous agitions la grande question de savoir s’il existait un autre Dieu que le père de toutes choses ?
— N’est-il pas nécessaire que je sache de vous si vous n’avez pas maintenant sur Dieu d’autres sentiments que ceux que vous aviez tout à l’heure ?
— Ils n’ont pas changé. Ce fut toute la réponse de Tryphon.
— Puisque l’Écriture vous dit, en parlant du Christ : « Qui racontera sa génération ? » Et que vous admettez le sens de ces paroles, ne devez-vous pas comprendre qu’il n’est pas né de l’homme ?
— Mais pourquoi, reprit Tryphon, est-il dit à David dans l’Écriture que Dieu se choisira un fils né de lui, qu’il lui donnera l’empire, qu’il le placera sur le trône de sa gloire ?
— Oui, Tryphon, si cet oracle d’Isaïe : « Une vierge conçut, » s’adressait à une autre maison des douze tribus qu’à celle de David, il pourrait y avoir quelque doute ; mais comme la prophétie concerne la famille de ce roi, que fait Isaïe ? La chose que Dieu avait annoncée à David d’une manière mystérieuse, il l’expose clairement telle qu’elle devait arriver. Peut-être ne savez-vous pas que plusieurs événements annoncés d’abord d’une manière obscure, sous le voile de la parabole ou du mystère, ou figurés par quelques actions symboliques, sont ensuite éclaircis et développés par d’autres prophètes qui viennent après les personnages dont les paroles ou les actions n’étaient dans le principe qu’une légère ébauche de ces événements à venir ?
— Oui, c’est très-vrai, s’écria Tryphon.
— Si je prouve que la prophétie d’Isaïe regarde notre Christ, et non pas Ézéchias, comme vous le prétendez, cesserez-vous enfin de vous en rapporter à vos docteurs qui osent soutenir que la version des Septante faite sous Ptolémée, roi d’Égypte, est infidèle en plusieurs endroits ? Car tous les passages qui prouvent évidemment combien leurs interprétations sont insensées, combien ils sont pleins d’eux-mêmes, ils ne craignent pas de dire qu’on les a altérés, qu’ils ne sont pas conformes au texte. Mais trouvent-ils un passage qui leur paraisse susceptible de pouvoir être modifié et amené à signifier une action purement humaine, ils disent que ce passage ne s’entend pas de notre Christ ; ils l’appliquent à tout autre personnage qu’il leur plaît d’imaginer. C’est ainsi qu’ils ont dit que les paroles qui nous occupent se rapportaient à Ézéchias ; mais je vous montrerai comme je vous l’ai promis la fausseté de leur assertion. Leur opposons-nous les endroits de l’Écriture qui montrent si clairement que le Christ doit souffrir, qu’il faut l’adorer, qu’il est Dieu ? l’évidence les force de convenir qu’il s’agit ici du Christ ; mais ils osent dire que le nôtre n’est pas ce Christ promis ; que du reste ils ne contestent pas que celui-ci ne vienne un jour, qu’il ne doive souffrir, régner et être adoré comme Dieu. Je vous ferai voir aussi combien ce langage est ridicule et insensé. Mais je suis pressé de répondre d’abord à ces assertions aussi peu raisonnables que vous avez tout-à-l’heure émises. J’arriverai ensuite aux preuves qu’il nous reste à vous donner.
LXIX. Sachez donc, Tryphon, que toutes les fables répandues parmi les Grecs, par celui que nous appelons le démon, et qui ne sont que des altérations de nos livres saints, que les prodiges qu’il a opérés par les magiciens d’Égypte et par les faux prophètes du temps d’Élie, ne servent qu’à me confirmer dans ma foi aux divines Écritures et dans la manière dont je les entends. Lorsqu’on me dit que Bacchus est né de Jupiter et de Sémélé, qu’il est l’inventeur de la vigne, qu’il fut mis en pièces, qu’il mourut, qu’après il ressuscita et remonta au ciel, que le vin est employé dans la célébration de ses mystères : est-ce que je ne retrouve pas là l’oracle de Jacob, que rapporte Moïse, mais imité, falsifié par le démon ? Lorsqu’on me raconte qu’il exista un héros invincible du nom d’Hercule, qu’il parcourut toute la terre, qu’il naquit de Jupiter et d’Alcmène, qu’il est monté au ciel après avoir souffert la mort, est-ce que je ne reconnais pas encore ici la trace du démon ? Est-ce que je ne vois pas bien qu’il a cherché à contrefaire cet endroit où l’Écriture nous présente le Christ s’élançant comme un géant infatigable pour fournir sa carrière ?
Et si on me parle d’un certain Esculape ressuscitant les morts, guérissant toutes sortes de maladies, puis-je m’empêcher de m’écrier : c’est encore ici une altération des oracles qui concernent le Christ ?
Je n’ai encore fait mention d’aucun de ces oracles qui annoncent les prodiges du Christ, je dois au moins vous en citer un ; vous verrez comment l’Écriture s’adresse aux hommes qui étaient, comme un véritable désert, sous le rapport de la connaissance de Dieu, je veux dire les gentils, qui avaient des yeux et ne voyaient pas, de l’intelligence et ne comprenaient pas, et adoraient des dieux faits de main d’hommes ; vous verrez, dis-je, comment l’Écriture leur annonce qu’ils laisseront là leurs idoles pour croire au Christ. Voici la prophétie qui les regarde :
« Le désert se réjouira, la solitude sera dans l’allégresse et fleurira comme un lys, elle germera de toutes parts ; ses hymnes, ses transports témoigneront sa joie ; la gloire du Liban lui est donnée, ainsi que la beauté du Carmel. Connaissez la gloire du Seigneur et la grandeur de mon Dieu. Fortifiez les mains languissantes, affermissez les genoux tremblants. Dites aux cœurs chancelants : Fortifiez-vous et ne craignez point, voilà que votre Dieu amènera la vengeance due à sa gloire ; il vient lui-même et vous sauvera. Alors les yeux des aveugles et les oreilles des sourds seront ouverts, le boiteux sera agile comme le cerf, la langue du muet sera prompte et rapide ; alors les rochers du désert seront brisés, des fleuves arroseront la solitude. La terre la plus aride est devenue un lac, des fontaines jaillissantes arrosent des terres arides ; là où habitaient les serpents s’élèvera la verdure des roseaux et des joncs. Oui, on verra une source d’eau vive au sein d’une terre desséchée. » Et cette source qui a jailli au milieu de la terre aride des gentils, si nous considérons quelle était leur ignorance du vrai Dieu, n’est-ce pas Jésus-Christ qui d’abord a paru au milieu de vous guérissant les aveugles de naissance, les sourds, les boiteux, faisant par la seule vertu de sa parole marcher celui-ci, entendre celui-là, voir cet autre ? Il fit plus encore : il rappelait les morts à la vie ; il essayait, à force de prodiges, de réveiller l’attention des hommes qui vivaient alors pour les obliger à le reconnaître. Mais ceux-ci attribuaient à la magie les miracles qu’ils lui voyaient opérer. Ils osaient dire que c’était un magicien, un imposteur qui trompait le peuple.
Mais savez-vous quel motif le portait encore à opérer ces prodiges ? Il voulait convaincre ceux qui croiraient en lui que, s’ils étaient fidèles à garder ses préceptes, quelles que soient leurs infirmités corporelles, ils reprendraient un corps pur et intact au jour de son second avénement, qu’ils ressusciteraient immortels, exempts de corruption, impassibles.
LXX. Quand ceux qui racontent les mystères du dieu Mithra nous disent qu’il est né d’une pierre et appellent caverne le lieu où l’on dit qu’il initie lui-même à son culte ceux qui croient en lui, puis-je encore ici m’empêcher de reconnaître une imitation de cet endroit où Daniel nous montre une pierre se détachant sans effort d’une haute montagne, et de la prophétie d’Isaïe dont ils ont même essayé d’imiter les paroles ? Car les adorateurs de Mithra ont aussi voulu qu’on tînt chez eux des discours sur la pratique de la justice. Mais citons les paroles d’Isaïe, vous comprendrez mieux la vérité de ce que j’avance :
« Peuples éloignés, apprenez ce que j’ai fait ; peuples voisins, reconnaissez ma puissance. Les impies ont été saisis d’effroi dans Sion, la terreur a été parmi les hypocrites. Qui de vous soutiendra les ardeurs éternelles ? Celui qui marche dans les sentiers de la justice et qui rend hommage à la vérité, qui rejette les présents, n’écoute pas les paroles sanguinaires et ferme les yeux pour ne pas voir le mal : celui-là habitera sous la caverne élevée d’une roche inexpugnable ; l’eau et le pain lui seront constamment donnés. Vous verrez votre roi dans l’éclat de sa gloire et vous porterez au loin vos regards. Votre âme méditera la crainte du Seigneur. Où est le savant ? où est celui qui entreprend de donner des conseils ? Qui compte ceux qui sont nourris ? Les petits et les grands ? Ils n’ont pu entrer en conseil avec lui, ni comprendre la profondeur de ses paroles : de sorte qu’ils n’ont rien su. Peuple vicieux, qui ne comprend pas quand on lui parle. »
Il est évident que, dans cette prophétie, il s’agit de ce pain que notre Christ nous a ordonné d’offrir en mémoire du corps qu’il a pris pour le salut de ceux qui croient en lui et en faveur desquels il s’est rendu passible. Il est clair qu’il s’agit aussi du calice sur lequel il a recommandé de prononcer des paroles d’actions de grâce en mémoire de son sang.