Dialogue avec Tryphon (page 12)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXXXI. — Écoutez ce que dit Isaïe sur ce règne de mille ans : (suite)

Mais si Dieu vous a obligés d’observer le jour du sabbat, de lui offrir des présents ; s’il a souffert qu’un lieu particulier fût appelé de son nom, vous êtes forcés de reconnaître qu’il l’a fait pour vous empêcher de l’oublier et de tomber dans l’idolâtrie ; et si vous ne le reconnaissiez pas, vous seriez des impies et des athées, reproche que ce silence vous a toujours mérité, ainsi qu’il est évident ; oui, dis-je, c’est pour ce motif que Dieu vous a prescrit le sabbat, qu’il a exigé de vous des offrandes ; je l’ai déjà prouvé et je me plais à le redire pour ceux qui nous sont venus aujourd’hui. Oui, dis-je, sans ce motif, Dieu serait blasphémé ; on l’accuserait de ne pas connaître l’avenir, ou de n’avoir pas établi pour tous les hommes le même moyen de salut ; car bien des générations se sont écoulées avant Moïse, et il ne serait plus vrai de dire avec les divines Écritures que Dieu est juste, qu’il est vrai, que l’équité est dans toutes ses voies, qu’il ne connaît pas le mensonge. Mais l’Écriture ne peut nous tromper, et Dieu veut que vous cessiez d’être ce que vous êtes, c’est-à-dire vains et pleins de vous-mêmes, afin que vous puissiez, comme nous, avoir part au salut, par Jésus-Christ qui fut agréable à Dieu et qui reçut de lui un éclatant témoignage, ainsi que je l’ai prouvé, d’après les oracles des saints prophètes.

CXIII. Car il n’enseigne rien autre chose que les principes d’équité reconnus partout et en tout temps, et qui forment toute la morale du genre humain. Qui ne sait que l’idolâtrie, la fornication, l’homicide sont des crimes ? tout homme qui les commet ne peut parvenir à s’aveugler au point d’ignorer qu’il fait mal quand il s’y livre.

J’excepte cependant ceux qui, pleins de l’esprit impur et corrompus par une éducation vicieuse, des usages barbares, des lois atroces, ont perdu ou plutôt éteint en eux les premières notions de l’équité naturelle, ou bien les retiennent captives. Voyez-les dans cet état de dégradation : ils ne peuvent souffrir qu’on leur fasse ce qu’ils se permettent à l’égard des autres, et poussés par une conscience ennemie, ils se reprochent mutuellement le mal qu’ils commettent. Avec quelle sagesse Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Sauveur, a renfermé tous les devoirs de la justice et de la piété dans ces deux préceptes : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et de toutes vos forces, et votre prochain comme vous-même. »

Si on aime Dieu de tout son cœur, de toutes ses forces, si l’âme est entièrement remplie de ce pieux sentiment, on ne portera pas ses adorations à un autre Dieu ; avec Dieu le père on adorera le Seigneur son ange qu’il nous ordonne lui-même d’adorer, et que ce Dieu et Seigneur aime et chérit. Aime-t-on le prochain comme soi-même ? alors on lui veut tout le bien qu’on veut pour soi ; car personne ne se souhaite du mal. Dans cette disposition d’esprit, on demande pour le prochain et on tâche de lui faire tout le bien qu’on se souhaite et qu’on cherche à lui procurer. Par le mot prochain, nous entendons l’être soumis aux mêmes misères que nous, et doué de raison, en un mot, l’homme. Tous les devoirs de la justice se rapportent à deux objets bien déterminés : Dieu et l’homme. Le vrai juste sera donc, d’après l’Écriture, celui qui aime Dieu de tout son cœur et de toutes ses forces, et son prochain comme lui-même. Mais vous, vous ne l’avez jamais montré à l’égard de Dieu et des prophètes, ni envers vous-même, cet amour et cette tendre charité. Qui ne sait que vous avez toujours abandonné Dieu pour des idoles, et fait mourir les justes ? Vous avez poussé l’impiété jusqu’à porter vos mains sur le Christ, et fidèles encore aujourd’hui à votre ancienne perversité, vous chargez de malédictions ceux qui vous prouvent que c’est bien le Christ que vous avez crucifié ; que dis-je ! vous voudriez faire croire que c’est un ennemi de Dieu, chargé de sa malédiction, que vous avez mis à mort. N’est-ce pas le comble de la folie et du délire ? Les signes représentés par Moïse vous offrent le moyen de reconnaître celui qui est le Christ ; mais vous ne le voulez pas, et non contents de ne pas le vouloir, vous cherchez à nous embarrasser, en nous faisant toutes les difficultés qui vous viennent à l’esprit ; et puis vous ne savez plus que répondre, quand vous trouvez un Chrétien qui vous tient tête.

XCIV. Car, dites-moi, n’est-ce pas Dieu qui, par la bouche de Moïse, défendit de faire aucune image ou figure de tout ce qui est au ciel ou sur la terre ? Et pourquoi donc ce même Dieu, dans le désert, ordonne-t-il à Moïse d’élever un serpent d’airain et de le représenter par un signe qui guérissait les morsures des serpents ? Accuserez-vous Dieu de se contredire ? Ne voyez-vous pas qu’il annonçait par ce signe le grand mystère de la croix, qui devait détruire la puissance du serpent dont la ruse avait, par Adam, introduit le péché dans le monde, qu’il voulait apprendre à ceux qui croient en celui qui devait souffrir par ce signe, c’est-à-dire par la croix, qu’il était vraiment leur salut et le seul qui pût les guérir de toutes les morsures du serpent, et par ces morsures il entendait toutes les actions mauvaises, toute injustice, toute acte d’idolâtrie. Et si ce n’est pas ainsi que vous l’entendez, dites-moi pourquoi Moïse fit élever ce serpent sous la forme d’une croix ? pourquoi il enjoignit à tous ceux qui avaient été mordus par les serpents de le regarder pour être guéris, comme ils le furent en effet, lui qui avait expressément défendu de représenter l’image d’aucun objet ?

Alors un de ceux qui étaient venus la veille me dit : — Voilà la véritable explication ; nous n’en pouvons pas donner d’autre. J’ai souvent demandé à nos docteurs de m’expliquer cet endroit, jamais ils ne m’ont rien dit de satisfaisant. Continuez donc, je vous prie, le développement que vous avez commencé : nous prêtons la plus grande attention à votre manière d’éclaircir un mystère dont l’obscurité fait blasphémer contre nos divins oracles.

Alors je repris : — Dieu assurément a pu ordonner à Moïse de représenter en airain l’image d’un serpent, sans encourir pour cela le reproche de s’être contredit : eh bien ! de même, vous pouvez trouver dans la loi une sentence de malédiction contre les crucifiés, sans qu’elle frappe le Christ de Dieu, par qui Dieu le père daigne sauver tous ceux dont les œuvres étaient dignes de malédiction.

XCV. Car vous verrez que par le péché tout le genre humain est maudit ; tout homme qui n’accomplit pas fidèlement la loi n’est-il pas maudit par la loi ? Or, qui l’observe en tout point ? Personne. Vous n’oseriez dire le contraire. On s’en écarte toujours plus ou moins ; si ceux qui sont sous la loi se trouvent sous la malédiction portée par la loi, parce qu’ils n’en sont pas toujours exacts observateurs, à plus forte raison, les gentils qui adorent les idoles, qui souillent l’enfance par leur turpitude, et se livrent à tant d’autres infamies, sont-ils frappés de malédiction. Si Dieu le père a voulu que son fils prît sur lui les malédictions de tous les hommes, parce qu’il savait bien qu’en le livrant à la mort, et à la mort de la croix, il pourrait aussi le rappeler à la vie, pourquoi parlez-vous de ce divin fils qui s’est résigné à tant souffrir pour obéir à la volonté de son père, comme s’il eût été frappé de malédiction ? Ne devez-vous pas plutôt pleurer sur vous-mêmes ? Son père a voulu, il est vrai, qu’il passât par toutes sortes de souffrances pour le salut du genre humain ; mais vous qui l’avez livré à la mort, cherchiez-vous à exécuter les desseins de Dieu ? Était-ce par amour pour lui que vous faisiez mourir les prophètes ? Ainsi donc, ne dites pas : « Si Dieu a voulu qu’il souffrît, pour nous guérir tous par ses blessures, nous sommes sans crime. » Oui, si en tenant ce langage, vous êtes touchés de repentir, si vous reconnaissez qu’il est le Christ, si vous observez désormais sa loi ; oui, vous serez sans crime. Par lui vous obtiendrez, ainsi que je vous l’ai déjà dit, la rémission de vos péchés. Mais si vous le chargez de malédictions, lui et tous ceux qui croient en lui ; si vous les faites mourir quand vous en avez le pouvoir, je vous le demande, lorsque vous portez encore sur sa personne une main sacrilége, comment pourriez-vous éviter les châtiments que mérite un pareil excès d’injustice, de fureur, d’endurcissement et de folie ?

XCVI. Ces paroles de la loi : « Maudit soit celui qui est pendu à une croix ! » confirment notre espérance qui s’attache à Jésus crucifié, au lieu de l’ébranler ; et pourquoi ? C’est que nous y trouvons, non pas une malédiction de la part de Dieu contre Jésus crucifié, mais une prédiction de ce que vous tous et vos semblables deviez faire en refusant de reconnaître que ce Jésus existe avant les siècles, qu’il est le prêtre éternel du Très-Haut, qu’il est roi, qu’il est le Christ. Voyez ce qui se passe sous vos yeux ! Vous maudissez dans vos synagogues tous ceux qui portent son nom ; les païens, de la malédiction passent à l’effet, puisqu’ils nous mettent à mort sur le simple aveu que nous leur faisons d’être Chrétiens. Eh ! que disons-nous à tous ? Nous sommes vos frères. Que n’embrassez-vous plutôt la vérité qui vous vient de Dieu ? Mais ne pouvant vous désarmer ni les uns, ni les autres ; vous voyant au contraire rivaliser de haine et de fureur pour nous contraindre à renier Jésus-Christ, nous préférons la mort et nous la recevons avec joie, persuadés, comme nous le sommes, que Dieu nous accordera en échange de cette vie tous les biens qu’il nous a promis par son Christ. Nous répondons à toutes vos persécutions par les plus tendres prières ; nous supplions le Christ d’avoir pitié de vous, c’est lui-même qui nous enseigne à prier pour nos ennemis : « Aimez ceux qui vous persécutent, nous dit-il, soyez bons et miséricordieux comme votre Père céleste. » Et ne voyons-nous pas, en effet, combien ce Dieu tout-puissant est plein de miséricorde et de bonté ? Ne fait-il pas lever son soleil sur les ingrats aussi bien que sur les justes ? Ne fait-il pas pleuvoir sur les méchants comme sur les bons ? Mais nous savons de lui qu’il doit nous juger tous.

XCVII.Et ce n’est pas sans raison que le prophète Moïse, dont les mains étaient soutenues par Or et Aaron, demeura dans cette position jusqu’au soir. C’est jusqu’au soir, en effet, que notre Seigneur resta sur la croix ; on ne l’en descendit pour l’ensevelir que sur le déclin du jour, et le troisième jour il ressuscita, ainsi que l’avait prédit par ces paroles le prophète David : « Ma voix a crié vers le Seigneur, il m’a exaucé du haut de la montagne. Je me suis endormi, j’ai été plongé dans un profond sommeil, je me suis réveillé parce que le Seigneur est mon appui. » Isaïe ne nous a-t-il pas annoncé le genre de mort qu’il devait souffrir, lorsqu’il lui met ces paroles dans la bouche : « J’ai étendu mes bras tout le jour vers un peuple incrédule, rebelle, et qui marche dans une mauvaise voie. » Ne nous apprend-t-il pas qu’il devait ressusciter, quand il nous dit : « Je lui donnerai la sépulture du riche, son corps enseveli n’est pas resté dans le tombeau ? » N’est-ce point de sa passion et de sa mort que parlait David dans ce passage tout mystérieux : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, ils m’ont considéré, ils m’ont examiné, ils se sont partagés mes vêtements, ils ont tiré ma robe au sort. » Et, en effet, les Juifs qui le crucifièrent lui enfoncèrent des clous dans les pieds et dans les mains, et quand ils l’eurent crucifié, ils se partagèrent ses habits, et c’est le sort qui assigna les parts quand ils voulurent choisir. Direz-vous que ce psaume ne s’entend pas du Christ ? Quel est sur toutes choses votre aveuglement ! Vous ne voyez pas que jamais vous n’avez eu chez vous ni de roi, ni de Christ qui ait eu, vivant encore, les pieds et les mains percés, qui soit mort ou plutôt qu’on ait crucifié comme l’indique ce passage mystérieux, excepté Jésus seul !

XCVIII. Mais je veux vous citer le psaume tout entier, vous y entendrez les accents de l’amour du Christ pour son père, vous verrez comme il s’abandonne entièrement à lui, comme il le conjure de l’arracher à cette mort cruelle, comme il sait connaître en même temps les hommes qu’il eut pour ennemis, comme il prouve qu’il s’est véritablement fait chair et qu’il a connu la souffrance. C’est ainsi qu’il s’exprime : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? N’éloignez pas de moi votre salut, ne soyez pas sourd à mes cris, mon Dieu : je vous invoque durant le jour, et vous ne m’écoutez pas ; je crie vers vous au milieu de la nuit, et je n’ignore pas ce qui m’est réservé. Cependant vous êtes le saint qui habitez dans Israël, vous êtes l’objet de ses louanges. Nos pères ont espéré en vous, et vous les avez délivrés ; ils vous ont imploré, et ils ont été sauvés ; ils se sont confiés en vous, et ils n’ont pas été trompés dans leur attente. Pour moi, je suis un ver de terre ; je suis l’opprobre des mortels et le rebut de la populace ; tous ceux qui me voient m’insultent, le mépris sur les lèvres, ils ont secoué la tête en disant : Il a mis son espoir en Dieu, que Dieu le sauve puisqu’il se plaît en lui. Et c’est vous qui m’avez tiré du sein de ma mère, j’ai été reçu entre vos bras, vous étiez mon Dieu lorsque je suis sorti de ses entrailles ; ne vous éloignez pas de moi, mon Dieu, parce que la tribulation me presse, et personne n’est là pour me secourir. Une multitude de jeunes taureaux m’ont environné, les taureaux de Basan m’ont assailli : ils fondent sur moi la gueule béante, comme le lion qui déchire et qui rugit ; je me suis écoulé comme l’eau ; tous mes os ont été ébranlés ; mon cœur a défailli au dedans de moi, comme la cire qui se fond ; ma force s’est détachée comme l’argile, ma langue s’est attachée à mon palais, et vous m’avez conduit à la poussière de la mort. Des chiens dévorants m’ont environné ; le conseil des méchants m’a assiégé ; ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, ils m’ont regardé, ils m’ont considéré attentivement, ils se sont partagés mes vêtements, ils ont tiré ma robe au sort. Mais vous, Seigneur, ne vous éloignez pas ; vous qui êtes ma force, hâtez-vous de me secourir ; arrachez mon âme au glaive, et délivrez-moi de la rage de mes ennemis ; sauvez-moi de la gueule du lion, détournez de moi la corne du taureau. Je raconterai votre nom à mes frères, je publierai vos louanges au milieu de leur assemblée. Louez le Seigneur, vous qui le craignez ; glorifiez-le, race de Jacob ; craignez-le tous, vous qui êtes de la race d’Israël ! »

Ma citation finie, je continuai en ces termes : Tout ce psaume ne peut s’entendre que du Christ, ainsi que je vais vous le prouver en reprenant chacune des paroles qui le composent. Par les premières : « Mon Dieu, mon Dieu ! tournez vos regards sur moi ; pourquoi m’avez-vous abandonné ? » le prophète annonçait longtemps d’avance les paroles mêmes que devait prononcer le Christ attaché à la croix. Ne s’est-il pas écrié : « Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Et celles qui suivent : « N’éloignez pas de moi votre salut, ne soyez pas sourd à mes cris. Je vous invoque toujours, et vous ne m’écoutez pas ; je crie vers vous au milieu de la nuit, et vous ne me laissez rien ignorer ! » ne sont-elles pas l’expression fidèle de tout ce que devait faire le Christ ? Le jour qu’il devait être crucifié, il prit avec lui trois de ses disciples et les conduisit sur la montagne des Oliviers, qui s’élève en face du temple de Jérusalem ; et là, il fit à Dieu cette prière : « Mon père, que ce calice s’éloigne de moi ! » Puis il ajouta : « Que votre volonté soit faite, et non pas la mienne ! » Par ces paroles, il montre qu’il sentait vraiment la douleur, qu’il était vraiment homme. Et pour qu’on ne dise point : « Il ne savait donc pas qu’il aurait à souffrir ? » il ajoute aussitôt par la bouche du Psalmiste : « Vous ne m’avez rien laissé ignorer. » De même qu’il n’y avait pas ignorance en Dieu quand il demandait à Adam où il était, et à Caïn ce qu’il avait fait d’Abel, son frère, et qu’il voulait seulement les forcer à se reconnaître eux-mêmes tels qu’ils étaient, et que l’histoire de ce qui était arrivé restât écrite et parvînt jusqu’à nous, ainsi Jésus déclare qu’il ne s’agit pas ici de sa propre ignorance, mais de l’ignorance de ceux qui ne croyaient pas qu’il fût le Christ, et qui pensaient pouvoir, sans conséquence, le faire mourir, se persuadant qu’il en serait de lui comme d’un homme ordinaire, qu’il ne sortirait pas du tombeau.

C. Ce qui suit : « Mais vous habitez dans le sanctuaire, vous la gloire d’Israël ! » annonçait le prodige le plus digne de louange et d’admiration ; je veux dire le prodige de sa résurrection, trois jours après sa mort sur une croix : merveilleux effet de la puissance qu’il tenait de son père ! Le Christ est appelé Israël et Jacob, ainsi que je l’ai déjà prouvé. Ce n’est pas seulement dans la bénédiction de Joseph et de Juda que tout ce qui le concerne nous a été prédit d’une manière mystérieuse, ainsi que je l’ai également démontré ; c’est encore dans l’Évangile, où nous lisons ces paroles prononcées par lui-même : « Toutes choses m’ont été données par le Père. Personne n’a connu le Père si ce n’est le Fils, et personne n’a connu le Fils si ce n’est le Père, et celui à qui le Fils l’a révélé ! » C’est donc lui-même qui nous a révélé tout ce que nous comprenons des divines Écritures ; c’est donc à sa grâce que nous devons de le reconnaître, et pour le premier-né de Dieu, existant avant toutes choses, et pour le fils des patriarches, parce qu’il a voulu naître d’une vierge issue de leur sang, se faire homme, vivre obscur et sans gloire, et passer par toutes les souffrances. Aussi disait-il à ses apôtres, quand il leur parlait de sa passion : « Il faut que le fils de l’homme souffre tous ces maux, qu’il soit rejeté par les pharisiens et par les scribes, et qu’il ressuscite le troisième jour. » Il se disait donc le fils de l’homme, ou parce qu’il était né d’une vierge qui descendait de David, d’Isaac, de Jacob, d’Abraham, ou bien parce qu’Abraham était son père et celui des justes, ces glorieux ancêtres de Marie dont je viens de parler. Qui de nous ignore que ceux qui ont engendré des femmes sont appelés le père des enfants qu’ont eus leur filles ? Il appela Pierre un de ses disciples nommé Simon, qui, par une révélation de Dieu le père, l’avait reconnu pour le fils de Dieu. Et comme nous lisons dans les écrits de ses apôtres qu’il est vraiment fils de Dieu, nous nous plaisons à l’appeler de ce nom et nous comprenons qu’il l’est en effet, puisqu’il est engendré du Père avant toutes choses, par la vertu et la volonté de ce Père. C’est lui qui, dans les livres des prophètes, est désigné de tant de manières différentes, par les noms de Sagesse, et de Jour, et d’Orient, et de Gloire, et de Pierre, et par ceux de Jacob et d’Israël ; nous comprenons encore que si, d’un côté, il est fils de Dieu, de l’autre, il est homme, fils d’une vierge, afin que le péché, introduit dans le monde par le serpent, fût détruit par les moyens qui l’avaient fait naître. Ève, encore vierge et sans tache, écoute le démon, elle enfante le péché et la mort ; Marie également vierge, écoute l’ange qui lui parle ; elle croit à sa parole, elle en ressent de la joie lorsqu’il lui annonce l’heureuse nouvelle, c’est-à-dire lorsqu’il lui apprend que l’esprit du Seigneur surviendra en elle, que la vertu du Très-Haut la couvrira de son ombre, que le fils qu’elle doit enfanter est le fils de Dieu ; elle répond : « Qu’il soit fait selon votre parole ! » C’est alors que naquit d’elle le salut du monde, celui qu’avaient annoncé tant d’oracles, celui par qui Dieu terrasse le serpent, ainsi que les anges et les hommes qui lui ressemblent, tandis qu’il arrache à la mort ceux qui font pénitence et croient en son Christ.

CI. Viennent ensuite ces paroles : « Nos pères ont espéré en vous, et vous les avez délivrés ; ils ont crié vers vous, et ils n’ont pas été confondus. Pour moi, je suis un ver de terre et non un homme ; je suis l’opprobre des mortels et le rebut du peuple. » Nous voyons par cet endroit que Dieu ne reconnaît pour véritables pères que ceux qui ont espéré en Dieu et mérité le salut. Les pères dont il parle étaient les ancêtres dont il naquit quand il se fit homme. Il nous apprend que c’est aussi de son père qu’il attend son salut.

Il se glorifie de ne rien faire que d’après sa volonté et avec son secours. Telle fut, en effet, sa vie sur la terre ; quelqu’un l’avait appelé bon maître : « Pourquoi m’appelez-vous bon, lui dit-il ? personne ne mérite ce nom, si ce n’est mon père qui est dans les cieux. » Par ces mots : « Je suis un ver de terre et non un homme ; je suis l’opprobre des mortels et le rebut du peuple, » le prophète annonçait ce qui s’est accompli, ce qui se réalise encore sous nos yeux.

Partout on nous fait, à nous autres qui croyons en lui, comme un opprobre de ces mots. « Il fut le rebut du peuple. » On nous reproche d’adorer celui que votre nation a poursuivi de son mépris, a chargé d’ignominie et qui a tout souffert de votre part. Dans ces paroles qui suivent, nous trouvons encore une prédiction de ce qui devait arriver : « Tous ceux qui me voient m’insultent ; le mépris sur les lèvres, ils ont secoué la tête en disant : Il a mis son espoir en Dieu : que Dieu le sauve, puisqu’il se plaît en lui. » Ceux qui le voyaient en croix n’ont-ils pas secoué la tête ? Par le mouvement de leurs lèvres et l’air moqueur de leur visage, ils rivalisèrent d’insulte, et en le raillant ils lui adressèrent ces paroles que nous lisons dans les écrits de ses apôtres : « Il se dit le fils de Dieu : qu’il descende de sa croix et qu’il marche ; que Dieu vienne à son secours. »

CII. Et ces autres paroles : « C’est vous qui m’avez tiré du sein de ma mère ; c’est vous qui étiez mon espérance. Du sein de ma mère, j’ai été jeté entre vos bras ; vous étiez mon Dieu, lorsque je suis sorti de ses entrailles. Personne n’est là pour me secourir ; une multitude de jeunes taureaux m’ont environné, les taureaux de Basan m’ont assailli ; ils fondent sur moi la gueule béante comme le lion qui déchire et qui rugit ; je me suis écoulé comme l’eau ; tous mes os ont été ébranlés ; mon cœur a défailli au dedans comme une cire qui se fond ; ma force s’est desséchée comme l’argile, ma langue s’est attachée à mon palais. » L’événement pouvait-il être prédit d’une manière plus claire ? Examinons d’abord cette circonstance : « Vous qui fûtes mon espérance dès le sein de ma mère. » À peine est-il né à Bethléem que le roi Hérode, instruit de sa naissance par des mages venus d’Orient, lui tend des embûches et cherche à le faire mourir. Mais Joseph, averti par le Seigneur, prend l’enfant avec la mère et se retire en Égypte. Le père qui l’avait engendré ne voulait pas qu’il mourût avant qu’il fût arrivé à l’âge viril et qu’il eût annoncé sa parole. On me demandera peut-être s’il n’eût pas été plus convenable que Dieu fît périr Hérode ? Je répondrai à cette question par une autre : Dieu ne pouvait-il pas dès le commencement du monde frapper de mort le serpent, au lieu de dire : « Je mettrai de l’inimitié entre le serpent et la femme, entre la race de l’un et la race de l’autre. » Ne pouvait-il pas faire naître tous les hommes à la fois et en un même moment ? Mais il trouva plus digne de lui de créer l’ange et l’homme entièrement libres d’observer ou non les règles de justice qu’il leur avait données, et de les laisser jouir de cette liberté tout le temps qu’il le jugerait convenable. Il trouva également plus digne de lui d’établir un jugement particulier et un jugement général, sans toutefois porter atteinte au libre arbitre. C’est pourquoi l’Écriture, au sujet de la confusion de langage et de la multitude d’idiomes qui suivit la construction de la tour de Babel, s’exprime en ces termes : « Le Seigneur dit : Ils ne forment qu’une race, ils n’ont qu’une seule langue ; ils ont commencé, et ils ne cesseront pas jusqu’à ce qu’ils aient accompli leur dessein.

» Quant à ces paroles : « Ma force s’est desséchée comme l’argile, ma langue s’est attachée à mon palais, » c’est encore une prédiction de ce que devait faire le Christ, et toujours pour obéir à la volonté de son père. La force et la puissance de sa parole, qui confondait les scribes, les pharisiens et tous vos docteurs, quand ils osaient disputer avec lui, ne fut-elle pas suspendue ainsi qu’une source d’eau vive qui, jaillissant avec impétuosité, s’interrompt tout à coup quand on détourne son cours ? Il s’est tû, il a refusé de répondre, devant Pilate, à tous ceux qui l’interrogeaient, comme nous l’apprenons par les écrits de ses apôtres, afin que cette parole d’Isaïe eût aussi son accomplissement : « Le Seigneur ma donné une langue éloquente, mais pour parler quand il le faut. » Ces mots : « Vous êtes mon Dieu ; ne vous éloignez pas de moi, » nous apprennent à mettre notre confiance en Dieu, qui a tout fait ; à chercher en lui seul notre appui, notre salut, et non pas dans la naissance, dans la force, dans les richesses, dans la prudence humaine, à l’exemple de la plupart des hommes, ainsi que vous l’avez fait vous-mêmes dans tous les temps. N’avez-vous pas autrefois érigé un veau d’or ? Ne vous êtes-vous pas toujours montrés ingrats ? N’avez-vous pas été persécuteurs des justes jusqu’à les mettre à mort, vains jusqu’à l’arrogance, à cause de vos ancêtres ? Si le fils de Dieu vous a déclaré que ni ce nom divin, ni sa puissance, ni sa sagesse ne pouvaient le sauver ; que pour être impeccable, il lui a fallu le secours de Dieu ; car, comme le dit Isaïe : « Il n’a jamais péché même en parole, puisqu’il a ignoré l’iniquité, et que le mensonge n’a point souillé sa bouche, » comment vous et vos semblables, qui attendez le salut sans avoir aucun titre qui vous donne cette espérance, comment, dis-je, ne voyez-vous pas que vous vous abusez, que vous vous trompez vous-mêmes ?

CIII. Voyons encore comme l’avenir a réalisé la prophétie renfermée dans ces autres paroles : « La tribulation me presse, personne n’est là pour me secourir ; une multitude de jeunes taureaux m’ont environné, des taureaux de Basan m’ont assailli : ils fondent sur moi la gueule béante comme le lion qui déchire et qui rugit ; je me suis écoulé comme l’eau, tous mes os ont été ébranlés. » Parlerai-je de cette nuit où Jésus vit fondre sur lui, de la montagne des Oliviers, les hommes envoyés par vos scribes et par vos pharisiens, à la faveur de l’ascendant que leur donnait la puissance de leur parole ? Le Christ ne s’est-il pas trouvé alors comme environné de jeunes taureaux à la corne menaçante et d’une fureur prématurée et meurtrière ? Les taureaux de Basan, dont il est ensuite question, désignent ceux d’entre vous qui se portèrent contre le Christ aux mêmes excès de violence que les jeunes taureaux, quand il fut amené devant vos docteurs. Ce n’est pas sans raison que l’Écriture les désigne sous le nom de taureaux ; d’eux naissent les jeunes veaux, ainsi que nous le savons. Eh bien ! ce que les premiers sont pour les seconds, vos maîtres l’ont été pour leurs enfants. Ils les ont poussés à se jeter sur le Christ, de la montagne des Oliviers, pour se saisir de sa personne et l’amener devant eux. Le prophète ajoute : « Personne n’est là pour le secourir. » Et n’est-ce pas ce qui est arrivé ? De cette multitude d’hommes, il n’en est pas un seul qui se soit levé en faveur de l’innocence opprimée ; et dans le lion rugissant dont la bouche ouverte est prête à dévorer, ne voyez-vous pas le roi des Juifs de cette époque, appelé aussi du nom d’Hérode et successeur de cet Hérode qui fit mourir tous les enfants de Bethléem, vers le temps où le Christ naquit, parce qu’il se flattait d’envelopper dans ce massacre l’enfant dont les mages, venus d’Orient, lui avaient annoncé la naissance ? Mais il ignorait les desseins de celui qui est plus fort que tous les hommes ; il ne savait pas qu’il avait donné l’ordre à Joseph et à Marie de prendre cet enfant, de fuir en Égypte et d’y rester jusqu’à ce qu’un nouvel ordre d’en haut les rappelât dans leur patrie.

Ils attendirent donc en Égypte qu’on vînt leur apprendre que cet Hérode, meurtrier des enfants de Bethléem, était mort et qu’il avait pour successeur Archélaüs ; mais celui-ci mourut avant que le Christ eût accomplit, par le supplice de la croix, les desseins éternels dont la volonté de son père lui avait remis l’exécution. Un autre Hérode avait succédé à Archélaüs dans la portion de pouvoir que Rome lui avait assignée. Pilate, pour lui plaire, avait envoyé devant son tribunal le Christ chargé de chaînes ; c’est bien là ce que le Seigneur, qui connaît l’avenir, avait annoncé : « Ils le conduiront devant l’Assyrien, il sera un présent d’hospitalité agréable au roi. » Par ce lion qui rugit, ne peut-on pas entendre aussi le démon appelé serpent par Moïse, Diable par Job et Zacharie, Satan par Jésus, qui voulait nous rappeler que ce nom avait été composé et lui avait été donné de l’action même qu’il avait commise ; car Sata, dans la langue des Juifs et des Syriens, signifie déserteur, apostat, et nas peut se rendre par serpent, si vous le traduisez de l’hébreu ; c’est de la réunion de ces deux mots qu’on a formé le mot Satanas. Aussitôt que Jésus-Christ eut quitté le fleuve du Jourdain, où se fit entendre sur lui la voix qui avait dit : « Vous êtes mon fils, je vous ai engendré aujourd’hui, » le démon s’approcha de lui pour le tenter, ainsi que nous l’expriment les livres des apôtres ; il poussa l’audace jusqu’à lui dire : « Adore-moi ! » Jésus lui répondit : « Retire-toi, Satan ! Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul. » Le démon espérait le faire tomber dans ses piéges, comme il y avait fait tomber Adam. Ces paroles : « Je me suis écoulé comme l’eau ; tous mes os ont été ébranlés ; mon cœur a défailli au dedans de moi comme une cire qui se fond, » annonçaient ce qui lui arriva dans la nuit où les soldats vinrent sur la montagne des Oliviers pour se saisir de lui. Dans les livres qui furent écrits, ainsi que je le soutiens, par ses apôtres et par leurs disciples, il est rapporté qu’une sueur qui ressemblait à des gouttes de sang découla de son corps, lorsqu’en priant il s’écriait : « Mon père, s’il est possible, éloignez de moi ce calice. » Son cœur, ses os étaient ébranlés en lui ; son cœur surtout était comme une cire qui se fondait au dedans de lui-même. Par tout ce qui est arrivé, Dieu voulait nous convaincre que c’est à cause de nous qu’il livrait son fils à de si cruelles angoisses, et que sa qualité de fils de Dieu ne l’empêcherait pas de sentir toutes les souffrances et tous les maux qui lui survenaient. Dans ces paroles : « Ma bouche s’est desséchée comme l’argile, ma langue s’est attachée à mon palais, » je retrouve une nouvelle prédiction de ce silence dont j’ai déjà parlé ; silence qu’il ne rompit par aucune parole, ne voulant rien répondre à vos docteurs qu’il avait coutume de confondre et de convaincre de folie.

CIV. « Vous m’avez conduit à la poussière de la mort, ajoute le prophète ; des chiens dévorants m’ont environné ; le conseil des méchants m’a assiégé : ils ont percé mes mains et mes pieds ; ils ont compté tous mes os ; ils m’ont regardé ; ils m’ont considéré attentivement ; ils se sont partagés mes vêtements ; ils ont tiré ma robe au sort. » Pourrez-vous trouver des paroles plus claires pour exprimer le genre de mort auquel le Christ devait être condamné par l’assemblée des méchants, que l’Écriture désigne sous les noms de chiens et de chasseurs, faisant ici allusion aux réunions et aux conseils que tinrent, pour le perdre, les chefs du peuple qui avaient juré sa perte ? Quoi de plus conforme au récit des apôtres ? J’ai parlé plus haut de ces vêtements que ceux qui le crucifièrent se sont partagés après l’avoir mis en croix.

CV. Viennent ensuite ces paroles : « Mais vous, Seigneur, ne vous éloignez pas ; vous qui êtes ma force, hâtez-vous de me secourir, arrachez mon âme au glaive et délivrez de la puissance du chien mon âme abandonnée ; sauvez-moi de la gueule du lion et des cornes de l’oryx, dans l’humiliation ou je suis. » Figure, prédiction remarquable de ce que nous retrouvons dans le Christ et de ce qui devait lui arriver ! N’avons-nous pas prouvé qu’il est le fils unique de Dieu, créateur de toutes choses, qu’il est la vertu, le Verbe engendré de lui ; qu’ensuite il s’est fait homme ; qu’il est né d’une vierge, comme nous l’apprennent les écrits des apôtres ? Dans chacune de ces paroles : « Arrachez mon âme au glaive ; délivrez cette âme de la puissance du chien ; sauvez-moi de la gueule du lion, et, dans mon état d’humiliation, délivrez-moi des cornes de l’oryx, » vous trouvez une circonstance de la passion et une prédiction du genre de mort qu’il devait souffrir, je veux parler de la croix. Déjà je vous ai fait voir comme toutes les cornes de l’oryx présentent l’image d’une seule croix : le glaive, la gueule du lion, la puissance du chien, dont il est ici question, désignent une force ennemie qu’il veut repousser ; il demande qu’elle n’asservisse pas son âme, et la prière qu’il fait ici à son père est une leçon qui nous apprend à recourir à Dieu au moment de la mort, à lui demander qu’il ne permette pas que l’ange mauvais et audacieux s’empare de notre âme, puisqu’il peut l’écarter.

L’âme demeure toujours, je vous l’ai déjà prouvé par ce qui est arrivé à l’âme de Samuel, que la pythonisse évoqua, sur la demande de Saül. Il est à croire que les âmes des justes et des prophètes subissent après leur mort le joug d’une puissance semblable à celle de la pythonisse, comme le prouve le fait même dont je viens de parler. Il est évident que tout est ici pour notre instruction, et que Dieu, par son fils, nous apprend à faire tous nos efforts, à multiplier nos prières à l’heure de la mort, pour empêcher notre âme de tomber sous aucune puissance de cette nature. Lorsque le fils de Dieu rendit l’esprit sur la croix, nous disent les écrits de ses apôtres, il s’écria : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. » Ils nous disent encore de quelle manière il exhortait ses disciples à surpasser en vertu les pharisiens, s’ils voulaient parvenir au salut : « Je vous déclare, leur disait-il, que si votre justice n’est pas plus parfaite que celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux.

CVI. Il savait que son père accorderait tout à sa prière, qu’il le ressusciterait d’entre les morts ; il invitait tous ceux qui craignent le Seigneur à le louer en toutes choses, parce que sa miséricorde, en vertu de la croix de son fils, s’étend sur les hommes qui ont la foi. Après sa résurrection, lorsqu’il eut convaincu ses disciples de la vérité des paroles qu’il leur avait dites avant sa passion, qu’il fallait que le fils de l’homme souffrît, et que toutes ses souffrances avaient été prédites, ils furent touchés du plus vif repentir de l’avoir abandonné au moment de la mort. Alors il parut au milieu des apôtres, qu’il regardait comme ses frères ; et toutes les fois qu’il se trouvait au milieu d’eux, il se mettait à louer le Seigneur, ainsi que le rapportent leurs écrits. Et toutes ces circonstances avaient encore été clairement prédites, témoins les paroles qui se trouvent dans le reste du psaume : « Je raconterai votre nom à mes frères, je publierai vos louanges au milieu de leur assemblée ; vous qui craignez le Seigneur, glorifiez-le ; sauvez-le, vous tous qui êtes de la race de Jacob ; qu’il soit craint par toute la postérité d’Israël ! »

Si vous lui voyez changer le nom d’un de ses apôtres en celui de Pierre, et appeler les deux frères, fils de Zébédée, du nom de Boanergès, qui veut dire fils du tonnerre, reconnaissez en lui ce même Dieu qui changea autrefois le nom de Jacob en celui d’Israël ; le nom d’Ausès en celui de Jésus, nom à la faveur duquel fut introduit dans la terre promise aux patriarches le peuple qui survécut aux Hébreux délivrés de la captivité de l’Égypte. Moïse nous l’avait annoncé comme un astre qui devait s’élever de la race d’Abraham : « Une étoile, nous dit-il, sortira de Jacob ; un chef sortira d’Israël ; » et ailleurs : « Voici l’homme, l’Orient est son nom. » Et en effet une étoile s’éleva dans les cieux, aussitôt après sa naissance, nous disent les écrits de ses apôtres, et des mages avertis par ce signe vinrent d’Orient pour l’adorer.

CVII. Il avait lui-même prédit qu’il ressusciterait trois jours après qu’il aurait été mis en croix, ainsi que nous l’apprennent les mêmes évangélistes ; nous lisons dans leur récit que des hommes de votre nation lui dirent un jour, en discutant avec lui : « Donnez-nous un signe ; » et qu’il leur répondit : « Cette génération adultère et méchante demande un signe ; on ne lui en donnera pas d’autre que le signe de Jonas. »

Par ces paroles mystérieuses, il faisait comprendre à ceux qui l’écoutaient qu’il ressusciterait trois jours après sa mort sur la croix, et en même temps il annonçait que la génération à laquelle il parlait était plus coupable et plus perverse que les habitants de Ninive. Vous savez ce qui arriva lorsque Jonas, sorti du poisson qui l’avait englouti, parut au milieu de cette ville et annonça que dans trois jours, d’autres disent dans quarante, Ninive serait détruite avec tous ses habitants. Alors on publia un jeûne qui s’étendit non-seulement à tous les hommes, mais encore à tous les animaux ; on se revêtit de cilices, on poussa de longs gémissements : ils partaient d’un cœur réellement changé ; on abandonna les voies de l’iniquité, on comprit que pour trouver le Seigneur miséricordieux et bon il fallait renoncer au péché. Le roi lui-même et les premiers du royaume se couvrirent de cilices, et persévérèrent dans le jeûne et la prière ; leur pénitence désarma le bras de Dieu et sauva la ville de sa destruction. Le troisième jour arrivé, selon d’autres le quarantième, Jonas s’affligeait de voir que sa prédiction ne s’était pas accomplie. Dieu, dans sa sagesse, sut appaiser ses murmures, et voici de quelle manière : d’un mot il fit naître un lierre qui le couvrit de son ombre et le garantit du soleil. C’était en effet un lierre chargé de son fruit, que Jonas n’avait ni planté, ni arrosé ; mais qui avait poussé tout à coup pour lui donner de l’ombre. D’un autre mot, Dieu fit sécher en un moment ce même lierre ; nouveaux murmures de la part de Jonas : c’est alors que Dieu lui fit comprendre combien était injuste le chagrin qu’il éprouvait de ce que Ninive n’était pas détruite : « Quoi ! lui dit le Seigneur, tu voudrais conserver une plante qui est venue sans toi, qui s’est accrue en une nuit, et qui est morte le lendemain ; et moi je n’épargnerais pas la grande ville de Ninive, où il y a plus de cent vingt mille enfants qui ne savent pas discerner la droite de la gauche, Ninive qui renferme une multitude d’êtres vivants ! »

CVIII. Tous ceux de votre nation savaient bien ce qui était arrivé à Jonas, et cependant lorsque le Christ leur disait qu’il ne leur serait pas donné d’autre signe, et qu’il les exhortait à faire pénitence de leurs crimes, sinon avant, du moins après sa résurrection, et à fléchir le Seigneur par leurs larmes, à l’exemple des Ninivites, s’ils voulaient préserver et le peuple et la ville de la destruction, non-seulement vous n’avez pas fait pénitence, quand vous avez su qu’il était vraiment ressuscité, mais encore, ainsi que je vous l’ai déjà reproché, vous avez préposé des hommes de votre choix pour aller publier par toute la terre qu’un imposteur du nom de Jésus avait formé une secte d’hommes impies et sans loi ; que ce Jésus avait été crucifié, et que ses disciples l’avaient enlevé pendant la nuit du tombeau où il avait été déposé après qu’on l’eut détaché de la croix ; qu’ils trompèrent les hommes en publiant qu’il était ressuscité d’entre les morts et monté au ciel. Vous n’avez pas craint d’ajouter que ce Jésus enseignait lui-même je ne sais quels dogmes impies, affreux, exécrables, dogmes que vous inventez et que vous débitez partout pour soulever l’indignation publique contre ceux qui professent que Jésus est vraiment le Christ, le maître par excellence, le fils de Dieu. Que dirai-je encore ? Votre ville a été prise, votre pays est dévasté, ainsi qu’il l’avait prédit ; et loin de faire pénitence, vous le chargez de malédictions, lui et tous ceux qui croient en lui.

Nous, au contraire, nous ne haïssons ni vous, ni ceux à qui vous avez inspiré de pareils sentiments à notre égard. C’est trop peu pour nous de ne pas vous haïr, nous faisons les vœux les plus ardents pour que le repentir entre dans vos cœurs, et que vous obteniez tous miséricorde du Dieu infiniment bon, infiniment miséricordieux qui vous a créés.

CIX. Mais les gentils, qui vivaient dans le péché parce qu’ils étaient dans l’erreur, devaient se convertir aussitôt qu’ils auraient reçu des apôtres la doctrine que ces derniers ont portée de Jérusalem jusque chez les peuples idolâtres ; nous l’apprenons de Michée, l’un des douze petits prophètes. Permettez que je vous cite quelques paroles de sa prédiction ; c’est ainsi qu’il s’exprima : « Et voilà que dans les derniers temps, la montagne de la maison du Seigneur sera préparée sur le haut des monts, élevée au-dessus des collines ; un fleuve coulera au milieu du peuple, les nations y viendront en foule, et se hâteront, disant : Venez, allons à la montagne du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob ; il nous enseignera ses voies et nous marcherons dans ses sentiers, parce que la loi sortira de Sion, et la parole du Seigneur de Jérusalem ; il jugera au milieu de la multitude des peuples, il châtiera des nations puissantes jusqu’aux contrées les plus lointaines, les peuples feront de leurs épées des socs de charrue, et des hoyaux de leurs lances : un peuple ne tirera plus le glaive contre un autre peuple ; ils n’apprendront plus à se combattre. Chacun se reposera sous sa vigne et sous son figuier, et nul ne les troublera, parce que le Seigneur a parlé. Que tous les peuples marchent au nom de leur Dieu ; et nous, nous marcherons au nom du Seigneur notre Dieu dans l’éternité et par-delà. En ce jour-là je ramènerai celle qui était boiteuse, et je recueillerai celle qui était rejetée et resserrée dans des entraves. Celle qui avait été répudiée deviendra mère d’une nation puissante ; et le Seigneur régnera sur elle, sur la montagne de Sion, dès à présent jusque dans l’éternité. »

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