Dialogue avec Tryphon (page 13)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXXXI. — Écoutez ce que dit Isaïe sur ce règne de mille ans : (suite)

À ces paroles de la prophétie j’ajoutai les réflexions suivantes : Je sais, mes amis, que vos docteurs conviennent avec nous que ces paroles s’entendent du Christ ; mais je sais aussi qu’ils prétendent que le Christ n’est pas encore venu : ou bien s’ils disent qu’il est venu, ils ajoutent qu’on ne le connaît pas, et qu’il ne sera connu que lorsqu’il lui plaira de se manifester et de paraître dans toute sa gloire. Alors arriveront, continuent-ils, les grands événements annoncés dans la prophétie, comme si cette prophétie n’avait encore eu aucun effet. Insensés ! ils ne comprennent pas ce qui est si clair et si évident, d’après toutes les paroles de l’Écriture, que deux avénements du Christ nous sont prédits : l’un, dans lequel il sera sans gloire, homme de douleur, couvert d’ignominie, et enfin crucifié ; l’autre, où il descendra du ciel dans tout l’appareil de sa majesté, quand l’homme de la défection, l’antechrist, élevant sur la terre une voix orgueilleuse contre le Tout-Puissant lui-même, se portera à d’affreux excès contre nous autres Chrétiens qui nous sommes jetés entre les bras du Dieu de Jacob, du Dieu d’Israël, aussitôt qu’à la faveur de la loi et de la doctrine sorties de Jérusalem nous avons pu connaître par les apôtres de Jésus le vrai Dieu et le culte qui lui convient, nous qui nous présentions autrefois couverts de meurtres et du sang les uns des autres ; chargés, en un mot, de toutes sortes d’iniquités, et qui depuis avons brisé sur tous les points du globe les instruments de guerre pour changer le glaive en soc de charrue, la lance en hoyau, et cultiver la piété, la justice, l’humanité, la foi et cette espérance qui nous vient de Dieu le père par le Dieu crucifié, chacun de nous se reposant désormais sous sa vigne, c’est-à-dire n’ayant plus qu’une seule et légitime épouse ; et en effet, dans notre conduite, vous avez sous les yeux la vérité de cette parole prophétique : « Son épouse est comme une vigne féconde. »

Il est facile de se convaincre que personne au monde n’est capable d’effrayer un véritable Chrétien et d’en faire un vil esclave de la crainte. Qu’on nous frappe du glaive, qu’on nous crucifie, qu’on nous livre aux bêtes, aux flammes, à toutes les autres tortures : on ne peut nous empêcher de confesser le nom de Jésus-Christ, ainsi que vous le voyez.

Plus on nous fait souffrir, plus on nous persécute, plus il naît au nom de Jésus des Chrétiens fidèles et dévoués. Nous ressemblons à la vigne dont le fer coupe quelques branches fécondes, et qui répare cette perte par d’autres branches plus belles et plus fécondes encore. La vigne plantée par le Dieu tout-puissant et par le Dieu sauveur, c’est le peuple qu’il s’est formé. Pour le reste de la prophétie, il aura son effet au jour du second avénement.

Ces mots : « Celle qui était resserrée dans des entraves, » signifient que vous et tous les incrédules faites votre possible pour bannir, non pas seulement de leurs biens, mais encore du monde entier, tous ceux qui portent le nom de Chrétiens, et qu’il ne leur est plus permis de jouir librement du bienfait de la vie. Vous dites : Eh ! n’est-ce pas ce que notre peuple lui-même a souffert ? Mais si tel a été pour vous le sort de la guerre, c’était un châtiment que vous aviez mérité, ainsi que l’attestent toutes les Écritures. Mais nous, qui avons cessé de commettre le mal depuis que nos yeux se sont ouverts à la vérité, nous avons Dieu pour garant que notre mort n’est pas plus juste que celle qu’on a fait subir à celui qui était sans tache et la justice même, je veux dire le Christ. « Le juste, dit Isaïe, le juste périt, et nul n’y pense dans son cœur : les justes sont enlevés de ce monde, et personne n’y pense. »

CXI. Au sujet de ces deux avénements, je dois vous rappeler que déjà du temps de Moïse ils avaient été figurés d’une manière mystérieuse par les deux boucs que l’on offrait les jours de jeûne. Nous avons aussi montré que Moïse et Josué étaient eux-mêmes des figures de ces deux avénements : l’un resta jusqu’au soir sur la colline les bras étendus, tandis qu’on les soutenait (rien sans doute ne représentait mieux la croix que cette attitude) ; l’autre, qui portait le nom de Jésus, commandait l’armée et donnait la victoire aux Hébreux.

Il est à remarquer que, pour mieux figurer les deux avénements, ces deux saints personnages, ces deux prophètes du Seigneur ont représenté séparément les deux grands mystères dont nous venons de parler, l’un retraçant la croix, l’autre rappelant le nom de Jésus, et n’ont pu réunir les deux symboles dans une même personne. La réunion s’est faite dans Jésus seul. Et telle est, telle a été et telle sera toujours sa force, que son nom même fait trembler toute autre puissance que la sienne ; elle se sent défaillir à la seule idée qu’un jour elle doit être renversée par lui. Ainsi donc notre Christ, tout passible, tout crucifié qu’il a été, n’encourut point la malédiction portée par la loi ; mais il prouvait que lui seul pouvait sauver ceux qui savent conserver la foi. En Égypte, les Hébreux, préservés du glaive exterminateur, tandis que les premiers-nés des Égyptiens périssaient, durent leur salut au sang de l’agneau pascal qui arrosait les deux côtés et le seuil de leurs portes. Mais la Pâque c’était le Christ qui fut immolé plus tard, ainsi que l’avait annoncé Isaïe par ces paroles : « Il a été conduit à la mort comme une brebis. » Et n’est-ce pas vers le jour de Pâques que vous l’avez arrêté, que vous l’avez crucifié ? Eh bien ! de même que le sang de l’agneau pascal a sauvé les Hébreux qui étaient en Égypte, de même le sang du Christ sauvera de la mort ceux qui croiront en lui. Mais pourquoi ce sang mis sur les portes ? Est-ce que, sans cette marque, la main de Dieu se serait trompée ? Non, assurément, tout ce que je veux dire, c’est que Dieu annonçait par là que le sang du Christ serait le salut du genre humain.

Le ruban de pourpre que les espions envoyés par Jésus, fils de Nave, donnèrent à la courtisanne Rahab, de la ville de Jéricho, en lui recommandant de le suspendre à la fenêtre par laquelle elle les fit descendre pour les soustraire à l’ennemi, figurait également le sang du Christ qui, chez tous les peuples, remet les iniquités, et devient le gage du salut pour les hommes injustes et adultères qui cessent de retomber dans le péché.

CXII. Combien vous dégradez Dieu par vos misérables interprétations, quand vous donnez à toutes ces paroles un sens si étroit, et que vous savez si peu pénétrer la profondeur des choses qu’elles expriment ? À les prendre comme vous les entendez, il faudra donc accuser Moïse d’avoir violé la loi qu’il avait portée ; car, après avoir défendu lui-même de représenter la figure d’aucune créature, soit du ciel, soit de la terre, soit de la mer, il fit faire un serpent d’airain qui était placé au-dessus d’un certain signe, et il ordonna à tous ceux qui avaient été mordus de le regarder ; et ceux qui le regardaient étaient guéris. Direz-vous que leur guérison venait du serpent ? Mais comment pourrait-elle venir de lui, puisque Dieu l’a maudit dès le commencement du monde, et frappé de sa redoutable épée, comme le dit Isaïe ?

Faut-il prendre ce passage dans le sens absurde qu’il plaît à vos docteurs de lui donner, et non pas comme une figure qui se rapporte à Jésus crucifié ; Jésus, que représentait Moïse par ses mains étendues, et Josué par ce nom qu’il reçut lorsqu’ils assurèrent l’un et l’autre la victoire à votre peuple ? Cette manière d’entendre l’Écriture ne laisse plus de doute, de vague dans l’esprit ; on comprend la pensée du législateur. Alors il ne paraît plus abandonner la cause de Dieu, et conseiller au peuple de placer sa confiance dans un reptile par qui la prévarication et la désobéissance sont entrées dans le monde. Vous trouvez dans toutes les paroles, dans toutes les actions de ce saint prophète un sens profond, un grand mystère. Tout s’accorde, tout s’explique à merveille dans celles des autres prophètes, lorsqu’on possède une fois l’intelligence des choses qu’elles renferment.

Mais de quoi s’occupent vos docteurs ! Ils descendent à je ne sais quelles misérables et futiles discussions : ils vous diront pour quelle raison dans cet endroit ou dans celui-ci on ne parle pas des chameaux femelle ; ce qu’on entend par ces chameaux appelés femelles ; pourquoi l’usage de tant de mesures de farine, de tant de mesures d’huile dans les offrandes prescrites par la loi. Mais, tout ce qui a de l’importance, tout ce qui mérite d’être examiné, ils se gardent bien de l’expliquer ou même d’en parler ; non contents de passer sous silence ces graves objets, ils vous défendent de nous écouter quand nous les traitons, et vous empêchent d’avoir aucun rapport avec nous. Ne méritent-ils pas qu’on leur applique ces paroles que Jésus, notre maître, adressait aux docteurs de son temps : « Sépulcres blanchis, beaux au dehors, mais au dedans pleins d’ossements et de corruption ; qui donnez la dîme de la menthe et qui avalez un chameau. » Si vous ne rejetez la doctrine de ces hommes qui se prêchent eux-mêmes et qui veulent être appelés : Maîtres ! maîtres ! si vous n’apportez à la lecture des prophètes le courage, la constance même des prophètes ; si vous n’êtes pas prêts à souffrir de la part des vôtres tout ce que ces derniers en ont souffert, je vous déclare que la lecture de leurs écrits sera sans fruit pour vous.

Voyez quelle est votre conduite. Celui qui fut envoyé avec Caleb pour reconnaître la terre de Chanaan, et qui portait auparavant le nom d’Ausès, ainsi que je l’ai déjà dit, reçut de Moïse le nom de Jésus. Vous ne demandez pas pour quelle raison vous passez sur ce point sans élever aucune discussion ; vous ne faites aucune question sérieuse ; sous ce nom, vous ne voyez pas le Christ ; vous lisez sans comprendre, et maintenant que vous entendez dire que Jésus est notre Christ, vous ne raisonnez pas en vous-mêmes, vous ne tirez pas cette conséquence que ce n’est pas en vain et sans raison que ce nom a été donné au compagnon de Caleb dont nous parlons. Mais vous cherchez avec une sainte et scrupuleuse attention pourquoi on a ajouté un a au premier nom d’Abraham, vous disputez avec un grand appareil de raisonnement sur l’r surajouté au nom de Sara. Quelle froideur, au contraire, quand il s’agit d’examiner pourquoi le nom tout entier d’Ausès, fils de Nave, fut changé en celui de Jésus ! Mais ce n’est pas seulement son nom qui a été changé, il a été lui-même substitué à Moïse.

Seul de tous les chefs hébreux sortis d’Égypte, il conduisit dans la terre-sainte les restes d’Israël. De même que ce fut Josué, et non pas Moïse, qui mit le peuple de Dieu en possession de la terre-promise, et la distribua d’après le sort entre tous ceux qui purent y entrer avec lui, de même Jésus convertira les restes dispersés de ce même peuple et leur distribuera la véritable terre-sainte, mais avec quelle différence ! Le fils de Nave ne put donner qu’un héritage passager ; il n’était pas le Christ-Dieu, le fils de Dieu ; mais le Christ, après la grande résurrection, nous donnera un héritage qui ne passera point. Si le fils de Nave arrêta le soleil, ce ne fut qu’après avoir pris le nom de Jésus en échange du sien, et reçu sa puissance de l’esprit même de Jésus. Déjà nous avons prouvé que c’est ce même Jésus qui apparut à Moïse, à Abraham et aux autres patriarches, et conversa avec eux lorsqu’il exécutait les ordres de son père ; qui, depuis, est venu sur la terre, s’est fait homme, est né d’une vierge et subsiste toujours. Après lui et par lui le Dieu créateur doit renouveler le ciel et la terre ; c’est le Christ qui, dans la nouvelle Jérusalem, sera l’éternelle lumière ; il est le véritable roi de Salem selon l’ordre de Melchisédech, et le prêtre éternel du Très-Haut. Mais revenons à Josué ; il est rapporté qu’il ordonna une seconde circoncision et qu’elle fut faite avec des couteaux de pierre : n’était-ce pas une prophétie de cette circoncision par laquelle le Christ nous retranche ou plutôt nous sépare des dieux de pierre et d’autres simulacres semblables ? Il est dit aussi que Josué réunit en un même lieu les Hébreux qui furent circoncis ; n’était-ce pas encore une image de ce que fit le Christ, qui rassembla de toutes les parties du monde, en un même corps, ceux que le véritable couteau de pierre, c’est-à-dire sa parole, avait retranché du monde idolâtre ? Car vous savez que la pierre est présentée comme la figure du Christ : similitude souvent employée par les prophètes ; et sa parole est avec raison comparée à un couteau de pierre : par elle, en effet, tant d’hommes incirconcis et plongés dans l’erreur ont reçu la circoncision du cœur et non de la chair ! et c’est à cette circoncision que Dieu, par Jésus, exhortait ceux qui avaient reçu celle d’Abraham, lorsqu’il nous dit que ceux qui entrèrent dans la terre-sainte reçurent de Jésus une seconde circoncision qui fut faite avec des couteaux de pierre.

CXIV. Souvent l’Esprit saint parlait de manière à montrer l’avenir sous une image vive et frappante, et souvent il annonçait les événements futurs comme s’ils se passaient déjà, ou même comme s’ils étaient déjà passés. Je vais vous citer quelques exemples qui vous feront comprendre ce que j’avance. Isaïe nous dit, en parlant du Christ : « Il a été conduit à la mort comme une brebis, et comme un agneau devant celui qui le tond. » Il est évident qu’il parle de la passion comme si déjà elle était accomplie ; et ailleurs, lorsqu’il dit : « J’ai étendu mes mains vers un peuple incrédule et rebelle. » Ne croirait-on pas qu’il s’agit d’un événement passé ? Il en est de même de cet autre endroit : « Seigneur, qui a cru à votre parole ? » J’ai prouvé à plusieurs reprises que le même prophète donnait souvent au Christ le nom de Pierre par similitude, et par métaphore celui de Jacob et d’Israël ; et dans un autre endroit, quand il dit : « Je verrai tes cieux, ouvrages de tes mains, » si je n’entends pas ces mots dans ce sens que Dieu fait tout par son Verbe, j’en conclurai follement, comme vos docteurs, que l’auteur de toutes choses, que le Dieu incréé, a des pieds, des mains, une âme comme les êtres animés qu’il a faits, et que c’est pour cette raison qu’il a pu se montrer autrefois à Abraham, à Jacob ; car voilà ce qu’ils enseignent.

Nous avons donc été bien mieux traités, nous qui avons reçu la seconde circoncision à l’aide de couteaux de pierre : la première se faisait et se fait encore avec le fer. Aussi persistez-vous dans la dureté de votre cœur. Notre circoncision, qui ne fut instituée qu’après la vôtre, se fait avec des pierres aiguës, c’est-à-dire par la parole des apôtres du Dieu, la grande pierre angulaire détachée sans effort de la montagne ; elle nous affranchit du culte des idoles et de toutes les œuvres d’iniquité ; et nos cœurs se trouvent si bien circoncis, si bien dégagés du vice, que nous affrontons la mort avec joie pour le nom de celui qui est l’heureuse pierre d’où jaillit une eau vive dans les cœurs qui aiment par lui Dieu le père, et dont l’effet est de désaltérer ceux qui ont soif de la justice. Mais quand je parle ce langage vous ne me comprenez pas, car vous n’avez pas l’intelligence des œuvres que devait opérer le Christ, œuvres prédites toutefois par les prophètes ; et vous ne voulez pas nous croire, nous qui tâchons de vous amener à comprendre les Écritures. « Malheur à vous ! s’écrie Jérémie ; vous avez abandonné la source d’eau vive et vous vous êtes creusé des citernes entr’ouvertes qui ne peuvent contenir leurs eaux ! La solitude sera sur la montagne de Sion, parce que devant vous j’ai donné à Jérusalem l’écrit de répudiation. »

CXV. Mais vous devriez du moins croire à cette prophétie de Zacharie qui vous annonce d’une manière allégorique, sous le voile d’une parabole, le mystère du Christ. C’est ainsi qu’il s’exprime :

« Réjouis-toi, fille de Sion, loue le Seigneur ! voilà que je viens et j’habiterai au milieu de toi, dit Jéhovah, et les nations viendront en foule vers le Seigneur en ce jour ; elles seront mon peuple, et j’habiterai au milieu de toi et tu sauras que Jéhovah, le Dieu des armées, m’a envoyé vers toi. Jéhovah possédera Juda comme son héritage dans la terre-sainte, il choisira Jérusalem. Que toute chair se taise en présence de Jéhovah, car il s’est réveillé de son sommeil, il s’est levé de sa demeure sainte, et le Seigneur me montra le grand-prêtre Jésus debout devant l’ange de Jéhovah ; et Satan était à sa droite pour s’opposer à lui ; et Jéhovah dit à Satan : Jéhovah te réprimera ; Jéhovah qui a choisi Jérusalem te réprimera, tu n’es qu’un tison arraché au feu. »

Tryphon s’apprêtait à m’interrompre. Attendez un moment, lui dis-je, écoutez où j’en veux venir. Vous vous imaginez sans doute que je veux faire entendre qu’il n’existait point de prêtre du nom de Jésus dans la terre de Babylone où votre peuple fut captif ; ce n’est pas là ma pensée. Si cependant je voulais le prouver, je ne manquerais pas de raisons : je pourrais vous dire que si vous aviez eu à cette époque un prêtre du nom de Jésus, le prophète ne l’aurait pas vu en révélation, mais bien en réalité ; de même qu’il a vu le démon et l’ange du Seigneur dans un moment d’extase ou de vision, et non pas réellement placés sous ses yeux. Mais voilà tout simplement ce que je veux établir :

De même que l’Écriture nous dit que, par la vertu du nom de Jésus, le fils de Nave fit des prodiges et des actions qui étaient autant de figures de ce que devait faire un jour notre Christ ; de même je me borne à vous dire que la révélation qui eut lieu à l’époque de ce Jésus, prêtre des Hébreux, au temps de la captivité de Babylone, était une prophétie de ce que devait faire notre prêtre, Dieu et Christ, fils du Dieu créateur de tout ce qui existe.

Aussi je me suis étonné de vous voir si tranquilles et de n’éprouver de votre part aucune contradiction, lorsque je vous ai dit que, seul d’entre les chefs partis avec lui de l’Égypte, le fils de Nave était entré dans la terre-sainte, à la tête de la jeunesse de cette époque ; car, habituellement, vous ressemblez aux mouches qui cherchent les ulcères et s’y attachent de préférence. Aussi, entre mille choses remarquables, qu’on laisse échapper un mot qui vous blesse ou que vous ne comprenez pas, ou qui soit inexact, vous oubliez tout ce qu’on a pu vous dire de beau, d’intéressant, pour vous saisir de ce seul mot, le grossir et en faire un crime irrémissible.

Vous jugez sévèrement ; Dieu vous jugera de même. Il vous demandera compte à bien plus juste titre de vos actions mauvaises, de vos crimes affreux, de tant de fausses interprétations que vous avez données aux divines Écritures en les altérant. N’est-il pas juste que vous soyez jugés comme vous avez jugé les autres ?

CXVI. Mais revenons à la prophétie qui nous occupe et qui regarde Jésus-Christ. Je reprends la suite de mes idées, et je dis que cette prophétie nous regarde aussi, nous qui croyons au Christ, ce pontife par excellence, mort par le supplice de la croix. Nous étions souillés de toutes sortes de crimes et de désordres ; c’est lui qui, par sa grâce, d’après la volonté de son père, nous a purifiés de toutes les souillures dont nous étions couverts. Le démon est toujours là comme un ennemi qui nous observe et qui veut nous attirer à lui. Mais l’ange de Dieu, c’est-à-dire la grâce de Dieu qui nous est envoyée par Jésus-Christ, repousse sans cesse le démon et le met en fuite. Nous avons été comme arrachés au feu par cette grâce qui nous purifie de nos péchés et qui doit nous délivrer de toutes les tribulations à l’avenir, aussi bien que des feux éternels où Satan et ses ministres voudraient nous plonger ; car Jésus, le fils de Dieu, nous a promis de nous en arracher, de nous revêtir des habits de gloire qu’il nous a préparés, et de nous ouvrir son royaume éternel, si nous observons ses commandements. De même que le Jésus, appelé du nom de Prêtre par le prophète, se montra couvert de vêtements souillés aux yeux d’Israël, parce qu’il avait, dit l’Écriture, épousé une prostituée, et fut, comme un tison, arraché du feu, parce qu’il obtint la rémission de son péché, à la grande confusion du démon, qui voulait ressaisir sa proie ; de même, nous, qui tous ensemble ne faisons qu’un, en quelque sorte, en Jésus-Christ par notre unanimité à croire un seul Dieu créateur de toutes choses, nous avons été, grâce à son fils unique, délivrés des vêtements d’ignominie, c’est-à-dire de nos péchés, et enflammés par le feu de la parole qui nous appelait ; nous sommes devenus la véritable race sacerdotale du Seigneur, ainsi qu’il l’atteste lui-même, lorsqu’il dit que maintenant, en tous lieux, chez les nations, on lui offre des sacrifices purs et agréables. Qui ne sait que Dieu ne reçoit de sacrifices que des mains de ses prêtres ?

CXVII. Le sacrifice offert partout en son nom est celui que Jésus-Christ a institué et prescrit d’offrir, je veux dire le sacrifice eucharistique du pain et du vin, que les Chrétiens offrent en tous lieux ; aussi lui sont-ils tous agréables, ainsi qu’il le déclare, tandis qu’il rejette vos sacrifices et ceux de vos prêtres ; témoins ses propres paroles : « Je ne recevrai plus d’offrandes de votre main ; depuis le lever du soleil jusqu’au coucher, mon nom est glorifié chez les nations, et vous, vous le profanez. » Toujours poussés par l’esprit de contention, vous dites qu’à la vérité le Seigneur ne reçoit plus de sacrifices à Jérusalem de la part de ceux qui l’habitèrent autrefois sous le nom d’Israélites, mais que, dans leur dispersion chez tous les peuples, leurs prières ne laissent pas de lui être agréables, et que ces prières sont ici désignées sous le nom de sacrifices. Je conviens que les prières et les actions de grâce faites par des cœurs purs sont les seuls sacrifices parfaits et agréables au Seigneur ; et voilà ceux en effet que les Chrétiens ont appris à lui offrir en reconnaissance des aliments qu’ils reçoivent de lui, et en mémoire de la passion que le fils de Dieu a soufferte pour eux. Mais vos princes des prêtres et vos docteurs n’ont rien omis pour que le nom du Seigneur fût profané et devînt un objet de blasphème chez tous les peuples ; vous avez jeté comme un manteau d’ignominie sur tous ceux qui portent le nom de Jésus et qu’on appelle Chrétiens, mais Dieu le fera disparaître un jour, quand il nous ressuscitera tous, qu’il enverra les uns incorruptibles, immortels, impassibles, dans son royaume éternel, ce royaume qui ne passera point ; et qu’il précipitera les autres au milieu de feux et de supplices qui n’auront pas de fin. Vous et vos maîtres, vous vous abusez par votre manière d’entendre l’Écriture et de vous persuader qu’il s’agit ici de votre dispersion chez les autres peuples, et de vos prières, et de vos sacrifices comme s’ils étaient purs et agréables au Seigneur en tous lieux. Reconnaissez d’abord que votre interprétation est un mensonge, et que vous ne cherchez en toute chose qu’à vous tromper vous-mêmes ; car enfin, votre nation n’est pas encore répandue du couchant à l’aurore : combien de contrées où personne d’entre vous n’a pu encore pénétrer ! Mais il n’y a pas un seul peuple, ou grec ou barbare, de quel nom qu’on l’appelle, soit chez les Scythes, qui passent leur vie dans des chariots ; soit chez les nomades, qui n’habitent point de maisons ; soit chez les pâtres, qui logent sous des tentes ; oui, dis-je, il n’est pas un seul peuple où l’on n’adresse à Dieu le père des prières et des actions de grâces, au nom de Jésus crucifié. D’ailleurs remontons à l’époque de la prophétie : étiez-vous, au temps de Malachie, dispersés comme vous l’êtes aujourd’hui ? Non sans doute, ainsi qu’on peut s’en convaincre d’après les Écritures.

CXVIII. Ah ! ne vaut-il pas mieux pour vous, mes amis, renoncer à tout esprit de contention et faire pénitence avant l’arrivée de ce grand jour du jugement, où se feront entendre les gémissements de tous ceux de vos tribus qui ont percé le Christ, comme vous l’annoncent les livres saints ? Ces paroles de David : « Le Seigneur l’a juré, vous êtes prêtre selon l’ordre de Melchisédech, » je les ai citées et je vous ai développé le sens de cette prédiction ; cet oracle d’Isaïe : « Et sa sépulture a disparu du milieu de nous, » vous a montré qu’il devait mourir et ressusciter. Je me suis attaché à vous prouver que le Christ devait aussi juger les vivants et les morts. C’est en ces termes que Nathan parle de lui à David : « Je serai son père et il sera mon fils ; je ne retirerai point de lui ma miséricorde, ainsi que je l’ai retirée de ceux qui étaient avant lui ; je l’établirai dans ma maison, et son trône sera affermi pour toujours. » Selon Ézéchiel, il est le seul chef de la maison du Seigneur ; car le Christ, en sa qualité de fils de Dieu, est le Prêtre par excellence, le Roi éternel. Ne croyez pas qu’il nous ait été recommandé, par Isaïe et par les autres prophètes, de nous préparer à son second avénement par des sacrifices de sang et des libations ; il faut maintenant des sacrifices, non plus figuratifs, mais véritables et spirituels, la louange et l’action de grâces. Notre croyance en Jésus n’est donc pas une erreur ; ceux qui nous ont appris à croire en lui ne nous ont pas trompés. Ô Providence admirable ! vous vous flattiez vainement d’aimer Dieu, d’être sages ; les hommes vraiment sages, vraiment religieux, vous ne les trouvez plus que parmi ceux qui sont fidèles à la vocation du testament nouveau et éternel, je veux dire à la voix du Christ ; et voilà précisément ce que disait Isaïe dans un transport d’admiration : « Et les rois devant lui garderont le silence ; car ceux à qui il n’a point été annoncé, verront ; ceux qui n’en ont point entendu parler, comprendront. Seigneur, qui a cru à votre parole ? À qui le bras de Dieu s’est-il révélé ? » Je résume toutes ces preuves, ô Tryphon, le plus succinctement possible, pour l’instruction de ceux qui sont venus aujourd’hui avec vous.

— Je vous en remercie, me dit-il, et bien que vous soyez revenu sur les mêmes choses à plusieurs reprises, je dois vous dire que nous vous entendons avec un extrême plaisir.

CXIX. — Vous pensez bien, mes amis, répondis-je, que nous n’aurions jamais pu nous-mêmes comprendre les Écritures, sans la volonté de celui dont la grâce nous a donné l’intelligence ; et il nous l’a donnée pour accomplir ce qui fut dit autrefois à Moïse : « Ils ont provoqué mon courroux en adorant des dieux étrangers, et ils ont excité ma colère par des abominations ; ils ont sacrifié aux démons et non à Dieu, à des dieux qu’ils ne connaissaient pas ; il leur est venu des dieux nouveaux, des dieux d’un jour que leurs pères n’ont point adorés. Le Dieu qui t’a engendré tu l’as délaissé, et tu as oublié le Dieu qui t’a nourri ; le Seigneur a vu, et son courroux s’est ému, parce que ses filles et ses fils l’ont provoqué ; et il a dit : Je leur cacherai ma face et je considérerai leur fin ; car c’est une race perverse et des enfants infidèles ; ils m’ont provoqué par des dieux qui n’en sont pas, et ils m’ont irrité avec leurs vaines idoles, et moi je les provoquerai avec un peuple qui n’est pas le mien, et je les irriterai avec un peuple insensé. Un feu s’est allumé dans ma colère, et il brûlera jusque dans les entrailles de l’enfer ; il dévorera la terre avec ses germes, et il consumera les fondements des montagnes ; j’assemblerai sur eux tous les maux. » Et quand le juste eut été mis à mort, nous, cet autre peuple dont il est ici parlé, nous avons refleuri ; nous nous sommes élevés de terre comme de jeunes et féconds épis ; nous avons été ces peuples dont parle le prophète : « Des nations viendront en foule au Seigneur en ce jour ; elles seront mon peuple, et elles habiteront par toute la terre. » Nous ne sommes donc pas simplement une nation, mais la nation sainte, pour me servir ici de l’expression du prophète : « On appellera saint le peuple racheté par le Seigneur. »

Ainsi nous ne sommes pas un peuple que vous devez mépriser, une nation barbare, ou même, si vous voulez, un peuple comme ceux de la Carie et de la Phrygie ; nous sommes un peuple choisi de Dieu, auquel il a daigné se manifester lorsque nous ne le cherchions pas. « Je suis devenu, dit-il, le Dieu d’une nation qui ne songeait pas à m’invoquer. » Et voilà la race que Dieu promit à Abraham, lorsqu’il lui annonça qu’il serait père de plusieurs nations. Il ne parlait pas alors des Arabes, ni des Égyptiens, ni des Iduméens ; car Ismaël et Ésaü furent pères de nations puissantes. Les Ammonites, qui formaient une tribu si considérable, existent encore. Noé fut le père d’Abraham et de presque toute la nouvelle race des hommes qui s’engendrèrent les uns des autres. Quelle était donc la faveur particulière que le Christ réservait à Abraham ? De même qu’il l’appela, en lui commandant de quitter la contrée qu’il habitait ; ainsi nous avons tous été appelés nous-mêmes ; nous sommes sortis de la région malheureuse où nous vivions, des voies criminelles où nous étions engagés avec le reste des hommes ; aussi serons-nous avec Abraham les héritiers de la terre-sainte ; aussi avons-nous toujours en perspective cet héritage immortel, comme enfants d’Abraham, à raison de notre foi toute semblable à la sienne. Il crut à la parole de Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice ; et nous aussi nous avons cru à la parole de Dieu qui nous fut annoncée par les prophètes et prêchée par les apôtres ; et aussitôt que nous avons entendu cette voix, nous avons renoncé à tous les biens de ce monde pour la suivre, et nous renoncerions à la vie s’il le fallait. Dieu promettait donc à Abraham une nation imitatrice de sa foi, attachée comme lui au culte du vrai Dieu, et qui serait un jour la joie de son père ; ainsi ce n’était pas vous, puisque l’Écriture vous appelle des enfants d’incrédulité.

CXX. Et voyez comme la même promesse fut faite à Isaac et à Jacob. C’est ainsi que le Seigneur parle à Isaac : « Je bénirai toutes les nations de la terre dans celui qui doit sortir de toi ; » et à Jacob : « Toutes les tribus de la terre seront bénies en toi et en ta postérité. » Et cette bénédiction, Dieu ne l’a donnée ni à Ésaü, ni à Ruben ou à tout autre, si ce n’est à ceux dont le Christ devait naître dans l’ordre des ancêtres de la vierge Marie.

Voyez encore en quels termes est conçue la bénédiction donnée à Juda, et vous comprendrez ce que je dis ici. La race de Jacob se partage et se continue en diverses branches, par Juda, par Pharès, par Jessé, par David. Que signifiait ce partage ? celui que nous voyons aujourd’hui. Quelques-uns des vôtres sont reconnus enfants d’Abraham et sont comptés parmi ceux qui forment l’héritage du Christ ; d’autres, bien qu’issus de ce patriarche, ressemblent au sable stérile qui couvre le bord de la mer : ces grains de sables sont innombrables, mais ils ne produisent rien, ils s’abreuvent seulement de l’eau de la mer ; et n’a-t-on pas fait avec raison à plusieurs d’entre vous le reproche de boire les doctrines amères de l’impiété, et de repousser la parole de Dieu ? Ce Dieu dit, en parlant de Juda : « Le sceptre ne sortira point de Juda, ni le prince de sa postérité, jusqu’à ce que viennent les choses qui sont promises et celui qui est l’attente des nations. » Il est évident que cette prophétie ne regarde point Juda, mais le Christ. Nous autres, hommes de toutes les nations, ce n’est pas Juda que nous attendons, mais Jésus qui avait aussi délivré vos pères de la servitude d’Égypte ; car la prophétie assigne pour limite l’arrivé du Christ : « Jusqu’à ce que vienne celui à qui appartient le sceptre, et il sera l’attente des nations. » Or, il est venu, je vous l’ai prouvé, et il doit venir de nouveau sur les nuées du ciel et remplir notre attente, ce Jésus dont vous profanez le nom et que vous faites blasphémer par toute la terre. Je pourrais ici contester avec vous sur les mots que vous rendez de cette manière : « Jusqu’à ce que viennent les choses qui lui sont promises. » Ce n’est pas ainsi que traduisent les Septante, mais : « Jusqu’à ce que vienne celui à qui le sceptre appartient, » comme la suite du passage fait voir clairement qu’il ne s’agit ici que du Christ, car ces paroles : « Il sera l’attente des nations, » sont bien formelles, je ne disputerai point avec vous sur les mots qui précèdent ; je ne m’y arrête point, non plus qu’aux passages que vous ne voulez pas admettre, je veux dire les paroles de Jérémie, d’Esdras et de David, que j’ai citées.

Ce n’est point d’après ces paroles que j’ai cherché à vous prouver que le Christ est venu, mais d’après les passages que vous regardez vous-mêmes comme incontestables. Et si vos docteurs avaient pu comprendre qu’ils s’entendaient du Christ, soyez-en bien persuadés, ils les auraient retranchés comme ils ont retranché ceux qui regardent la mort d’Isaïe, dont vous avez coupé le corps avec une scie de bois. Il y a encore ici un mystère qui cachait ce que devait faire le Christ ; car il partagera votre nation comme vous avez partagé le corps du prophète ; il recevra les uns, selon leurs mérites, dans son royaume éternel, avec les saints patriarches et les saints prophètes, et il condamnera les autres à un feu qui ne s’éteindra jamais ; il les y précipitera avec ceux des autres nations qui leur ressemblent par leur incrédulité et leur endurcissement. C’est lui-même qui l’a déclaré : « Plusieurs, dit-il, viendront d’Orient et d’Occident, et auront part avec Abraham, Isaac et Jacob, au royaume des cieux ; tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures. » Je vous parle ici d’après les sentiments dont je suis profondément pénétré ; dans tout ce que j’ai pu vous dire, je n’ai cherché qu’à vous faire connaître la vérité, sans craindre personne ; car je vous l’aurais dite quand vous auriez dû, sur cette place, me mettre en lambeaux.

Je me suis fort peu inquiété de ceux de ma nation, c’est-à-dire des Samaritains. Lorsque je m’adressai à César et que je lui offris une requête, le priant d’en prendre acte, j’ai dit hautement qu’ils se laissaient tous grossièrement abuser en ajoutant foi aux paroles du magicien Simon, Samaritain d’origine, dont ils font un dieu, et qu’ils placent au-dessus de toutes les puissances, de toutes les principautés, et de toutes les vertus des cieux.

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