Dialogue avec Tryphon (page 3)
X. Lorsqu’ils eurent fini, je pris la parole en ces termes : (suite)
Les citernes que vous vous êtes creusées ne peuvent contenir leurs eaux et vous deviennent inutiles. Quel avantage peut résulter pour vous d’un baptême qui ne purifie que le corps ? C’est votre âme qu’il faut affranchir de la colère, de l’avarice, de l’envie, de la haine, et alors vous serez vraiment purs.
Les pains azymes vous apprennent qu’il faut renoncer aux œuvres anciennes qui naissent d’un mauvais levain ; mais ces figures vous les entendez dans un sens tout charnel. Votre âme serait-elle remplie de fraude et d’injustice, vous ne vous en croiriez pas moins les plus pieux des hommes, parce que vous observez toutes les pratiques extérieures. Dieu ne vous a-t-il pas ordonné d’user d’un levain nouveau, après avoir mangé pendant sept jours des pains azymes ? Que veut-il nous faire entendre par là, sinon qu’il faut sortir de l’ancienne et mauvaise voie, et commencer une vie nouvelle ?
Pour bien vous convaincre que c’est là ce que demande le nouveau législateur, je répéterai les paroles que j’ai déjà citées, et j’ajouterai celles que j’avais omises ; je les emprunte au prophète Isaïe : « Écoutez-moi, dit le Seigneur, et vous allez vivre ; j’établirai avec vous l’éternelle alliance promise à mon serviteur David ; je l’ai donné pour témoin au peuple, pour guide et pour maître aux nations. Les nations qui ne vous connaissent pas vous invoqueront. Les peuples qui vous ignoraient accourront à vous, à cause du Seigneur votre Dieu, du saint d’Israël qui vous a glorifié. Cherchez le Seigneur pendant qu’il peut être trouvé, invoquez-le pendant qu’il est proche. Que l’impie abandonne sa voie et l’homme inique ses pensées ; qu’ils retournent au Seigneur, il aura pitié d’eux ; il est riche en miséricorde, il vous remettra vos péchés. Mes pensées ne sont pas vos pensées ; mes voies ne sont pas vos voies. Comme la neige et la pluie descendent du ciel et n’y retournent plus, mais pénètrent la terre, la fécondent et font germer la semence, espoir du laboureur, ainsi mes paroles ne reviendront pas à moi sans fruit, elles accompliront mes desseins et prospèreront en tout ce que j’ai voulu ; vous sortirez dans la joie et vous mangerez dans la paix. Dans votre attente, les montagnes et les collines tressailliront d’allégresse, et tous les arbres de la terre animés par la joie agiteront leurs rameaux. Les pins s’élèveront à la place des ronces, le myrte croîtra à la place de l’ortie, et le Seigneur sera connu sous son nom éternel que rien n’effacera. »
J’ajoutai : Ainsi donc, Tryphon, dans ces prophéties et d’autres semblables, vous trouvez des choses qui se rapportent les unes au premier avénement du Christ quand il parut sous une forme mortelle, sans gloire, et sans beauté ; les autres à son second avénement, lorsqu’il viendra sur les nuées du ciel avec majesté, et que vous verrez, que vous reconnaîtrez celui que vous avez percé, ainsi que Daniel, ainsi qu’Osée, l’un des douze prophètes, l’ont prédit.
XV. Apprenez encore d’Isaïe quel est le jeûne que Dieu demande de vous et le seul qui lui soit agréable. C’est ainsi que lui parle le Seigneur : « Crie avec force, ne te lasse point. Fais retentir ta voix comme les éclats de la tempête ; annonce à mon peuple ses crimes, à la maison de Jacob ses prévarications. Chaque jour ils m’interrogent et veulent savoir mes vues, et comme un peuple ami de l’innocence et qui n’avait point violé ma loi, ils invoquent ma justice, ils veulent défendre leur cause devant moi. Nous avons jeûné, disent-ils, pourquoi n’avez-vous pas daigné regarder nos jeûnes ? Nous nous sommes humiliés : pourquoi l’avez-vous ignoré ? Parce que vous suivez vos caprices en vos jours de jeûne et que vous écrasez tous ceux qui vous sont soumis. Ne jeûnez-vous que pour susciter des procès, des querelles, et pour frapper impitoyablement vos frères ? Cessez de pareils jeûnes, si vous voulez que le ciel entende vos cris. Est-ce là un jeûne choisi par moi ? Que l’homme soit tous les jours humilié, qu’il courbe sa tête comme un jonc, et qu’il dorme dans un cilice et sur la cendre. Est-ce là un jeûne et un jeûne agréable au Seigneur ? N’y a-t-il pas un jeûne de mon choix ? Rompez les liens de l’iniquité, anéantissez les obligations de vos contrats tyranniques, déchargez de leurs dettes ceux que vous écrasiez ; déchirez toute écriture qui respire l’injustice, partagez votre pain avec celui qui a faim et recevez sous votre toit les pauvres qui sont sans asile : si vous voyez des hommes nus, couvrez-les, et ne méprisez point vos frères qui sont votre propre chair. Alors votre lumière brillera comme l’aurore, votre vêtement en sera tout éclatant. Votre justice marchera devant vous et vous serez environnés de la gloire du Seigneur. Alors vous l’invoquerez, et il vous exaucera ; à votre premier cri, le Seigneur répondra : Me voici. Oui, si vous détruisez l’oppression parmi vous, si vous cessez vos menaces et vos paroles outrageantes, si vous assistez le pauvre avec effusion de cœur, si vous rassasiez sa faim, si vous consolez l’âme abattue ; votre lumière se lèvera dans les ténèbres, et les ténèbres seront pour vous comme un soleil dans son midi. Le Seigneur sera toujours avec vous ; il remplira tous les désirs de votre cœur ; il ranimera vos ossements ; vous serez comme un jardin toujours arrosé, comme une source dont les eaux ne tarissent jamais. »
Soyez donc, avant tout, circoncis de cœur ; car voilà la véritable circoncision, celle que toutes les paroles des divines Écritures vous recommandent.
XVI. Dieu vous dit lui-même par la bouche de Moïse : « Ayez soin de circoncire votre cœur, et ne vous endurcissez pas davantage, parce que le Seigneur votre Dieu est lui-même le Seigneur des Seigneurs, le Dieu grand, et puissant, et terrible, qui n’a point d’égard aux personnes ni aux présents. » Et dans le Lévitique : « Parce qu’ils ont prévariqué, qu’ils m’ont méprisé, qu’ils ont marché contre moi, j’ai aussi marché contre eux, je les abandonnerai dans une terre ennemie. Leur cœur incirconcis s’est humilié. »
La circoncision selon la chair n’était qu’un signe qui devait servir à vous distinguer de nous et des autres peuples, quand la main de Dieu ferait tomber sur vous seul les châtiments que vous subissez justement aujourd’hui ; et quels fléaux plus affreux ? Votre pays n’est plus qu’un désert ; vos villes sont la proie des flammes ; l’étranger, sous vos yeux, dévore vos moissons ; personne de vous ne peut plus entrer dans Jérusalem. Ce qui vous fait reconnaître au milieu de ces désastres, c’est la marque de la circoncision imprimée sur votre chair. Je suis persuadé qu’aucun d’entre vous n’oserait dire que Dieu ignore l’avenir, et ne prépare pas à chacun le sort qu’il mérite. C’est donc à juste titre que tous ces maux vous sont arrivés. Hélas ! vous avez fait mourir le juste ; autrefois vous mettiez à mort ses prophètes, et aujourd’hui vous accablez d’outrages et de mépris ceux qui espèrent en lui et en son père, le Dieu tout-puissant, qui nous l’a envoyé ; vous les chargez de malédictions dans vos synagogues. Toutes les fois que vous avez pu nous égorger, vous l’avez fait. Ce qui enchaîne votre bras, c’est la crainte de ceux qui vous dominent aujourd’hui ; c’est pourquoi Dieu vous crie par la bouche de son prophète Isaïe : « Voyez comme le juste a péri, et personne n’y pense. Le juste a été enlevé du milieu de l’iniquité : il reposera en paix dans sa tombe ; oui, il a été enlevé du milieu de vous. Approchez maintenant, enfants d’iniquité, race d’adultères et de prostituées ! De qui vous êtes-vous joués ? contre qui avez-vous ouvert la bouche et dardé vos langues ? »
XVII. En fait d’outrages contre le Christ et contre nous qui sommes sortis de lui, aucune nation ne s’est rendue aussi coupable que la vôtre ; vous êtes les auteurs de ces préventions et de ces calomnies qui nous poursuivent partout. Vous avez mis en croix le seul juste, le seul innocent, celui dont les blessures guérissent l’homme qui veut, par lui, aller à Dieu son père. Et, bien que vous sachiez à n’en pas douter qu’il est ressuscité d’entre les morts et remonté aux cieux, comme les prophètes l’avaient annoncé, non-seulement vous n’avez pas fait pénitence, mais vous avez envoyé de Jérusalem, par toute la terre, des gens chargés de présenter les Chrétiens comme une secte impie qui venait de s’élever et de répandre toutes ces calomnies que répètent encore aujourd’hui ceux-mêmes qui ne vous connaissent pas. Vous êtes donc coupables de vos propres crimes et de ceux de tous les hommes que vous avez égarés. Et c’est avec raison que Dieu vous crie par le prophète Isaïe : « À cause de vous, mon nom est blasphémé parmi les nations. » Et plus loin : « Malheur à eux ! ils ont pris parti contre eux-mêmes, lorsqu’ils disaient : Enchaînons le juste, il nous est inutile. Ils mangent aujourd’hui le fruit de leurs œuvres. Malheur donc à l’impie ! il lui arrivera selon ce qu’il aura fait. » Et encore ailleurs : « Malheur à ceux qui traînent l’iniquité comme de longues chaînes, et le péché comme les traits d’un char, et qui osent dire au Seigneur : Qu’il se hâte dans son œuvre, que les conseils du saint d’Israël nous soient manifestés, et nous saurons s’ils sont véritables. Malheur à vous, qui appelez mal le bien et bien le mal ; qui changez les ténèbres en lumière et la lumière en ténèbres, l’amertume en douceur et la douceur en amertume ! » Il n’est que trop vrai que vous avez cherché à répandre les plus odieuses préventions, les plus sombres nuages sur la seule lumière, pure, incorruptible, que Dieu ait fait luire aux yeux des hommes. Elle vous a paru trop importune, la voix de celui qui vous criait : « Il est écrit : Ma maison est une maison de prières, et vous en avez fait une maison de voleurs. » Il fit plus, il a renversé lui-même les tables des changeurs qui s’étaient établis dans le temple. « Malheur à vous ! s’écriait-il, scribes et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe et du cumin, et qui omettez la justice et les préceptes de l’amour de Dieu. Sépulcres blanchis, qui au dehors paraissent beaux, mais qui au dedans sont pleins d’ossements de morts et de corruption. » Et ailleurs, adressant aux scribes : « Malheur à vous ! scribes, qui après vous être emparés de la clé de la science, n’y êtes point entrés et en avez fermé l’entrée aux autres, chefs aveugles que vous êtes. »
XVIII. Puisque vous nous avez dit, Tryphon, que vous aviez lu l’Évangile, j’ai cru pouvoir rapprocher quelques paroles du Christ de celles des prophètes. Purifiez-vous donc, éloignez de vous l’iniquité, voilà surtout la purification que Dieu vous recommande, la circoncision qu’il exige de vous. Nous observerions nous-mêmes et votre circoncision selon la chair, et votre sabbat et toutes vos fêtes, si nous ne savions pas que c’est à cause de vos prévarications et de la dureté de vos cœurs que toutes ces pratiques vous ont été prescrites ; car si nous supportons avec tant de courage les persécutions que soulève contre nous la méchanceté des hommes et des démons, si telle est notre constance au milieu des plus cruelles épreuves, en face de la mort et des tortures, que nous prions pour ceux mêmes qui nous traitent si indignement, et que, selon le précepte de notre divin législateur, nous demandons instamment qu’il ne leur arrive aucun mal, comment n’observerions-nous pas, ô Tryphon, ce qui n’a rien de difficile en soi-même, je veux dire et votre circoncision selon la chair, et votre sabbat, et vos fêtes ?
XIX. Mais comment se fait-il que vous, qui vous soumettez à toutes ces pratiques, vous ne vouliez pas remplir tous ces autres préceptes dont nous parlons ? Voilà ce que nous ne saurions expliquer.
Votre circoncision n’était pas nécessaire aux autres hommes, mais à vous seulement, qui deviez éprouver les maux que vous souffrez aujourd’hui. Nous n’admettons pas non plus cet inutile baptême qui se fait avec l’eau de vos citernes, il n’a rien de commun avec le baptême qui donne la vie ; et voilà pourquoi Dieu s’écrie que vous l’abandonnez, lui l’unique source vivifiante, pour vous creuser des citernes qui ne retiennent pas leurs eaux. Vous recevez la circoncision de la chair et vous ne connaissez pas la plus nécessaire, celle du cœur ; pour nous, avec celle-ci, nous n’avons pas besoin de la vôtre ; car si elle était indispensable comme vous le prétendez, Dieu n’aurait pas créé Adam incirconcis ; il n’aurait pas agréé les dons d’Abel, les offrandes d’Hénoch, qui n’étaient pas plus circoncis qu’Adam. Hénoch n’eût pas été transporté au ciel, sans laisser aucune trace de lui sur la terre. Loth, tout incirconcis qu’il était, n’aurait pas été sauvé du feu de Sodôme par le Seigneur lui-même et par ses anges ? Noé, ce père d’une race nouvelle, était-il circoncis quand Dieu le fit entrer dans l’arche avec ses fils ? Était-il circoncis, ce grand-prêtre du Très-Haut, Melchisédech, qui reçut la dîme d’Abraham, le premier des hommes que Dieu soumit à la loi de la circoncision et que bénit ensuite ce même Melchisédech, dans lequel Dieu établissait son sacerdoce éternel, ainsi qu’il le déclare par le prophète David ? Je le répète, cette circoncision de la chair n’était nécessaire qu’à vous seuls, parce que le peuple de Dieu ne devait plus être son peuple, ni sa nation sa nation, pour me servir ici des paroles d’Osée, l’un des douze prophètes ; car tous ces justes dont je viens de parler furent agréables à Dieu, bien qu’ils n’aient pas observé vos sabbats non plus, Abraham et tous ses descendants jusqu’à Moïse, sous lequel votre peuple signala toute sa perversité et son ingratitude par ce veau d’or qu’il fit élever dans le désert. C’est alors que Dieu, s’accommodant à sa légèreté, se fit immoler des victimes pour vous éloigner du culte des idoles ; et cette précaution même vous a si peu préservés de l’idolâtrie, que vous avez été jusqu’à immoler aux démons vos enfants eux-mêmes. Il a institué le jour du sabbat afin de vous empêcher de perdre le souvenir du vrai Dieu, et, comme le dit l’Écriture, pour que vous rappeliez sans cesse que c’est le Seigneur qui vous a sauvés.
XX. S’il vous a aussi commandé de vous abstenir de certaines viandes, c’est qu’il voulait que, même pendant vos repas, vous eussiez sa pensée présente à l’esprit, tant vous étiez prompts à l’oublier, ainsi que le dit Moïse : « Le peuple s’est assis pour manger et pour boire, et s’est levé pour danser. » Et ailleurs : « Le peuple bien-aimé, après s’être engraissé, se révolta ; appesanti, rassasié, enivré, il a délaissé le Dieu son créateur. » Moïse, dans le livre de la Genèse, ne nous a-t-il pas raconté que Dieu permit à Noé, cet homme juste, de manger de toute espèce d’animaux, excepté de la chair qui aurait encore son sang, c’est-à-dire suffoquée ? Tryphon se préparait à m’objecter ces paroles : Ainsi que des plantes. Je le prévins : Et pourquoi, lui dis-je, ne pas prendre ces mots, ainsi que des plantes, dans le sens que Dieu y attachait ? C’est-à-dire que, de même qu’il donnait à l’homme toutes les plantes pour en faire sa nourriture, de même il lui donnait tous les animaux pour en manger. Mais, parce qu’il est certaines herbes dont nous nous abstenons, vous croyez que c’est parce que Dieu aurait prescrit à Noé de faire entre elles une distinction. Ce n’est nullement dans ce sens qu’il faut entendre ce passage. Comme il est trop facile de montrer que toute plante est une herbe, et peut être mangée, je n’insiste pas là-dessus. Mais, si nous ne mangeons pas indistinctement de toutes sortes de plantes, sachez que ce n’est point parce qu’il s’en trouve parmi elles d’impures, d’immondes, mais seulement parce qu’elles sont amères ou pleines d’épines et dangereuses. Alors, nous mangeons de préférence celles qui sont douces, saines, agréables, soit qu’elles viennent dans l’eau ou sur la terre.
Mais quand Dieu vous a ordonné, par Moïse, de vous abstenir de certains animaux impurs, cruels, rapaces, c’était dans un sens tout différent. C’est parce que, tandis que Dieu faisait tomber sur vous la manne dans le désert et multipliait sous vos yeux les miracles, vous aviez élevé un veau d’or pour l’adorer ; aussi la voix de Dieu vous crie sans cesse, et avec raison : « Vous êtes une race insensée, des enfants infidèles. »
XXI. Oui, c’est pour vous rappeler vos iniquités et celles de vos pères, que Dieu vous a ordonné de célébrer le sabbat et vous a imposé tant d’autres observances ; c’est pour l’instruction des peuples, afin qu’ils ne profanent pas son nom, que Dieu laisse encore subsister quelques-uns d’entre vous, et j’ai pour garant de ce que j’avance ses propres paroles. Écoutez ce qu’il dit par la bouche d’Ézéchiel :
« Je suis le Seigneur votre Dieu ; marchez dans la voie de mes commandements, gardez mes préceptes. Abstenez-vous des usages profanes de l’Égypte ; sanctifiez mes jours de sabbat, afin qu’ils soient comme des signes entre vous et moi, et que vous sachiez que c’est moi qui suis votre Seigneur et votre Dieu. Mais vous m’avez aigri contre vous, vos enfants n’ont point marché dans la voie de mes préceptes ; ils n’ont ni révéré ni gardé les commandements que je leur ai donnés, afin que celui qui les observe y trouve la vie, et ils ont violé mes jours de sabbat ; je les ai menacés de répandre ma fureur sur eux dans le désert, et de satisfaire ma colère en les punissant, mais j’ai retenu ma main, je les ai épargnés pour la gloire de mon nom, afin qu’il ne fût pas déshonoré devant les nations témoins de leur délivrance. J’ai levé de nouveau ma main sur eux dans la solitude pour les disperser parmi les nations et les répandre sur la terre, parce qu’ils n’avaient pas observé mes commandements, qu’ils avaient violé mes jours de sabbat, et que leurs yeux s’étaient attachés aux idoles de leurs pères. C’est pourquoi je leur ai donné des préceptes qui n’étaient pas bons et des ordonnances où ils ne trouveront pas la vie. Je les souillerai dans leurs offrandes, lorsque je passerai au milieu d’eux pour détruire tous leurs premiers-nés. »
XXII. Et pour vous convaincre que c’est à cause des prévarications d’Israël et de son idolâtrie que Dieu a exigé de lui des sacrifices, et non parce qu’il avait besoin de ses offrandes, écoutez ce qu’il dit lui-même à ce sujet ; c’est ainsi qu’il fait parler Amos, un de vos douze prophètes :
« Malheur à vous qui désirez le jour du Seigneur ! De quoi vous servira-t-il ? ce jour sera les ténèbres et non la lumière. Il se présentera à vous comme à cet homme qui évite un lion pour rencontrer un ours ; comme à celui qui, entrant en sa maison, appuie sa main sur la muraille, et un serpent le mord. Le jour du Seigneur ne sera-t-il pas un jour de ténèbres et non de lumière, une sombre nuit sans clarté ? Je hais, je déteste les jours de fête, je ne puis respirer l’encens de vos solennités. Je ne me complais ni dans vos offrandes, ni dans vos holocaustes ; la graisse de vos victimes ne m’est point agréable. Éloignez de moi le tumulte de vos cantiques, je ne puis entendre le concert de vos instruments. Mais que le jugement se répande comme une eau abondante, et que la justice coule comme un torrent rapide. Maison d’Israël, m’avez-vous offert des victimes et des oblations durant les quarante années que vous avez voyagé dans le désert, dit le Seigneur ? Vous avez porté avec vous la statue de Moloch et les figures de vos idoles, l’étoile de votre dieu Rampha, ouvrage de vos mains : c’est pourquoi je vous transporterai hors de Damas, dit le Seigneur, dont le nom est le Dieu tout-puissant. Malheur à vous qui êtes tranquilles en Sion, et qui vous confiez en la montagne de Samarie ; grands, princes de la nation choisie qui avez vendangé les prémices des nations et entrez avec pompe dans les assemblées d’Israël, passez à Chalané et voyez, et de là allez à Émath la grande, et descendez à Geth, le pays des Philistins. Ces contrées valent-elles plus que vos royaumes ? Leurs limites surpassent-elles les vôtres ? Malheur à vous, qui approchez des jours mauvais et qui célébrez des sabbats trompeurs, qui dormez sur des lits d’ivoire et vous étendez mollement sur votre couche, qui mangez les agneaux choisis et les veaux encore au sein de leur mère, qui chantez aux accords de la lyre, et qui les croyez durables et non fugitifs ; qui buvez le vin dans des coupes, qui vous parfumez des plus riches odeurs, et qui demeurez insensibles à la douleur de Joseph !
C’est pourquoi vous irez en captivité, vos chefs marcheront les premiers vers la terre d’exil. Le théâtre de vos plaisirs changera de face, on y entendra le hennissement des chevaux d’Éphraïm. » Dieu dit ailleurs par la bouche du prophète Jérémie : « Ajoutez vos holocaustes à vos victimes et mangez-en la chair. Car, lorsque j’ai tiré vos pères de la terre d’Égypte, je ne leur ai point parlé d’holocaustes et de victimes. » Écoutez encore ce que Dieu dit par la bouche de David, dans le quarante-neuvième psaume : « Le Dieu des dieux a parlé, et il a appelé la terre depuis l’orient jusqu’au couchant. C’est de Sion que Dieu fera briller la splendeur de sa gloire ; Dieu se manifestera, il sortira de son silence ; un feu dévorant marchera devant lui ; il appellera les cieux et la terre pour juger son peuple. Rassemblez autour de moi mes saints, tous ceux qui ont contracté avec moi une alliance scellée par le sacrifice. Et les cieux annonceront la justice, c’est Dieu lui-même qui est le juge. Écoute, mon peuple, et je parlerai ; Israël, je te rendrai témoignage : je suis le Dieu ton Dieu. Je ne t’accuserai point sur tes sacrifices et sur tes holocaustes, ils sont toujours présents à mes yeux. Qu’ai-je à faire des génisses de tes étables et des boucs de tes troupeaux ? Toutes les bêtes des forêts sont à moi, ainsi que tous les animaux qui paissent sur la montagne ; je connais tous les oiseaux du ciel, et les animaux des champs sont en ma puissance. Si j’avais faim, est-ce à toi que je m’adresserais ? L’univers est à moi et tout ce qu’il renferme. Mangerai-je la chair des taureaux ou boirai-je le sang des boucs ? Offrez à Dieu un sacrifice de louange et rendez vos hommages au Très-Haut ; invoquez-moi au jour de la détresse, je vous délivrerai et vous m’honorerez. Mais Dieu a dit au pécheur : Est-ce à toi qu’il appartient de publier mes décrets ? Pourquoi ta bouche annonce-t-elle mon alliance ? Toi, tu hais ma loi, et tu as rejeté derrière toi ma parole ; quand tu voyais un larron, tu courais à lui, et tu allais prendre ta place à côté de l’adultère ; tu as rassasié ta bouche de malice et ta langue a préparé la fraude ; pendant que tu étais assis, tu parlais contre ton frère, tu couvrais d’opprobre le fils de ta mère. Voilà ce que tu as fait et je me suis tû ! Ton iniquité m’a jugé semblable à toi ; je t’accuserai, j’exposerai tes péchés à tes propres yeux. Comprenez maintenant, vous qui oubliez le Seigneur, de peur que je ne vous saisisse ; et personne ne pourra vous délivrer. Le sacrifice de louange est le culte qui m’honore, c’est la seule voie par laquelle je manifesterai le salut du Très-Haut. »
Ainsi, vous le voyez, si Dieu reçoit de vous des sacrifices, s’il vous commande de lui en offrir, ce n’est pas qu’il en ait besoin, c’est uniquement à cause de vos péchés. Et le temple lui-même, appelé le temple de Jérusalem, pourquoi Dieu a-t-il dit que c’était son palais, sa demeure ? Est-ce qu’il en avait besoin ? Non, assurément. Mais il voulait appeler sans cesse votre attention sur lui, pour vous empêcher de tomber dans l’idolâtrie ; vous en avez une preuve bien sensible dans ces paroles d’Isaïe : « Quelle maison pourriez-vous me bâtir ? dit le Seigneur. Le ciel est mon trône et la terre mon marchepied. »
XXIII. Si on n’admet pas tout cela, il faut tomber dans les plus étranges absurdités, il faut dire que le Dieu d’aujourd’hui n’est plus celui du temps d’Hénoch, et des autres justes qui n’ont pas connu la circoncision et qui n’observaient ni le sabbat, ni les autres pratiques de cette nature, puisqu’elles ne remontent qu’à Moïse, ou bien qu’il n’a pas voulu que le moyen de salut fût le même dans tous les temps et pour tous les hommes. Qui ne voit combien de pareilles suppositions sont ridicules et insensées ? N’est-il pas plus raisonnable de dire que c’est à cause de vos prévarications que Dieu a prescrit ces diverses ordonnances, qu’il est l’ami de l’homme, qu’il voit l’avenir, qu’il est bon, qu’il est juste ? S’il en est autrement, répondez-moi, mes amis ; dites-le moi, quelle est votre manière de voir sur le sujet qui nous occupe ? Pas un d’eux ne me répondit. Alors je continuai : Eh bien ! Tryphon, je vais exposer pour vous, et pour ceux qui veulent devenir les disciple du Christ, la doctrine toute divine qu’il nous a enseignée. Voyez-vous les éléments se reposer, observer le jour du sabbat ? Restez comme vous êtes nés. On n’avait pas besoin de circoncision avant Abraham, ni de fêtes, ni de sabbat avant Moïse : eh bien ! tout cela est encore moins nécessaire depuis que Jésus-Christ le fils de Dieu, d’après la volonté de son père, est né sans péché d’une vierge issue du sang d’Abraham. Abraham lui-même, lorsqu’il était encore incirconcis, ne fut-il pas justifié et béni uniquement à cause de sa foi et parce qu’il crut à Dieu, ainsi que vous l’apprend l’Écriture ? Il reçut la circoncision seulement comme un signe et non comme un moyen de salut, l’Écriture et les faits nous obligent à le reconnaître.
C’est donc avec raison qu’il a été dit que chez le peuple juif quiconque n’aura pas été circoncis le huitième jour sera exclu de la nation. Mais les femmes ne peuvent recevoir la circoncision, preuve certaine qu’elle a été donnée uniquement comme signe et non comme moyen de salut ; car Dieu a fait la femme capable d’observer tous les préceptes de justice et de vertu. Nous voyons à la vérité entre elle et l’homme une conformation différente : toutefois nous savons bien qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre justes ou injustes à cause de cette différence, mais qu’ils sont également nés pour la justice et la vertu.
XXIV. Je pourrais encore, mes amis, vous montrer qu’il y a dans ce choix du huitième jour quelque chose de mystérieux, que Dieu veut nous faire entendre par la préférence qu’il lui donne sur le septième ; mais je veux éviter toute digression. Comprenez seulement ce que je répète : Le sang de cette circoncision est aboli ; nous croyons à un sang plus efficace. Une autre alliance, une autre loi est sortie de Sion. Jésus-Christ circoncit tous ceux qui veulent l’être avec des couteaux de pierre, selon ce qui a été prescrit autrefois, mais uniquement pour les préparer à devenir une nation juste, un peuple fidèle qui conserve la vérité, qui maintienne la paix. Venez, ô vous tous qui craignez Dieu et qui désirez voir les merveilles de la céleste Jérusalem. Venez, approchons de la lumière du Seigneur ; il a délivré son peuple, la maison de Jacob. Accourez toutes, ô nations ; rendons-nous tous ensemble à cette Jérusalem, la Jérusalem qui ne se verra plus assiégée pour les péchés de ses enfants : « Je réponds à des peuples qui naguère ne m’interrogeaient pas, nous dit le Seigneur par la bouche d’Isaïe ; des peuples qui ne me cherchaient pas m’ont trouvé. J’ai dit aux nations qui n’invoquaient pas mon nom : Me voici. J’ai tendu les bras pendant tout le jour à un peuple incrédule qui marche dans les ténèbres à la suite de ses péchés. Le peuple qui excite ma colère est devant moi. »
XXV. Ceux qui se purifient et se disent enfants d’Abraham désireront avoir avec nous quelque part à son héritage, ainsi que l’Esprit saint le dit en leur nom par la bouche d’Isaïe :
« Regardez, Seigneur, du haut des cieux, du séjour de votre sainteté et de votre gloire : où est votre zèle, votre puissance, où est cette abondance de miséricorde qui nous a soutenus, Seigneur ? Vous êtes notre père ; Abraham ne sait pas qui nous sommes, Israël ne nous connaît pas. Mais vous, Seigneur, vous êtes notre père, sauvez-nous ; votre nom est dès l’éternité Seigneur, pourquoi nous avez-vous laissés errer loin de votre voie ? Vous avez endurci nos cœurs jusqu’à ne plus vous craindre ; tournez sur nous vos regards, à cause de vos serviteurs et des tribus de votre héritage, afin que de la montagne sainte nous recevions une petite part de cet héritage. Nous sommes devenus comme ces peuples sur lesquels vous n’avez pas régné et qui n’ont pas invoqué votre nom. Si vous ouvrez le ciel, à votre aspect, les montagnes seront ébranlées, elles s’écouleront devant vous comme la cire devant un brasier, et les flammes envelopperont vos ennemis ; ils apprendront à connaître votre nom ; les nations trembleront devant vous : quand vous ferez ces prodiges, l’effroi saisira les montagnes. Depuis l’origine des siècles, nous n’avons pas entendu raconter de semblables prodiges ; aucun œil n’a vu, excepté vous, Seigneur, ce que vous préparez dans votre miséricorde à ceux qui font pénitence. Vous viendrez à la rencontre de ceux qui vivent selon la justice ; ils se souviendront de vos voies, ô Seigneur ! Vous étiez irrité contre nous, nous vous avions offensé ; et voila pourquoi nous avons erré ; nous sommes devenus tous comme un homme impur, et nos œuvres comme un linge souillé. Nous sommes tombés ainsi que la feuille, et nos crimes, semblables à un vent violent, nous ont dispersés. Qui vous invoque aujourd’hui, qui se souvient du Seigneur et s’attache à lui ? Personne. Vous nous avez voilé votre face, vous nous avez livrés au glaive à cause de nos péchés. Regardez-nous maintenant, Seigneur, nous sommes tous votre peuple. La ville de votre saint est devenue déserte, Sion est une solitude, Jérusalem est frappée de malédiction. Votre maison, notre sanctuaire et notre gloire, chantée par nos pères, n’est plus qu’un amas de cendres ; toutes les nations triomphent et viennent fondre sur nous. Et vous l’avez souffert, Seigneur, et vous avez gardé le silence et humilié à ce point notre orgueil ! »
Alors Tryphon s’écria : — Que dites-vous, voulez-vous faire entendre que personne de nous ne sera admis sur la montagne sainte à partager l’héritage du Seigneur ?
XXVI. — Ce n’est point là, Tryphon, ce que je veux dire. Je parle de ceux qui ont persécuté le Christ et le persécutent encore, sans vouloir faire pénitence ; ceux-là assurément n’auront aucune part à l’héritage sur la montagne sainte, tandis que les gentils qui, touchés de repentir, auront cru en Jésus-Christ, entreront dans l’héritage du Seigneur avec les patriarches, les prophètes et les justes de la race de Jacob, bien qu’ils n’observent ni la circoncision, ni le sabbat, ni vos fêtes.
C’est Dieu lui-même qui l’annonce en ces termes par le prophète Isaïe : « Moi, le Seigneur, je t’ai appelé dans les décrets de ma justice ; je te prendrai par la main, je te défendrai, je te donnerai pour signe d’alliance à mon peuple et pour lumière aux nations ; tu ouvriras les yeux aux aveugles, tu briseras les fers des captifs, tu délivreras de la servitude ceux qui étaient assis dans les ténèbres. » Et ailleurs : « Levez l’étendard à la face des nations ; le Seigneur s’est fait entendre aux extrémités de la terre. Dites aux filles de Sion : Voici ton Sauveur, sa récompense est avec lui, et ses miracles le précèdent. Ceux qui viendront seront appelés le peuple saint, le peuple racheté du Seigneur ; et toi, ton nom sera la ville bien-aimée, et non plus la ville délaissée. Qui est celui qui vient d’Édom et de Bosra avec des habits teints de sang ; quel est cet homme beau dans sa parure et qui marche avec tant de majesté ? — Je suis le Verbe qui vient avec des paroles de justice et de salut. — Pourquoi votre robe est-elle rouge, et vos vêtements comme les habits de ceux qui foulent la vendange ? — J’étais seul à fouler le vin, aucun homme d’entre les peuples n’est venu à moi, je les ai brisés dans ma fureur, je les ai foulés comme de la poussière, et j’ai répandu leur sang sur la terre. Voici que pour eux est arrivé le jour de la vengeance ; l’année de la rédemption est venue. J’ai regardé, personne autour de moi pour me secourir ; j’ai cherché, je n’ai pas trouvé un appui. Mon bras alors a été mon sauveur et mon indignation m’a secouru ; j’ai écrasé ce peuple dans ma fureur et j’ai dispersé son sang sur la terre. »
XXVII. Alors Tryphon, prenant la parole : — Pourquoi, me dit-il, ne vous attachez-vous qu’aux passages qui favorisent votre opinion, et ne parlez-vous pas de ceux qui ordonnent expressément de célébrer le sabbat ? Voici ce que dit le Seigneur par le même Isaïe : « Si vous ne voyagez pas le jour du sabbat, si vous oubliez votre volonté dans ce jour qui m’est consacré, si vous appelez le sabbat du Seigneur vos saintes délices, si vous n’allez pas en ce jour à votre travail ordinaire, si aucune parole mauvaise ne sort de votre bouche ; alors vous vous réjouirez dans le Seigneur, il vous fera jouir des biens de la terre, il vous nourrira dans l’héritage même de Jacob votre père. Le Seigneur a parlé. »
— Mes amis, leur répondis-je, si j’ai omis ce passage du prophète, ce n’est point parce qu’il m’était contraire ; mais j’ai supposé que vous aviez compris et que vous comprenez bien, que si Dieu vous a recommandé de suivre les observances prescrites par Moïse, il n’a cessé en même temps de répéter qu’il ne vous les avait imposées qu’à raison de votre ingratitude et de la dureté de votre cœur, afin que par elles vous pussiez vous ouvrir une voie de pénitence, un moyen de salut qui vous rende agréables à ses yeux, et qu’on ne vous vît plus désormais immoler vos enfants aux démons, prendre part aux larcins, n’aimer que l’argent, n’agir que par cupidité, refuser justice à l’orphelin, protection à la veuve, et vous présenter devant lui les mains pleines de sang. « Car les filles de Sion, dit le Seigneur, marchait la tête haute, en faisant signe des yeux et déployant de longues tuniques. »