Dialogue avec Tryphon (page 4)
X. Lorsqu’ils eurent fini, je pris la parole en ces termes : (suite)
« Tous se sont égarés, dit encore l’Écriture, tous sont devenus inutiles ; il n’est pas un seul qui comprenne, pas un seul ; leur langue s’est déliée pour le mensonge ; leur gosier est un sépulcre ouvert, leurs lèvres recèlent un poison dévorant, les angoisses et la désolation sont dans leurs voies, ils n’ont pas connu le sentier de la paix. »
Dans le principe, Dieu vous avait prescrit toutes les observances, uniquement à cause de votre perversité. Eh bien ! c’est à raison de votre persévérance dans la même voie, ou plutôt de votre intention d’y persévérer, qu’il se sert encore des mêmes pratiques pour vous obliger à vous souvenir de lui et à le reconnaître. Vous êtes, ainsi qu’il le dit, un peuple au cœur dur et insensé, un peuple aveugle et incertain dans ses voies, des enfants d’incrédulité qui ne l’adorez que des lèvres et dont le cœur est loin de lui, qui enseignez votre doctrine et non la sienne. Et puis, dites-moi, a-t-il voulu rendre prévaricateurs vos pontifes qui offrent des présents le jour du sabbat, et faire tomber dans le péché ceux qui donnent ou reçoivent la circoncision en ce jour, puisqu’il ordonne de circoncire l’enfant au bout de huit jours, quand même le huitième serait un jour de sabbat. Ne pouvait-il pas placer la circoncision le jour qui suit ou qui précède le sabbat, si c’était un crime de la donner ce jour-là ? ou bien pourquoi n’a-t-il pas imposé toutes ces pratiques à ceux qui furent appelés justes avant Moïse et avant Abraham, et qui, sans elles, n’en furent pas moins agréables à ses yeux ?
XXVIII. — Vous nous l’avez déjà dit, répondit Tryphon, et nous vous avons écouté attentivement ; car, à vrai dire, la chose mérite cette attention. Il ne faut pas, je crois, se contenter de répondre ici avec le vulgaire : c’est que Dieu l’a ainsi voulu ; car c’est toujours là le refuge de ceux qui ne savent que dire quand on leur fait une question.
— Eh bien ! lui dis-je, si je ne raisonne que d’après les Écritures et les événements, vous ne devez plus rester incertains ni balancer à me croire, bien que je sois incirconcis. Songez-y, très-peu de temps vous est encore laissé pour venir à nous. Si le jour du Christ vous surprend dans votre incrédulité, en vain vos larmes attesteront votre repentir, vous ne serez pas écoutés. « Préparez la terre nouvelle, dit Jérémie, ne semez pas sur des épines, recevez la circoncision du Seigneur, la circoncision du cœur. » Ne semez donc pas parmi les ronces, sur une terre non labourée et qui ne peut donner de fruits. Reconnaissez le Christ, et alors vos cœurs deviendront une terre riche, féconde, heureusement préparée. « Voici que les jours viennent, dit le Seigneur, je visiterai tous ceux qui sont circoncis, l’Égypte, Juda, Édom, les enfants de Moab ; tous ces peuples sont incirconcis de corps, mais c’est le cœur qui est incirconcis dans la maison d’Israël. » Voyez-vous comme Dieu rejette cette circoncision qui n’était qu’une simple marque distinctive ? A-t-elle beaucoup servi aux Égyptiens, aux fils de Moab, à ceux d’Édom ? Mais qu’on soit Scythe ou Persan, pourvu qu’on ait la connaissance de Dieu et de son Christ, pourvu qu’on observe ses commandements éternels, alors on a la vraie circoncision, la seule utile et glorieuse, celle qui rend nos personnes chères à Dieu et nos dons agréables à ses yeux. Souffrez que je vous cite ces autres paroles qu’il adresse à son peuple par la bouche de Malachie, l’un des douze prophètes : « Mon amour n’est point en vous, dit le Seigneur, et je ne reçois pas vos sacrifices ; car, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, mon nom est grand parmi les nations ; on offre à mon nom en tout lieu un sacrifice, une oblation pure ; parce qu’aujourd’hui mon nom est en honneur chez tous les peuples ; mais vous le déshonorez, s’écrie le Seigneur. » Il dit encore par la bouche de David : « Un peuple que je ne connaissais pas s’est montré fidèle à ma voix, il a entendu ma parole et l’a suivie. »
XXIX. Que toutes les nations réunies bénissent ensemble le Seigneur qui nous a visité ; glorifions-le par son fils, le roi de gloire, le Dieu des vertus. Il a témoigné son amour aux nations : nos sacrifices lui ont été plus agréables que ceux d’Israël. Qu’ai-je donc besoin de votre circoncision, si j’ai le témoignage de Dieu même ? À quoi bon votre baptême, si j’ai reçu celui de l’Esprit saint ? Il me semble que ce langage est de nature à persuader ceux qui ont le moins d’intelligence ; et ce langage ne vient pas de moi. Ce n’est point ici la parole de l’homme ; l’art ne l’a point arrangée. Voilà ce que chantait David, ce qu’annonçait Isaïe, ce que publiait Zacharie, ce qui fut écrit par Moïse. Le reconnaissez-vous avec moi, Tryphon ? Ces paroles ne sont-elles pas consignées dans vos livres, ou plutôt dans les nôtres ? Car nous nous attachons à l’esprit de ces livres ; et vous, vous les lisez sans les comprendre. Si nous sommes incirconcis, c’est qu’ainsi Dieu nous a faits ; pourquoi nous le reprocher, pourquoi regarder cet état comme un opprobre ? et pour avoir fait tiédir de l’eau un jour de sabbat, a-t-on commis un crime affreux ? Est-ce que Dieu ne gouverne pas le monde ce jour-là comme les autres jours ? Est-ce que les pontifes ne sont pas obligés le jour du sabbat, ainsi que les autres jours de la semaine, de s’occuper du soin des sacrifices ? Encore une fois, cette multitude de justes qui n’avaient observé aucune des pratiques prescrites par la loi n’ont-ils pas été loués par le Seigneur et honorés de son témoignage ?
XXX. N’attribuez qu’à votre perversité les blasphèmes que se permettent contre Dieu les insensés qui osent dire qu’il n’a pas établi pour tous et en tout temps le même moyen de salut. En effet, toutes vos pratiques ont été jugées absurdes, indignes de Dieu, par des hommes trop peu éclairés pour juger qu’elles pouvaient servir à ramener dans les voies de la pénitence un peuple comme le vôtre, travaillé de je ne sais quelle maladie d’esprit, et pour comprendre que la loi qui ne parut qu’après Moïse était cependant la loi éternelle. Vous la trouvez annoncée dans un des psaumes (le xviiie) ; vous y lisez que les préceptes du Seigneur qui donnent la sagesse sont plus doux que le miel le plus délicieux : ce qui le prouve, c’est que nous affronterions la mort plutôt que d’abjurer son saint nom. Nous lui demandons avant toute chose, comme on le sait, d’être préservés des ennemis cachés, c’est-à-dire des esprits pervers et trompeurs, comme le prophète le dit en termes figurés quand il fait parler dans ce psaume ceux qui croient au Christ, et pour échapper aux attaques de ces ennemis du culte de Dieu, je veux dire les mauvais génies que nous adorions autrefois, nous demandons au Seigneur par Jésus-Christ, son fils, qu’il nous conserve purs et sans tache, après nous avoir fait connaître la vérité. Nous appelons le Christ notre soutien, notre Sauveur, lui dont le nom seul fait trembler les démons. Ne voyez-vous pas qu’en effet, au seul nom de Jésus, crucifié sous Ponce-Pilate, les démons sont chassés et vaincus ? Et quelle preuve plus évidente de la puissance qui lui fut donnée par Dieu le père, que de voir son nom et les mérites de sa passion terrasser les puissances de l’enfer ?
XXXI. Si telle est la force attachée aux mérites de ses souffrances, quelle est donc celle qu’il déploiera lors de son glorieux avénement !
Il viendra du haut des nuées comme le Fils de l’homme, a dit Daniel, et les anges formeront son cortége. Écoutez les paroles du prophète : « Je regardais jusqu’à ce que les trônes furent placés, et l’ancien des jours s’assit ; son vêtement était blanc comme la neige, et les cheveux de sa tête comme une laine pure, son trône comme la flamme du feu, et ses roues comme un feu ardent, et un fleuve de feu sortait rapidement de sa face, mille millions le servaient, et dix mille millions étaient devant lui. Le jugement s’assit et les livres furent ouverts. Je regardais à cause de la voix des grandes paroles que la corne proférait, et je vis que la bête fut tuée et que son corps fut déchiré et fut livré pour être dévoré par le feu, et que la puissance des autres bêtes leur fut ôtée, et que le temps de la vie leur fut donné jusqu’à un certain jour et un temps marqué. Je regardais donc en la vision de la nuit, et voici comme le Fils de l’homme qui venait sur les nuées du ciel, et il s’avança jusqu’à l’ancien des jours, et on l’offrit en sa présence, et il lui donna la puissance, l’honneur, et l’empire ; et tous les peuples, tribus et langues le servirent. Sa puissance est une puissance éternelle qui ne sera pas transférée, et son règne ne sera point affaibli. Mon esprit fut saisi d’horreur. Moi, Daniel, je fus effrayé de ces choses, et les visions de ma tête me troublèrent. Je m’approchai de l’un des assistants et lui demandai la vérité de toutes ces choses, et il me donna l’interprétation des paroles et m’enseigna : Ces quatre grandes bêtes sont quatre royaumes qui s’élèveront de la terre, et ils recevront le royaume du Seigneur le Dieu très-haut, et obtiendront le royaume jusqu’au siècle et au siècle des siècles. Après je voulus soigneusement m’enquérir de la quatrième bête qui était très-différente des autres et terrible : ses dents et ses ongles étaient de fer, elle mangeait et brisait, et foulait à ses pieds les restes ; et je m’informai des dix cornes qu’elle avait à la tête et, de l’autre, qui s’était élevée, devant laquelle étaient tombées trois cornes ; et de cette corne qui avait des yeux et une bouche qui proférait de grandes choses, et cette bête était plus grande que les autres. Je regardais, et voici que cette corne faisait la guerre aux saints et prévalait sur eux, jusqu’à ce que l’ancien des jours fût venu et qu’il eût donné son jugement aux saints du Très-Haut. Et le temps vint et les saints obtinrent le royaume, et il dit ainsi : La quatrième bête sera le quatrième royaume, lequel sera plus grand que tous les royaumes et dévorera toute la terre, et la foulera et la brisera. Mais les dix cornes de ce royaume seront les dix rois, et un autre s’élèvera après eux qui sera plus puissant que les premiers, et il humiliera trois rois. Et il parlera orgueilleusement contre le Très-Haut et il brisera ses saints ; et il croira qu’il peut changer les temps et les lois, et les hommes seront livrés en sa main jusqu’à un temps et des temps et la moitié d’un temps ; et le jugement interviendra, afin que la puissance lui soit ôtée et qu’il soit brisé, qu’il soit déchiré jusqu’à la fin, et que le règne et la puissance, et la grandeur du royaume qui est sous le ciel, soient donnés au peuple des saints du Très-Haut dont le peuple est éternel, et tous les rois le serviront et lui obéiront. Ici est la fin de la parole. Moi, Daniel, j’étais fort troublé par mes pensées, et mon visage changea, et je gardais la parole en mon cœur. »
XXXII. Je m’arrêtai. Alors Tryphon me dit : — Ces passages et d’autres semblables nous forcent de reconnaître qu’un Messie doit venir plein de gloire et de puissance, et qu’il recevra des mains de l’ancien des jours le royaume éternel, en sa qualité de Fils de l’homme ; mais votre Christ, celui que vous appelez de ce nom, a été sans gloire, méprisé, au point d’encourir la dernière des malédictions portée par la loi : il a été mis en croix.
Je lui répondis : — Si les oracles que j’ai cités n’annonçaient pas qu’il sera sans beauté, qu’on ne pourra raconter sa génération, que les riches mourront à cause de sa mort, que nous serons guéris par ses meurtrissures, qu’il sera conduit à la mort comme un agneau ; si je ne vous avais pas exposé ses deux avénements, l’un où il sera percé par vous, l’autre où vous reconnaîtrez celui que vous avez percé, où toutes vos tribus se lamenteront et mêleront leurs gémissements, où les hommes et les femmes dans leur effroi fuiront de divers côtés, mes paroles pourraient vous paraître obscures et insignifiantes. Aussi, dans toute cette discussion, je ne veux raisonner que d’après les livres que vous regardez comme saints et prophétiques, espérant que le principe de vie confié à ces livres par la grâce du Dieu tout-puissant, pour amener les hommes au salut éternel, opérera la conversion de quelques-uns d’entre vous.
Et afin de répandre encore plus de clarté sur l’objet de la discussion, je citerai d’autres oracles, ceux du roi David, où vous verrez que l’Esprit saint donne au Christ le nom de Seigneur, qu’il a été rappelé de la terre au ciel par son père, le maître de toutes choses, et placé par lui à sa droite jusqu’à ce qu’il ait réduit ses ennemis à lui servir de marchepied ; et n’est-ce pas là ce qui s’accomplit depuis que le Christ est ressuscité d’entre les morts et monté aux cieux ? Le temps court à sa fin ; il apparaît, il est déjà à la porte celui qui doit vomir tant de blasphèmes contre le Très-Haut et régner selon Daniel un temps, puis des temps, et de plus un demi-temps. Comme vous ignorez la durée de son règne, vous vous figurez tout autre chose. Par le mot temps, vous entendes une durée de cent années, et d’après votre calcul, il faudrait que l’homme d’iniquité régnât au moins trois cent cinquante ans, en comptant pour deux siècles le pluriel tempora employé par le prophète. Ce n’est pas sans dessein que je me suis permis cette digression ; j’ai voulu qu’une fois convaincus que vous n’êtes que des enfants sans intelligence, comme le dit le Seigneur, et bien persuadés de la vérité de ces autres paroles : « Je ferai un prodige pour remuer ce peuple, je détruirai la sagesse des sages ; j’obscurcirai l’intelligence de ceux qui se croient habiles, » vous cessiez enfin de vous tromper vous-mêmes et ceux qui vous écoutent, pour ne plus suivre d’autres maîtres que ceux à qui la grâce de Jésus-Christ a communiqué la véritable sagesse. Or, voici les paroles de David :
« Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à me servir de marchepied. L’Éternel va faire sortir de Sion le sceptre de votre autorité ; vous établirez votre empire au milieu de vos ennemis, les peuples vous obéiront au jour de votre force ; au milieu de la splendeur de vos saints, je vous ai engendré avant l’aurore. L’Éternel l’a juré, il ne révoquera jamais son serment ; vous êtes le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech. Le Seigneur est assis à votre droite, il écrasera les rois au jour de sa colère. Il jugera les nations, il multipliera la mort, il brisera la tête de celui qui a dominé la terre, il boira en passant l’eau du torrent : c’est pourquoi il lèvera la tête. »
XXXIII. Je sais que vous osez dire qu’il ne s’agit ici que du roi Ézéchias ; mais les paroles mêmes du texte vont vous prouver combien vous êtes dans l’erreur. Il est dit : « L’Éternel l’a juré, il ne révoquera jamais son serment ; » et puis : « Vous êtes le prêtre éternel selon l’ordre de Melchisédech. » Rappelez-vous encore ce qui suit et ce qui précède. Oserez-vous dire qu’Ézéchias ait été prêtre et prêtre éternel ? Ne voyez-vous pas que ces paroles n’ont de sens qu’autant qu’elles s’appliquent à notre Jésus ? Mais vos oreilles sont fermées, et vos cœurs aveuglés. C’est à cause de votre incrédulité que le Seigneur a recours au serment, lorsqu’il déclare que le Christ est le pontife selon l’ordre de Melchisédech ; voici le sens de ses paroles : De même que Melchisédech, appelé prêtre du très-haut par Moïse, fut le prêtre des incirconcis, et bénit Abraham qui avait reçu la circoncision et lui offrit la dîme, de même Dieu déclare que son prêtre éternel, appelé Seigneur par l’Esprit saint, sera le prêtre des incirconcis, et qu’il se plaira à recevoir et à bénir ceux des circoncis qui viendront à lui, c’est-à-dire qui croiront à sa parole et demanderont sa bénédiction. La fin du psaume vous annonce que d’abord il sera pauvre et humilié, puis élevé en gloire ; car voyez ce rapprochement : « Il boira en chemin de l’eau du torrent, et c’est pour cela qu’il lèvera la tête. »
XXXIV. Mais je veux vous prouver que vous n’entendez en aucune manière les divines Écritures. L’Esprit saint a dicté au roi-prophète un autre psaume, qui ne peut encore s’entendre que du Christ, et dont vous voulez faire l’application à Salomon qui fut aussi un de vos rois. Il suffit de l’équivoque d’un mot pour vous faire illusion. Parce qu’on y lit celui-ci : « La loi pure du Seigneur, » à l’instant vous croyez qu’il s’agit non de la loi donnée après Moïse, mais de la loi publiée par le ministère de ce législateur, bien que dans ce psaume Dieu vous déclare qu’il donnera une loi nouvelle, un testament nouveau. Et parce que vous lisez ensuite ces mots : Donnez votre jugement au roi, comme en effet Salomon fut roi, vous voulez que ce psaume le concerne, lors même que les paroles font entendre si clairement qu’il s’agit d’un roi dont le règne sera éternel, ce qui ne peut s’entendre que du Christ. Car le Christ est ici annoncé avec tous les traits qui le caractérisent, c’est-à-dire et comme roi, et comme prêtre, et comme Dieu, Seigneur, ange, homme, chef d’armée, comme pierre angulaire, comme enfant qui naît, comme homme de douleurs, puis retournant au ciel, venant ensuite avec gloire, et possédant l’empire éternel, ainsi que je vous le prouve d’après toutes les Écritures. Mais pour mieux me faire comprendre, je vais vous citer le psaume tout entier :
« Seigneur, donnez au roi votre jugement, et au fils du roi votre justice. Il jugera votre peuple dans la justice et vos pauvres dans l’équité. Les montagnes produiront la paix au peuple, et les collines la justice ; il jugera les pauvres d’entre le peuple, il sauvera les fils du pauvre, il brisera l’oppresseur. Il sera craint autant que dureront le soleil et la lune pendant le cours des générations ; il descendra comme la pluie sur l’herbe nouvellement coupée, comme les gouttes de la rosée sur la terre. La justice se lèvera en ces jours, et l’abondance et la paix ; et leur durée égalera celle des astres dans le ciel ; il dominera de la mer jusqu’à la mer, des fleuves jusqu’aux extrémités de la terre ; les habitants du désert se prosterneront devant lui, et ses ennemis baiseront la poussière de ses pieds. Les rois de Tarse et les îles lointaines lui apporteront des présents, les princes de l’Arabie et de Saba lui apporteront des offrandes, tous les rois de la terre l’adoreront, et les nations lui seront assujetties, parce qu’il arrachera le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui n’avait point d’appui ; il sera bon au pauvre et à l’indigent, il sauvera les âmes des pauvres. Il les délivrera de l’usure et des violences, leur sang sera précieux devant lui. Il vivra, et l’or de l’Arabie lui sera donné. Il sera l’objet de tous les vœux, on le bénira à jamais. Il sera affermi sur la terre, il s’élèvera sur le haut des montagnes ; et les fruits croîtront, ils se multiplieront au sein des villes comme l’herbe de la prairie. Son nom sera béni dans tous les siècles, son nom durera autant que le soleil ; toutes les nations de la terre seront bénies en lui, toutes les nations le glorifieront. Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, qui seul opére les merveilles ! Béni soit à jamais le nom de sa gloire ; toute la terre sera remplie de sa majesté ! Qu’il soit ainsi, qu’il soit ainsi. »
À la fin de ce psaume, on lit ces paroles : « Ici finissent les hymnes de David, fils de Jessé. » Je conviens avec vous que Salomon fut un grand roi, qu’il a jeté un grand éclat, que sous lui fut bâti ce superbe édifice que vous appelez le temple de Jérusalem. Mais il est évident qu’on ne peut lui appliquer aucune des paroles de ce psaume. Tout l’univers l’a-t-il adoré ? A-t-il étendu son empire jusqu’aux extrémités de la terre ? Tous ses ennemis se sont-ils prosternés devant lui ? Les rois sont-ils venus baiser la poussière de ses pieds ? Permettez-moi de rapporter ce qu’il est dit de lui dans le livre des Rois. N’y lisez-vous pas que, pour plaire à une femme qu’il aimait, il adora les dieux de Sidon ? Et voilà ce qu’on ne verra jamais faire à ceux des gentils auxquels Jésus-Christ a fait connaître le Dieu créateur de l’univers : ils endureraient plutôt toutes les tortures, tous les supplices et jusqu’à la mort la plus cruelle, que de fléchir le genou devant les faux dieux, que de manger seulement des viandes offertes aux idoles.
XXXV. — Cependant, reprit Tryphon, j’entends dire que plusieurs de ceux qui confessent le Christ, et qu’on appelle Chrétiens, mangent de ces viandes et prétendent ne contracter aucune souillure.
Je lui répondis : — Ce sont des hommes qui, tout en se disant Chrétiens, tout en confessant que Jésus crucifié est le Seigneur et le Christ, ne suivent point sa doctrine, mais celle des esprits de ténèbres ; et par là même qu’il existe des hommes de ce caractère, nous ses disciples attachés à la doctrine véritable et pure, nous n’en sommes que plus fermes, plus inébranlables dans la foi qu’il nous a enseignée. Car nous voyons de nos propres yeux se réaliser ce qu’il avait lui-même prédit : « Plusieurs viendront en mon nom couverts de peaux de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravissants. » Ailleurs il est dit : « Qu’il y aurait des schismes et des hérésies. » Dans un autre endroit vous lisez encore ces paroles : « Gardez-vous des faux prophètes qui viendront à vous couverts d’une peau de brebis, loups ravissants au dedans ; » et enfin : « On verra s’élever plusieurs antechrists, plusieurs faux prophètes qui séduiront un grand nombre de fidèles. » Il y a eu et il existe encore, mes amis, beaucoup de ces hommes qui, sous le nom de Jésus, enseignent les plus monstrueuses impiétés : nous les désignons par le nom des sectes et des hérésies dont ils ont été les auteurs, car chacun d’eux enseigne à sa manière ses affreux blasphèmes contre le Dieu créateur de toutes choses, contre le Christ, dont ce Dieu avait annoncé la venue, contre le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Nous ne communiquons point avec ces hommes ; nous les savons injustes, impies, athées, sans loi ; ils n’adorent point le Christ, ils ne le confessent qu’en paroles ; ils ressemblent aux gentils, qui impriment le nom de Dieu sur les ouvrages de leurs mains ; ils se parent du nom du Christ, et ils participent à des sacrifices impies, abominables. Les uns s’appellent marcionites, les autres valentiniens, ceux-ci basilidiens, ceux-là satorniliens. Tous portent le nom du chef de leur secte, comme ceux qui veulent, ainsi que je l’ai dit plus haut, s’attacher à une école de philosophie, se plaisent à prendre le nom de l’auteur du système qu’ils embrassent.
Nous sommes certains que Jésus-Christ voyait dans l’avenir ce qui arriverait après lui ; témoins les paroles que nous avons citées, et ses prédictions sur le sort réservé à ceux qui croient en lui et confessent son nom ; car il nous avait annoncé tout ce que nous avons à souffrir aujourd’hui de la part de nos proches, qui nous font une guerre à outrance et nous mettent à mort, de sorte qu’on ne peut le trouver en défaut sur rien de ce qu’il a dit ou fait. Voilà pourquoi nous prions pour vous et pour tous ceux qui nous haïssent : nous demandons que touchés de repentir, à notre exemple, vous rentriez en vous-mêmes, vous cessiez vos blasphèmes contre Jésus-Christ, que sa doctrine, les oracles qui l’ont annoncé, les œuvres, et les prodiges qui s’opèrent en son nom vous montrent si pur et si saint ; et que devenus ses disciples, vous obteniez le salut au jour de son second avénement, lorsqu’il apparaîtra dans toute sa gloire, au lieu d’entendre de sa bouche la sentence qui vous condamnerait à un feu éternel.
XXXVI. — Eh bien ! dit Tryphon, supposons les choses comme vous le dites : j’admets que le Christ soit la pierre angulaire ; je vous accorde que les oracles aient annoncé qu’il devait souffrir, mais qu’après son premier avénement il reparaîtrait environné de gloire, qu’il jugerait tous les hommes, qu’il serait le roi, le prêtre éternel ; mais prouvez-moi que votre Jésus est bien le Christ que les prophètes ont ainsi annoncé.
— Volontiers, lui dis-je ; j’arriverai en temps et lieu aux preuves que vous me demandez. Mais, dans ce moment, permettez-moi de nouvelles réflexions sur les prophéties qui nous apprennent que le Christ a été appelé Seigneur et Dieu des vertus, Dieu de Jacob ; et que vos docteurs sont des insensés, pour me servir de l’expression de l’Écriture, lorsqu’ils prétendent que toutes ces paroles doivent s’entendre, non du Christ, mais de Salomon, parce que celui-ci fit transporter l’arche d’alliance dans le temple qu’il avait élevé. Le psaume que je vais citer est de David : « La terre et tout ce qu’elle renferme est au Seigneur, l’univers et tout ce qui l’habite est à lui ; c’est lui qui l’a affermi au milieu des mers et qui l’a élevé au-dessus des fleuves. Qui montera sur les montagnes du Seigneur ? qui s’arrêtera dans son sanctuaire ? Celui qui a les mains innocentes et le cœur pur, qui n’a pas reçu son âme en vain, qui n’a jamais été parjure ; celui-là recevra la bénédiction du Seigneur, et obtiendra la miséricorde de Dieu son Sauveur. Telle est la race de ceux qui cherchent le Seigneur, qui cherchent votre présence, Dieu de Jacob. Ouvrez-vous, ô portes ! ouvrez-vous, portes éternelles, et le roi de gloire entrera. Quel est-il ce roi de gloire ? C’est le Seigneur, le fort, le puissant dans les combats. Ouvrez-vous ? portes, ouvrez-vous, portes éternelles, et le roi de gloire entrera. Quel est-il ce roi de gloire ? C’est le Seigneur, le Dieu des vertus : c’est lui qui est le roi de gloire. »
Je vous ai déjà montré que Salomon n’était pas le Seigneur des vertus. Ce psaume ne peut s’entendre que de notre Christ, qui remonta vers les cieux après sa résurrection. Alors Dieu commanda aux princes de la milice céleste rangés par ordre d’ouvrir les portes du ciel, afin que le roi de gloire y fît son entrée, et que s’élevant jusqu’au trône de son père, il vînt s’asseoir à sa droite, jusqu’à ce qu’il ait réduit ses ennemis à lui servir de marchepied, ainsi que nous l’avons dit ailleurs. Mais les puissances du ciel, ne le reconnaissant pas dans l’état pauvre, humble, abject où elles le voient, demandent et s’écrient : « Quel est donc ce roi de gloire ? » Alors l’Esprit saint leur répond au nom de Dieu le père et en son propre nom : « Le Seigneur, le Dieu des vertus, c’est lui qui est le roi de gloire. » De tous ceux qui se trouvaient à la porte du temple qui osa faire l’application de ces paroles, quel est ce roi de gloire, soit à l’arche d’alliance, soit à Salomon, dont le règne fut d’ailleurs si glorieux ? Personne, vous en conviendrez avec moi.
XXXVII. Les transports d’allégresse qu’exprime le psaume quarante-sixième se rapportent encore au Christ : « Dieu s’élève au bruit des acclamations, le Seigneur s’élève au son de la trompette. Chantez notre Dieu, chantez, célébrez notre roi ; célébrez-le, parce que Dieu est le roi de la terre ; chantez, comprenez ses merveilles. Dieu règne sur les nations, il est assis sur le trône de sa sainteté. Les princes des peuples se sont unis au Dieu d’Abraham, parce que les forts, suivant Dieu, sont grandement élevés sur la terre. »
Dans le psaume quatre-vingt-dix-huitième, l’Esprit saint, parmi les reproches qu’il vous adresse, déclare que celui que vous refusez de reconnaître pour roi est bien le roi, le Seigneur de Samuel, d’Aaron et de Moïse, et de tous les patriarches. Voici les paroles de ce psaume : « Jéhovah a régné, que les peuples tremblent ! Il est assis sur les chérubins ; que la terre soit émue ! Jéhovah est grand en Sion, il est élevé au-dessus de tous les peuples ; que tous confessent son nom, son nom grand, saint et terrible. La force du roi chérit la justice ; c’est vous qui en avez établi les lois ; vous avez rendu vos jugements et la justice au milieu de Jacob. Célébrez le Seigneur notre Dieu, prosternez-vous devant son marchepied, car il est le saint. Moïse et Aaron ont été ses ministres. Samuel est de ceux qui invoquent son nom. Ils invoquaient le Seigneur, dit l’Écriture, et il les exauçait, et du milieu d’une colonne de nuages il parlait avec eux, parce qu’ils gardaient ses oracles et observaient les lois qu’il leur avait données. Jéhovah notre Dieu, tu les exauçais : tu fus propice à leurs prières et tu vengeas les outrages dont on les accablait. Exaltez Jéhovah notre Dieu prosternez-vous devant sa sainte montagne ; il est le saint, Jéhovah notre Dieu. »
XXXVIII. — Nous ferions bien, dit alors Tryphon, d’obéir à nos docteurs, qui nous défendent expressément tout rapport avec vous, pour n’être pas exposés à entendre un pareil langage ; car vous proférez là bien des impiétés, quand vous voulez nous persuader que votre crucifié conversa avec Moïse et Aaron, qu’il leur parla du sein de la colonne de nuées, qu’ensuite il s’est fait homme, qu’il a été mis en croix, qui est monté au ciel, qu’il paraîtra de nouveau sur la terre, qu’enfin il faut l’adorer.
— Je sais, lui répondis-je, et les divines Écritures me l’apprennent, que ce grand mystère de la sagesse du Dieu tout-puissant et créateur de tous les êtres vous est encore caché ; aussi je vous plains du fond de mon cœur, et pénétré pour vous de la plus vive compassion, je tâche autant qu’il est en moi de faire entrer dans votre esprit ces vérités qui, je le sais, heurtent de front toutes vos idées. Je fais en sorte d’être au moins trouvé sans reproche au jour du jugement. Mais vous entendrez bien d’autres choses encore plus contraires à vos préjugés. Loin de vous en irriter, prêtez-moi une oreille plus attentive ; interrogez-moi avec plus d’empressement. Laissez là l’enseignement de vos maîtres ; c’est à eux que le Saint-Esprit fait le reproche de ne pouvoir comprendre la doctrine de Dieu et de vouloir avant tout enseigner la leur.
Voici ce qui est encore dit du Christ dans le psaume quarante-quatrième : « Mon cœur ne contient plus l’heureuse parole, c’est au roi que j’adresse mes cantiques, ma langue obéit comme la plume à l’écrivain rapide ; vous surpassez en beauté les plus beaux des enfants des hommes ; la grâce est répandue sur vos lèvres, parce que le Seigneur vous a béni pour l’éternité. Armez-vous de votre glaive, ô le plus puissant des rois ; revêtez-vous de votre éclat et de votre gloire, et dans votre majesté marchez à la victoire ; montez sur le char de la vérité, de la clémence et de la justice, et votre droite se signalera par des merveilles ; les flèches sont brûlantes ; les peuples tomberont à vos pieds, elles perceront au cœur les ennemis de mon roi. Votre trône, ô Dieu, est un trône éternel ; le sceptre de l’équité est le sceptre de votre empire ; vous aimez la justice et vous haïssez l’iniquité ; c’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a sacré d’une onction de joie, au-dessus de tous ceux qui doivent y participer. La myrrhe, l’ambre et le sandal s’exhalent de vos vêtements et des palais d’ivoire qui font vos délices ; les filles des rois font votre gloire. La reine, votre épouse, est restée debout à votre droite revêtue de l’or d’Ophir ; écoutez, ô ma fille, voyez et prêtez une oreille attentive, et oubliez votre peuple et la maison de votre père, et le roi sera épris de votre beauté ; c’est lui qui est votre Dieu, prosternez-vous devant lui, les filles de Tyr viendront vous offrir des présents et les grands de la terre imploreront vos regards ; toute la gloire de la fille du roi vient de son cœur ; ses vêtements sont resplendissants d’or et de broderie ; à sa suite paraîtront une multitude de vierges ; ô roi, les compagnes de la vierge vous seront présentées. On les amènera avec joie, avec allégresse ; on les introduira dans le palais du roi. À la place de vos pères, il vous est né des enfants : vous les établirez princes sur toute la terre ; ils perpétueront le souvenir de votre nom, et les peuples vous glorifieront dans les siècles et dans l’éternité. »
XXXIX. Il n’est pas étonnant, continuai-je, que vous poursuiviez de votre haine des hommes qui comprennent le sens de ces paroles et qui réfutent si victorieusement celui que veulent y attacher vos cœurs endurcis. Élie, parlant au Seigneur, disait de vous : « Seigneur, ils ont mis à mort vos prophètes et renversé vos autels ; je suis resté seul, et ils me cherchent pour m’ôter la vie. » Et Dieu lui répondit : « Il me reste encore sept mille hommes qui n’ont pas fléchi le genou devant Baal. » C’est en leur faveur, comme vous le voyez, que Dieu, à cette époque, ne fit point éclater sa colère. Eh bien ! s’il a retenu et s’il retient encore aujourd’hui les coups de sa justice, c’est qu’il sait que tous les jours quelques-uns des vôtres peuvent sortir des voies de l’erreur et embrasser la doctrine de Jésus-Christ. Après les avoir éclairés par son fils, il répand sur eux ses dons selon qu’il les en juge dignes. L’un reçoit le don de sagesse, l’autre d’intelligence ; celui-là l’esprit de force, celui-ci la vertu de guérir, cet autre la connaissance de l’avenir ; les uns ont la science, les autres la crainte de Dieu !
— Mais savez-vous bien, s’écria Tryphon, que vous perdez la raison, que vous êtes frappé de folie ?
— Non, mon ami, lui répondis-je, je ne suis pas dans le délire, je ne déraisonne pas. Écoutez-moi : n’a-t-il pas été prédit que le Christ, lorsqu’il serait monté au ciel, nous emmènerait à sa suite, loin des voies de l’erreur, et répandrait sur nous ses dons ? D’ailleurs, voici les paroles mêmes de la prophétie : « Il est monté au plus haut des cieux, traînant après lui de nombreux captifs ; et ses dons, il les a répandus sur les hommes. » C’est à la faveur de ces dons répandus sur nous par le Christ, après son retour vers les cieux, que nous pouvons vous prouver, les prophéties à la main, que vous qui êtes sages à vos yeux et qui ne croyez qu’à votre prudence, vous êtes seuls dans le délire ; que c’est des lèvres seulement que vous honorez Dieu et son Christ ; pour nous qui sommes en possession de toute la vérité, c’est par nos œuvres que nous l’honorons ; c’est de cœur, c’est d’esprit, c’est par le sacrifice même de notre vie, s’il le fallait. Qui vous empêche donc de reconnaître que Jésus est bien le Messie, le Christ promis, ainsi que vous pouvez vous en convaincre et par les divines Écritures que vous avez entre les mains, et par les événements qui s’accomplissent sous vos yeux, et par les prodiges qui s’opèrent en son nom ? Peut-être craignez-vous les persécutions des princes qui, poussés par l’esprit mauvais, l’esprit de ténèbres ou le serpent, mettent à mort ceux qui confessent le nom de Jésus-Christ et ne cesseront de les poursuivre jusqu’à ce qu’il apparaisse de nouveau, qu’il détruise tous ses ennemis et qu’il rende à chacun selon ses œuvres.