Dialogue avec Tryphon (page 5)

Justin de Naplouse · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Pères de l’Église/Tome 2/Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

X. Lorsqu’ils eurent fini, je pris la parole en ces termes : (suite)

— Non, dit Tryphon, nous n’avons pas cette crainte ; nous voulons seulement des preuves qui nous convainquent que celui qui, selon vous, fut crucifié et s’éleva vers le ciel, est bien le Christ de Dieu. Je vous accorde que les Écritures nous annoncent la venue d’un Messie qui doit souffrir, reparaître environné de gloire, recevoir de son père un empire éternel sur toutes les nations, s’assujettir tous les peuples ; vous nous l’avez assez prouvé par tous les passages des livres saints que vous nous avez cités. Montrez-nous enfin que votre Jésus est bien ce Christ promis.

— Pour ceux qui veulent comprendre, lui dis-je, la chose est déjà prouvée par vos concessions mêmes ; ne nous croyez pas embarrassés et dans l’impuissance de vous donner les preuves directes que vous demandez. Je vous les donnerai quand il sera temps, ainsi que je vous l’ai promis. Pour le moment, je reprends la suite de mes idées.

XL. Le mystère de l’agneau que Dieu ordonna d’immoler à la solennité de Pâques était la figure du Christ. À raison de leur foi, ceux qui croient en lui teignent de son sang leurs maisons, c’est-à-dire eux-mêmes. Car cette figure d’argile, je veux dire ce corps d’Adam, que Dieu façonna, est la demeure de l’âme que le souffle de Dieu y fit descendre, ainsi que vous le comprenez sans peine. La loi qui ordonnait de sacrifier un agneau n’avait été donnée que pour un temps, et voilà comme je le prouve. Dieu ne permit pas que l’agneau paschal fût immolé ailleurs que dans l’endroit où son nom est invoqué. Cependant il savait bien qu’après la mort du Christ, Jérusalem serait livrée à ses ennemis et qu’avec elle finiraient les sacrifices ; mais cet agneau que la loi ordonne de brûler tout entier, n’était-il pas la figure du sacrifice de la croix, que le Christ devait souffrir ? Voyez, en effet, la disposition de ses membres quand on le brûle, n’offre-t-elle pas la figure d’une croix ? une broche le traverse verticalement de la tête aux pieds, tandis qu’une autre broche croise la première en traversant les épaules de l’agneau, et porte attachées sur elle, si je puis parler ainsi, les mains de la victime.

Et ces deux boucs, entièrement pareils, que la loi ordonne d’offrir les jours de jeûne, dont l’un était envoyé dans le désert et l’autre immolé, ne représentent-ils pas les deux avénements de Jésus-Christ ? le premier, lorsque les anciens du peuple et les prêtres traitèrent Jésus-Christ comme on traitait le bouc émissaire, car ils l’ont traîné hors de la ville, ils ont porté sur lui leurs mains, ils l’ont dévoué à la mort ; le second, lorsque vous reconnaîtrez, dans le lieu même de Jérusalem, ce Jésus que vous avez accablé d’outrages, et qui était la victime de propitiation pour tous ceux qui veulent faire pénitence, et qui observent le jeûne dont parle Isaïe ; ce jeûne, tout spirituel, qui consiste à déchirer les contrats, les obligations usuraires et tyranniques, et à pratiquer fidèlement tous les devoirs que parcourt le prophète et que j’ai rappelés d’après lui, devoirs que ne manquent pas d’observer ceux qui croient en Jésus-Christ. Vous savez aussi que ce sacrifice de deux boucs, que la loi prescrivait d’offrir les jours de jeûne, devait se faire à Jérusalem et non ailleurs.

XLI. Que dirai-je encore ? L’offrande prescrite d’une mesure de farine, pour la guérison de la lèpre, ne figurait-elle pas le pain eucharistique que Jésus-Christ ordonne d’offrir en mémoire de la passion qu’il a soufferte pour nous guérir de tous nos péchés, et rendre grâce à Dieu d’avoir créé en faveur de l’homme et le monde et tout ce qu’il renferme, de nous avoir affranchis de l’iniquité dans laquelle nous étions plongés, enfin d’avoir brisé, anéanti, la puissance de l’enfer, par le bras de celui qui voulut bien pour nous souffrir la mort ?

Aussi vous savez comme Dieu lui-même parle des sacrifices que vous lui offriez autrefois. Je répète les paroles du prophète Malachie que j’ai déjà citées : « Mon amour n’est pas en vous, dit le Seigneur, et je ne recevrai plus de présents de votre main ; car, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, mon nom est grand parmi les nations, voilà qu’on sacrifie en tous lieux et une oblation pure est offerte à mon nom, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur. Mais vous, vous l’avez profané. » Ici le prophète annonce déjà le sacrifice que nous autres gentils nous offrons sur tous les points de la terre, je veux dire le pain et le calice eucharistiques ; et il ajoute que par nous son nom est glorifié, tandis que vous le profanez. Remarquez encore ce que la loi prescrivait au sujet de la circoncision : elle voulait qu’elle fût donnée le huitième jour, et figurait par là la véritable circoncision qui nous délivre du péché et de l’erreur, par notre Seigneur Jésus-Christ, ressuscité le lendemain du sabbat. Or, le jour d’après le sabbat, qui se trouve le premier dans l’ordre des jours dont se compose le cercle de la semaine, en est aussi appelé le huitième, sans cesser d’en être le premier.

XLII. Que dirons-nous des douze sonnettes attachées à la robe du grand-prêtre ? Ne pourrait-on pas dire qu’elles représentaient les douze apôtres que la vertu de Jésus-Christ, le pontife éternel, avait attachés à sa personne, et dont la voix a rempli le monde entier et de la gloire de Dieu et de la grâce de son Christ ? ce qui faisait dire à David : « Leur voix a retenti par toute la terre, et leurs paroles se sont fait entendre jusqu’aux extrémités du monde. » Isaïe, parlant au nom des apôtres que les hommes avaient cru, non à leurs paroles, mais à la puissance de celui qui les avait envoyés, s’exprime en ces termes : « Seigneur, qui a cru à nos paroles, à qui la force de Dieu s’est-elle révélée ? Nous avons prêché devant lui, et nous avons été comme un jeune enfant ou plutôt comme une faible plante dans une terre aride. » Ces paroles et celles qui suivent font partie de la prophétie que nous avons déjà citée. Mais remarquez ce passage. L’Écriture parle d’abord au nom de plusieurs : « Nous avons annoncé en sa présence. » Puis elle ajoute au singulier : « Comme un jeune enfant. » Elle nous fait voir d’avance ce qui s’est réalisé depuis. Des hommes difficiles et durs sont devenus tout à coup humbles, soumis, dociles à ses ordres, et cette docilité ne faisait plus de tous qu’un enfant. Ainsi, dans le corps humain, vous distinguez plusieurs membres qui tous réunis ne forment qu’un seul corps et n’ont pas d’autre nom. Et ce que je dis du corps de l’homme on peut le dire d’un peuple, d’une assemblée. C’est une agrégation de plusieurs personnes désignées par un nom générique, comme ne formant plus qu’une seule et même chose.

Je pourrais ainsi, mes amis, parcourir toutes les pratiques instituées par Moïse, et vous montrer qu’elles n’ont été que des signes, des figures, des prophéties de ce qui devait arriver au Christ et à ceux qui croiraient en lui, et qui étaient connus d’avance, ou des œuvres que le Christ devait lui-même opérer. Mais je crois en avoir dit assez pour vous convaincre de cette vérité. Je reprends la suite de mon discours.

XLIII. Comme la circoncision avait commencé à Abraham, le sabbat, les sacrifices, les offrandes, les fêtes à Moïse, n’étaient établis qu’à raison de la dureté de votre cœur, ainsi que nous l’avons démontré ; elles devaient finir à la venue de celui qui, d’après la volonté de Dieu le père, est né d’une vierge de la race d’Abraham, de la tribu de Juda et du sang de David ; je veux dire à la venue du Christ, le fils de Dieu, annoncé au monde entier comme la loi nouvelle, le testament nouveau qui doit paraître un jour, ainsi que le prouvent les différents oracles que nous avons déjà cités.

Pour nous, qui devons au Christ le bonheur de connaître Dieu, nous avons reçu non la circoncision de la chair, mais celle de l’esprit qu’Hénoch et les autres justes ont observée ; nous l’avons reçue dans le baptême, grâce à la miséricorde divine qui nous a affranchis du péché ; et vous pouvez tous la recevoir comme nous. Mais puisque la discussion exige que nous entrions dans le mystère de la naissance du Christ, j’aborde ce sujet. Isaïe nous dit que sa génération est ineffable. « Qui pourrait la raconter ? s’écrie-t-il. Il a été enlevé à la terre, les iniquités de mon peuple l’ont conduit à la mort. » Ainsi, l’Esprit saint lui-même vous déclare que la génération de celui qui doit mourir pour guérir les pécheurs par ses meurtrissures ne peut être racontée ; mais comment est-il né, comment a-t-il paru dans le monde ? Pour l’apprendre à ceux qui croient en lui, voici comme l’Esprit saint a prédit, par la bouche du même prophète, ce qui s’est accompli : « Alors le Seigneur parla encore à Achaz et lui dit : Demande un prodige au Seigneur ton Dieu, au plus profond de l’abîme ou au plus haut des cieux. Achaz répondit : Je me tairai, je ne tenterai point le Seigneur. Le prophète s’écria : Écoutez, maison de David, n’est-ce donc pas assez pour vous de lasser la patience des hommes, faut-il encore que vous lassiez celle de mon Dieu ? C’est pourquoi le Seigneur vous donnera lui-même un signe. Voilà que la vierge concevra et enfantera un fils, et il sera appelé Emmanuel ; il se nourrira de lait et de miel jusqu’à ce qu’il sache rejeter le mal et choisir le bien. Avant que l’enfant puisse discerner le bien du mal, qu’il réprouve le mal et choisisse le bien : avant que l’enfant sache appeler son père et sa mère, il détruira la puissance de Damas, et emportera les dépouilles de Samarie devant le roi des Assyriens ; et cette terre que vous détestez, à cause de ces deux rois, sera abandonnée ; le Seigneur amènera, par les armes du roi d’Assyrie, sur vous et sur votre peuple, et sur la maison de votre père, des jours tels qu’on en aura jamais vu de semblables depuis la séparation d’Éphraïm et de Juda. » Excepté notre Christ, il n’est pas un seul descendant d’Abraham qui soit né ou qu’on ait fait naître d’une vierge, tout le monde en convient. Mais comme vous et vos docteurs vous osez assurer que le texte ne dit pas : « Voilà qu’une vierge, » mais, « qu’une jeune fille concevra dans son sein et enfantera son fils ; » comme vous prétendez d’ailleurs que la prophétie ne peut s’entendre que d’Ézéchias, un de vos rois, je vais essayer de vous montrer en peu de mots qu’il s’agit ici d’un vierge et que la prophétie regarde celui que nous reconnaissons pour le Christ.

XLIV. Je vous parle dans vos intérêts ; vous ne me ferez pas un crime, je l’espère, de recourir à toutes ces preuves pour tâcher de vous convaincre ; mais si par obstination ou par pusillanimité, à cause de la peine de mort portée contre les Chrétiens, vous persistez à repousser la vérité, il est évident que vous serez vous-mêmes les auteurs de votre perte. Vous êtes entièrement dans l’erreur, si vous vous croyez, parce que vous descendez d’Abraham selon la chair, appelés à recueillir l’héritage des biens que Dieu promet, par son Christ, d’après les divins oracles. Aucun homme, quand il serait de la race d’Abraham, ne peut avoir part à cet héritage, s’il n’a été l’imitateur de la foi, s’il n’a eu l’intelligence de toutes les vérités cachées, c’est-à-dire s’il n’a compris que, parmi les observances de la loi, les unes avaient pour objet le culte de Dieu et la pratique des devoirs de la justice, que les autres étaient des figures qui se rapportaient au mystère du Christ, ou n’avaient été données qu’à la raison de la dureté de votre cœur ; et vous avez la preuve de ce que j’avance dans les paroles du prophète Ézéchiel ; c’est Dieu lui-même qui parle : « Quand Noé, quand Jacob et Daniel me prieraient de faire grâce à leurs fils et à leurs filles, ils ne l’obtiendraient pas. » C’est dans le même sens qu’il dit encore par la bouche d’Isaïe : « Le Seigneur Dieu a dit : Ils sortiront et verront les cadavres des prévaricateurs ; leur ver ne mourra point, leur feu ne s’éteindra jamais, et toute chair aura ce spectacle sous les yeux. » Renoncez donc à de vaines espérances, cherchez plutôt par quelle voie vous pourrez obtenir la rémission de vos péchés et renaître à l’espoir des biens promis.

Je n’en vois pas d’autre que celle-ci : la foi en Jésus comme le Messie promis, la rémission des péchés par le baptême qu’avait annoncé Isaïe, et une vie désormais pure et sans tache.

XLV. — Pardonnez-moi, me dit Tryphon, si j’interromps la suite de vos idées. J’ai besoin de vous faire ici une question, souffrez que d’abord je vous l’adresse.

— Faites-moi, lui dis-je, toutes celles que vous voudrez, selon qu’elles vous viendront à l’esprit. Après vos questions et mes réponses, je tâcherai de reprendre la suite de mon discours et de finir.

— Dites-moi, si ceux qui ont vécu selon la loi de Moïse auront part à la vraie vie, comme Hénoch, Jacob, Noé, au jour de la résurrection des morts. — Je vous ai déjà cité, lui répondis-je, ces paroles d’Ézéchiel : « Non, quand Noé, Jacob, Daniel demanderaient grâce pour leurs fils et pour leurs filles, ils ne l’obtiendraient pas. » Car personne ne sera sauvé pour les œuvres de ses pères. Je vous ai dit aussi que ceux qui auraient suivi la loi de Moïse pourraient, comme les justes dont vous venez de parler, arriver au salut. Car les grands préceptes de justice, de piété que comprend la loi naturelle, se trouvent aussi dans la loi de Moïse et sont obligatoires pour ceux qui vivent sous elle, aussi bien que les pratiques qui ont été données à cause de la dureté de votre cœur, et qui furent toujours observées par les enfants de la loi. Dès lors qu’ils suivaient les préceptes de la loi naturelle, éternelle, universelle, ils sont agréables à Dieu ; et par Jésus-Christ au jour de la résurrection, Dieu les assimilera aux justes qui les ont précédés, tels que Noé, Hénoch, Jacob et d’autres encore ; ils obtiendront tous le salut avec ceux qui reconnaissent Jésus-Christ pour le fils de Dieu, existant avant le soleil et les autres astres, fait chair dans le temps et né d’une vierge du sang de David, afin que, par l’économie de ce mystère, le serpent, qui dès le commencement avait exercé sa méchanceté, et les anges devenus semblables à lui, vissent leur puissance anéantie, que les hommes ne craignissent plus la mort, qu’au second avénement du Christ elle s’éloignât pour toujours de ceux qui croient en lui et ne cherchent qu’à lui plaire, qu’en un mot elle n’existât plus lorsque les uns auront subi le jugement et la condamnation qui les enverra au supplice d’un feu éternel, et que les autres entreront dans cette heureuse immortalité qui les affranchira pour toujours de la souffrance, de la misère et de la corruption.

XLVI. — Mais dites-moi, reprit Tryphon, ceux qui voudraient encore aujourd’hui observer la loi de Moïse en même temps qu’ils croiraient en Jésus-Christ crucifié, et le reconnaîtraient pour le Christ de Dieu qui doit juger tous les hommes et dont l’empire est éternel, seraient-ils sauvés ?

— Mais voyons d’abord, lui dis-je, s’il est possible à présent d’observer tous les préceptes de la loi. — Non, assurément, répondit Tryphon. Nous reconnaissons avec vous qu’on ne peut immoler qu’à Jérusalem l’agneau paschal, que la loi ne veut pas qu’on offre ailleurs les deux boucs dans les jours de jeûne et qu’on fasse hors de son temple les autres oblations.

Alors je repris : — Dites-moi, je vous prie, quelles sont les observances de la loi qu’il est possible de suivre, et vous serez convaincus qu’on peut se sauver sans accomplir ces préceptes que vous croyez être ceux de la justice éternelle.

— On peut encore, dit Tryphon, observer le sabbat, la circoncision, les nouvelles lunes, les purifications prescrites quand on a touché quelque objet d’impur ou rempli le devoir conjugal.

— Mais, lui dis-je, Abraham, Isaac, Jacob, Noé, Job et tous les autres justes qui ont vécu avant ou après ces patriarches, Sara, l’épouse d’Abraham, et Rebecca, l’épouse d’Isaac, Rachel et Lia, les épouses de Jacob, et les autres femmes, jusqu’à la mère de Moïse, ce fidèle serviteur de Dieu, n’ont pu suivre les observances de la loi. Selon vous, seraient-ils exclus du salut ?

— Abraham n’a-t-il pas été circoncis et tous ceux qui sont venus après lui ? répliqua Tryphon.

— Je sais bien, lui dis-je, qu’Abraham et ses descendants ont reçu la circoncision. Mais je vous ai déjà dit pourquoi elle leur avait été donnée, et je me suis là-dessus beaucoup étendu. Mais si tout ce que j’ai dit sur ce point n’a pu vous convaincre, nous examinerons encore cette question. Vous savez que de tous les justes, aucun jusqu’à Moïse n’observa et ne fut obligé d’observer une seule des pratiques dont il s’agit, sauf la circoncision qui remonte à Abraham.

— Nous le savons bien, dit Tryphon, et nous reconnaissons que ces justes sont sauvés.

— N’oubliez pas, repris-je, que Dieu ne vous a donné tous les préceptes par le ministère de Moïse qu’à raison de la dureté de votre cœur. Il voulait que toutes ces pratiques fussent autant de moniteurs qui vous remissent sans cesse sa pensée sous les yeux dans toutes vos actions, afin de vous détourner de l’injustice et de l’impiété. Il vous ordonna même de vous ceindre d’une bandelette qui vous rappelât son souvenir et de porter un phylactère ou membrane de parchemin très-mince, sur laquelle étaient tracés certains caractères que nous regardons comme sacrés. C’était tout à la fois un aiguillon qui réveillait sans cesse en vous la pensée de Dieu, et un reproche fait à votre conscience d’être si prompts à l’oublier ; et toutes ces précautions cependant n’ont pu vous détourner de l’idolâtrie. En effet, du temps d’Élie, Dieu comptant ceux qui n’avaient pas fléchi le genou devant Baal, n’en trouva que sept mille qui lui fussent restés fidèles ; plus tard il vous reproche par la bouche d’Isaïe d’avoir immolé vos enfants mêmes aux idoles ? Nous, au contraire, plutôt que de leur sacrifier comme nous le faisions autrefois, nous endurons les plus cruels supplices. Nous condamne-t-on à la mort, nous nous livrons à la joie, parce que nous sommes persuadés que Dieu nous ressuscitera par son Christ et que nous serons incorruptibles, impassibles, immortels. D’un autre côté, nous savons, nous, que de simples observances, établies à raison de la dureté du cœur, ne peuvent produire des œuvres de justice et de piété.

XLVII. — Mais, dit Tryphon, si quelqu’un persuadé de cette vérité voulait encore garder les observances légales, bien qu’il reconnût Jésus-Christ pour le Christ, qu’il crût en lui et obéît à sa parole, sera-t-il sauvé ?

— À mon avis, il le sera, lui répondis-je, pourvu toutefois qu’il ne cherche point à persuader aux autres, c’est-à-dire aux gentils affranchis de l’erreur par Jésus-Christ, qu’ils doivent comme lui pratiquer ces observances ; et qu’il ne soutienne pas que sans elles on ne peut obtenir le salut, comme vous le prétendiez vous-même, Tryphon, au commencement de cette discussion : car vous m’avez dit formellement que je ne serais pas sauvé, si je n’observais pas la loi.

Tryphon reprit : — Mais pourquoi dites-vous : « À mon avis, cet homme sera sauvé, » sinon parce que plusieurs pensent qu’il ne le sera pas ?

— Oui, lui dis-je, il en est qui pensent ainsi. Ils craindraient de s’entretenir, de loger sous le même toit, d’avoir les moindres rapports avec les hommes dont vous parlez. Je ne partage pas leurs sentiments. Si quelques-uns d’entre vous veulent encore par faiblesse observer tout ce qu’ils peuvent d’une loi que Moïse n’avait donnée qu’à raison de la dureté du cœur ; s’ils espèrent en même temps en Jésus-Christ et observent les préceptes éternels de justice et de piété, qui sont la base de la loi naturelle, sans refuser de vivre avec les Chrétiens fidèles à Jésus-Christ, et sans chercher à leur persuader de se faire circoncire comme eux et d’observer le sabbat et les autres pratiques de la loi, je pense qu’il faut les recevoir et communiquer avec eux en toutes choses, comme avec des hommes animés de notre esprit, comme avec des frères. Pour ceux de votre nation qui croient, nous disent-ils, en Jésus-Christ, mais qui veulent obliger les fidèles d’entre les gentils à pratiquer la loi de Moïse, et refusent de communiquer avec eux sans cette condition, je ne les recevrais pas comme les autres ; je crois bien toutefois que ceux qui se laisseraient persuader d’allier l’observance de la loi avec la confession de Jésus-Christ pourraient être sauvés. Mais quant à ceux qui après avoir reconnu et confessé le Christ auraient passé aux observances légales, n’importe par quel motif, et cessé de le reconnaître pour le Messie, sans avoir fait pénitence avant de mourir, je puis vous assurer qu’il n’y a point de salut pour eux ni pour les descendants d’Abraham qui vivent selon la loi et meurent sans avoir cru en Jésus-Christ, je parle surtout de ceux qui ont blasphémé et blasphèment encore contre lui dans leurs synagogues. Mais s’ils le confessent avant leur mort, ils seront assurément sauvés et préservés des feux éternels. Car, dans sa bonté, dans sa miséricorde dont les trésors sont infinis, comme le dit Ézéchiel, Dieu met le pécheur pénitent au même rang que le juste qui a vécu sans péché : il n’en est pas ainsi de celui qui passe des voies de la piété et de la justice dans celles du crime et de l’impiété, Dieu ne le distingue plus du pécheur, de l’homme injuste et impie. C’est pourquoi notre Seigneur Jésus-Christ nous dit : « Je vous jugerai selon les voies où je vous aurai surpris. »

XLVIII. — Nous savons, dit Tryphon, ce que vous pensez sur ce point ; reprenez la discussion où vous l’avez laissée, et tâchez d’en finir. Vous me paraissez soutenir un paradoxe singulier et qui ne peut s’appuyer d’aucune preuve. Quoi ! vous prétendez que votre Christ est Dieu, qu’il a existé avant les siècles, qu’il a bien voulu naître, s’incarner, et qu’il s’est fait homme sans être né de l’homme. Ce n’est pas seulement un paradoxe qui choque toutes les idées reçues, mais encore une absurdité.

— Oui, je sais que cette doctrine doit paraître étrange à ceux d’entre vous qui ne veulent ni comprendre, ni suivre la parole de Dieu, et qui n’écoutent d’autre voix que leurs docteurs. C’est le reproche que Dieu vous fait lui-même. Quand je ne pourrais vous démontrer que Jésus-Christ est le fils de Dieu créateur de toutes choses, qu’il existe avant les siècles, qu’il est Dieu lui-même en même temps qu’il est homme né d’une vierge, il n’en resterait pas moins démontré qu’il est le Christ de Dieu. Après vous l’avoir prouvé comme je l’ai fait, si je ne vous démontrais pas aussi clairement ce que je viens d’ajouter, c’est-à-dire qu’il a précédé les siècles, qu’il a voulu prendre une chair, se faire homme et tout souffrir pour obéir à la volonté de son père, tout ce que vous pourriez dire, c’est que je me trompe sur ce point, mais vous ne pourriez vous refuser à reconnaître en lui le Christ promis. Ne paraîtrait-il qu’un homme né d’entre les hommes, n’ayant rien de plus que le caractère d’une élection sainte qui le montre comme le Christ de Dieu, du moins devez-vous reconnaître en lui ce caractère. Ainsi l’ont jugé quelques hérétiques qui portent le nom de Chrétiens. Tout en le regardant comme un homme, ils le reconnaissaient pour le Christ. Je ne partage pas leur sentiment, quand ils n’en font qu’un simple mortel, et je ne l’adopterais jamais, quand le plus grand nombre qui pense comme moi viendrait à penser comme eux. Car le Christ lui-même nous commande de croire non à la parole de l’homme, mais à la parole des prophètes et à la sienne.

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