Dialogue avec Tryphon (page 7)
X. Lorsqu’ils eurent fini, je pris la parole en ces termes : (suite)
— Puisque vous comprenez si bien les Écritures, leur dis-je, je vais essayer de vous prouver d’après leur témoignage la vérité de ce que j’avance, c’est-à-dire qu’après le créateur de l’univers, il existe une autre personne qu’on appelle Dieu et Seigneur, et qui est réellement l’un et l’autre ; elle est aussi parfois désignée sous le nom d’ange, parce qu’elle annonce aux hommes tout ce que veut leur annoncer le Dieu créateur, au-dessus duquel il n’est pas d’autre Dieu. Je citai de nouveau le passage, et je demandai à Tryphon : Pensez-vous, d’après ces paroles de l’Écriture, que ce soit Dieu qui ait apparu à Abraham sous le chêne de Mambré ?
— Oui, sans doute, répondit-il.
— Était-il un de ceux qui apparurent à Abraham au nombre de trois et que l’Esprit saint désigne sous le nom d’hommes ?
— Nullement, répondit-il ; Dieu se fit voir au patriarche avant l’apparition des trois personnages. L’Écriture les appelle du nom d’hommes, mais ils étaient des anges. Deux furent envoyés pour détruire Sodôme ; l’autre vint annoncer à Sara qu’elle aurait un fils. Ce message rempli, il disparut.
— Mais, lui dis-je, comment se fait-il que celui des trois qui avait dit devant la tente : Je reviendrai vers toi, lorsque l’heure en sera venue, et alors il naîtra un fils à Sara, ait reparu, en effet, après la naissance du fils de Sara, et que dans le même passage l’Esprit saint déclare qu’il était Dieu ? Pour vous faire comprendre encore plus clairement ma pensée, je vais vous citer les paroles mêmes de Moïse : « Et Sara ayant vu le fils d’Agar, servante égyptienne, jouant avec son fils Isaac, elle dit à Abraham : Chasse cette servante et son fils ; car le fils de la servante ne sera point héritier avec mon fils Isaac. Abraham écouta ceci avec peine, à cause de son fils. Mais Dieu lui dit : Que cette parole sur l’enfant et sur sa servante ne te paraisse pas dure, et quelque chose que dise Sara, écoute sa voix ; car c’est d’Isaac que ta postérité prendra son nom. »
Ne voyez-vous pas que celui qui près du chêne avait promis de revenir, parce qu’il prévoyait que son intervention serait nécessaire pour persuader à Abraham de condescendre aux volontés de Sara, revint, en effet, comme le dit l’Écriture, et qu’il est vraiment Dieu, ainsi que le prouvent ces paroles : « Dieu dit à Abraham : Que cette parole sur l’enfant et sur ta servante ne te paraisse pas dure. »
C’est par ces questions que je pressais mes interlocuteurs.
— Très-bien, dit Tryphon. Mais tout ce que vous venez de dire ne prouve nullement qu’il existe un autre Dieu que celui qui se montra à Abraham, aux autres patriarches et aux prophètes. Vous nous avez seulement fait voir que nous avions eu tort de prendre pour trois anges les trois personnages qui se trouvaient avec Abraham sous sa tente.
— Si je ne pouvais, Tryphon, vous montrer par les Écritures que l’un d’eux était le Dieu qu’elles appellent quelquefois du nom d’ange, parce qu’il est chargé de porter aux hommes les ordres du souverain créateur, vous seriez excusable de penser ici comme votre nation à l’égard de celui qui parut au monde sous une forme humaine, ainsi qu’il s’était fait voir à Abraham accompagné de deux anges, bien qu’il fût Dieu et précédât les siècles.
— Avons-nous pu jusqu’alors, me dit-il, avoir un autre sentiment ?
— Eh bien ! lui répondis-je, je vais vous prouver, en m’appuyant toujours sur les Écritures, que celui qui s’est montré à Abraham, à Jacob, à Moïse, et qui est appelé Dieu par les livres saints, est autre que celui qui a tout créé ; mais je m’explique, autre par le nombre et non par la volonté[1]. Car je déclare qu’il n’a jamais rien fait qui ne fût parfaitement conforme à la volonté du Dieu créateur, au-dessus duquel il n’y a pas d’autre Dieu.
— Voilà ce qu’il faut nous prouver, reprit Tryphon, si vous voulez que nous nous rangions à votre avis ; nous sommes déjà persuadés que celui dont vous parlez a toujours fidèlement suivi dans ce qu’il a dit, et fait les ordres du créateur de toutes choses.
— Le passage suivant de l’Écriture, lui répondis-je, va vous mettre en quelque sorte la vérité sous les yeux : « Le soleil, est-il dit, se levait sur la terre, quand Loth parvint à Ségor. Le Seigneur fit donc pleuvoir sur Sodôme et Gomorrhe le soufre et le feu du ciel ; il détruisit ces cités et toute la contrée qui les environne. »
Un des quatre auditeurs restés avec Tryphon prit ici la parole : — Outre le Dieu qui apparut à Abraham, il faut donc aussi, dit-il, donner ce nom à l’un des deux anges qui allèrent à Sodôme ; car l’Esprit saint, parlant par la bouche de Moïse, l’appelle aussi Seigneur.
— Ce n’est pas seulement, lui dis-je, pour cette raison qu’il faut reconnaître ce qui est, c’est-à-dire que l’Esprit saint appelle du nom de Seigneur un autre que le créateur de toutes choses ; s’il l’a déclaré par la bouche de Moïse, il le dit encore par celle de David ; car il le fait parler en ces termes : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marchepied. » Et dans un autre endroit : « Votre trône, ô Dieu, est un trône éternel, le sceptre de l’équité est le sceptre de votre empire. Vous aimez la justice et vous haïssez l’iniquité : c’est pourquoi, ô Dieu, votre Dieu vous a sacré d’une onction de joie, au-dessus de tous ceux qui veulent y participer. »
Montrez-moi, si vous le pouvez, que l’Esprit saint donne les noms de Dieu et de Seigneur à un autre qu’au Dieu créateur de l’univers et à son Christ ; car je vais vous prouver, et toujours d’après l’Écriture, que ce n’est pas l’un des deux anges qui se dirigeaient sur Sodôme qu’elle appelle Seigneur, mais bien celui qui était avec eux et que Moïse nous dit être le Dieu que vit Abraham.
— Hâtez-vous de le prouver, dit Tryphon ; car, vous le voyez, le jour baisse, et nous ne nous sommes pas préparés à vous répondre sur un sujet aussi difficile. Outre cela, nous n’avons jamais eu affaire à quelqu’un qui sût creuser les choses, les discuter, les développer comme vous le faites. Grâce à l’Écriture sainte dont vous vous êtes toujours fait un appui, nous vous avons laissé discourir à notre gré ; c’est d’elle en effet que vous cherchez à tirer toutes vos preuves, et d’ailleurs vous déclarez qu’il n’est point de Dieu au-dessus du créateur de l’univers.
— Vous connaissez, leur dis-je, ces paroles de l’Écriture : « Et le Seigneur dit à Abraham : Pourquoi Sara a-t-elle ri, disant : Est-il vrai qu’étant vieille je puisse enfanter ? Y a-t-il quelque chose d’impossible à Dieu ? Je reviendrai vers toi, selon ma parole, en ce temps et tu vivras et Sara aura un fils. » Plus loin nous lisons : « Après que ceux-ci se furent levés, ils tournèrent leurs yeux vers Sodôme et Gomorrhe, et Abraham allait avec eux les conduisant. Et le Seigneur dit : Puis-je cacher à Abraham, mon fils, ce que je vais faire ? » Et un peu après : « le Seigneur a dit : Le cri de Sodôme et de Gomorrhe s’est multiplié et leur péché s’est aggravé devant moi. Je descendrai et je verrai s’ils ont accompli en leurs œuvres la clameur venue jusqu’à moi, et s’il est ainsi je le saurai. Et ils partirent de là, et ils s’en allèrent vers Sodôme. Or, Abraham était encore devant le Seigneur, et s’approchant du Seigneur, il dit : Perdrez-vous l’innocent avec le coupable ? » Nous ne répéterons pas les paroles qui suivent, nous les avons déjà citées ; mais il importe de rappeler celles qui m’ont servi à convaincre Tryphon et ses amis ; les voici : « Le Seigneur disparut quand il eut cessé de parler à Abraham, et Abraham retourna en sa demeure ; sur le soir arrivèrent deux anges à Sodôme, et Loth était assis à la porte de la ville. » Et ce qui suit jusqu’à cet endroit : « Et voilà que les étrangers avancèrent leurs mains, et faisant rentrer Loth en la maison, ils fermèrent la porte. » Je passe encore pour arriver à cette partie du récit : « Ils prirent sa main et la main de sa femme et la main de ses deux filles, parce que Dieu leur faisait grâce, et ils l’emmenèrent et le mirent hors de la ville ; et là ils lui dirent : Sauve ta vie, ne regarde point derrière toi, et ne t’arrête point dans toute cette contrée ; mais sauve-toi en la montagne, de peur que tu ne périsses avec les autres. Et Loth leur répondit : Mon Seigneur, je vous prie, puisque votre serviteur a trouvé grâce devant vous et que vous avez manifesté votre miséricorde sur moi, afin de sauver ma vie ; or, je ne puis me retirer en la montagne, où le mal me surprendra et où je mourrai ; il y a près d’ici une ville où je puis m’enfuir : elle est petite, et je serai sauvé ; n’est-elle pas très-petite, et elle sauvera ma vie. Et le Seigneur lui répondit : Voilà que j’ai écouté encore ta prière, et je ne détruirai point la ville pour laquelle tu as parlé. Hâte-toi, sauve-toi là ; car je ne pourrai rien faire, jusqu’à que tu y sois parvenu. C’est pourquoi cette ville fut appelée Ségor (petite). Le soleil se levait sur la terre quand Loth parvint en Ségor. Le Seigneur fit donc pleuvoir sur Sodôme et Gomorrhe le soufre et le feu du ciel, et il détruisit ces cités et toute la contrée qui les environne. »
Mes citations finies, j’ajoutai : Ne voyez-vous pas maintenant, mes amis, que l’un de ces trois personnages désignés par les noms de Seigneur et de Dieu, exécutant les ordres de celui qui est dans les cieux, était le Seigneur des deux anges ? car lorsque ceux-ci furent partis pour Sodôme, il resta seul avec Abraham, et lui adressa les paroles que rapporte Moïse. Quand il eut disparu après cet entretien, Abraham retourna dans sa maison ; à peine y fut-il arrivé, qu’il vit non plus les deux anges, mais le personnage mystérieux dont nous parlons, conversant avec Loth : et c’était le Seigneur, recevant du Seigneur qui est dans les cieux, c’est-à-dire du créateur de l’univers, la mission de faire tomber sur Sodôme et Gomorrhe les fléaux retracés par l’Écriture en ces termes : « Le Seigneur fit pleuvoir sur Sodôme et Gomorrhe le soufre et le feu du ciel. »
LVII. Je me tus et Tryphon prit la parole : — Nous sommes évidemment forcés par les livres saints d’admettre tout ce que vous venez de dire ; mais comment expliquerez-vous ce passage, où il est raconté qu’ils mangèrent les mets qu’avait préparés Abraham et qu’il servit devant eux ? C’est je pense une difficulté qui mérite d’être proposée, vous en conviendrez-vous même.
— Oui, répondis-je, il est écrit qu’ils mangèrent. En supposant que ceci s’entende des trois personnages et non pas de deux seulement, je veux dire de ceux qui étaient véritablement des anges et qui se nourrissent dans le ciel d’aliments qui ne sont pas, comme il est évident, les mêmes que les nôtres ; car l’Écriture, en parlant de la manne qui nourrissait vos pères dans le désert, dit qu’ils mangeaient le pain des anges ; en supposent, dis-je, que tous trois aient mangé, j’entendrais ces mots de l’Écriture, ils mangèrent, de la même manière que nous disons du feu, « il a tout dévoré, » et non pas comme s’ils avaient fait usage de la bouche et des dents pour manger les mets qui leur étaient servis. Ceci ne doit pas nous arrêter un moment, si nous avons la plus légère idée du style métaphorique.
— Oui, dit Tryphon, la difficulté n’est plus aussi grande, s’il faut distinguer la manière de manger, et ne pas prendre à la lettre ces paroles de l’Écriture : « Ils mangèrent ce qui leur fut servi par Abraham. » Mais hâtez-vous donc de nous prouver que le Dieu qui apparut à Abraham et que vous nous présentez comme le ministre du Dieu créateur de l’univers est né d’une vierge, s’est fait homme, a souffert tout ce que nous pouvons souffrir. Car voilà ce que vous avez avancé.
— Pour bien établir ce point essentiel et vous rendre la vérité palpable, permettez-moi, Tryphon, quelques autres développements préliminaires ; je répondrai ensuite directement à ce que vous me demandez.
Tryphon me répondit : — Faites comme vous l’entendrez, pourvu que vous répondiez à la question.
LVIII. — Je ne vous citerai que les livres saints, lui dis-je ; je ne veux pas ici étaler un vain appareil de mots, uniquement pour faire parade d’éloquence ; d’ailleurs je n’ai pas ce talent : Dieu m’a seulement donné la grâce de comprendre les Écritures. Je vous conjure tous d’entrer avec moi en partage de cette grâce, puisqu’elle vous est offerte d’une manière si généreuse et si désintéressée. Et si je vous fais cette invitation, c’est pour n’être pas moi même condamné au jour du jugement que le Dieu créateur doit faire subir à tous les hommes par notre Seigneur Jésus-Christ.
— Votre conduite ici est bien digne de respect, me dit Tryphon ; mais vous me paraissez blesser un peu la vérité, lorsque vous dites que vous ne possédez point le talent de la parole et l’art de bien dire. — Soit, lui dis-je, si vous voulez que je le possède ; mais ce que je vous ai dit à cet égard, c’est bien ce que je pense. J’entre dans le développement de mes autres preuves, donnez-moi toute votre attention.
— Parlez, répondit-il.
— Le Dieu qui se fit voir aux patriarches est souvent appelé ange et Seigneur ; c’est ainsi que le désigne Moïse. Et pourquoi, mes chers amis ? C’est afin que vous sachiez qu’il est le ministre du Dieu créateur. Vous en convenez avec moi, et plus vous avancerez, plus vous rencontrerez de nouvelles preuves de cette vérité. L’Esprit saint racontant par Moïse ce qui était arrivé à Jacob, petit-fils d’Abraham, s’exprime en ces termes : « Lorsque le temps de la conception des brebis fut venu, je levai les yeux et je vis en songe les boucs et les béliers monter sur les chèvres et les béliers ; ils étaient marqués de blanc, tachetés, et de couleur cendrée. Et l’ange me dit en songe : Jacob, Jacob ! Et moi je répondis : Qu’y a-t-il, Seigneur ? Et il me dit : Lève les yeux et vois les boucs et les béliers marqués de blanc, tachetés de couleur cendrée, s’approcher des femelles ; car j’ai vu tout ce que t’a fait Laban. Je suis le Dieu qui me suis montré à toi dans ce lieu qui appartient au Seigneur, où tu as imprimé une marque en répandant l’huile sur la pierre et fait un vœu. Maintenant donc sors de cette terre, lève-toi et retourne dans la terre de ta naissance. »
Dans un autre endroit, l’Esprit saint dit encore au sujet de Jacob : « S’étant levé pendant la nuit, il prit ses deux femmes et ses deux servantes et ses onze enfants, franchit le torrent et fit passer tout ce qu’il possédait. Il demeurera seul et voilà qu’un ange lutta avec lui jusqu’au matin, et quand cet ange vit qu’il ne pouvait le vaincre, il toucha le nerf de sa cuisse qui aussitôt se sécha ; et il lui dit : Laisse moi, car voici l’aube du jour. Jacob répondit : Je ne te laisserai point, si tu ne me bénis. Celui-ci lui dit : Quel est ton nom ? Le patriarche répondit : Jacob. L’ange lui dit : Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël ; car tu as été fort contre Dieu, combien plus tu seras fort contre les hommes ! Alors Jacob lui demanda quel était son nom et il répondit : Pourquoi demandes-tu mon nom ? Et il le bénit, et Jacob appela cet endroit vision de Dieu, disant : J’ai vu le Seigneur face à face, et mon âme s’est réjouie. »
Ailleurs, l’Écriture dit encore du même Jacob : « Jacob vint donc à Luza, qui est dans la terre de Chanaan et surnommée Béthel ; il vint, lui et tout le peuple qui était avec lui, et il éleva là un autel et il appela ce lieu du nom de Béthel. Car Dieu lui apparut là quand il fuyait son frère Esaü. Alors mourut Débora, la nourrice de Rebecca, et elle fut ensevelie au pied de Béthel sous un chêne, et le nom de ce lieu fut le chêne de pleurs. Or, Dieu apparut encore à Jacob dans Luza, quand il arriva de Mésopotamie de Syrie, et il le bénit lui disant : Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël. »
Vous le voyez, celui qui apparut à Jacob est appelé Dieu ; il l’est, en effet, et le sera toujours. Ils firent tous un mouvement de tête, pour indiquer qu’ils approuvaient mon explication, et je continuai : Il importe, je crois, de citer encore ici l’endroit de l’Écriture qui nous apprend comment se fit voir à Jacob fuyant devant son frère Esaü, celui qui est désigné tout à la fois sous les noms d’ange de Dieu et de Seigneur, qui se montra à Abraham et lutta contre ce même Jacob sous l’apparence d’un homme ; voici le passage :
« Or, Jacob, parti de Bersabée, poursuivait son chemin vers Haran.
« Et arrivé en un lieu où il voulait se reposer, après le coucher du soleil, il prit des pierres qui étaient là et les mit sous sa tête, et dormit en ce même lieu.
« Et il vit en songe une échelle posée sur la terre et dont le sommet touchait le ciel, et des anges de Dieu qui montaient et descendaient par elle ;
« Et le Seigneur appuyé sur l’échelle, lui disant : Je suis le Seigneur Dieu d’Abraham ton père et le Dieu d’Isaac. Je te donnerai la terre sur laquelle tu dors, à toi et à ta postérité.