Satires (page 10)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Plebeium in circo positum est et in aggere fatum.

Quae nudis longum ostendit cervicibus aurum,

Consulit ante Phalas delphinorumque columnas,

An saga vendenti nubat, caupone relicto.

Hae tamen et partus subeunt discrimen, et omnes

Nutricis tolerant, fortuna urgente, labores :

Souviens-toi, Posthumus, d’éviter en chemin

Celle qu’on voit toujours, ses tablettes en main,

Tourner et parcourir avec des yeux avides,

Les feuillets presque usés de ses éphémérides ;

Qui ne consulte plus, mais qu’on vient consulter ;

Qui, lorsque son époux, contraint de se hâter,

Doit rejoindre le camp ou regagner la ville,

Si le jour est contraire aux nombres de Thrasylle,

Ne pourra se résoudre à partir avec lui.

Veut-elle, pour tromper son indolent ennui,

Se faire transporter à cent pas de la porte ?

Son grimoire lui dit quand il faut qu’elle sorte.

Sent-elle au coin de l’œil une démangeaison ?

C’est son thème natal qui, pour la guérison,

Lui montre la recette en ce cas exigée.

Est-elle dans son lit au régime obligée ?

Pour l’heure qui convient aux aliments prescrits,

Elle n’ajoute foi qu’à son Pétosiris.

Celle qui n’appartient qu’à la classe commune,

Court, aux bornes du cirque, apprendre sa fortune ;

Elle tire les sorts, et l’habile devin

On lui touche le front, ou lui palpe la main.

Elle consent à tout et se prête sans honte

Aux baisers indécents qu’il lui demande à compte.

La plus riche interroge un prêtre phrygien,

Un habile astrologue, un augure indien,

Ou le vieillard chargé d’enfouir sous la terre

Les objets qu’en tombant profana le tonnerre.

Pour celui dont la foule apprend son vil destin,

On va le consulter dans le champ de Tarquin ;

Et celle qui, la tête et le cou sans parure,

Par un simple fil d’or retient sa chevelure,

Entre deux artisans incertaine en son choix,

Trouve aussi son oracle, auprès des tours de bois.

Mais la femme du moins, en cette classe obscure,

Sed jacet aurato vix ulla puerpera lecto ;

Tantum artes hujus, tantum medicamina possunt,

Quae steriles facit, atque homines in ventre necandos

Conducit ! Gaude, infelix, atque ipse bibendum

Porrige quidquid erit : nam si distendere vellet

Et vexare uterum pueris salientibus, esses

Aethiopis fortasse pater ; mox decolor heres

Impleret tabulas, nunquam tibi mane videndus.

Transeo suppositos, et gaudia votaque saepe

Ad spurcos decepta lacus, atque inde petitos 44

Pontifices Salios, Scaurorum nomina falso

Corpore laturos. Stat Fortuna improba noctu,

Arridens nudis infantibus ; hos fovet ulnis,

Involvitque sinu : domibus tunc porrigit altis,

Secretumque sibi mimum parat : hos amat, his se

Ingerit, utque suos ridens producit alumnos.

Hic magicos affert cantus, hic thessala vendit

Philtra quibus valeant mentem vexare mariti,

Et solea pulsare nates. Quod desipis, inde est ;

N’apprend point à tromper le vœu de la nature,

Et, pliant sous le joug de la nécessité,

Se soumet aux devoirs de la maternité.

L’hymen est plus commode où la richesse abonde.

Une couche dorée est rarement féconde,

Tant a fait de progrès dans son art inhumain,

Celle qui d’un breuvage exprimé de sa main,

Instruite à préparer la coupe délétère,

Sait tuer les enfants dans le sein de leur mère !

Applaudis-toi pourtant, époux infortuné ;

Et, loin de t’opposer au remède ordonné,

Toi-même à l’infidèle apporte le breuvage ;

Car, si de la nature accomplissant l’ouvrage,

De son flanc déchiré le fruit voyait le jour,

Elle ne remettrait peut-être à ton amour,

Qui sait ? qu’un Africain, monstre d’affreux présage,

Admis à partager un jour ton héritage,

Et dont, tous les matins, le visage odieux

De son horrible aspect te blesserait les yeux.

Je ne te parle pas de la femme impudente

Qui, trompant d’un époux la trop crédule attente,

Lui donne des enfants qu’elle n’a point portés ;

Malheureux orphelins sur la rive jetés,

Qui, dans l’éclat pompeux des dignités romaines,

Un jour, malgré le sang qui coule dans leurs veines,

Sous le nom des Scaurus marcheront triomphants.

La Fortune, parfois, sur ces faibles enfants,

La nuit, jette en passant un regard de tendresse,

Les réchauffe eu son sein, les berce, les carrosse,

Et de ses jeux secrets mystérieux acteurs,

Les élève en riant au faîte des grandeurs.

Un autre leur vendra des paroles magiques ;

Un autre, des poisons, des philtres thessaliques

Qui, d’un mari stupide offusquant les esprits,

Le livrent sans défense aux plus sanglants mépris

Inde animi caligo, et magna oblivio rerum

Quas modo gessisti. Tamen hoc tolerabile, si non

Et furere incipies, ut avunculus ille Neronis,

Cul totam tremuli frontem Caesonia pulli

Infudit. Quae non faciet quod principis uxor ?

Ardebant cuncta, et, fracta compage, ruebant

Non aliter quae fessicet Juno maritum

Insanum. Minus ergo nocens erit Agrippinae

Boletus, siquidem unius praecordia pressit

Ille senis, tremulumque caput descendere jussit

In coelum, et longam manantia labra salivam.

Haec poscit ferrum atque ignes ; haec potio torquet ;

Haec lacerat mistos equitum cum sanguine patres.

Tanti partus equae ! tanti una benefica constat !

Oderunt natos de pellice : nemo repugnet,

Nemo vetet ; jam jam privignum occidere fas est.

Vos ego, pupilli, moneo, quibus amplior est res,

Custodite animas, et nulli credite mensae

Livida materno fervent adipata veneno.

Mordeat ante aliquis, quidquid porrexerit illa

Quae peperit ; timidus praegustet pocula pappas.

Fingimus haec, altum satira sumente cothurnum Sciilicet : et, finem egressi legemque priorutu,

Grande sophocleo carmen bacchamur hiatu,

Alors comme égaré dans la nuit la plus noire,

Il n’aperçoit plus rien, il n’a plus de mémoire ;

Heureux s’il n’en vient pas jusques à la fureur,

Comme ce forcené, ce féroce empereur

A qui Césonia, par un secret breuvage,

Inspira tout à coup moins d’amour que de rage.

Ce qu’une impératrice a bien osé tenter,

Quelle femme aujourd’hui craindra de l’imiter ?

L’empire était en feu : tout allait se dissoudre :

Ou eût dit que Junon, du maître de la foudre

Venait de déranger le sublime cerveau.

Certes, le champignon qui mit Claude au tombeau,

N’a point d’un tel désastre effrayé nos murailles ;

D’un infirme vieillard déchirant les entrailles,

Il n’a fait que hâter son destin glorieux,

Et le précipiter à la table des dieux.

Mais l’oncle de Néron, altéré de carnage,

A peine du poison a senti le ravage,

Il brûle, il assassine et des petits, des grands,

Pêle-mêle égorgés, le sang coule à torrents.

Voilà l’effet cruel d’une coupe amoureuse !

Voilà les maux produits par une empoisonneuse !

Que d’une concubine, objet de sa fureur,

Une épouse trahie ait le sang en horreur :

J’y consens ; c’est l’usage ; et sa haine jalouse

Peut même ôter la vie au fils d’une autre épouse ;

Mais toi, riche pupille, à ses soins confié,

C’est toi que j’avertis ; crains sa fausse amitié ;

Crains la coupe, les mets apprêtés par ta mère ;

Que ta bouche jamais n’y touche la première,

Et qu’un tuteur tremblant entre elle et toi placé,

Goûte d’abord le vin qu’elle t’aura versé.

Loin du sentier battu per nos vieux satiriques,

Je poursuis, diras-tu, des monstres chimériques ;

Je chausse le cothurne, et rhéteur boursouflé,

Montibus ignotum Rutulis coeloque Latino.

Nos utinam vani ! sed clamat Pontia : Feci, 45

Confiteor, puerisque meis aconita paravi,

Quae deprensa patent : facinus tamen ipsa peregi.

Tune duos una, saevissima vipera, coena ?

Tune duos ? Septem, si septem forte fuissent.

Credamus tragicis, quidquid de Colchide torva

Dicitur et Procne. Nu contra conor, et illae

Grandia monstra suis audebant temporibus ; sed

Non propter nummos. Minor admiratio summis

Debetur monstris, quoties facit ira nocentem

Hunc sexum : rabie jecur incendente feruntur

Praecipites, ut saxa jugis abrupta, quibus mons

Subtrahitur, clivoque latus pendente recedit.

Illam ego non tulerim, quae computat, et scelus ingens

Sana facit. Spectant subeuntem fata mariti

Alcestim ; et, similis si permutatio detur,

Morte viri cupiant animam servare catellae.

Occurrent multae tibi Belides atque Eriphylae :

Mane Clytemnestram nullus non vicus hahebit.

Je viens, du ton pompeux d’un Sophocle ampoulé,

Conter avec emphase à mea lecteurs crédules,

Des excès inconnus sur les monts des Rutules,

Des crimes que jamais les Latins n’ont commis.

Plût au ciel, Posthumus ! mais écoute et frémis.

Oui, te dit Pontia, le crime est véritable

C’est moi qui fis périr mes enfants à ma table :

Du poison par mes mains le vase fut rempli :

Je l’ai fait, on m’a vue, et je n’ai point péri.

— Quoi ! deux fils innocents, détestable vipère,

Ont péri de ta main, de la main d’une mère !

Deux en un seul festin ! —Sept, dans un seul festin !

Si j’en avais eu sept, seraient morts de ma main !

— Du barbare Térée épouse parricide,

Et toi, monstre odieux qu’enfanta ta Colchide,

A vos plus noirs complots nous croyons maintenant ;

Vos meurtres, vos poisons n’ont plus rien d’étonnant ;

Tout est vrai ; mais du moins, si vous fûtes cruelles,

L’or n’a point mis le glaive en vos mains criminelles.

La femme que transporte un accès de fureur,

Quel que soit son forfait, m’inspire moins d’horreur ;

C’est un roc menaçant dont la masse ébranlée,

Du mont dont il s’arrache, au fond de la vallée

Tombe et se précipite et roule avec fracas.

Le plus tache, à mes yeux, de tous les attentats,

C’est celui qu’une avare et perfide mégère

Médite froidement et commet sans colère.

Tous les jours sur la scène, attendrissant les cœurs,

Alceste, en s’immolant, nous fait verser des pleurs :

Offrez à nos beautés la même alternative :

Dites à cette épouse au spectacle attentive,

De choisir d’un Admète ou d’un chien favori ;

Son choix est déjà fait : périsse le mari.

Vous trouverez partout quelque sœur d’Hypermnestre,

Et demain chaque rue aura sa Clytemnestre.

Hoc tantum refert, quod Tyndaris illa bipennem

Insulsam et fatuam dextra laevaque tenebat ;

At nunc res agitur tenui pulmone rubetae :

Sed tamen et ferro, si praegustarit Atrides

Pontica ter victi cautus medicamina Regis 46

Mais du moins Clytemnestre en un transport soudain,

Exécuta son crime une hache à la main :

Les nôtres n’ont besoin que d’un simple breuvage,

Du glaive toutefois prêtes à faire usage,

Si leur Agamemnon redoutant le trépas,

A leurs perfides soins ne s’abandonnent pas,

Et qu’imitant ce roi vaincu dans trois batailles,

A l’abri du poison il eût mis ses entrailles.

SATIRE VII.

César seul est l’espoir, le soutien du talent ;

Seul, en ce siècle ingrat, d’un regard bienveillant,

Il a rendu la vie aux Muses inquiètes,

Lorsqu’on voyait déjà nos plus fameux poètes,

Des bains, des fours publics se faire les fermiers,

S’abaisser sans rougir à des emplois d’huissiers,

Et la triste Clio, réduite à la détresse,

Pour les palais des grands désertant le Permesse.

Dans le fait, pauvre auteur, si le docte vallon

Ne donne pas un as aux enfants d’Apollon,

Que ne vas-tu plutôt adjuger des tablettes,

Des urnes, des trépieds, de vieilles cassolettes,

La Thèbes de Faustus, son drame de Progné,

Et les vers en paquet du chantre d’Evadné ?

Ne vaudrait-il pas mieux, compagnon de Machère,

Exposer, comme lui, des haillons à l’enchère,

Que d’aller, d’un témoin trahissant le devoir,

Dire au préteur : J’ai vu, ce que tu n’as pu voir ?

Laisse cette ressource à ces nobles d’Asie,

Qui, de la Cappadoce et de la Galatie,

Nu-pieds dans nos remparts débarquant par milliers,

Y font voir tous les ans de nouveaux chevaliers.

Mais les temps sont changés, et l’homme de génie

A des vers éloquents mariant l’harmonie,

Le poète divin qui mordit le laurier,

N’aura plus à rougir d’un indigne métier.

Nemo tamen studiis indignum ferre laborem

Cogetur posthac, nectit quicumque canons

Eloquium vocale modis, laurumque momordit. 3

Hoc agite, o juvenes ! circumspicit et stimulat vos,

Materiamque sibi ducis indulgentia quaerit.

Si qua aliunde putas rerum exspectanda tuarum

Praesidia, atque ideo croce membrana tabellae

Impletur, lignorum aliquid posce ocius, et, quae

Componis, dona Veneris, Thelesine, marito ;

Aut claude, et positos tinea pertunde libellos.

Frange miser calamos, vigilataque praelia dele,

Qui facis in parva sublimia carmina cella,

Ut dignus venias hederis et imagine macra. 4

Spes nulla ulterior : didicit jam dives avarus

Tantum admirari, tantum laudare disertos,

Ut pueri Junonis avem. Sed defluit aetas

Et pelagi patiens, et cassidis, atque ligonis :

Taedia tunc subeunt animos ; tunc seque suamque

Terpsichoren odit facunda et nuda senectus.

Accipe nunc artes, ne quid tibi confenat iste

Quem colis, et Musarum et Apollinis aede relicta.

Ipse facit versus, atque uni cedit Homero

Propter mille annos. At, si dulcedine famae

Courage, jeunes gens, les couronnes sont prêtes,

Et César, qui vous voit, en veut ceindre vos têtes.

Si, comptant par hasard sur tes doctes écrits,

Tu crois pouvoir d’ailleurs en recevoir le prix ;

Si c’est dans ce dessein que ta fertile plume

Ne cesse d’entasser volume sur volume :

Fais apporter du bois, mon cher Thélésinus,

Et livre ton ouvrage à l’époux de Vénus,

Ou laisse-le, caché dans quelque armoire obscure,

Et du temps et des vers devenir la pâture.

Toi surtout, malheureux, qui, dans un noir réduit,

A de sublimes vers travailles jour et nuit,

Efface ces combats, triste fruit de tes veilles ;

Romps ta plume et renonce à ces doctes merveilles.

Que t’en reviendra-t-il ? un buste décharné,

D’une branche de lierre à demi couronné.

Tout autre espoir est nul. Le talent le plus rare,

Quelque prisé qu’il soit d’un opulent avare,

Trompeuse illusion des plus grands écrivains !

N’en recevra jamais que des éloges vains !

Telle d’enfants légers une troupe volage,

De l’oiseau de Junon admire le plumage.

Tous les jours cependant, l’âge fait des progrès ;

Tous les jours moins habile aux travaux de Cérès,

Aux fatigues de Mars, aux courses de Neptune,

On se dégoûte enfla d’une vie importune !

Et, vieillards éloquents, mais nus et sans appui,

Nous détestons Phœbus et nous-mêmes avec lui !

Du patron qui t’arrache à l’asile des Muses,

Client trop dévoué, maintenant vois les ruses :

Il fait aussi des vers ; et, pour payer les tiens,

Croit te donner assez en te lisant les siens ;

Car, s’il veut bien céder le pas au seul Homère,

C’est grâce à ses mille ans. Mais la gloire t’est chère ;

Et, parmi nos lecteurs tu veux te faire un nom.

Succensus recites, Maculonus commodat aedes

Ac longe ferrata domus servire jubetur,

In qua sollicitas imitatur janus portas. 5

Scit dare libertos extrema in parte sedentes

Ordinis, et magnas comitum disponere voces.

Nemo dabit regum, quanti subsellia constent,

Et quae conducto pendent anabathra tigillo,

Quaeque reportandis posita est orchestra cathedris. 6

Nos tamen hoc agimus, tenuique in pulvere sulcos

Ducimus, et littus sterili versamus aratro.

Nam si discedas, laqueo tenet ambitiosi

Consuetudo mali, tenet insanabile multos

Scribendi cacoethes, et aegro in corde senescit.

Sed vatem egregium, cui non sit publica vena,

Qui nil expositum soleat deducere, nec qui

Communi feriat carmen triviale moneta ;

Hunc qualem nequeo monstrare, et sentio tantuin,

Anxietate carens animus facit, omnis acerbi

Impatiens, cupidus silvarum, aptusque bibendis

Fontibus Aonidum. Neque enim cantare sub antro

Pierio, thyrsumve potest contingere sana

Paupertas ; atque aeris inops, quo nocte dieque

Corpus eget. Satur est, quum dicit Horatius, Euoe !

Quis locus ingenio, nisi quum se carmine solo

Vexant, et dominis Cirrhae Nysaeque feruntur

Parle, Maculonus te prête sa maison,

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