Satires (page 11)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Maison toute de fer, dont on prendrait la porte

Pour celle d’une ville ou d’une place forte.

A venir t’applaudir ses clients empressés,

Ses esclaves nombreux, aux derniers rangs placés,

De tes vers accueillis par un bruyant murmure,

Du geste et de la voix soutiendront la lecture ;

Mais les planches, les bancs, les fauteuils à loyer,

Nul Mécène pour toi ne voudra les payer.

Nous persistons pourtant, et d’un soc inutile,

Ne cessons de creuser un rivage stérile.

Des filets dont la gloire a su nous enlacer,

En vain nous essayons de nous débarrasser :

L’habitude l’emporte, et rien ne peut détruire

Ce mal ambitieux, cette rage d’écrire,

Qui, chez le plus grand nombre augmentant par degré,

S’envenime et vieillit dans un cœur ulcéré.

Mais aussi, que faut-il pour former un poète

Qui dédaigne la voie où la foule se jette ?

Qui, laissant tout sujet commun et trivial,

Frappe au coin du génie un vers original ?

Un poète, en un mot, tel que dans ma pensée,

S’il n’en existe pas, l’image en est tracée ?

C’est un esprit exempt de tout pénible soin,

Ne formant nul désir, n’éprouvant nul besoin,

Ne cherchant que les bois, les eaux et l’harmonie,

Et digue de puiser aux sources d’Aonie.

La froide pauvreté, triste, mourant de faim,

N’a jamais, la cithare ou le thyrse à la main,

D’un génie inspiré senti l’heureux délire.

Horace a bien dîné quand il monte sa lyre.

Que peut en son essor un poète arrêté,

Si du dieu seul des vers son cœur n’est tourmenté ?

Si, laissant d’autres soins se partager son âme,

D’accord avec Bacchus, Apollon ne l’enflamme ;

Pectora nostra duas non admittentia curas ?

Magnae mentis opus ; nec de lodice paranda

Attonitae, currus, et equos, faciesque deorum

Aspicere, et qualis Rutulum confundat Erinnys.

Nam si Virgilio puer, et tolerabile deesset

Hospitium, caderent omnes a crinibus hydri ;

Surda nihil gemeret grave buccina. Poscimus, ut sit

Non minor antiquo Rubrenus Lappa cothurno,

Cujus et alveolos et laenam pignerat Atreus ?

Non habet infelix Numitor quod mittat amico ;

Quintiliae quod donet, habet nec defuit illi,

Unde emeret multa pascendum carne leonem

Jam domitum : constat leviori bellua sumptu

Nimirum, et capiunt plus intestina poetae.

Contentus fama jaceat Lucanus in hortis

Marmoreis ; at Serrano tenuique Saleio

Gloria quantalibet quid erit, si gloria tantum est ?

Curritur ad vocem jucundam, et carmen amicae

Thebaïdos, laetam fecit quum Statius urbem,

Promisitque diem, tanta dulcedine captos

Afficit ille animos, tantaque libidine vulgi

Auditur ! sed quum fregit subsellia versu,

Si, lorsque, s’élançât au milieu des hasards,

Il veut peindre les dieux, leurs coursiers et leurs chars,

Ou l’horrible Erinnys, d’un accent plein de rage,

Du superbe Turnus étonnant le courage,

Le besoin d’un habit réprimant son transport,

De son esprit tendu vient briser le ressort ?

Virgile, sans esclave, en proie à l’indigence,

De sa fière Gorgone excitant la vengeance,

Eût-il d’affreux serpents hérissé ses cheveux,

Et, comblant de limon les implacables vœux,

Le bruit sourd du cornet qui sema tant d’alarmes,

Eût-il fait accourir tant de peuples en armes ?

Et l’on veut que Lappa, plein d’une noble ardeur,

Rende au cothurne grec son antique splendeur,

Lui qui, pour subsister, comptant sur son ouvrage,

Emprunte sur sa toge et met sa coupe en gage !

Pour venir au secours du poète indigent,

Numitor, son ami, n’a point assez d’argent ;

Mais à Quintilia prodiguant les largesses,

Il en a bien assez pour payer ses tendresses ;

Il en a bien assez pour nourrir à grands frais,

Ce lion que pour lui l’on dompta tout exprès.

En effet, un lion, quelque prix qu’on l’achète,

Coûte moins, et surtout mange moins qu’un poète !

Que le riche Lucain, dans ses jardins pompeux,

Vive heureux de l’honneur qui suit un nom fameux ;

Qu’importe à Rubrenus une gloire éclatante,

Si de la gloire seule il faut qu’il se contente ?

Au public amoureux de ses brillants concerts,

Pour un jour désigné, Stace a promis ses vers.

Rome est dans l’allègresse et, de plaisir avide,

La foule impatiente attend sa Thébaïde :

Tant le chantre divin, par un charme vainqueur,

Sait, en flattant l’oreille, arriver jusqu’au. cœur !

Mais ces cris convulsifs d’un public idolâtre,

Esurit, intactam Paridi nisi vendat Agaven. 7

Ille et militi multis largitur honorem,

Semestri vatum digitos circumligat auro. 8

Quod non dant proceres, dabit histrio. Tu Camerinos

Et Bareas, tu nobilium magna atria curas !

Praefectos Pelopea facit, Philomela tribunos.

Haud tamen invideas vati, quem pulpita pascunt.

Quis tibi Maecenas ? quis nunc erit aut Proculeius,

Aut Fabius ? quis Cotta iterum, quis Lentulus alter ?

Tunc par ingenio pretium, tunc utile multis

Pallere, et vinum toto nescire decembri.

Vester porro labor fecundior, historiarum

Scriptores ; petit hic plus temporis, atque olei plus :

Namque oblita modi millesima pagina surgit

Omnibus, et crescit multa damnosa papyro.

Sic ingens rerum numerus jubet, atque operum lex.

Quae tamen inde seges ? terre quis fructus apertae ?

Quis dabit historico, quantum daret acta legenti ?

Sed genus ignavum, quod lecto gaudet et umbra.

Dic igitur, quid caussidicis civilia praestent

Officia, et magno comites in fasce libelli ?

Qui brise, en trépignant, les bancs de son théâtre,

Qu’en va-t-il retirer ? rien : et mourant de faim,

La misère bientôt à ses jours mettra fin,

Si Pâris, prévenant un destin si funeste,

Pour les jeux du préteur n’achète son Oreste ;

Pâris qui, transformant les auteurs en guerriers,

Leur donne l’anneau d’or, en fait des chevaliers !

Ce que les grands n’ont droit d’accorder à personne,

Ce qu’ils ne donnent pas, un histrion le donne.

Pourquoi des Baréas mendier les bienfaits ?

Progné fait des tribuns, Agave des préfets.

Gardons-nous toutefois d’envier au poète,

Un pain que le talent à si grands frais achète.

Dans Rome maintenant où sont les Laelius,

Les Pison, les Cotta, les Proculéius ?

La récompense alors égalait le génie :

Alors s’abandonnant à sa docte manie,

Le poète sevré du vin et des plaisirs,

Voyait fructifier ses immortels loisirs.

Du grave historien le labeur plus utile.

Sans doute à nos auteurs ouvre un champ moins stérile ?

L’histoire veut du temps, de l’assiduité ;

C’est là qu’avec effort, longuement enfanté,

Sous l’austère burin, un éternel ouvrage

Enfle, augmente, s’élève à la millième page ;

C’est là qu’un écrivain se ruine en papier.

Que lui vaut, cependant, cet aride métier ?

En connaît-on un seul, à qui, pour son salaire,

On voulût accorder ce qu’on paye au notaire ?

Mais ce genre d’ouvrage, à l’ombre, sur un lit,

Dans un calme indolent, sans fatigue s’écrit.

Passons donc au Forum : voyons quelle fortune

A ceux que des plaideurs la cohue importune,

Rapportent du barreau les éloquents débats,

Et ces sacs de papiers qu’ils traînent sur leurs pas.

Ipsi magna sonant ; sed tunc, quum creditor audit,

Precipue : vel si tetigit latus acrior illo,

Qui venit ad dubium grandi cum codice nomen.

Tunc immensa cavi spirant mendacia folles,

Conspuiturque sinus. Veram deprendere messem

Si libet, hinc centum patrimonia caussidicorum,

Parte alia solum russati pone Lacernae. 9

Consedere duces surgis tu pallidus Ajax

Dicturus dubia pro libertate, Bubulco 10

Judice. Rumpe miser tensum jecur, ut tibi lasso

Figantur virides, scalarum gloria, palmae.

Quod vocis praetium ? siccus petasunculus, et vas 11

Pelamidum, aut veteres, Afrorum epimenia, bulbi,

Aut vinum Tiberi devectum, quinque lagenae.

Si quater egisti, si contigit aureus unus,

Inde cadunt partes ex foedere pragmaticorum.

Aemilio dabitur quantum petet ; et melius nos

Egimus. Hujus enim stat. currus aheneus, alti

Quadrijuges in vestibulis, atque ipse feroci

Bellatore sedens curvatum hastile minatur

Eminus, et statua meditatur praelia lusca.

Sic Pedo conturbat, Matho deficit ; exitus hic est 12

Ils font grand bruit, surtout lorsqu’avec défiance,

Un client inquiet assiste à l’audience,

Ou qu’un autre, plaidant sur un titre douteux,

Armé d’un long journal, vient s’asseoir auprès d’eux.

Alors de leurs poumons, gonflés comme une éponge,

Ils expriment le fiel, ils souillent le mensonge,

Et l’écume à grands flots se répand sur leur sein.

Eh bien ! te plairait-il d’apprécier leur gain ?

Choisis cent avocats des mieux famés de Rome ;

De leurs biens réunis d’un côté mets la somme,

De l’autre, les biens seuls d’un cocher en faveur,

Et de ces deux métiers vois quel est le meilleur.

Les juges sont assis. Toi, pâle de colère,

D’un client que menace un puissant adversaire,

Tu viens, nouvel Ajax, venger la liberté.

Au siège du préteur Bubulcus est monté :

Allons ! malheureux, parle, échauffe-toi, fulmine ;

Que des cris déchirants te brisent la poitrine,

Pour voir, à ton retour, un futile laurier

Orner de ta maison le rapide escalier.

Que va t’offrir l’ingrat qui te doit d’être libre ?

Cinq bouteilles d’un vin arrivé par le Tibre,

De vieux oignons d’Égypte, un jambon desséché,

Ou quelque vil poisson dans la bourbe pêché ;

Et si, par quatre fois, ta sublime défense,

D’un brillant plaidoyer a rempli l’audience,

Et qu’une pièce d’or te tombe par hasard,

Songe qu’au procureur il en faut une part.

— D’où vient qu’Aemilius, avec moins d’éloquence,

Obtient tout ce qu’il veut ? —Voici la différence :

C’est que, sous son portique, un quadrige pompeux,

Et sa statue équestre, et ce front belliqueux,

Et ce dard qu’il dirige au loin, d’un œil oblique,

Attirent le respect et la faveur publique.

Ce faste a ses dangers : il endetta Paulus,

Tongilli, magno cum rhinocerote lavari

Qui solet, et vexat lutulenta balnea turba,

Perque forum juvenes longo premit assere Moesos,

Empturus pueros, argentum, murrhina, villas :

Spondet enim Tyrio stlataria purpura fluo.

Et tamen est illis hoc utile ; purpura vendit

Caussidicum, vendunt amethystina ; convenit illis

Et strepitu, et facie majoris vivere census.

Sed finem impensae non servat prodiga Roma.

Fidimus eloquio ? Ciceroni nemo ducentos

Nunc dederit nummos, nisi fulserit annulus ingens.

Respicit hoc primum qui litigat, an tibi servi

Octo, decem comites, an post te sella, togati

Ante pedes. Ideo conducta Paulus agebat

Sardonyche, atque ideo pluris quam Gallus agebat,

Quam Basilus. Rara in tenui facundia panno.

Quando licet Basilo flentem producere matrem ?

Quis bene dicentem Basilum ferat ? Accipiat te

Gallia, vel potius nutricula caussidicorum

Il ruina Mathon, il perdra Tongillus,

Ce Tongillus qu’on voit, dans son luxe sans borne,

D’un grand rhinocéros faire porter la corne,

Quand d’esclaves crottés qui le suivent au bain,

Arrive avec son huile un turbulent essaim.

Voyez-vous au Forum, sous sa masse grossière,

Suer ses Moesiens et ployer sa litière ?

On dirait qu’à pleins sacs puisant dans son trésor,

Il va tout acheter, esclaves, coupes d’or,

Murrhins, maisons de ville et maisons de campagne.

A son manteau de pourpre, au train qui l’accompagne,

On n’exige de lui nulle autre sûreté :

La pourpre et l’améthyste ont leur utilité,

Et cet éclat trompeur d’une fausse opulence,

Du plus mince avocat fait vendre l’éloquence ;

Mais à Rome aujourd’hui montrant un front d’airain,

La prodigalité ne connait plus de frein.

Sur l’art de bien parler vous compteriez peut-être ?

Mais, lui-même, au forum, s’il venait à renaître,

Cicéron, sans un gros et riche diamant,

A deux fois cent écus prétendrait vainement.

Avez-vous huit porteurs, dix clients, une escorte ?

Votre riche litière attend-elle à la porte ?

Voilà tout ce qu’il faut pour gagner un procès ;

Voilà comment Gallus obtient tant de succès ;

Comment, à la faveur d’une agathe empruntée,

Éblouissant les yeux de la foule enchantée,

Il supplante Paulus et plaide plus souvent.

Sous un mauvais habit on n’est guère éloquent.

En effet, quand voit-on d’une mère en alarmes,

Gallus au tribunal faire parler les larmes ?

Qui souffrirait Gallus quelque bien qu’il plaidât ?

Laisse donc le barreau, malheureux avocat ;

Et si tu veux, enfin, mettre à profit ta langue,

Pour recevoir le prix d’une docte harangue,

Africa, si placuit mercedem ponere linguae.

Declamare doces, o ferrea pectora Vetti !

Quum perinhit saevos classis numerosa tyrannos.

Nam quaecumque sedens modo legerat, haec eadem stans

Proferet, atque eadem cantabit versibus isdem.

Occidit miseros crambe repetita magistros.

Quis color, et quod sit causae genus, atque ubi summa

Quaestio, quae veniant diversae forte sagittae,

Scire velint omnes ; mercedem solvere nemo.

Mercedem appellas ? quid enim scio ? Culpa docentis

Scilicet arguitur, quod laeva in parte mamillae 13

Nil salit Arcadico juveni, cujus mihi sexta

Quaque die miserum dirus caput Annibal implet,

Quidquid id est, de quo deliberat, an petat Urbem

A Cannis, an post nimbos et fulmina cautus 14

Circumagat madidas a tempestate cohortes.

Quantumvis stipulare, et protinus accipe, quod do,

Ut toties ilium pater audiat. Haec alii sex,

Vel plures, uno conclamant ore sophistae,

Et veras agitant lites, raptore relicto ;

Fusa venena silent, malus ingratusque maritus,

Et quae jam veteres sanant mortaria caecos.

Va trouver le Gaulois ou plutôt l’Africain.

Eux seuls, à tes pareils, donnent au moins du pain.

Et toi qui sur les bancs d’une nombreuse école,

Exerçant des enfants à l’art de la parole,

Leur apprends à combattre un tyran inhumain,

As-tu donc des poumons ou de fer ou d’airain ?

Ce qu’ils ont lu debout, assis pour le relire,

Cent fois sur le même air ils vont te le redire.

Qui tiendrait, Vettius, à la satiété

D’un si fade aliment si souvent répété ?

Chacun voudrait savoir, en traitant une cause,

Expliquer avec art le but qu’il se propose,

En observer le genre, en exposer les faits,

Et lançant à propos d’inévitables traits,

Se garantir des coups d’un adroit adversaire.

Un seul obstacle arrête, un seul ; c’est le salaire.

— Qu’appelles-tu salaire ? et qu’ai-je appris chez toi ?

— Si tu naquis stupide, est-ce ma faute, à moi ?

En ai-je moins souffert l’ennui périodique

Et de tes arguments et de ta rhétorique,

Lorsque tous les six jours, dans un style banal,

Tu me rompais la tête avec ton Annibal :

« Doit-il, fier du succès de trois grandes batailles, »

De Cannes en vainqueur marcher vers nos murailles ? »

Doit-il, interprétant la volonté des dieux,

» Au fracas de la foudre et des vents furieux, »

Averti du danger qui menace sa tête,

» Replier ses drapeaux battus par la tempête ? »

Que sais-je ? mais voyons : que me demandez-vous ?

Je le donne à l’instant, si de pareils dégoûts,

Son père, parvenant, lui-même, à se défendre,

Aussi souvent que moi se résigne à l’entendre.

Voilà de nos rhéteurs l’unanime refrain ;

Et las de labourer un stérile terrain,

Laissant là Pélias, Jason, Médée, Hélène,

Ergo sibi dabit ipse rudem, si nostra movebunt

Consilia, et vitae diversum iter ingredietur,

Ad pugnam qui rhetorica descendit ab umbra,

Summula ne pereat, qua vilis tessera venit

Frumenti : quippe haec merces lautissima ! Tenta

Chrysogonus quanti doceat, vel Polio quanti 15

Lautorum pueros, artem scindens Theodori.

Balnea sexcentis, et pluris porticus, in qua

Gestetur dominus, quoties pluit : Anne serenum

Exspectet, spargatque luto jumenta recenti ?

Hic potius ; namque hic mundae nitet ungula mulae.

Parte alia longis Numidarum fulta columnis

Surgat, et algentem rapiat cœnatio solem.

Quanticumque domus, veniet qui fercula docte

Componat, veniet qui pulmentaria condit.

Hos inter sumptus sestertia Quintiliano,

Ut multum, duo sufficient : res nulia minoris

Constabit patri, quam filius. Unde igitur tot

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