Satires (page 12)
Quintilianus habet saltus ? Exempla novorunt
Fatorum transi : felix, et pulcher, et acer ;
Felix, et sapiens, et nobilis, et generosus,
Appositam nigrae lunam subtexit alutae : 16
Felix, orator quoque maximus, et jaculator ;
Et, si perfrixit, cantat bene. Distat enim, quae
Pour des procès réels ils entrent dans l’arène.
Le rhéteur, cependant, s’il veut changer d’état,
Aurait tort, suivant moi, de se faire avocat ;
Il y perdrait bientôt jusques à la tessère,
De son premier emploi récompense légère ;
Car le peu, quel qu’il soit, qu’on gagne à ce métier,
Est beaucoup pour celui qui le daigne payer.
Regardez Pollion, consultez Chrysogone ;
Voyez pour quel salaire ou plutôt quelle aumône,
Aux nobles héritiers de nos grandes maisons,
De l’art de Théodore ils donnent des leçons !
On n’épargnera rien pour construire un portique ;
Voudrait-on, quand il pleut, qu’un patron magnifique
Attendît, pour sortir, que l’orage eût cessé,
Ou qu’il salît son char dans la bourbe enfoncé ?
Sous un portique au moins une mule élégante,
Conserve le pied sec et la corne luisante.
Vingt colonnes plus loin, s’élançant dans les airs,
D’une salle exposée au soleil des hivers,
De leur marbre pompeux embelliront l’entrée :
C’est la salle, en décembre, aux festins consacrée.
L’officier qui préside à l’ordre des banquets,
Celui dont l’art profond assaisonne les mots,
Ajouteront encore à ces folles dépenses :
Et toi, Quintilien, parmi ces frais immenses,
Deux sesterces au plus acquitteront tes soins.
Riches, ce sont vos fils qui vous coûtent le moins.
—Mais, ce Quintilien, d’où vient donc sa fortune ?
— C’est une exception à la règle commune,
Un caprice du sort. Heureux, l’homme ici-bas
Voit tous les dons en foule accourir sur ses pas ;
Il porte la lunule : il est noble, il est sage.
Heureux, force et beauté lui tombent en partage ;
Heureux, c’est l’orateur, le sophiste en crédit,
Et, fût-il enrhumé, s’il chante on l’applaudit.
Sidera te excipiant modo primos incipientem
Edere vagitus, et adhuc a matre rubentem.
Si fortuna volet, fies de consule rhetor ;
Si volet haec eadem, fies de rhetore consul.
Ventidius quid enim ? quid Tullius ? Anne aliud quam 17
Sidus, et occulti miranda potentia fati ?
Servis regna dabunt, captivis fata triumphos.
Felix ille tamen corvo quoque rarior albo.
Poenituit multos vanae sterilisque cathedra,
Sicut Thrasymachi probat exitus, atque Secundi
Carrinatis ; et hunc inopem vidistis, Athenae,
Nil praeter gelidas ausae conferre cicutas.
Di majorum umbris tenuem et sine pondere terram,
Spirantesque crocos, et in urna perpetuum ver,
Qui praeceptorem sancti voluere parentis
Esse loco ! Metuens virgae jam grandis Achilles
Cantabat patriis in montibus et cui non tunc
Eliceret risum citharoedi cauda magistri ?
Sed Rufum atque alios caedit sua quemque juventus,
Rufum, qui toties Ciceronem Allobroga dixit. 18
Quis gremio Enceladi doctique Palaemonis affert
Car tout vient du hasard ; tout tient à l’influence
De l’astre sous lequel nous avons pris naissance.
La fortune fera, si telle est son humeur,
D’un rhéteur un consul, d’un consul un rhéteur.
Bassus et Tullius prouvent-ils autre chose
Qu’une puissance occulte, une invisible cause
Qui mène, qui fait tout, et change quelquefois
Les captifs en vainqueurs, les esclaves en rois ?
Sans doute il fut heureux l’homme extraordinaire
Qui, pour le consulat descendit de sa chaire ;
Mais l’histoire offre peu de ces succès brillants,
Et l’on en compterait moins que de corbeaux blancs.
Combien d’autres, entrés dans la même carrière,
Ont perdu tristement leur existence entière !
Témoin Thrasimachus ; témoin ce Carinas
Qu’Athènes vit périr et ne secourut pas,
Athènes bien plus prompte à donner la ciguë !
Puisse sur vos cercueils la terre répandue,
Ne vous point accabler d’un trop pesant fardeau !
Puisse d’un doux printemps l’aspect toujours nouveau
Ne montrer aux regards, sur vos urnes chéries,
Que rameaux odorants, que guirlandes fleuries,
Vous, antiques Romains, qui, par de saintes lois,
D’un sage gouverneur reconnaissiez les droits !
Vous qui lui remettiez l’autorité d’un père !
D’un maître rigoureux craignant la verge austère,
Achille déjà grand, du centaure Chiron,
Sur les monts paternels, répétait la leçon.
Qui n’eût ri de la queue et du maintien bizarre
D’un centaure donnant des leçons de cithare ?
De ces temps fortunés les mœurs sont loin de nous,
Et de ses écoliers Rufus reçoit des coups,
Ce Rufus qui du droit qu’un vil pédant s’arroge,
Appela tant de fois Cicéron Allobroge.
Quel père, appréciant des travaux assidus,
Quantum grammaticus meruit labor ? et tamen ex hoc,
Quodcumque est (minus est autem quam rhetoris aera),
Discipuli custos praemordet Acoenonoëtus,
Et, qui dispensat, frangit sibi. Cede, Palaemon,
Et patere inde aliquid decrescere, non aliter quam
Institor hiberna tegetis niveique cadurci,
Dummodo non pereat mediae quod noctis ab hora
Sedisti, qua nemo faber, qua nemo sedebat,
Qui docet obliquo lanam deducere ferro ;
Duinmodo non pereat totidem olfecisse lucernas,
Quot stabant pueri, quum totus decolor esset
Flaccus, et haereret nigro fuligo Maroni.
Rara tamen merces, quae cognitione tribuni
Non egeat. Sed vos saevas imponite leges,
Ut praeceptori verborum regula constet,
Ut legat historias, auctores novent omnes,
Tanquam ungues digitosque suos, ut forte rogatus,
Dum petit aut thermas aut Phoebi balnea, dicat
Nutricem Anchisae, nomen patriamque novercae 19
Anchemoli ; dicat quot Acestes vixerit annos,
Quot Siculus Phrygibus vini donaverit urnas.
Exigite ut mores teneros ceu pollice ducat,
Au savant Palémon, au docte Encéladus,
Pour les pénibles soins qu’exige la grammaire,
Du rhéteur seulement accorde le salaire ?
Et pourtant, sur ce fruit de leur triste labeur,
Il leur faut, sans compter le droit du gouverneur,
Mettre encor de côté la port de l’économe.
Que faire, Palémon ? céder, et sur ta somme
Souffrir, comme un marchand, cet insolent rabais :
Trop heureux si, touchant le reste sans délais,
Tu n’as pas vu périr tout le fruit de ta peine !
Si, quand le forgeron et le cardeur de laine
Goûtaient tranquillement un paisible sommeil
Toi, devançant de loin le lever du soleil,
Au milieu des grimauds qui gâtaient, dans ta classe,
Les chefs d’œuvre enfumés de Virgile et d’Horace,
Tu n’as pas, sans profit, en ton grenier obscur,
D’un fétide lambris respiré l’air impur !
Que dis-je ? du préteur obtiens une sentence,
Ou n’attends de tes soins aucune récompense
Courage ! père ingrat : exige désormais
Qu’un maître en ses discours ne se trompe jamais :
Exige qu’il connaisse et la fable et l’histoire :
Que le ciel l’ait doué d’une heureuse mémoire :
Qu’il puisse nettement, lorsqu’en allant au bain,
Il te vient par hasard quelque doute en chemin,
Aux moindres questions répondre sans remise :
Te dire quelle était la nourrice d’Anchise :
Te désigner le nom, t’indiquer le pays
De celle qui, cédant aux transports d’un beau-fils,
A la cour de Rhétus, se souilla d’un inceste :
A quel âge précis mourut le bon Aceste ;
Et combien, de ce roi sensible à son destin,
Enée en le quittant reçut d’outres de vin !
Exige qu’avec soin, comme un sculpteur habile,
Façonnant de tes fils la molle et tendre argile,
Ut si quis cera vultum facit : exigite ut sit
Et pater ipsius coetus, ne turpia ludant,
Ne faciant vicibus. Non est leve tot puerorum
Observare manus oculosque in fine trementes.
Haec, inquit, cures, et, quum se verterit annus,
Accipe, victori populus quod postulat, aurum. 20
Par de sages leçons il conserve leurs mœurs :
Qu’avec les yeux d’un père il pénètre en leurs cœurs :
Qu’il leur fasse du vice haïr les turpitudes ;
Qu’il observe en un mot leurs moindres habitudes,
Et leurs doigts libertins et leurs yeux convulsifs.
Certes, un tel emploi veut des soins attentifs !
— N’est-ce pas ton devoir, et te fais-je une injure,
Dit le père ? prends donc tes gages sans murmure,
Et reçois, pour un an, l’or qu’aux jeux du préteur,
Le peuple fait donner à l’athlète vainqueur.
SATIRE VIII.
Qu’importe, Ponticus une illustre naissance ?
Qu’importe d’étaler avec magnificence,
De ses aïeux rangés dans un ordre pompeux,
Les antiques portraits, les titres fastueux,
Les Scipions debout sur leur char de victoire,
Et, parmi ces tronçons ou de marbre ou d’ivoire,
Des Drusus mutilés, des Scaurus en éclats,
Un Galba sans oreille, un Corvinus sans bras,
Lorsque de ces héros, noircis par la fumée,
L’opprobre de tes mœurs flétrit la renommée ?
Lorsqu’aux yeux d’un Lépide, à l’aspect d’un Paulus,
Tu te livres sans frein à tes goûts dissolus,
Et que, les dés en main, passant la nuit entière,
A peine au point du jour tu fermes la paupière,
A l’heure où, préparant des triomphes nouveaux,
Déjà ces nobles chefs déployaient leurs drapeaux ?
Que sert à Fabius, fier de l’autel d’Hercule,
Que le pur sang des dieux dans ses veines circule,
Si, mortel orgueilleux, avide, efféminé,
Le trafic des poisons dont il est soupçonné,
Démentant les exploits de ces grands personnages,
De honte devant lui fait rougir leurs images ?
De cent titres en vain il marche revêtu,
Il n’est qu’une noblesse, elle est dans la vertu.
Descendant des Drusus, des vainqueurs de Carthage,
De leurs mœurs, avant tout, montre-moi l’héritage ;
Que l’éclat de ta vie efface leurs tableaux
Præcedant ipsas illi te consule virgas :
Prima mihi debes animi bona. Sanctus haberi,
Justitiæque tenax factis dictisque mereris ?
Agnosco procerem. Salve, Gœtulice, seu tu
Silanus, quocumque alio de sanguine, rarus
Civis et egregius patriæ contingis ovanti.
Exclamare libet populus quod clamat, Osiri
Invente. Quis enim generosum dixerit hunc, qui
Indignus genere, et præclaro nomine tantum
Insignis ? Nanum cujusdam Atlanta vocamus ;
Æthiopem, cycnum ; parvam extortamque puellam,
Europen. Canibus pigris scabieque vetusta
Levibus, et siccæ lambentibus ora lucernæ,
Nomen erit pardus, tigris, leo, si quid adhuc est,
Quod fremat in terris violentius. Ergo cavebis,
Et metues, ne tu sic Creticus aut Camerinus.
His ego quem monui ? tecum est mihi sermo, Rubelli
Blande. Tumes alto Drusonam sanguine, tanquam
Feceris ipse aliquid, propter quod nobilis esses,
Ut te conciperet, quæ sanguine fulget Iuli,
Non quæ ventoso conducta sub ære texit.
Vos humiles, inquis, vulgi pars ultima nostri,
Quorum nemo queat patriam monstrare parentis :
Ast ego Cecropides. Vivas, et originis hujus 3
Gaudia longa feras : tamen ima plebe Quiritem
Facundum invenies : solet hic defendere causas
Nobilis indocti ; veniet de plebe togata
Consul, que la vertu précède tes faisceaux.
Ce que je veux, ce sont les qualités de l’âme.
Est-ce le seul honneur qui te guide et t’enflamme ?
Es-tu de l’équité l’inflexible soutien ?
Je reconnais un grand. Salut, Émilien,
Ou Cossus, ou Caton ; salut, mortel illustre,
Dont Rome triomphante emprunte un nouveau lustre.
Je te vois, je t’accueille avec les mêmes cris
Que l’habitant du Nil retrouvant Osiris.
Mais j’appellerais noble un mortel méprisable
Qui n’a pour lui qu’un nom dont le fardeau l’accable !
Nous disons quelquefois d’un nain, c’est un Atlas ;
D’un enfant contrefait, c’est un nouvel Hylas ;
D’un chien maigre et pelé qui d’une lampe aride
Sans force, en se traînant, lèche le bec fétide,
C’est un tigre, un lion, un noble léopard,
Un animal plus fier, s’il en est quelque part.
Tremble que ne soit en ce sens ironique,
Qu’on te décore aussi du surnom de Crétique,
— À qui donc adressé-je une telle leçon ?
— À Blandus, qui du sang des Drusus, des Néron,
Nous vient avec orgueil relever l’avantage,
Comme si sa noblesse était son propre ouvrage ;
Comme si par lui seul il avait mérité
Qu’une fille des rois dans ses flancs l’ait porté,
Plutôt que d’être issu de l’obscure Romaine
Qui travaille en plein air à ses tissus de laine.
Vous autres, nous dit-il, jetés aux derniers rangs,
Vous qui ne pourriez pas nous nommer vos parents,
Vous n’êtes qu’une ignoble et vile populace.
Moi, l’antique Cécrops est l’auteur de ma race.
— Eh bien ! fils de Cécrops, triomphe et sois heureux ;
Triomphe d’être né d’un sang si généreux ;
Mais pourtant n’est-ce pas dans cette populace,
Que l’on voit tous les jours les gens de votre race,
Qui juris nodos et legum ænigmata solvat.
Hic petit Euphraten juvenis, domitique Batavi 4
Custodes aquilas, armis industrius : at tu
Nil nisi Cecropides, truncoque simillimus Hermæ.
Nullo quippe alio vincis discrimine, quam quod
Illi marmoreum caput est ; tua vivit imago.
Dic mihi, Teucrorum proles, animalia muta
Quis generosa putet, nisi fortia ? Nempe volucrem
Sic laudamus equum, facili cui plurima palma
Fervet, et exsultat rauco victoria circo.
Nobilis hic, quocumque venit de gramme, cujus
Clara fuga ante alios, et primus in æquore pulvis.
Sed venale pecus Corythæ, posteritas et
Hirpini, si rara jugo victoria sedit.
Nil ibi majorum respectus, gratia nulla
Umbrarum : dominos pretiis mutare jubentur
Exiguis ; trito ducunt epirhedia collo
Segnipedes, dignique molam versare Nepotis.
Ergo ut miremur te, non tua, primum aliquid da,
Quod possim titulis incidere præter honores
Quos illis damus et dabimuss, quibus omnia debes.
Pour venger la noblesse et défendre ses droits,
Pour résoudre au barreau les énigmes des lois,
Pour démêler les nœuds de la jurisprudence,
Venir d’un avocat implorer l’éloquence ?
N’est-ce point là, malgré votre injuste dédain,
Qu’on trouve les vainqueurs de l’Euphrate et du Rhin,
Et ceux dont la vaillance aux rives du Batave,
Veille sous les drapeaux qui le tiennent esclave ?
Mais toi, fils de Cécrops, sans ton nom, tu n’es rien,
Et d’un buste d’Hermès mis à côté du tien,
Si nous ne trouvons pas la ressemblance entière,
C’est que l’un est vivant, et que l’autre est de pierre.
Dis-moi, grand citoyen, noble sang d’Iulus,
Quels sont les animaux qu’on estime le plus ?
On fait cas d’un coursier qu’on voit dans la carrière,
Le premier, sous ses pas, soulevant la poussière,
Aux acclamations des spectateurs surpris,
Raser, franchir la borne et remporter le prix :
Qu’il ait de ses rivaux surpassé la vitesse,
On ne demande pas ses titres de noblesse ;
Mais d’Hirpin, d’Eoüs l’indigne rejeton,
Si jamais le héraut n’a proclamé son nom,
Si jamais dans le cirque on n’a vu la victoire,
Assise sur le joug, le guider vers la gloire,
En dépit des aïeux dont il est descendu,
Au marché sans honneur dans la foule est vendu.
Là, que font les exploits, les ombres des ancêtres ?
Il faut, au plus vil prix, passer à d’autres maîtres,
Et le front incliné sous d’ignobles travaux,
Aller tourner la meule ou tramer les râteaux.
Veux-tu donc, d’un beau nom héritier magnanime,
Par toi seul, ô Blandus, mériter notre estime ?
Né d’illustres parents, sois illustre à ton tour ;
Et qu’un titre nouveau vienne se joindre un jour
A ceux qu’on a donnés et que l’on donne encore
Hæc satis ad juvenem, quem nobis fama superbum
Tradit, et inflatum plenumque Nerone propinquo.
Rarus enim ferme sensus communia in illa
Fortuna. Sed te censeri laude tuorum,
Pontice, noluerim, sic ut nihil ipse futuræ
Laudis agas. Miserum est aliorum incumbere famæ,
Ne collapsa ruant subductis tecta columnis.
Stratus humi palmes viduas desiderat ulmos.
Esto bonus miles, tutor bonus, arbiter idem
Integer : ambiguæ si quando citabere testis
Incertæque rei, Phalaris licet imperet ut sis
Falsus, et admoto dicat perjuria tauro,
Summum crede nefas animam præferre pudori,
Et propter vitam vivendi perdere causas.
Dignus morte petit, cœnet licet ostrea centum
Gaurana, et Cosmi toto mergatur aheno.
Exspectata diu tandem provincia quuum te
Rectorem accipiet, pone iræ frena modumqne,