Satires (page 13)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pone et avaritiæ ; miserere inopum sociorum.

Ossa vides regum vacuis exsucta medullis.

Aux hommes vraiment grands dont la vertu t’honore.

Mais laissons là ce fat enorgueilli, dit-on,

Et gonflé de l’honneur d’être issu de Néron :

Chez tous ces favoris de l’aveugle fortune,

Le sens commun n’est point une chose commune.

Pour toi, cher Ponticus, j’aurais trop de regret,

Si de ton propre honneur négligeant l’intérêt,

Quand tu peux par toi-même illustrer ta mémoire,

Le nom de tes aïeux faisait toute ta gloire.

Il est trop malheureux de n’avoir pour appui

Que le fragile étai du mérite d’autrui.

Tel, privé du soutien d’une colonne antique,

S’écroule tout à coup un temple magnifique ;

Tel un cep tortueux vers la terre penché,

Languit loin de l’ormeau dont il est détaché.

Sois fidèle tuteur, sois soldat intrépide :

Juge, à tous tes arrêts que l’équité préside ;

Et s’il faut témoigner sur un fait incertain,

Quand lui-même, à tes yeux, de son taureau d’airain,

Phalaris, préparant l’effroyable torture,

Viendrait, le glaive en main, te dicter un parjure,

Résiste, et des bourreaux défiant la fureur,

Songe que préférer l’existence à l’honneur,

Et renoncer, pour vivre, aux motifs de la vie,

Est le comble du crime et de l’ignominie.

Qui mérite la mort n’existe déjà plus :

C’est en vain que, parmi les mets d’un Lucullus,

Les huîtres de Lucrin sur ses tables abondent,

En vain que de Cosmus tous les parfums l’inondent.

Tes vœux sont accomplis, te voilà gouverneur ;

Mais à ce haut emploi porté par la faveur,

Prends garde à l’avarice, étouffe la colère,

Des peuples alliés épargne la misère ;

Là tu verras des rois, spectacle attendrissant !

Dont les questeurs de Rome ont sucé tout le sang :

Respice quid moneant leges, quid curia mandet ;

Præmia quanta bonos maneant ; quam fulmine justo

Et Capito et Numitor ruerint, damnante senatu,

Piratæ Cilicum. Sed quid danmatio confert,

Cum Pansa eripiat quidquid tibi Natta reliquit ?

Præconem, Chærippe, tuis circumspice pannis, 5

Jamque tace. Furor est post omnia perdere naualum.

Non idem gemitus olim, nec vulnus erat par

Damnorum, sociis florentibus, et modo victis.

Plena domus tunc omnis, et ingens stabat acervus

Nummorum, Spartana chlamys, conchylia Coa,

Et cum Parrhasii tabulis signisque Myronis

Phidiacum vivebat ebur, necnon Policleti

Multus ubique labor : raræ sine Mentore mensæ.

Inde Dolabella est, atque hinc Antonius ; inde

Sacrilegus Verres. Referebant navibus altis

Occulta spolia, et plures de pace triumphos. 6

Nunc sociis juga pauca boum, grex parvus equarum,

Et pater armenti capto eripietur agello

Ipsi deinde Lares, si quod spectabile signum,

Si quis in ædicula deus unicus : hæc etenim sunt

Pro summis ; nam sunt hæc maxima. Despicias tu

Forsitan imbelles Rhodios unctamque Corinthum ;

Despicias merito. Quid resinata juventus,

Des lois et du sénat respecte la puissance :

Vois de l’homme de bien qu’elle est la récompense :

Vois du Cilicien hardis spoliateurs

Capiton, Numitor, ces avides préteurs,

Corsaires enrichis aux dépens de corsaires,

Crouler en plein sénat sous des foudres sévères ;

Mais que font au brigand qui remplace Verrès,

Du sénat irrité les impuissants décrets,

Si le peu que laissa ce proconsul avare,

Un autre sur ses pas arrive et s’en empare ?

Si Tutor à Verrès succède sans effroi ?

Vends tes derniers haillons, Chérippus, et tais-toi.

A quoi bon, pour te plaindre, affrontant le naufrage,

Aller risquer encor les dépens du voyage ?

Les vaincus, accablés d’un joug moins rigoureux,

Au temps de la conquête étaient encore heureux.

Ils portaient sans gémir le fardeau de leurs chaînes :

Le vol était proscrit : les maisons étaient pleines :

La pourpre s’y montrait parmi des monceaux d’or ;

Et des Parrhasius, des Myron, des Mentor,

L’art, animant la toile et le marbre et l’ivoire,

Des beaux jours de la Grèce y conservait la gloire.

C’est plus tard que l’on vit un Antoine, un Verrès,

Pirates triomphants à l’ombre de la paix,

Des tributs entassés de vingt peuples fidèles,

Charger furtivement leurs poupes criminelles.

Maintenant que ravir à ces infortunés ?

D’un troupeau languissant les restes décharnés ;

Un taureau sans vigueur, quelques bœufs faméliques,

Ou les bustes sacrés de leurs dieux domestiques,

S’il leur en reste un seul de quelque prix encor ;

Car est là leur plus cher et leur dernier trésor.

Des peuples énervés de Rhodes et de Corinthe,

Méprise, j’y consens, la mollesse et la plainte ;

Leur murmure impuissant n’est point à redouter ;

Cruraque totius facient tibi levia gentis ?

Horrida vitanda et Hispania, Gallicus axis,

Illyricumque latus. Parce et messoribus illis

Qui saturant urbem, circo scenæque vacantem.

Quanta autem inde feres tam dira premia culpæ,

Quum tenues nuper Marius discinxerit Afros ?

Curandum in primis, ne magna injuria fiat

Fortibus et miseris : tollas licet omne quod usquam est

Auri atque argenti ; scutum gladiumque relinques,

Et jacula, et galeam. Spoliatis arma supersunt.

Quod modo proposui, non est sententia, verum

Credite me vobis folium recitare Sibyllæ.

Si tibi sancta cohors comitum, si nemo tribunal

Vendit Acersecomes, si nullum in conjuge crimen,

Nec per conventus, nec cuncta per oppida curis

Unguibus ire parat, nummos raptura Celæno :

Tunc licet a Pico numeres genus ; altaque si te

Nomina delectant, omnem Titanida pugnam

Inter majores ipsumque Promethea ponas :

De quocumque voles proavum tibi sumito libro.

Quod si præcipitem rapit ambitus atque libido,

Si frangis virgas sociorum in sanguine, si te

Delectant hebetes lasso lictore secures :

Incipit ipsorum contra te stare parentum

Nobilitas, claramque facem præferre pudendis

Omne animi vitium tanto conspectius in se

Crimen habet, quanto major, qui peccat, habetur.

Tu peux braver leurs cris ; mais tremble d’irriter

Le Gaulois, l’Espagnol, l’habitant d’Illyrie ;

Respecte l’Africain par qui Rome est nourrie,

Et qui, de la sueur dont son champ est trempé,

Engraisse un peuple oisif, de jeux seuls occupé.

Et l’Africain d’ailleurs, que craint-il du pillage ?

Marius n’a-t-il pas exploré ce rivage ?

Du brave au désespoir poussé par le malheur,

Garde-toi bien surtout d’outrager la valeur.

En vain l’or et l’argent seront en ta puissance :

Tu ne lui raviras le casque ni la lance,

Ni les dards enfouis, ni les glaives rouillés.

Il restera du fer aux peuples dépouillés.

Ces mots n’enferment point un oracle futile ;

Crois ici par ma bouche entendre la Sibylle.

Si tu n’es entouré que d’hommes vertueux ;

Si, chez toi, trafiquant d’un crédit monstrueux,

Un Ganymède impur ne vend pas la justice ;

Si, comme une harpie, en proie à l’avance,

Ta femme sur tes pas, prête à tout envahir,

De cités en cités ne court pas s’enrichir,

Cherche de quels grands noms ton oreille est flattée,

Sois le fils de Picus, descends de Prométhée,

Et de nos vieux récits débrouillant le chaos,

Remonte, si tu veux, aux plus anciens héros ;

Mais si l’ambition règne au fond de ton âme ;

Si de feux criminels la volupté t’enflamme ;

Si, portant la terreur chez des peuples soumis,

Tes faisceaux sont trempés du sang de nos amis ;

Si tu te plais à voir, en ta rage insensée,

Tes licteurs haletants et leur hache émoussée,

De tous ces noms pompeux le lustre accusateur

Ne sert qu’à mettre au jour l’opprobre de ton cœur.

Aperçu de plus loin dans un poste honorable,

Le crime se mesure aux titres du coupable.

Quo mihi te solitum falsas signare tabellas

In templis quæ fecit avus, statuamque parentis

Ante triumphalem ? quo, si nocturnus adulter

Tempora Santonico velas adoperta cucullo ?

Præter majorum cineres atque ossa,volucri

Carpento rapitur pinguis Damasippus, et ipse,

Ipse rotam stringit multo sufflamine consul : 7

Nocte quidem ; sed luna videt ; sed sidera testes

Intendunt oculos. Finitum tempus honoris

Quum fuerit, clara Damasippus luce flagellum

Sumet, et occursum nunquam trepidabit amici

Jam senis, ac virga prior annuet atque maniplos

Solvet, et infundet jumentis hordea lassis.

Interea, dum lanatas torvumque juvencum,

More Numæ, cædit Jovis ante altania, jurat

Solam Eponam et facies olida ad præsepia pictas.

Sed quum pervigiles placet instaurare popinas,

Obvius amiduo Syrophœnix udus amomo

Currit, Idumææ Syrophœnix incola partæ, 8

Hospitis affectu dominum regamque salutat

Que viens-tu m’éblouir d’un édit spécieux,

Quand, devant les autels dressés par tes aïeux,

Aux pieds de la statue élevée à leur gloire,

En souscrivant un faux, tu flétris leur mémoire ?

Quand on te voit, la nuit, brûlant de feux impurs,

Sous la cape gauloise errer seul dans nos murs ?

Damasippus, le long du tombeau de ses pères,

D’un quadrige élégant tient les rênes légères ;

Il est son propre guide, et, consul indécent,

C’est lui, pour enrayer, lui-même qui descend.

Il est vrai que la nuit le couvre de ses voiles ;

Mais sa honte ne peut échapper aux étoiles ;

Mais du ciel tout entier la voûte en est témoin.

Que dis-je ? il portera l’audace encor plus loin.

Oui, qu’il ait déposé la pourpre consulaire,

Et bientôt, en plein jour, de son fouet téméraire,

Saluant, sans rougir, le plus grave vieillard,

Tu le verras du peuple affronter le regard ;

Tu le verras, malgré tous ses titres superbes,

Préparant le fourrage et déliant les gerbes,

Mortel digne en effet d’un si noble métier,

Lui-même à ses chevaux servir de palfrenier.

Vient-il, ô Jupiter, selon l’antique usage,

Comme autrefois Numa, t’apportant son hommage,

Du sang d’une génisse arroser tes autels ?

Ce n’est pas toi qu’il nomme en ses vœux solennels ?

Il n’implore qu’Hippone ou ces viles figures,

Des murs d’une écurie ordinaires peintures ;

Et quand du cabaret regagnant le réduit,

A la porte Idumée il va passer la nuit,

Le baigneur, dégouttant de ses parfums à vendre,

Accourt rempli d’un zèle affectueux et tendre,

S’incline en l’abordant, et, lui jurant sa foi,

Lui prodigue les noms de seigneur et de roi,

Cependant qu’avec grâce, d’une ardeur pareille,

Et cum venali Cyane succincta lagena.

Defensor culpæ dicet mihi : Fecimus et nos

Hæc juvenes. Esto : desisti nempe, nec ultra

Fovisti errorem. Breve sit, quod turpiter audes

Quædam cum prima resecentur crimina barba :

Indulge veniam pueris. Damasippus ad illos

Thermarum calices inscriptaque lintes vadit,

Maturus bello, Armeniæ Syriæque tuendis

Amnuibus, et Rheno atque Istro : præstare Neronem

Securum valet hæc ætas. Mitte ostia, Cæsar,

Mitte ; sed in magna legatum quære popina ;

Invenies aliquo cum percussore jacentem,

Permistum nautis, et furibus ac fugitivis,

Inter carnifices et fabros sandapilarum,

Et resupinati cessantia tympana Galli.

Æqua ibi libertas, communia pocula, lectus

Non alius cuiquam, nec mensa remotior ulli.

Quid facias talem sortitus, Pontice, servum ?

Nempe in Lucanos aut Tusca ergastula mittas. 9

At vos, Trojugenæ, vobis ignoscitis ; et quæ

Turpia cerdoni, Volesos Brutosque decebunt.

Quid, si nunquam adeo fœdis, adeoque pudendis

Utimur exemple, ut non pejora supersint ?

Consumptis opibus, vocem, Damasippe, locasti

Sipario, clamosum ageres ut Phasma Catulli. 10

Cyané vive et leste apporte une bouteille.

Et nous, me dira-t-on, n’avons-nous point aussi

Partagé les écarts que je condamne ici ?

— D’accord ; mais avec l’âge on change de conduite.

Ce dont il faut rougir ne peut passer trop vite,

Et la première barbe, amenant la raison,

Devrait de nos erreurs abréger la saison.

Qu’on passe quelque chose aux fautes de l’enfance,

Je le veux ; mais quels droits a-t-il l’indulgence,

Ce vil Damasippus, l’opprobre des Romains,

Nuit et jour fréquentant la taverne et les bains,

A l’âge où dans la Thrace, aux champs de la Syrie,

Son bras devrait venger Néron et la patrie ?

Ne va point, ô Néron, pour guider tes drapeaux,

Sur l’Oronte ou lister chercher des généraux :

Envoie au cabaret ; c’est là qu’on les rencontre ;

C’est là qu’en tout son jour leur noblesse se montre,

Au milieu d’assauts, de bateliers, d’escrocs,

D’esclaves fugitifs, de voleurs, de bourreaux,

De Luperques impurs, de misérables Galles

Étendus et ronflant auprès de leurs cymbales.

Là, même liberté, mêmes droits pour chacun ;

Là, les coupes, les mets, les lits, tout est commun.

Dis-moi, que ferais-tu d’un esclave semblable ?

Justement irrité contre un tel misérable,

Ne l’enverrais-tu pas à ta maison des champs,

Expier dans les fers de si honteux penchants ?

Mais vous, fils d’Ilion, indulgents pour vous mêmes,

Vous vous les pardonnez ces désordres extrêmes,

Et ce qu’en un vil peuple on blâme avec rigueur,

Scaurus n’en rougit pas ; Brutus s’en fait honneur !

Que dire, si ces mœurs ne sont pas si honteuses

Que je n’en puisse encor citer de plus hideuses ?

Damasippe au théâtre a mis sa voix à prix :

Il s’est fait dans le Spectre admirer par ses cris :

Laureolum velox etiam bene Lentulus egit,

Judice me, dignus vera cruce. Nec tamen ipsi 11

Ignoscas populo ; populi frons durior hujus

Qui sedet, et spectat triscurria patriciorum,

Planipedes audit Fabios, ridere potest qui

Mamercorum alapas. Quanti sua funera vendant, 12

Quid refert ? vendunt, nullo cogente Nerone,

Nec dubitant Celsi præteris vendere ludis.

Finge tamen gladios inde ; atque hinc pulpita pone ;

Quid satius ? mortem sic quisquam exhorruit, ut sit

Zelotypus Thymeles, stupidi collega Corinthi ?

Res haud mira tamen, citharœdo principe, mimus

Nobilis. Hæc ultra quid erit, nisi ludus ? Et illud

Dedecus urbis habes. Nec mirmillonis in armis,

Nec clypeo Gracchum pugnantem, aut falce supina,

(Damnat enim tales habitus, et damnat et odit)

Nec galea faciem abscondit : movet ecce tridentem,

Postquam librata pendentia retia dextra

Nequicquam effudit, nudum ad spectacula vultum

Erigit, et tota fugit agnoscendus arena.

Credamus tunicæ, de faucibus aurea quum se

Porrigat, et longo jactetur spira galero.

Ergo ignominiam graviorem pertulit omni

Vulnere, cum Graccho jussus pugnare secutor.

Libera si dentur populo suffragia, quis tam

Et dans le Lauréole, avec non moins de grâces,

On a vu Lentulus, suivant ses nobles traces,

Sur la croix sans pudeur dans son rôle étendu ;

Supplice, à mon avis, qui lui serait bien dû.

Et le peuple lui-même est-il digne d’excuse,

Ce peuple dégradé qu’un tel spectacle amuse,

Que l’on voit applaudir aux lazzi des Plancus,

Et qui rit des soufflets donnés aux Mamercus ?

Ils se vendent ; combien ? n’importe : ni Tibère

Ni Néron ne les force à se mettre à l’enchère ;

C’est librement qu’ils vont s’engager au préteur.

Quel homme cependant, placé par la terreur

Entre de vils tréteaux et la mort toute prête,

N’irait pas sous le fer porter cent fois sa tête,

Plutôt que de venir au public rassemblé,

Montrer l’amant jaloux de quelque Thymelé ?

Mais pourquoi non ? un grand ne peut-il donc sans crime,

Sous un prince chanteur, jouer la pantomime ?

Ce n’est qu’un ridicule, et qui n’est plus nouveau.

Un trait plus révoltant manquait à ce tableau :

La noblesse exercée à l’art gladiatoire !

Eh bien ! ce beau talent met le comble à sa gloire.

Gracchus, de ses aïeux dépouillent la fierté,

Vient briguer dans le cirque un laurier effronté.

Il arrive sans faulx, sans bouclier, sans casque :

Gracchus s’indignerait de lutter sous le masque.

Le filet d’une main, de l’autre le trident,

A-t-il manqué son coup ? rétiaire impudent,

Il fuit, la tête haute, et se fait reconnaître.

C’est lui, n’en doutons pas, que nous voyons paraître,

C’est sa toge, sa mitre et ses riches bandeaux.

Le mirmillon forcé de souffrir ses assauts,

Rougirait d’une entière et sanglante défaite,

Moins que d’avoir lutté contre un pareil athlète.

Si Rome de ses chefs avait encore le choix

Perditus, ut dubitet Senecam præferre Neroni,

Cujus supplicio non debuit una parari 13

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