Satires (page 14)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Simia, nec serpens unus, nec culeus unus ?

Par Agamemnonidæ crimen ; sed causa facit rem

Dissimilem quippe ille, deis auctoribus, ultor

Patris erat cæsi media inter pocula ; sed nec

Electræ jugulo se polluit, aut spartani

Sanguine conjugit : nullis aconita propinquis

Miscuit ; in scena nunquam cantavit Orestes ;

Troica nec scripsit. Quid enim Virginius armis

Debuit ulcisci magis, aut cum Vindice Galba ? 14

Quid Nero tam sæva crudaque tyrannide fecit ?

Hæc opera, atque hæ sunt generosi principis artes,

Gaudentis fœdo peregrina ad pulpita cantu

Prostitui, Grajæque apium meruisse coronæ.

Majorum effigies habeant insignia vocis :

Ante pedes Domiti longum tu pone Thyestæ

Syrma, vel Antigones, seu personam Melanippes,

Et de marmoreo citharam suspende colosso. 15

Quid, Catilina, quis natalibus, atque Cethegi

Inveniet quisquam sublimius ? Arma tamen vos

Nocturne, et flammes domibus templisque parastis,

Ut Braccatorum pueri, Senonumque minores ;

Ausi quod liceat tunica punire molesta. 16

Qui de nous à Lucain ne donnerait sa voix,

Plutôt qu’à ce Néron, ce monstre sanguinaire,

Qui, dans un sac, avec un singe, une vipère,

Vingt fois au fond du Tibre eût dû trouver la mort ?

Oreste, poursuivi par la haine du sort,

Jusqu’au même attentat poussa la violence ;

Mais la cause du crime en fait la différence.

De ce fils égaré les dieux armaient le bras.

Égorgé sans défense au milieu d’un repas,

Son père tout sanglant lui montrait sa victime.

Mais le vit-on depuis, marchant de crime en crime,

Faire périr sa femme, ou massacrer sa sœur ?

Fut-il de ses parents le lâche empoisonneur ?

L’entendit-on jamais chanter sur un théâtre ?

Jamais d’un vil laurier follement idolâtre,

Vint-il sur Troie en cendre, y déclamer des vers ?

Vous dont l’heureux complot affranchit l’univers,

Galba, Virginius ! quel plus indigne outrage,

Pouvait contre Néron armer votre courage ?

Qu’a-t-il fait ce Néron, ce tyran détesté,

Pendant le trop long cours d’un règne ensanglanté ?

Grands et nobles exploits du maître de la terre !

Fier de ceindre son front d’une palme étrangère,

Il montait sur la scène, et l’arbitre des rois,

Sur les tréteaux des Grecs prostituait sa voix.

Triomphe, heureux Néron, et de ces nobles gages,

Cours de Domitius décorer les images ;

Consacre-lui ce masque et ces manteaux pompeux,

D’Atrée et d’Antigone ornements fastueux ;

Toi-même de tes mains place-les sur son buste,

Et suspends ta guitare au colosse d’Auguste.

Catilina sans doute était patricien ;

Et quel nom, Céthégus, plus noble que le tien ?

D’une Aine cependant de carnage altérée,

Dignes du châtiment de la robe soufrée,

Sed vigilat consul, vexillaque vestra cœrcet.

Hic novus, Arpinas ignobilis, et modo Romæ

Municipalis eques galeatum ponit ubique

Præsidium attonitis, et in omni gente laborat.

Tantum igitur muros intra toga contulit illi

Nominis et tituli, quantum non Leucade, quantum

Thessaliæ campis Octavius abstulit udo

Cædibus assiduis gladio. Sed Roma parentem,

Roma patrem patriæ Ciceronem libera dixit. 17

Arpinas alius, Volscorum in monte, solebat

Poscere mercedes, alieno læsus aratro :

Nodosam post hæc frangebat vertice vitem,

Si lentus pigra muniret castra dolabra.

Hic tamen et Cimbros, et summa pericula rerum

Excipit, et solus trepidantem protegit urbem ;

Atque ideo, postquam ad Cimbros, stragernque volabant,

Qui nunquam attigerant majora cadavera, corvi,

Nobilis ornatur lauro collega seconda.

Plebeiæ Deciorum animæ, plebeia fuerunt

Nomina : pro totis legionibus hi tamen, et pro

La nuit, pour embraser nos temples, nos tombeaux,

Déjà nouveaux Brennus, vous teniez les flambeaux ;

Mais le consul vous voit, il entend vos menaces,

De votre aigle surprise il a saisi les traces ;

Et cet homme nouveau, fils d’un simple greffier,

Cet Arpinate obscur, depuis peu chevalier,

Du peuple consterné seul calmant les alarmes,

Veille et place partout des gardes sous les armes.

Sans sortir de nos murs, pacifique vainqueur,

La toge lui valut plus d’éclat, plus d’honneur,

Qu’Octave triomphant n’en dut à son épée,

Aux champs thessaliens, de carnage trompée.

De ces champs malheureux, tombeau des vrais Romain,

Trop de sang a flétri les lauriers inhumains ;

Mais Rome en liberté, Rome émue, attendrie,

Proclama Cicéron père de la patrie.

Un autre citoyen de ces murs glorieux,

Marius, comme lui, s’illustra sans aïeux.

Chez les Volsques d’abord laboureur mercenaire,

Au prix de ses sueurs il gagnait son salaire.

Puis, jeté dans les rangs de quelque légion,

Il suivit à la guerre un dur centurion

Qui, le sarment en main, gourmandant sa paresse,

Aux fatigues des camps façonna sa jeunesse.

Des Cimbres, néanmoins, qui couvraient nos sillons,

C’est lui qui renversa les nombreux bataillons :

Qui changea leur orgueil en tristes funérailles,

Qui de son bouclier couvrit seul nos murailles.

Aussi quand les corbeaux effrayés et surpris

Des corps de ces géants dévoraient les débris,

Le fier patricien qui partagea sa gloire,

N’eut que le second rang sur son char de victoire.

— Vous aussi, Décius, généreux citoyens,

Vous portiez et des noms et des cœurs plébéiens :

Vos têtes, cependant, offrande magnanime,

Omnibus auxiliis, atque omni pube Latina,

Sufficiunt dis infernis, terræque parenti ;

Pluris enim Decii quam qui servantur ab illis.

Ancilla natus trabeam, et diadema Quirini,

Et fasces meruit regum ultimus ille bonorum.

Prodita laxabant portarum claustra tyrannis

Exulibus juvenes ipsius consulis, et quos

Magnum aliquid dubia pro libertate deceret,

Quod miraretur cum Coclite Mutius, et quæ

Imperii fines Tiberinum virgo natavit.

Occulta ad patres produxit crimina servus, 18

Matronis lugendus : at illos verbera justis

Afficiunt pœnis, et legum prima securis.

Malo pater tibi sit Thersites, dummodo tu sis

Æacidæ similis, Vulcaniaque arma capessas,

Quam te Ibersitæ similem producat Achilles.

Et tamen, ut longe repetas longeque revolvas

Nomen, ab infami gentem deducis asylo.

Majorum primus, quisquis fuit ille, tuorum,

Aut pastor fuit, aut… illud quod dicere nolo.

Pour apaiser Tellus, assez noble victime,

Arrachèrent deux fois au courroux des destins,

Rome et ses alliés et les peuples latins.

C’est qu’aux yeux de Tellus par vos mènes calmée,

Vous valiez plus que Rome et le peuple et l’armée.

Servius, le dernier des rois chers aux Romains,

Quoique fils d’une esclave, aux honneurs souverains,

A force de vertus, s’élevant par lui-même,

Ceignit de Quirinus le sacré diadème !

Et vous, dont la patrie attendait des haut-faits,

Capables d’étonner Mutius et Codés,

Et celle que l’on vit, d’un peuple peine libre,

Regagner la frontière, en traversant le Tibre,

Vous qui, le fer en main, deviez aux premiers rangs,

Mourir sur nos remparts, ou punir les tyrans,

Des Tarquins exilés appelant les cohortes,

C’est vous, fils du consul, qui leur ouvrez nos portes !

Les indices secrets d’un si lâche attentat,

Quel mortel généreux les révèle au sénat ?

Un esclave. Sénat, consuls, brisez ses chaînes,

Et sur sa tombe, un jour, pleurez, dames romaines ;

Mais vous, fils de Brutus, vils esclaves des rois,

Expirez les premiers sous la hache des lois.

J’aime mieux qu’à Thersite on doive la naissance,

Lorsque du grand Achille on peut brandir la lance,

Que si, du grand Achille indigne descendant,

On n’était au combat qu’un Thersite impudent.

Au reste, quel que soit l’éclat de ta famille,

Dût-elle à Romulus l’éclat dont elle brille,

Songe que le premier de tes nobles parents

Ne fut qu’un fugitif, un pâtre, — ou… tu m’entends.

SATIRE IX.

D’où te vient, Névolus, cet air morne, abattu,

Plus triste que celui du Marsyas vaincu ?

Ravola, dans l’instant où, la barbe écumante,

Il fut surpris aux pieds de son impure amante,

Pollion lorsqu’en vain, dans son luxe indigent,

Partout, à triple usure, il cherchait de l’argent,

Avaient un air moins sombre et des traits moins livides.

Qui t’a donc tout à coup imprimé tant de rides ?

Chevalier de bon ton et railleur délicat,

Jadis, à peu de frais, content dans ton état,

Par des discours semés de piquantes malices,

De nos joyeux soupers tu faisais les délices.

Quel changement ! tes yeux d’un voile sont chargés :

Ton front est soucieux : tes cheveux négligés :

La gomme ne rend plus ta peau brillante et lisse :

D’une forêt de poils tout ton corps se hérisse :

D’où vient cette maigreur d’un vieillard décharné,

De quatre en quatre jours par la fièvre miné ?

L’habitude du corps est le miroir de l’âme.

La douleur qui l’abat, le plaisir qui l’enflamme,

S’y viennent réfléchir avec fidélité.

Du but où tu marchais tu t’es donc écarté !

Naguère, il m’en souvient, adultère intrépide,

Fameux par plus d’exploits, plus dissolu qu’Aufide,

Tu souillais tour à tour les autels de la Paix,

De la mère des dieux, d’Isis et de Cérès ;

Car quel est le lieu saint, le temple dont, sans crainte,

Les femmes aujourd’hui ne profanent l’enceinte ?

Et même, affreux secret qui pèse sur ton cœur,

De courber les maris tu n’avais pas horreur ;

— C’est un genre de vie à bien des gens utile ;

Mais moi, pauvre client, pour qui tout est stérile,

A ce métier ingrat ruinant ma santé,

Un cadeau par hasard à la tête jeté,

Un vase d’un argent de la seconde veine,

Ou, pour couvrir ma toge, un lourd manteau de laine

Sous le peigne gaulois grossièrement tissu,

Voilà jusqu’à ce jour tout ce que j’ai reçu.

Le sort qui soumet l’homme à sa toute puissance,

Sous nos vêtements même étend son influence.

En effet, que l’étoile attachée à tes jours,

Ait un instant cessé d’en protéger le cours,

Quelque don monstrueux que t’ait fait la nature,

En vain, à ton aspect, frémissant de luxure,

Virron te voit tout nu descendre dans le bain,

De billets sur billets il te poursuit en vain ;

Le cynède sur nous connaît trop son empire,

Et le charme secret qui vers lui nous attire.

Quel monstre cependant qu’un patron énervé,

Qui nourrit l’avarice en un cœur dépravé !

— Tel jour, dit-il, tes soins ont eu leur récompense ;

Tel jour, déboursé tant ; depuis, telle dépense.

Il calcule et poursuit. Esclave, des jetons,

Ajoute-t-il ; mon livre, une table ; comptons.

Tiens ! à deux mille écus ta dépense se monte.

Voyons, de tes travaux maintenant fais le compte.

— Mes travaux ! est-il donc si facile, si doux,

D’assouvir tes fureurs, d’en braver les dégoûts,

De porter jusque-là le désir de te plaire,

Que… va ! j’aimerais mieux cent fois creuser la terre ;

Mais tu te crois sans doute et jeune, et gracieux,

Et plus beau que l’enfant qui verse à boire aux dieux !

Vous que ne touche pas le plus humble service,

Vous qui ne donnez rien, pas même à votre vice,

Comment plaindriez-vous de malheureux clients ?

Voilà donc à quel homme il nous faut, tous les ans,

D’un air respectueux, au jour de sa naissance,

Ou lorsque du printemps la saison recommence,

Porter des coupes d’ambre et de riches habits,

Tandis qu’avec langueur, sur un moelleux tapis,

De mars comme une femme observant les calendes,

A l’ombre du mystère, il reçoit nos offrandes !

Pour qui ces prés, ces bois, ces guérets opulents,

Dont l’immense trajet lasserait les milans !

Réponds, efféminé ; c’est pour toi qu’on recueille

Et ces vins qu’on ne boit qu’à la troisième feuille,

Et ceux qui du Gaurus parfument les coteaux ;

Nul, pour ses héritiers, n’enduit plus de tonneaux.

Epuisé que je suis pour tes plaisirs obscènes,

Ne pouvais-tu m’offrir un coin de tes domaines ?

Et le petit manoir, et le rustique enfant,

Et la mère, et le chien, auprès d’eux folâtrant,

Est-ce un legs réservé pour l’infâme Archigalle,

Aux fêtes de Cybèle agitant sa cymbale ?

— Tu demandes toujours ! —Hélas ! c’est mon loyer,

C’est l’esclave gardien de mon humble foyer,

C’est lui qui seul chez moi, tel que l’œil du Cyclope,

Qui tira du danger l’époux de Pénélope,

Demande, et de ses cris sans cesse m’interrompt.

C’est trop peu d’un esclave, il m’en faut un second.

Forcé d’en nourrir deux, l’hiver, que leur dirai-je,

Quand décembre et janvier amèneront la neige ?

Que dirai-je à leurs pieds déchirés et souffrants,

A leur dos inondé par d’humides torrents !

Leur dirai-je : Attendez le retour des cigales ?

Qu’un dévouement sans borne à tes fureurs brutales,

Ne soit point assez dur, assez humiliant,

Devotusque cliens, uxor tua virgo maneret ?

Scis certe quibus ista modis, quam sæpe rogaris,

Et quæ pollicitus. Fugientem sæpe puellam

Amplexu rapui : tabulas quoque ruperat, et jam

Signabat ; tota vix hoc ego nocte redemi,

Te plorante foris. Testis mihi lectulus, et tu,

Ad quem pervenit lecti sonus, et dominæ vox.

Instabile ac dirimi cœptum, et jam pene solutum

Conjugium in multis domibus servavit adulter.

Quo te circumagas ? quæ prima aut ultima ponas ?

Nullum ergo meritum est, ingrate ac perfide, nullum,

Quod tibi filiolus vel filia nascitur ex me ?

Tollis enim, et libris actorum spargere gaudes

Argumenta viri. Foribus suspende coronas,

Jam pater es : dedimus quod famæ opponere possis.

Jura parentis habes ; propter me scriberis heres,

Legatum omne capis, nec non et dulce caducum. 8

Commoda præterea jungentur multa caducis,

Si numerum, si tres implevero. Justa doloris,

Nævole, causa tui : contra tamen ille quid affert ?

Negligit, atque alium bipedern sibi quærit asellum.

Hæc soli commissa tibi celare memento,

Et tacites nostras intra te fige querelas ;

Nam res mortifera est inimicus pumice levis.

Je le veux : mais peux-tu négliger un client,

Un ami généreux dont le zèle t’honore,

Et sans qui l’on verrait ta femme vierge encore !

Tu sais combien de fois à mes pieds tu t’es mis ;

Comment tu m’as prié, ce que tu m’as promis :

Dans mes bras caressants, moins triste, moins plaintive,

Souvent j’ai retenu ta moitié fugitive ;

Elle avait déchiré l’acte de votre hymen :

Un autre était dressé ; j’ai détourné sa main.

A peine, dans le cours d’une nuit tout entière

J’ai de son cœur aigri calmé la haine altière,

Tandis que sur le seuil, toi, tu versais des pleurs.

J’en atteste et son lit, témoin de nos ardeurs,

Et ses tendres élans que tu pouvais entendre.

Mille fois, prévenant une fâcheuse esclandre,

Au moment du divorce, un client vigoureux,

D’une chaine rompue a resserré les nœuds.

Que vas-tu me répondre ? Et qu’elle est ta défense ?

N’est-ce donc rien, ingrat, d’avoir, par complaisance,

D’une fille ou d’un fils enrichi ta maison ?

Tu l’élèves pourtant, tu lui donnes ton nom,

De ta virilité c’est l’heureux témoignage,

Et les actes publics te rendent cet hommage.

Allons, orne de fleurs ton portique étonné ;

Te voilà père enfin ; mes soins t’ont couronné ;

Ils t’ont mis à couvert des traits de la satire ;

Sur tous les testaments tu peux te faire inscrire,

Tu peux hériter seul, sans compter d’autres droits,

Si je porte tes fils au nombre heureux de trois.

—Ta plainte, Névolus, est juste et m’intéresse :

Mais, lui, que répond-il à ces mots ? —Il me laisse,

Et dans ce noble emploi me cherche un successeur.

Au reste, le secret que je verse en ton cœur,

Qu’à jamais pour tout autre il soit impénétrable :

De ces gens épilés la rage est implacable.

Qui modo secretum commiserat, ardet et odit,

Tanquam prodiderim quidquid scio. Sumere ferrum

Fuste aperire caput, candelam apponere valvis

Non dubitat. Non contemnas aut despicias, quod

His opibus nunquam cara est annona veneni

Ergo occulta teges, ut curia Martis Athenis.

O Corydon, Corydon ! secretum divitis ullum 9

Esse putas ? Servi ut taceant, jumenta loquentur,

Et canis, et postes, et marmora. Claude fenestras,

Vela tegant rimas, junge ostia, tollito lumen

E medio, taceant omnes, prope nemo recumbat :

Quod tamen ad cantum galli facit ille secundi,

Proximus ante diem caupo sciet ; audiet et quæ

Finxerunt pariter librarius, archimagiri,

Carptores. Quod enim dubitant componere crimen

In dominos, quoties rumoribus ulciscuntur

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