Satires (page 15)
Baltea ? Nec deerit qui te per compita quærat
Nolentem, et miseram vinosus inebriet aurem.
Illos ergo roges, quidquid paulo ante petebas
A nobis, taceant illi : sed prodere malunt
Arcanum, quam subrepti potare Falerni,
Pro populo faciens quantum Saufella bibebat,
Vivendum recte est, cum propter plurima, tunc his
Præcipue causis, ut linguas mancipiorum
Que l’un d’eux sur ses goûts ait osé s’expliquer :
A l’instant, comme si j’allais le démasquer,
Il s’emporte, il me hait, et, si rien ne l’arrête,
Il me poignardera, me brisera la tête,
Viendra, la torche en main, embraser ma maison,
Ou, n’importe à quel prix, trouvera du poison.
Retiens donc pour toi seul le secret de mes peines,
Et sois aussi discret que les juges d’Athènes.
— Corydon ! Corydon ! quel riche a des secrets !
Ne fût-il entouré que d’esclaves muets,
Ses chevaux et son chien tromperaient sa prudence ;
Ses marbres parleraient. Ordonnez le silence,
Fermez porte et fenêtre ; abaissez les rideaux,
Éloignez tout le monde, éteignez les flambeaux ;
Ce qu’il faisait à l’heure, où, de son cri sonore,
Pour la seconde fois, le coq prévient l’aurore,
Avant qu’il soit grand jour, de maint propos malin
Aura fourni le texte au cabaret voisin ;
On y répétera ce qu’aux faits véritables,
La cuisine et l’office auront mêlé de fables.
Quel mensonge en effet, quelle méchanceté,
N’invente pas souvent un esclave irrité,
Lorsque, le dos encor meurtri des étrivières,
Il croit, en médisant, se venger des lanières ?
Quelques-uns, pleins de vin, au coin des carrefours,
S’en viendront t’enivrer de tous leurs sots discours.
C’est à de tels causeurs qu’il faut que tu demandes
Le silence profond que tu me recommandes ;
Mais ne te flatte pas d’arrêter leur caquet ;
Répandre de faux bruits, divulguer un secret,
Est plus doux mille fois pour tout ce peuple traître,
Que d’aller dans un bouge, aux dépens de son maître,
Boire furtivement d’un vin qu’il lui vola
Plus qu’en sacrifiant n’en buvait Saufella.
Si pour mille motifs il convient d’être sage,
Contemnas nam lingua mali pars pessima servi.
Deterior tamen hic qui liber non erit illis
Quorum animas et farre suo custodit et ære.
Idcirco ut possim linguam contemnere servi,
Utile consilium modo, sed commune, dedisti :
Nunc mihi quid suades, post damnum temporis et spes
Deceptas ? Festinat enim decurrere velox
Flosculus, angustæ miseræque brevissima vitæ
Portio : dum bibimus, dum serta, unguenta, puellas
Poscimus, obrepit non intellecta senectus.
Ne trepida, nunquam pathicus tibi deerit amicus,
Stantibus et salvis his collibus : undique ad illos
Convenient et carpentis et navibus omnes
Qui digito scalpunt uno caput. Altera major
Spes superest : tu tantum erucis imprime deotem.
Hæc exempla para felicibus ; at mea Clotho
Et Lachesis gaudent, si pascitur inguine venter
O parvi nostrique Lares, quos thure minuto,
Aut farre ! et tenui soleo exorare corona
Le plus puissant de tous, c’est l’heureux avantage
De pouvoir sans contrainte, à toute heure, en tous lieux,
Mépriser de ses gens et la langue et les yeux.
La langue d’un esclave est ce qu’il a de pire ;
Mais il n’est rien d’égal au dédain que m’inspire,
Le mettre qui dépend de ceux qu’à son foyer,
Il veut bien à ses frais et nourrir et payer.
— Oui, l’on doit mépriser cette engeance servile,
Et c’est pour tout le monde un avis fort utile ;
Mais à moi maintenant, que me conseilles-tu,
A moi, par les chagrins, par les ans abattu ?
Car enfin nos beaux jours, cette fleur passagère,
Si faible portion d’une vie éphémère,
Emportés par le temps, d’un vol inaperçu,
Comme un rêve léger, passent à notre insu,
Et parmi les parfums, les femmes et l’ivresse,
Sans bruit, à pas furtifs, se glisse la vieillesse.
— Ne crains rien, Névolus, tant que dans sa splendeur,
De la ville aux sept monts brillera la grandeur,
En amis patients elle sera féconde ;
Toujours dans les remparts de la reine du monde,
Et par terre et par mer, avec empressement,
Viendront ces étrangers qu’on voit languissament,
Au signe accoutumé provoquant leur conquête,
S’effleurer d’un seul doigt et se gratter la tête.
Un jour nous t’y verrons heureux et triomphant ;
Mais souviens-toi de suivre un régime échauffant.
— Aux fils de la Fortune adresse ta recette.
Tant d’espoir convient mal à ma triste planète.
Trop heureux si les sœurs, qui filent mes destins,
Me donnent de quoi vivre aux dépens de mes reins !
Vous dont jamais l’autel n’a reçu pour offrandes,
Que des gâteaux, du sel et de simples guirlandes,
Dieux pauvres, dieux obscurs de mon humble réduit,
De mes travaux enfin quand verrai-je le fruit ?
Quando ego figam aliqutd, quo ut mihi tuta senectus
A tegete et baculo ? Viginti millia fœnus
Pignoribus positis, argenti vascula puri,
Sed quæ Fabricius censor notet, et duo fortes
De grege Mœsorum, qui me, cervice locata,
Securum jubeant clamoso insistere circo !
Sit mibi præterea curvus cælator, et alter
Qui multas facies fingat cito : sufficiunt hæc,
Quando ego pauper ero : votum miserabile ! nec spes
His saltem : nam, quuum pro me Fortuna rogatur,
Affigit ceras illa de nave petitas,
Quæ Siculos cantus effugit remige surdo. 10
Quand pourrai-je, assuré d’une existence honnête,
Trouver, pour ma vieillesse, où reposer ma tête ?
Vingt mille écus placés sur un gage certain,
Quelques vases d’argent, non gravés au burin,
Mais tels que leur poids seul, en un temps plus austère,
Eût de Fabricius excité la colère ;
Deux jeunes Mœsiens dont le dos vigoureux
Me tasse sans encombre arriver jusqu’aux jeux ;
Un sculpteur diligent, un actif statuaire,
C’est tout ce qu’il faudrait à mon humble misère.
Ce pauvre vœu, du moins, s’il était exaucé !
Mais non : du stratagème où fut prise Circé,
La maligne fortune, imitant l’artifice,
Est plus sourde pour moi que les rameurs d’Ulysse.
SATIRE X
Omnibus in terris, quæ sunt a Gadibus usque
Auroram et Gangen, pauci dignoscere possunt
Vera bona, atque illis multum diversa, remota
Erroris nebula. Quid enim ratione timemus
Aut cupimus ? quid tam dextro pede concipis, ut te
Conatus non pœniteat votique peracti ?
Evertere domos totas, optantibus ipsis,
Di faciles. Nocitura toga, nocitura petuntur
Militia. Torrens dicendi copia multis
Et sua mortifera est facundia. Viribus ille
Confisus periit admirandisque lacertis.
Sed plures nimia congesta pecunia cura
Strangulat, et cuncta exsuperans patrimonia census,
Quanto delphinis balæna britannica major.
Temporibus diris igitur, jussuque Neronis,
Longinum et magnos Senecæ prædivitis hortos
Clausit, et egregias Lateranorum obsidet ædes
Tota cohors ; rares venit in cœnacula miles.
Pauca licet portes argenti vascula puri,
Nocte iter ingressus, gladium contumque timebis,
Et motæ ad lunam trepidabis arundinis umbram :
SATIRE X.
Des plaines de l’Indus, aux campagnes du Tage,
Peu d’hommes, de l’erreur écartant le nuage,
Savent des biens réels discerner les vrais maux ;
Peu savent désirer, savent craindre à propos.
Quels désirs, en effet, dans nos vagues caprices,
Quels projets formons-nous, sous d’assez bons auspices,
Pour ne pas voir bientôt avec d’amers regrets,
Nos efforts et nos vœux couronnés du succès ?
Les dieux, en exauçant d’imprudentes prières,
Souvent ont renversé des familles entières :
Souvent nous n’avons dû qu’à nos propres souhaits,
Et nos maux dans la guerre, et nos maux dans la paix.
L’un, sublime orateur, tonne contre le crime,
Et de son éloquence il devient la victime ;
L’autre croit tout possible aux muscles de son bras,
Et dans ses muscles même il trouve le trépas.
Des richesses surtout la soif insatiable
Prépare au plus grand nombre un destin effroyable ;
Témoins ces jours de sang, où l’ordre de Néron
Fit des Latéranus investir la maison ;
Où l’on vit du tyran les farouches cohortes,
Du palais de Longin environner les portes,
Et, brandissant en l’air leurs glaives assassins,
Du trop riche Sénèque assiéger les jardins.
Rarement le soldat monte au dernier étage.
Toi qui portes la nuit un peu d’or en voyage,
Un souffle, un jonc qui tremble, une ombre te fait peur.
Cantabit vacuus coram latrone viator.
Prima fere vota, et cunctis notissima templis,
Divitiæ ut crescant, ut opes, ut maxima toto
Nostra sit arca foro. Sed nulla aconita bibuntur 1
Fictilibus : tunc illa time, quum pocula sumes
Gemmata, et lato Setinum ardebit in auro.
Jamne igitur laudas, quod de sapientibus alter
Ridebat, quoties de limine moverat unum
Protuleratque pedem, fiebat contrarius alter ?
Sed facilis cuivis rigidi censura cachinni :
Mirandum est unde ille oculis suffecerit humor.
Perpetuo risu pulmonem agitare solebat
Democritus, quanquam non essent urbibus illis
Pratexta et trabeæ, fasces, lectica, tribunal.
Quid si vidisset pnntorem in curribus altis 2
Exstantem, et medio sublimem in pulvere circi,
In tunica Jovis, et pictæ sarrana ferentem
Ex humeris aulæa togæ, magnæque coronæ
Tantum orbem, quanto cervix non sufficit ulla ?
Quippe tenet sudans hanc publicus, et, sibi consul
Ne placeat, curru servus portatur eodem. 3
Da nunc et volucrem sceptro quæ surgit eburno,
Illinc cornicines, hinc præcedentia longi
Agminis officia, et niveos ad frena Quirites,
Pauvre, tu chanterais sous les yeux du voleur.
Des vœux dont chaque jour une foule importune,
Dans les temples des dieux fatigue la Fortune,
Le premier, c’est de voir s’accroître nos trésors ;
C’est qu’au forum, parmi tant de lourds coffre-forts,
Nul ne soit aussi grand, aussi plein que le nôtre.
Téméraires mortels, quel délire est le vôtre !
Dans des vases d’argile on boit impunément ;
Mais tremblez, quand dans l’or brille un vin écumant.
Qui donc les blâmerait ces sages de la Grèce,
Dont l’un riait toujours, l’autre pleurait sans cesse ?
Je conçois du premier les sarcasmes moqueurs ;
Mais l’autre, quelle source entretenait ses pleurs ?
Démocrite, en mettant un pied hors de la porte,
Sûr de trouver un fou de l’une ou l’autre sorte,
D’un rire inextinguible éclatait en tons lieux,
La Thrace cependant ne montrait à ses yeux,
Pour exciter sa verve et lui servir de texte,
Tribunal ni faisceaux, litière ni prétexte.
Qu’eût-ce été si, présent aux pompes de nos jeux,
Il eût vu dans le cirque un préteur fastueux,
En triomphe porté sur un char magnifique,
Du souverain des dieux revêtir la tunique,
Rejeter sur l’épaule un superbe manteau,
Et courbé sous le poids d’un énorme bandeau,
Ne porter, qu’avec peine, au milieu de la fête,
Cet ornement trop lourd pour une seule tête ;
S’il eût vu, sur son front, d’un bras ferme et tendu,
Un esclave tenir ce fardeau suspendu,
Et placé près de lui sur son char de victoire,
Avertir le consul du néant de la gloire ?
Ajoutez à ces traits l’aigle qui, dans ses mains,
Sur un sceptre d’ivoire, éblouit les Romains ;
D’un côté, les clairons, de l’autre, le cortège
Qui, de le précéder, brigue le privilège,
Defossa in loculis quos sportula fecit amicos.
Tunc quoque materiam risus invenit ad omnes
Occursus hominum, cujus prudentia monstrat
Summos posse vires, et magna exempla daturos,
Vervecum in patria crassoque sub ære nasci. 4
Ridebat curas, nec non et gaudia vulgi,
Interdum et lacrymas, quum Fortunæ ipe minaci
Mandaret laqueum, mediumque ostenderet unguem 5
Ergo supervacua hæc aut perniciosa petuntur,
Propter quæ fas est genua incerare deorum. 6
Quosdam præcipitat subjecta potentia magnæ
Invidiæ mergit longa atque insignis honorum
Pagina ; descendunt statuæ restemque sequuntur.
Ipsas deinde rotas bigarum impacta securis
Cædit, et immeritis franguntur crura caballis.
Jam strident ignes, jam follibus atque caminis
Ardet adoratum populo caput, et crepet ingens
Sejanus ; deinde ex facie, toto orbe secunda,
Fiant urceoli, pelves, sartigo, patellæ.
Pone domi lauros, duc in Capitolia magnum 7
Cretatumque bovem ; Sejanus ducitur unco
Spectandus. Gaudent omnes. Quæ labra ! quis illi
Vultus erat ! Nunquam, si quid mihi credis, amavi
Hunc hominem. Sed quo cecidit sub crimine ? quisnam
Delator ? quibus indiciis, quo teste probavit ?
Et ses nobles amis, pour quelques vils deniers,
Courant, en toge blanche, au frein de ses coursiers ?
Mais, pour donner carrière à sa verve ironique,
Il n’en fallait pas tant à ce rieur caustique,
Qui prouve qu’on peut voir, sous l’air le plus épais,
Naître de ces talents qui ne meurent jamais.
Il riait des soucis, des plaisirs du vulgaire,
Quelquefois de ses pleurs ; et du destin contraire,
En le montrant du doigt, avec un air moqueur,
Défiait la menace et bravait la rigueur.
Nos vœux n’arrachent donc aux puissances célestes,
Que des dons superflus, s’ils ne sont pas funestes.
Victimes de l’envie attachée aux grandeurs,
Plusieurs doivent leur chute à ces mêmes honneurs
Dont la liste pompeuse enlie de longues pages.
Vois de leur piédestal descendre leurs images ;
Vois le peuple s’armer, et, la hache à la main,
Briser l’essieu du char et les chevaux d’airain.
Le feu va s’allumer : déjà la flamme brille ;
Déjà dans le creuset le grand Séjan pétille ;
Et ce front si longtemps adoré des Romains,
Ce front qui fut celui du second des humains,
Des arts les plus grossiers essuyant les outrages,
Va servir désormais à d’indignes usages.
— Pour rendre grâce aux dieux vengeurs des trahisons,
D’un laurier solennel couronnez vos maisons ;
Hâtez-vous, citoyens, et qu’un taureau sana tache,
Conduit au capitole expire sous la hache.
Séjan, par des bourreaux dans la fange traîné,
À la fureur du peuple en spectacle est donné.
C’est un jour de bonheur, de triomphe pour Rome.
— Quel air ! quels yeux ! crois-moi : je n’aimais point cet homme,
Cependant, de quel crime a-t-on pu l’accuser ?
Quels témoins contre lui sont venus déposer ?
Dit-on les faits ? a-t-on quelque preuve assurée ?
Nil horum : verbosa et grandis epistola venit 8
A Capreis. Bene habet ; nil plus interrogo. Sed quid
Turba Remi ? Sequitur fortunam, ut semper, et odit
Damnatos. Idem populus, si Nursia Tusco
Favisset, si oppressa foret secura senectus
Principis, hac ipsa Sejanum diceret hora
Augustum. Jam pridem, ex quo suffragia nulli
Vendimus, effudit curas : nam, qui dabat olim
Imperium, fasces, legiones, omnia, nunc se
Continet, atque duas tantum res anxius optat,
Panem et circenses. Perituros audio multos.
Nu dubium, magna est fornacula pallidulus mi
Brutidius meus ad Martis fuit obvius aram :
Quam timeo victus ne pœnas exigat Ajax,
Ut male defensus ! Curramus præcipites, et,
Dum jacet in ripa, calcemus Cæsaris hostem.
Sed videant servi, ne quis neget et pavidum in jus 9
Cervice obstricta dominum trahat. Hi sermones
Tunc de Sejano ; secreta hæc murmura vulgi.
Visne salutari sicut Sejanus ? habere
— Aucune ! seulement du rocher de Caprée,
Une lettre diffuse, équivoque… — J’entends.
Et le peuple ? —Le peuple ! il fait comme en tout temps,
S’attache à la fortune, et maudit la victime.
Que, prévenant le coup dont son maître l’opprime,
Le Toscan dans le sein de l’indolent vieillard,
Aidé de sa Nursie, eût plongé le poignard,
De festons glorieux lui-même ornant son buste,
Ce vil peuple aujourd’hui le saluerait Auguste.
Depuis qu’avec dédain foulant aux pieds nos droits,
Les grands au champ de Mars n’achètent plus nos voix,
Qu’importe de l’état le calme ou les orages ?
Ces Romains si jaloux, si fiers de leurs suffrages,
Qui jadis commandaient aux rois, aux nations,
Décernaient les faisceaux, donnaient les légions,
Et seuls, dictant la paix, ou proclamant la guerre,
Régnaient du Capitole aux deux bouts de la terre,
Esclaves maintenant de plaisirs corrupteurs,
Que leur faut-il ? du pain et des gladiateurs.
— Il court encor des bruits de meurtres, de vengeance.