Satires (page 16)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Qui pourrait en douter ? la fournaise est immense.

Je viens de rencontrer, près de l’autel de Mars,

Brutidius tremblant, pèle, les yeux hagards.

Que je crains, m’a-t-il dit, qu’altéré de carnage,

Ajax mal défendu ne redouble de rage.

Tandis que de Séjan les lambeaux déchirés,

Sur la rive aux passants sont encore livrés,

Courons fouler aux pieds l’ennemi du monarque :

Courons, et que surtout la foule nous remarque,

De peur qu’un vil esclave à nous perdre excité,

De son maître tremblant par ses mains garrotté,

N’aille livrer la tête aux glaives de Tibère.

Voilà ce qu’en secret murmurait le vulgaire ;

Voilà comme il plaignait le rival du tyran !

Et bien ! que penses-tu du bonheur de Séjan ?

Tantumdem, atque illi sellas donare curules,

Illum exercitibus præponere ? tutor haberi

Principis auguste Caprearum in rupe sedentis 10

Cum grege Chaldæo ? Vis certe pila, cohortes,

Egregios equites et castra domestica. Quid ni

Hæc cupias ? et, qui nolunt occidere quemquam,

Posse volunt. Sed quæ præclara et prospera tanti,

Ut rebus lætis per sit mensura malorum ?

Hujus, qui trahitur, prætextam sumere mavis,

An Fidenarum Gabiorumque esse potestas,

Et de mensura jus dicere, vasa minora

Frangere pannosus vacuis ædilis Ulubris ?

Ergo quid optandum foret, ignorasse fateris

Sejanum : nem qui nimios optabat honores,

Et nimias poscebat opes, numerosa parabat

Excelsæ turris tabulata, unde altior esset

Casus, et impulsæ præceps immane ruinæ.

Quid Crassos, quid Pompeios evertit, et ilium

Ad sua qui domitos deduxit flagra Quirites ?

Summus nempe iocus, nulla non site petitus,

Magnaque numinibus vota exaudita malignis.

Ad generum Cereris sine cæde et vulnere pauci

Descendunt reges, et sicca morte tyranni.

Eloquium et famam Demosthenis aut Ciceronis,

De ses prospérités es-tu jaloux encore ?

Voudrais-tu, comme lui, voir chez toi, dès l’aurore,

Se presser à l’envi des flots d’adulateurs ;

Forcer l’orgueil des grands à briguer tes faveurs ;

A l’armée, au sénat, seul dispenser les places ;

Seul, au nom de César, distribuer les grâces,

Et parmi ses devins, gouverner dans sa cour,

Le prince dont Caprée est l’auguste séjour ?

Sans doute tu voudrais, de nombreuses cohortes,

De nobles chevaliers, voir un camp à tes portes.

C’est une ambition qu’il est permis d’avoir ;

Sans aimer à tuer, on aime à le pouvoir.

A quoi bon cependant cette brillante pompe,

Ce faste dont l’éclat nous séduit et nous trompe,

S’il est vrai qu’il n’est point de richesses, d’honneurs,

Qui puissent égaler la somme des malheurs ?

Ah ! loin de désirer les dignités funestes

De celui dont le peuple outrage ainsi les restes,

Va plutôt, dans les murs de quelque humble cité,

Sous un lambeau de toge, édile respecté,

De l’avide marchand soumis à tes sentences,

Confisquer les faux poids ou briser les balances.

Il faut donc l’avouer, Séjan dans la grandeur

A méconnu les biens qui font le vrai bonheur,

Et, lorsqu’il entassait, titres, gloire, puissance,

L’insensé, dans l’éclat de sa vaine opulence,

Ne faisait qu’élever une orgueilleuse tour

Qui devait de plus haut le voir tomber un jour.

Les Crassus, les Pompée, et celui que le Tibre

Vit façonner au joug le front d’un peuple libre,

Qui les a renversés ? des vœux ambitieux ;

Des vœux qu’en leur colère exaucèrent les dieux.

Peu de rois sans blessure, au terme de leur âge,

Du gendre de Cérès abordent le rivage.

Puissé-je quelque jour devenir au barreau,

Incipit optare, et totis quinquatribus optat,

Quisquis adhuc uno partam colit asse Minervam 11

Quem sequitur custos angustæ vernula capsæ.

Eloquio sed uterque periit orator ; utrumque

Largus et exundans letho dedit ingenii fons.

Ingenio manus est et cervix cæsa ; nec unquam

Sanguine caussidici maduerunt rostra pusilli.

O fortunatam natam, me consule, Romam ! 12

Antoni gladios potuit coutemnere, si sic

Omnia dixisset. Ridenda pœmata malo

Quam te conspicuæ, divina Philippica, famæ,

Volveris a prima quæ proxima. Sævus et illum

Exitus eripuit, quem mirabantur Athenæ

Torrentem, et pleni moderantem frena theatri.

Dis ille adversis genitus fatoque sinistro,

Quem pater ardentis massæ fuligine lippus,

A carbone et forcipibus, gladiosque parante

Incude, et luteo Vulcano, ad rhetora misit.

Bellorum exuviæ, truncis affixa tropæis

Lorica, et fracta de casside buccula pendens,

Et curtum temone jugum, victæque triremis

A plustre, et summo tristis captives in arcu 13

Humanis majora bonis creduntur : ad hæc se

Un autre Démosthène, un Cicéron nouveau !

Voilà, pendant les jours consacrés à Minerve,

Les souhaits qu’en l’ardeur de sa naissante verve,

A sa petite image adresse en triomphant,

Ce marmot d’écolier qui d’un esclave enfant,

Chargé de lui porter sa cassette et son livre,

Pour courir chez son maître, en chemin se fait suivre.

Cicéron ! Démosthène ! hélas ! quel fut leur sort ?

Aux foudres de leur voix tous deux ont dû la mort.

Rome laissa trancher avec ignominie,

Et la tête et la main de l’homme de génie.

D’un avocat obscur, sans danger vieillissant,

La tribune jamais n’a vu couler le sang.

Ô Rome fortunée,

Sous mon consulat née !

Ce style aurait d’Antoine évité le poignard.

Oui, j’aime mieux des vers sans génie et sans art,

Que toi, noble oraison, seconde Philippique,

D’un talent immortel monument magnifique.

Et le destin pour toi fut-il moins rigoureux,

Indomptable orateur, torrent impétueux,

Dont la mâle éloquence, à son gré, dans Athènes,

D’un peuple tout entier savait guider les rênes ?

Quel astre à ta naissance avait donc présidé ?

De quel démon funeste étais-tu possédé,

Le jour où, recherchant une gloire éphémère,

On te vit déserter la forge de ton père,

Et préférant l’école au travail des métaux,

Oublier, pour les bancs, l’enclume et les marteaux ?

Des chars sans leur timon, des cuirasses rompues,

Des casques, des débris de trirèmes vaincues,

Quelques mornes captifs, les bras chargés de fers,

Sur un arc triomphal, s’élevant dans les airs,

Voilà, chez nos aïeux, comme au siècle où nous sommes,

Le bien qu’au premier rang ont placé tous les hommes :

Romanus Grajusque ac Barbarus induperator

Erexit ; causas discriminis atque laboris

Inde habuit tanto major famæ sitis est, quam

Virtutis. Quis enim virtutem amplectitur ipsam,

Præmia si tollas ? Patriam tamen obruit olim

Gloria paucorum, et laudis tituhique cupido,

Hæsuri saxis cinerum custodibus, ad quæ

Discutienda valent sterilis mala robora ficus ;

Quandoquidem data sunt ipsis quoque fata sepulcris.

Expende Annibalem : quot libras in duce summo

Invenies ? Hic est quem non capit Africa Mauro

Perfusa Oceano, Niloque admota tepenti,

Rursus ad Æthiopum populos alliosque elephantos !

Additur imperiis Hispania ; Pyrenæum

Transilit : opposuit natura Alpemque nivemque ;

Diducit scopulos, et montem rumpit aceto 14

Jam tenet Italiam ; tamen ultra pergere tendit :

Actum, inquit, nihil est, nisi Pœno milite portas

Frangimus, et media vexillum pono Suburra.

O qualis facies, et quali digna tabella, 15

Quum Gætula ducem portaret bellua luscum !

Voilà chez le Gaulois, le Grec et le Romain,

Ce qui met aux guerriers les armes à la main.

Ce n’est point la vertu, c’est la gloire qu’on aime.

Quel homme fait le bien, pour le bien en lui-même ?

Cependant, si l’on voit, par quelques forcenés,

Les peuples à grands pas vers leur chute entraînés,

Qui produit tous ces maux ? n’est-ce pas cette gloire,

Ce fastueux éclat dont brille la victoire,

Ces titres attachés aux cendres d’un cercueil ?

Mortels ambitieux, qu’aveugle votre orgueil,

Que faut-il pour briser ce monument superbe ?

Un stérile figuier sorti du sein de l’herbe ;

Car enfin rien n’échappe à la rigueur du sort,

Et le tombeau lui-même est sujet à la mort.

Soulève d’Annibal la dépouille funèbre :

Combien pèse aujourd’hui ce conquérant célèbre ?

Le voilà donc celui dont l’orgueil effréné,

Loin des cieux africaine follement entraîné,

Ne peut se renfermer dans l’immense rivage

Qui joint les bords du Nil aux remparts de Carthage !

Non content de régner sur ces âpres déserts,

A l’Hispanie encore il veut donner des fers :

Elle est soumise. Il part, franchit les Pyrénées,

Parvient jusqu’au sommet des Alpes étonnées ;

Leurs neiges, leurs frimas le repoussent en vain ;

Dans leurs flancs calcinés il entrouvre un chemin ;

Déjà sous son pouvoir l’Italie est rangée ;

Eh bien ! Carthage encor n’est point assez vengée.

Marchons, dit-il, courons à de nouveaux hasards ;

Bien n’est fait si de Rome écrasant les remparts,

Sur les débris fumants de cette ville altière,

Je ne vais dans Suburre arborer ma bannière.

Le voyez-vous porté sur un fier éléphant,

Jusqu’au pied de nos murs s’avancer triomphant ?

Quel tableau ! mais, ô gloire ! il succombe, il s’exile,

Exitus ergo quis est ? O gloria ! vincitur idem

Nempe, et in exilium præceps fugit, atque ibi magnus

Mirandusque cliens sedet ad prætoria regis,

Donec Bithyno libeat vigilare tyranno.

Finem animæ, quæ res humanas miscuit olim,

Non gladii, non saxa dabunt, non tela, sed ille

Cannarum vindex, et tanti sanguinis ultor

Annulas. I, demens, et svæas curre per Alpes,

Ut pueris placeas, et declamatio fias !

Unus Pello juveni non sufficit orbis :

Æstuat infelix angusto limite mundi,

Ut Gyaræ clausus scopulis parvaque Seripho.

Quum tamen a figulis munitam intraverit urbem,

Sarcophago contentus erit. Mors sola fatetur

Quantula sint hominum corpuscula.

Creditur olim

Velificatus Athos, et quidquid Græcia mendax 16

Audet in historia, constratum ciassibus isdem

Suppcsitumque rotis solidum mare : credimus altos

Defecisse amnes, epotaque flumina, Medo

Prandente, et madidis cantat quæ Sostratus alis. 17

Ille tamen, qualis rediit, Salamine relicta,

In Corum atque Eurum solitus sævire flagellis

Barbarus, Æolio nunquam hoc in carcere passos, 18

Il va chez un barbare implorer un asile,

Il arrive à sa cour, et là, noble client

Aux portes du palais assis en suppliant,

Incroyable spectacle ! il est forcé d’attendre

Qu’au roi de Bithynie il plaise de l’entendre.

Vous ne le verrez point ce génie indompté,

Ce fléau de la paix et de l’humanité,

Expiant sous nos coups sa fureur meurtrière,

Par le glaive ou les dards terminer sa carrière.

Un simple anneau, vengeur de Canne et des Romains,

Nous paiera tout le sang dont il rougit ses mains.

Cours, insensé, poursuis tes desseins magnanimes ;

De ces monts escarpés ose franchir les cimes,

Pour qu’un jour sur les bancs tes nobles actions

Deviennent des sujets de déclamations !

De l’enfant de Pella vois la douleur profonde :

Pour ce jeune insensé c’est trop peu d’un seul monde ;

Il s’y trouve à l’étroit et comme emprisonné :

Vous diriez dans Sériphe un captif enchaîné.

Babylone l’attend. Là, bornant son empire,

A tous ces vœux outrés un tombeau va suffire.

La mort seule, en montrant où la gloire aboutit,

Nous force d’avouer combien l’homme est petit.

Les vaisseaux du grand roi, si pourtant il faut croire

Aux récits mensongers d’une pompeuse histoire,

De leurs voiles jadis ombragèrent l’Athos.

De l’Hellespont entier ils couvrirent les flots,

Et d’innombrables chars, d’une course rapide,

Passèrent sans danger sur une mer solide.

Alors, dit-on, Xercès voyait dans un repas,

Les fontaines, les lacs, taris par ses soldats,

Et tout ce que Sostrate, en sa féconde ivresse,

Chante, pour embellir les fables de la Grèce.

Mais, lorsque Salamine eut borné ses succès,

Comment se sauva-t-il, ce superbe Xercès

Ipsum compedibus qui vinierat Ennosigæum ?

Mitius id sane, quod non et stigmate dignum

Credidit. Huic quisquam vellet servire deorum ?

Sed qualis rediit ? Nempe una nave, cruentis

Fluctibus, ac tarda per densa cadavera prora.

Has toties optata exegit gloria pœnas !

Da spatium vitæ, multos da, Jupiter, annos !

Hoc recto vultu solum, hoc et pallidus optas,

Sed quam continuis et quantis longa senectus

Plena malis ! Deformem et tetrum ante omnia vultum,

Dissimilemque sui, deformem pro cute pellem,

Pendentesque genas, et tales aspice rugas

Quales, umbriferos ubi pandit Tabraca saltus,

In vetula scalpit jam mater simia bucca.

Plurima sunt juvenum discrimina : pulchrior ille

Hoc, atque ille alio ; multum hic robustior illo :

Uns senum facies, cum voce trementia labra,

Et jam leve caput, madidique infantia nasi.

Frangendus misero gingiva panis inermi :

Usque adeo gravis uxori, natisque, sibique,

Qui, les verges en main, plus sévère qu’Éole,

S’arma contre l’Eurus d’une rigueur frivole,

Et donna des fers même au maître du trident

Trop heureux d’éviter l’affront du fer ardent !

Comment se sauva-t-il ? sur une seule barque,

(Quels dieux auraient voulu servir un tel monarque ! )

A travers les débris dont les flots sont couverts,

Vaincu, forcé de fuir, il repasse les mers,

Et de son frêle esquif, poussé vers le rivage,

La proue entre les morts s’ouvre à peine un passage.

O gloire ! voilà donc quels cruels châtiments,

Pour prix de tant de vœux, attendent tes amants !

Jupiter, de mes jours prolonge la carrière !

Telle est souvent encor la fervente prière

Qu’heureux ou malheureux, l’homme adresse aux autels.

Que de maux cependant, trop aveugles mortels,

Que de cruels chagrins ne viennent pas sans cesse

Assiéger les longs jours d’une lente vieillesse ?

D’abord, c’est un air sombre, un visage amaigri,

Un teint méconnaissable, un cuir rude et flétri,

Une lèvre pendante, et des rides si creuses,

Que vous diriez les peaux arides et calleuses

Que s’épluche au soleil, sur les bords du Tusca,

Une vieille guenon du bois de Tabraca.

Mille dons variés nuancent le jeune âge ;

L’un a plus de beauté, plus de grâce en partage,

L’autre plus de vigueur ; également hideux,

Les vieillards seuls n’ont rien qui les distingue entre eux.

Vois ce frêle squelette, à la marche pesante,

Chauve, le nez humide et la voix tremblotante ;

Vois ce pain qu’en souffrant il ne rompt qu’à moitié,

Sous sa gencive à nu péniblement broyé.

A charge à son épouse, à ses fils, à lui-même,

Tout le fuit, et Cossus, malgré le zèle extrême

Qu’en habile flatteur, il met à le capter,

Ut captatori moveat fastidia Cosso.

Non eadem vini atque cibi, torpente palato,

Gaudia : nam coïtus jam longa oblivio ; vel si

Coneris, jacet exiguus cum ramice nervus,

Et, quamvis tota palpetur nocte, jacebit.

Anne aliquid sperare potest hæc inguinis ægri

Canities ? quid, quod merito suspecta libido est,

Quæ Venerem affectat sine viribus ? Adspice partis

Nunc damnum alterius : nam quæ cantante voluptas,

Sit licet eximius, citharœdo, sive Seleuco,

Et quibus aurata mos est fulgere lacerna ? 19

Quid refert magni sedeat qua parte theatri,

Qui vix cornicines exaudiet atque tubarum

Concentus ? Clamore opus est, ut sentiat auris,

Quem dicat venisse puer, quot nuntiet horas. 20

Præterea minimus gelido jam corpore sanguis

Febre calet sola ; circnmsilit, agmine facto,

Morborum omne genus quorum si nomina quæras,

Promptius expediam quot amaverit Hippia mœchos,

Quot Themison ægros autumno occident uno 21

Quot Basilus socios, quot circumscripserit Hirrus

Pupillos, quot longa viros exsorbeat uno

Maura die, quot discipulos inclinet Hamillus ;

Percurram citius quot villas possideat nunc,

Quo tondente gravis juveni mihi barba sonabat.

Ille humero, hic lumbis, hic coxa debilis ; ambos

De dégoût à son tour est près de déserter.

Les vins pour son palais n’ont plus la même sève,

Les mets le même goût : l’amour n’est plus qu’un rêve,

Qu’un vague souvenir qui s’efface à jamais ;

Ou si Vénus encor l’effleure de ses traits,

Son feu qui s’évapore en stériles tendresses,

Réclamerait en vain une nuit de caresses.

Que peut d’un débauché par les ans refroidi,

L’organe languissant sous la neige engourdi ?

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