Satires (page 17)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le vieillard sans vigueur, qu’un vain désir enflamme,

Est justement suspect de quelque goût infâme.

Autre privation. Citharistes fameux,

Chanteurs, fiers d’étaler vos manteaux fastueux,

Qu’importe qu’au théâtre il soit près de la scène,

Si les accents du cor le réveillent à peine ?

Si, quand il veut savoir ou les heures du jour,

Ou les clients venus pour lui faire la cour,

Afin de surmonter sa surdité profonde,

Il faut que son esclave à grands cris lui réponde ?

Ce n’est pas tout : son sang glacé jusqu’en son cœur,

Ne doit plus qu’à la fièvre un reste de chaleur,

Et tant de maux divers accablent sa faiblesse,

Que, s’il en fallait dire et le nombre et l’espèce,

J’aurais plus tôt compté les amants d’Hippia,

Les hommes qu’en un jour épuise Mævia,

Les fiévreux que Celsus dépêche en un automne,

Les pupilles qu’Hirrus a réduits à l’aumône,

Les jeunes gens courbés par l’infâme Hamillus,

Et les associés que vola Basilus ;

J’aurais plus tôt compté les maisons de plaisance

Où brille maintenant, au sein de l’abondance,

L’affranchi qui, jadis officieux barbier,

Sur mon poil importun faisait sonner l’acier.

L’un souffre de l’épaule et l’autre de la cuisse :

Celui-ci de la goutte endure le supplice :

Perdidit ille oculos et luscis invidet : hujus

Pallida labra cibum accipiunt digitis alienis.

Ipse ad conspectum cœnæ diducere rictum

Suetus, hiat tantum, ceu pullus hirundinis, ad quem

Ore volat pleno miter jejuna. Sed omni

Membrorum damno major dementia, quæ nec

Nomina servorum, nec vultum agnoscit amici

Cum quo præterita cœnavit nocte, nec illos

Quos genuit, quos eduxit. Nam codice sævo

Heredes vetat esse suos ; bona tota feruntur

Ad Phialen : tantum artificis valet halitus oris,

Quod steterat multis in carcere fornicis annis !

Ut vigeant sensus aniini, ducenda tamen sunt

Funera natorum, rogus adspiciendus amatæ

Conjugis et fratris, plenæque sororibus urnæ.

Hæc data pœna diu viventibus, ut, renovata

Semper clade domus, multis in luctibus, inque

Perpetuo mœrore et nigra veste senescant.

Rex Pylius, magno si quidquam credis Homero, 22

Exemplum vitæ fuit a cornice secunde.

Felix nimirum, qui tot per accula mortem

Distulit, atque sues jam dextra computat annos 23

Quique novum toties mustum bibit ! Oro, parumper

Attendas, quantum de legibus ipse queratur

Fatorum, et nimio de stamine, quum videt acris

Celui-là, plus à plaindre, a perdu les deux yeux,

Et, plongé dans la nuit, du borgne est envieux.

Cet autre, tout perclus, d’une main étrangère,

Reçoit la nourriture à ses jours nécessaire,

Et ne sait, à l’aspect de l’aliment offert,

Que présenter la bouche à la main qui le sert,

Semblable en ce moment à la jeune hirondelle

Que revoit, le bec plein, sa mère à jeun pour elle.

Mais c’est peu : son cerveau vient de se déranger ;

Dans sa maison pour lui tout devient étranger ;

Celui dont l’amitié lui fut longtemps si chère,

Qui près de lui soupait encor la nuit dernière,

Ses meilleurs serviteurs, il ne sait plus leur nom ;

Ses fils même, l’objet de son affection,

Il les chasse ; et, séduit par une courtisane,

Transporte tous ses biens à l’impure Cyane :

Tant peut causer de maux le souffle dangereux

D’une Phryné vieillie en un bouge hideux !

Mais je veux qu’à la fin d’une longue carrière,

L’homme ait pu conserver son énergie entière :

D’autant plus malheureux qu’il vécut plus longtemps,

Que de tristes objets affligent ses vieux ans !

Entouré de cyprès et d’urnes funéraires,

Chaque instant lui ravit ou ses sœurs ou ses frères ;

Son épouse n’est plus, ses fils sont au cercueil ;

Il sèche dans les pleurs et vieillit sous le deuil.

Le sage de Pylos, si l’on en croit Homère,

Des jours de la corneille atteignit la chimère.

Il vécut si longtemps, et de pampres nouveaux

Vit tant de fois l’automne ombrager ses coteaux,

Qu’épuisant tout le fil des parques étonnées,

Déjà sur sa main droite il comptait ses années.

Sans doute vous croyez que Nestor fut heureux.

Eh bien ! prêtez l’oreille à ses cris douloureux,

Écoutez ses sanglots, lorsqu’aux murs de Pergame,

Antilochi barbam ardentem : nam quærit ab omni

Quisquis adest socio, cur hæc in tempora duret,

Quod facinus dignum tam longo admiserit ævo.

Hæc eadem Peleus, ratum quum luget Achillem,

Atque alius, cui fas Ithacum lugere natantem.

Incolumi Troja, Priamus venisset ad umbras

Assaraci, magnis solemnibus, Hectore funus

Portante, ne reliquis fratrum cervicibus, inter

Iliadum lacrymas, ut primos edere planctus

Cassandra inciperet, scissaque Polixena palla,

Si foret extinctus diverso tempore, quo non

Cœperat audaces Paris ædificare carinas.

Longa dies igitur quid contulit ? omnia vidit

Eversa, et flammis Asiam ferroque cadentem.

Tunc miles tremulus posita tulit arma tiara,

Et ruit ante aram summi Jovis, ut vetulus bos,

Qui domini cultris tenue et miserabile collum

Præbet, ab ingrate jam fastiditus aratro.

Exitus ille utcumque hominis : sed torva canino

Latravit rictu, quæ post hunc vixerat, uxor.

Festino ad nostros, et regem transeo Ponti,

Et Crœsum, quem vox justi facunda Solonis

Respicere ad longæ jussit spatia ultima vitæ.

Du bûcher d’Antiloque il voit briller la flamme.

O mes amis, dit-il, par quel crime odieux

Excitant contre moi la vengeance des dieux,

Ai-je de tant de jours mérité le supplice ?

Tel Laërte gémit sur l’absence d’Ulysse :

Tel l’époux de Thétis, détestant les combats,

D’Achille assassiné déplore le trépas.

Des fils d’Assaracus, sur les rivages sombres,

Priam avec honneur eût abordé les ombres ;

Le noble Hector, suivi de ses frères en deuil,

Jusqu’au tombeau des rois eût porté son cercueil,

Et, les cheveux épars, Polyxène et Cassandre

Eussent en soupirant accompagné sa cendre :

C’est ainsi que Priam eût rejoint ses aïeux,

S’il eût perdu la vie avant que, sous ses yeux,

Paris, accomplissant un dessein téméraire,

Achevât les apprêts de sa flotte adultère.

De quoi lui servira que l’arrêt du destin,

De sa longue carrière ait retardé la fin ?

Au milieu des débris de sa ville embrasée,

Il voit l’Asie en feu sous son trône écrasée.

En vain de la tiare écartant les bandeaux,

Il charge encor son front du casque des héros.

Soldat faible et tremblant, ceint d’un glaive inutile,

Tel qu’un bœuf aux travaux désormais inhabile

Qui sous le fer ingrat baisse un cou languissant,

Il tombe, et les autels sont rougis de son sang.

Priam, dans cette triste et fatale journée,

D’un homme, en expirant, subit la destinée ;

Mais comment, sans horreur, voir, par des hurlements,

Hécube furieuse exprimer ses tourments ?

Je laisse Mithridate et ce roi de Lydie

Qui reçut de Solon cette leçon hardie,

Qu’un mortel, quel qu’il soit, avant son dernier jour,

Ne saurait se flatter d’un bonheur sans retour.

Exilium, et carcer, Minturnarumque paludes,

Et mendicatus victa Carthagine panis,

Hinc causas habuere. Quid illo cive tulisset

Natura in terris, quid Roma beatius unquam,

Si, circumducto captivorum agmine, et omni

Beborum pompa, animam exhalasset opimam, 24

Quum de Teutonico vellet descendere curru ?

Provida Pompeio dederat Campania febres

Optandas ; sed mœstæ urbes, et publica vota

Vicerunt. Igitur fortuna ipsius et urbis

Servatum victo caput abstulit, hoc cruciatu

Lentulus, hac pœna caruit, ceciditque Cethegus

Integer, et jacuit Catilina cadavere toto.

Formam optat modico pueris, majore puellis

Murmure, quum Veneris fanum videt anxia mater,

Usque ad delicias votorum. Cur tamen, inquit,

Corripias ? pulchra gaudet Latona Diana.

Sed vetat optari faciem Lucretia, qualem

Il est temps de passer à nos propres annales.

Du rival de Sylla les disgrâces fatales,

Son exil, sa prison, Minturne et les roseaux

Où la nuit le dérobe au glaive des bourreaux,

Et le pain qu’il mendie aux lieux où fut Carthage,

D’où lui vient cet excès d’infortune et d’outrage ?

Il vécut trop d’un jour. Quel homme plus heureux,

Quel guerrier revêtu de titres plus pompeux,

Si, dans le même instant où, rayonnant de gloire,

On le vit s’avancer sur son char de victoire,

Et vers le capitole, en nos remparts surpris,

Des Cimbres, des Teutons promener les débris,

Tout à coup, de ses jours un dieu coupant la trame,

Il eût en triomphant exhalé sa grande âme ?

Naples, qui de Pompée a prévu le malheur,

Par une heureuse fièvre enchaîne sa valeur ;

Mais nos cités en deuil, mais les larmes de Rome,

A de nouveaux malheurs appellent ce grand homme ;

Il y court, et sa tête échappée au danger,

Tombe, après le combat, sous un glaive étranger.

Ainsi, pour mettre un terme à la guerre civile,

Le voulait sa fortune et celle de la ville !

Ce supplice du moins épargna Céthégus ;

On ne mutila point le corps de Lentulus ;

Et Catilina même, exempt d’un tel outrage,

Fut trouvé tout entier sur le champ du carnage.

Aux autels de Vénus, une mère, en tremblant,

Se présente inquiète et d’un pied chancelant :

O Vénus, de tes dons embellis ma famille ;

Répands-les sur mon fils, et surtout sur ma fille ;

Tel est le vœu timide et plein d’anxiété

Qui fait battre son cœur tendrement agité.

Un tel vœu, direz-vous, n’a rien que l’on condamne ;

Latone s’applaudit des charmes de Diane.

Oui ; mais, par la rigueur de son fatal trépas

Ipas habuit. Cuperet Rutilæ Virginia gibbum

Accipere, atque suam Rutilæ dare. Filius autem

Corporis egregii miseros trepidosque parentes

Semper habet : rara est adeo concordia formæ

Atque pudicitiæ ! Sanctos licet horrida mores

Tradiderit domus, ac veteres imitata Sabinas ;

Præterea castum ingenium, vultumque modesto

Sanguine ferventem tribuat natura benigna

Larga manu (quid enim puero conferre potest plus

Custode et cura natura potentior omni ? ),

Non licet esse viros : nam prodiga corruptoris

Improbitas ipsos audet tentare parentes :

Tanta in muneribus fiducia ! Nullus ephebum

Deformem sæva castravit in arce tyrannus ; 25

Nec prætextatum rapuit Nero loripedem, nec

Strumosum, atque utero pariter gibboque tumentem.

I, nunc, et juvenis specie lætare tui, quem

Majora exspectant discrimina ! Fiet adulter

Publicus, et pœnas metuet quascumque mariti

Exigere irati ; nec erit felicior astro

Martis, ut in laqueos nunquam incidat. Exigit autem

Interdum ille dolor plus quam lex ulla dolori

Concessit. Necat hic ferro, secat ille cruentis

Verberibus ; quosdam mœchos et mugilis intrat. 26

Lucrèce te défend d’envier ses appas ;

Et, maudissant les siens, la triste Virginie

Leur aurait préféré la bosse d’Ogulnie !

Que je te plains, ô toi, dont le fils, en naissant,

Reçut de la beauté le dangereux présent !

Les mœurs et la beauté n’habitent guère ensemble.

En vain autour de lui ta maison ne rassemble

Qu’exemples de vertu, qu’images de pudeur :

En vain ce front modeste où siège la candeur,

Montre dans tous ses traits une âme chaste et pure ;

Qu’eût fait de plus pour lui l’indulgente nature

Dont l’empire est plus doux, plus puissant sur nos cœurs,

Que toutes les leçons et tous les gouverneurs ?

Il cessera d’être homme ; il verra sa jeunesse,

Sa beauté mise à prix ; il verra la richesse,

Tant l’or à son pouvoir croit que tout doit céder,

A ses propres parents venir le marchander.

Étaient-ils contrefaits, sans grâce, sans figure,

Ces jeunes gens qu’au gré d’une infâme luxure,

Des tyrans façonnaient à leurs goûts dépravés ?

Et ces adolescents sous la pourpre enlevés,

Ces fils de sénateurs, dont, malgré leur naissance,

Néron prostituait le sexe et l’innocence,

Étaient-ils ou rongés par d’impures humeurs,

Ou boiteux, ou couverts de hideuses tumeurs ?

Triomphe, père aveugle, à l’aspect de ces charmes

Qui bientôt à ton fils coûteront tant de larmes.

Tu le verras, bravant la fureur des jaloux,

Adultère banal expirer sous leurs coups.

Aurait-il, plus que Mars, le rare privilège,

De tromper les Vulcains et d’éviter leur piège ?

Qu’il tremble alors : l’époux outragé dans ses droits,

Ne s’arrêtera point dans les bornes des lois.

Pour punir l’insolent surpris dans son asile,

Il emploiera le fer, les verges, le mugile.

Sed tuus Endymion dilectæ fiet adulter

Matronæ ; mox, quum dederit Servilia nummos,

Fiet et illius quam non amat : exuet omnem

Corporis ornatum. Quid enim ulla negaverit udis

Inguinibus, sive est hæc Hippia, sive Catulla ?

Deterior totos habet illic femina mores.

Sed casto quid forma nocet ? quid profuit olim

Hippolyto grave propositum ? quid Bellerophonti ?

Erubuit nempe hæc, ceu fastidita, repulsa.

Nec Sthenobœa minus quam Cressa excanduit, et se

Concussere ambæ. Mulier sævissima tunc est,

Quum stimulos odio pudor admovet. Elige quidnam

Suadendum esse putes, cui nubere Cæsaris uxor

Destinat. Optimus hic, et formosissimus idem

Gentis patriciæ, rapitur miser extinguendus

Messalinæ oculis. Dudum sedet illa parato 27

Flammeolo, tyriusque palam genialis in hortis

Sternitur, et ritu decies centena dabuntur 28

Antiquo ; veniet cum signatoribus auspex.

Hæc tu secreta et paucis commissa putabas ?

Non, nisi legitime, vult nubere : quid placeat, dic ?

Ni parere vetis, pereundum erit ante lucernas.

Si scelus admittas, dabitur mora parvula, dum res

Mais ton Endymion, fidèle à ses amours,

N’aura qu’une Diane et l’aimera toujours.

Vaine erreur. Qu’à ses yeux Pompéïa se présente :

Elle est riche : il suffit : la fortune le tente :

Sans amour, par calcul, il tombe à ses genoux,

Et Pompéïa pour lui vend jusqu’à ses bijoux.

Quelle femme en effet, ou Julie ou Catulle,

Quand un désir brûlant en ses veines circule,

Quand l’espoir du plaisir l’inonde de sueur,

Refusa jamais rien à sa pressante ardeur ?

— En quoi donc le présent d’une beauté modeste

A l’homme vertueux peut-il être funeste ?

— Considère Hippolyte, et vois Bellérophon :

A leur austérité quel prix réserve-t-on ?

Sténobée en rougit : Phèdre en frémit de rage

L’une et l’autre, jurant de venger son outrage,

Ne voit plus son amant qu’avec des yeux d’horreur.

La femme dédaignée est un tigre en fureur.

Silius a frappé les yeux de Messaline :

L’épouse de César à son lit le destine ;

Parle, que fera-t-il ? que lui conseilles-tu ?

Modèle de beauté, de grâce, de vertu,

Vainement il repousse une flamme abhorrée ;

Messaline l’a vu : sa perte est assurée.

Déjà dans les jardins, pour cet hymen fatal,

Tout est prêt, les flambeaux, le voile nuptial,

La couche des époux, l’augure, la victime,

Et les témoins d’usage, et la dot légitime.

Tu croyais, Silius, qu’en un secret profond,

Elle voudrait de Claude ensevelir l’affront.

Non, des lois, des autels, pour ce nœud sacrilège,

Elle réclamera l’auguste privilège.

Choisis. Il faut céder ou périr dans le jour.

Si tu veux couronner son criminel amour,

Tu vivras jusqu’à l’heure où de cette aventure

Nota urbi et populo contingat principis aures.

Dedecus ille domus sciet ultimus. Interea tu

Obsequere imperio, si tanti est vita dierum

Paucorum. Quidquid melius leviusque putaris,

Præbenda est gladio pulchra hæc et candida cervix.

Nil ergo optabunt homines ? Si consilium vis,

Permittes ipsis expendere numinibus, quid

Conveniat nobis, rebusque sit utile nostris :

Nam pro jucundis aptissima quæque dabunt di.

Carior est illis homo quam sibi. Nos animorum

Impulsu, et cæca magnaque cupidine ducti,

Conjugium petimus, partumque uxoris ; at illis

Notum qui pueri, qualisque futura sit uxor.

Ut tamen et poscas aliquid, voveasque sacellis

Exta, et candiduli divina tomacula porci,

Orandum est ut sit mens sana in corpore sano.

Fortem posce animam, mortis terrore carentem,

Qui spatium vitæ extremum inter munera ponat

Naturæ, qui ferre queat quoscumque labores,

Nesciat irasci, cupiat nihil, et potiores

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