Satires (page 18)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Herculis ærumnas credat sævosque labores

Et Venere, et cœnis, et pluma Sardanapali.

Le bruit, de Rome entière excitant le murmure,

Ira dans son palais réveiller l’empereur.

C’est lui qui le dernier saura son déshonneur.

Si cependant, d’une âme à la crainte asservie,

Tu n’oses sur-le-champ renoncer à la vie :

Si tu mets tant de prix à quelques jours de plus,

Obéis : mais prononce un généreux refus,

Ou perds, en consentant, tout le soin de ta gloire,

Le glaive du licteur attend ce cou d’ivoire.

— Ainsi l’homme n’a rien à demander aux cieux !

— Voulez-vous un conseil ? laissez faire les dieux.

L’homme leur est plus cher qu’il ne l’est à lui-même.

Il s’abuse en courant après le bien suprême ;

Car les dieux, mieux Instruits de son propre intérêt,

Font ce qui lui convient, et non ce qui lui plaît.

Entrainés par nos vœux dans une erreur profonde,

Nous voulons une épouse et la voulons féconde ;

Mais ils savent déjà ces dieux plus clairvoyants,

Ce que seront un jour la mère et les enfants.

Ce n’est pas toutefois que leur bonté propice

Refuse d’accueillir un pieux sacrifice.

Veux-tu les voir sourire et céder à tes vœux ?

Demande un esprit sain dans un corps vigoureux :

Une âme que jamais aucun trouble n’agite ;

Que n’épouvantent point les fables du Cocyte ;

Qui ne s’égare pas de souhait en souhait ;

Qui regarde la mort comme un dernier bienfait ;

Qui sache supporter la fortune contraire,

Modérer ses désirs, réprimer sa colère ;

Qui préfère à la table, aux plaisirs, au repos,

Les fatigues d’Hercule et ses douze travaux.

Monstro qnod ipse tibi possis dare. Semita certe

Tranquillæ per virtutem patet unica vitæ.

Nullum numen abest, si sit prudentia : nos te, 29

Nos facimus, Fortuna, deam, cœloque locamus.

Ce sentier peu battu qui mène au bien suprême,

Chacun, quand il le veut, le trouve par lui-même ;

La vertu nous l’indique : elle seule ici bas

Vers ce but glorieux peut diriger nos pas.

Tu n’es rien, ô Fortune ! où règne la sagesse,

Et c’est nous, oui nous seuls, qui te faisons déesse.

SATIRE XI.

D’un banquet fastueux la superbe ordonnance,

Chez Bassus est grandeur, chez Rutilus, démence.

Dans le fait, est-il rien dont on se moque plus

Que des profusions d’un pauvre Apicius ?

Aussi, dans les soupers, sur les places publiques,

Aux théâtres, aux bains, que de traits satiriques

Viennent sur Rutilus pleuvoir de toutes parts !

Jeune, robuste, propre aux fatigues de Mars,

On dit que, sous les lois d’un dur maître d’escrime,

Il va du mirmillon apprendre l’art sublime;

Et ce n’est plus César qui l'exige de lui !

César de le souffrir se contente aujourd’hui.

Combien j’en citerais que, pour les mieux surprendre,

Aux abords du marché l’usurier court attendre,

Et dont le seul motif de vivre est de manger !

Plus ils sont obérés, plus s’accroît le danger

De voir avec fracas éclater leur ruine,

Moins ils mettent de borne aux frais de leur cuisine.

Ils ne calculent plus. L’eau, la terre, les airs

Leur doivent le tribut des morceaux les plus chers :

Que dis-je ? il n’en est point d’assez chers pour leurs tables,

Et c’est le prix surtout qui les rend délectables.

Leur faut-il, pour fournir à ce luxe effréné

Un argent à périr aussitôt condamné ?

La chose est toute simple ; ils iront à l’enchère

Exposer les débris du buste de leur mère,

Leur dernier vase d'or, et, sur un plat grossier,

Mangeront dans un mets le cens du chevalier !

Voilà par quel chemin, pauvres, criblés de dettes,

Ils arrivent au pain dont vivent les athlètes.

Il est donc important, pour juger de tels frais,

De connaître avant tout celui qui les a faits.

Honteux chez Rutilus, chez Bassus honorables,

Ils sont, d’après le cens, ou permis ou blâmables.

Gurgès sait de combien les cimes de l’Atlas

Surpassent en hauteur les monts de ces climats.

Qu’importe, s’il ne peut d’un coffre-fort immense

Avec un petit sac faire la différence ?

Le Gnôthi seauton est descendu des cieux.

Grave le dans ton cœur cet oracle des dieux.

Soit que par les liens d’un heureux hyménée,

Tu cherches à fixer enfin ta destinée,

Soit que l’ambition d’être utile à l’état.

Te fasse désirer une place au sénat ;

(Thersite, s’épargnant un combat inutile,

N'osa pas demander le bouclier d’Achille,

Ce bouclier pesant, ouvrage de Vulcain,

Qu'Ulysse ne portait que d’un bras incertain.)

Et si, pour un procès d’une grande importance,

Des luttes du barreau tu veux courir la chance,

Avant que d’affronter ces orageux débats,

Consulte tes moyens : demande toi tout bas

Si le ciel t'a doué du talent oratoire,

Ou si, comme Mathon, tu n’es qu’une mâchoire ;

Prends ta mesure en tout. Il te faut du poisson,

Et tu n’as que l’argent qu’il faut pour un goujon ;

Laisse le surmulet. Si de ta gourmandise

Les besoins vont croissant, quand ta bourse s’épuise :

Si tu veux, dévorant ton patrimoine entier,

Digérer en un jour argent et mobilier.

N’épargner ni troupeaux, ni bois, ni métairie,

Quelle sera la fin de ta gloutonnerie ?

SATIRE XII.

Oui, mon cœur te préfère au jour de ma naissance,

Heureux jour, où, fêtant l’ami de mon enfance,

Je vais faire couler sur un tertre pieux

Le sang des animaux que j’ai promis aux dieux.

J’y cours, accompagné d’un modeste cortége.

Immoler deux brebis plus blanches que la neige,

L’une à Junon, et l’autre à celle dont le bras,

De la Gorgone armé, sème au loin le trépas.

Pour toi qu’au Tarpéien tout un peuple contemple.

Je te destine un don plus digne de ton temple ;

C’est un jeune taureau dont le front mutiné

Cherche à briser le nœud qui le tient enchaîné.

Mûr pour la liqueur sainte et pour le sacrifice,

Il dédaigne déjà le lait de sa nourrice.

Et, secouant la tête, ardent, impétueux,

De sa corne naissante insulte un tronc noueux.

Que n’ai-je une fortune égale à ma tendresse !

J’irais, dans le transport de ma vive allégresse.

Traîner moi-même aux pieds du sacrificateur.

Un bœuf sur Hispulla l’emportant en grosseur.

Il ne sortirait point de nos prochains herbages.

Parmi des prés fleuris et de gras pâturages.

Pour les jours solennels avec soin réservé.

Sur les bords du Clitumne on l’aurait élevé.

Voilà par quels tributs j’exprimerais ma joie,

Au retour de l’ami que le ciel me renvoie,

Et qui, voyant encor les gouffres entr’ouverts,

S’étonne de survivre aux maux qu’il a soufferts.

C’était peu des dangers d’une horrible tempête.

Et du bruit de la foudre éclatant sur sa tête ;

Un immense nuage, aux yeux des matelots,

Avait caché le ciel, et pesait sur les flots.

Du milieu de la nuit des flammes s’échappèrent ;

La vergue s’alluma ; les voiles s’embrasèrent :

Et chacun sur la nef, de feux enveloppé,

Comme du même trait soudainement frappé,

Moins que de l’incendie, avait peur du naufrage.

Tel gronde en vers pompeux un poétique orage.

Ce n’est point tout encore ; écoute et compâtis.

Ces craintes, cet effroi, d’autres les ont sentis.

Et les tableaux votifs suspendus dans nos temples.

D’un semblable danger nous offrent cent exemples.

Qui ne sait, en effet, que les autels d’Isis

Nourrissent parmi nous des milliers de Zeuxis7

Mais ce n’en est pas moins une cruelle chance.

Et Catulle en a fait la dure expérience.

Déjà, des deux côtés par les flots assailli.

Jusqu’au milieu des flancs le navire est rempli.

En vain le vieux nocher, déployant sa science.

De la vague en fureur combat la vidence.

Il voit l’onde grossir et le mât s’ébranler ;

Avec les vents alors il faut capituler ;

Et comme le castor, dans un péril extrême.

Pour tromper le chasseur, se mutile lui-même.

Tant du trésor qu’il porte il connaît la vertu !

Reprenant tout à coup son courage abattu,

Jetez tout, dit Catulle ; et ses mains empressées,

Dans l’abîme profond des vagues courroucées,

Lancent au même instant ces manteaux fastueux.

Des Mécènes du jour ornements somptueux.

Et ces robes de pourpre, et ces laines superbes

Que le mélange heureux et des eaux et des herbes,

Et l’air pur des vallons qu’arrose le Bétis,

Colore sans travail sur le dos des brebis.

Tout périt, tout s’engouffre au vaste sein des ondes,

Vaisselle, argenterie, urnes assez profondes

Pour étancber la soif du centaure Pholus,

Ou pour désaltérer l’épouse d’Asylus ;

Et jusques à la coupe, ouvrage magnifique,

Dans laquelle avait bu le rusé politique

Qui, comptant sur le fer moins que sur son trésor,

Pénétra dans Olynthe avec une clef d’or.

Quel autre, de nos jours, de la mort toute prête.

Au prix de son argent, rachèterait sa tète ?

L’avare que séduit le plaisir d’entasser,

N’amasse point pour vivre, il vit pour amasser.

Catulle a préféré sa vie à sa fortune :

Sacrifice impuissant pour désarmer Neptune !

Chaque moment ajoute à l’horreur du danger ;

La tempête redouble, et, pour se dégager,

Il coupe, abat lui-même, extrémité funeste !

Le mât de son esquif, pour en sauver le reste.

Va donc, faible mortel, sous des climats lointains,

Au caprice des vents confier tes destins,

Et consens à ne voir sur un abîme immense.

Entre la mort et toi, que sept doigts de distance ;

Mais aux provisions que tu prendras à bord.

Joins des haches, avant de t’éloigner du port.

La mer plus calme enfin rassurre l’équipage.

La Parque se déride, et, lâchant les ciseaux,

D’une laine plus blanche entoure ses fuseaux.

Quelques haillons tendus et la voile de proue.

Recueillent le zéphir qui les gonfle et s’y joue.

L’Auster ne gronde plus, et Phébus de retour

Ramène l’espérance avec l’éclat du jour.

Alors on voit la cime où, fuyant Lavinie,

Ascagne tranplanta sa noble colonie,

Quand sondain, éclatent d’une rare blancheur,

Avec trente petits de la même couleur,

Une laie apparut aux descendants de Troie,

Qui, frappés de surprise et transportés de joie,

Du fortuné présage offert à leurs regards,

Donnèrent le nom d’Albe à leurs nouveaux remparts.

Du vaisseau mutilé la débile carène

Double péniblement le phare de Thyrrène ;

Elle gagne ce port dont les moles hardis

Par d’immenses travaux à deux fois arrondis.

S’avancent sur la mer, en fuyant nos rivages.

Qui pourrait comparer à de pareils ouvrages.

Ces ports que la nature à creusés sans dessein ?

Le pilote, en ce vaste et tranquille bassin,

Met enfin à l’abri sa poupe fracassée ;

IL n’a plus rien à craindre ; et, la tête rasée.

Le matelot bavard, dans des récits joyeux.

Se plait à raconter ses travaux périlleux.

Allons ! plus de délais : que la fête commence :

Attentifs à ma voix, enfants, faites silence ;

Décores de festons et le temple et l’autel ;

Saupoudrez les couteaux de farine et de sel ;

Je vous suis, et sitôt qu’à mes désirs propice

Le ciel aura reçu ce premier sacrifice.

Je rentre en ma maison où, de lierre ombragés,

Mes Pénates de cire en ordre sont rangés.

Là, de mon Jupiter j’encenserai l’image ;

Là, mes dieux paternels recevront mon hommage ;

Je n’épargnerai rien, et, prodigue de fleurs.

Mes mains en répandront de toutes les couleurs.

Déjà de toutes parts ma maison est ornée :

Déjà de longs rameaux ma porte est couronnée,

Et des feux allumés longtemps avant le jour,

De l’ami que je fête annoncent le retour.

Ne va point, Gorvinus, d’un soupçon téméraire,

Quis nescit, Volesi Bithynice, qualia demens

Ægyptus portenta colat ? Crocodilon adorat

Pars hæc, illa pavet saturam serpentibus ibin.

Effigies sacri nitet aurea cercopitheci,

Dimidio magicæ resonant ubi Memnone chordæ,

Atque vetus Thebe centum jacet obruta portis.

Illic æluros, hic piacem fluminis, illic

Oppida tota canem venerantur, nemo Dianam.

Porrum et cepe nefas violare et frangere morsu.

O sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis

Numina ! Lanatis animalibus abstinet omnis

Mensa : nefas illic fetum jugulare capellæ ;

Carnibus humanis vesci licet. Attonito quum

Tale super cœnam facinus narraret Ulysses

Alcinoo, bilem aut risum fortasse quibusdam

Moverat, ut mendax aretalogus. In mare nemo

Hunc abicit, sæva dignum veraque Charybdi,

Fingentem immanes Læstrygonas atque Cyclopes ?

Nam citius Scyllam, vel concurrentia saxa

Cyanes, plenos et tempestatibus utres

Crediderim, aut tenui percussum verbere Circes,

Et cum remigibus grunisse Elpenora porcis.

Tam vacui capitis populum Phæaca putavit ?

SATIRE XV.

On sait, Volusius, à quels dieux ridicules

L’habitant de l’Égypte offre ses vœux crédules.

Là, devant un ibis de serpents engraissé,

Se prosterne en tremblant un vulgaire insensé ;

Ici fume l’encens aux pieds d’un crocodile ;

Plus loin, sur Thèbes en cendre, une foule imbécile,

Aux lieux où de Memnon l’airain frémit encor,

D’un œil respectueux contemple un singe d’or.

Ils honorent le chat, le poisson des rivières ;

Le chien est adoré par des cités entières,

Diane par personne ! et non moins vénérés,

Leurs poireaux, leurs oignons à leurs yeux sont sacrés ;

Y porter de la dent la plus légère atteinte,

Serait un sacrilège. O la nation sainte

A qui dans ses jardins il naît de pareils dieux !

Ils n’égorgeront pas, ces peuples odieux,

La chèvre ou l’animal qui nous donne sa laine ;

Mais ils se permettront des mets de chair humaine.

Quand chez Alcinous, d’étonnement frappé,

D’un crime de ce genre, à la fin du soupé,

Ulysse entretenait les vieillards de Corcyre,

Quelqu’un dut s’en fâcher, on du moins en put rire.

Quoi ! nous n’oserons pas dans les gouffres profonds,

Avec son Polyphème et tous ses Lestrygons,

Envoyer ce hâbleur, digne d’un tel supplice,

Et qu’en effet Charybde en ses flancs l’engloutisse ?

Nous croit-il à ce point dépourvus de bon sens ?

Sic aliquis merito nondum ebrius, et minimum qui

De Corcyæa temetum duxerat urna :

Solus enim hoc Ithacus nullo sub teste canebat.

Nos miranda quidem, sed nuper, consule Junio,

Gesta, super calidæ referemus mœnia Copti ;

Nos vulgi scelus, et cunctis graviora cothurnis.

Nam scelus a Pyrrha quanquam omnia syrmata volvas,

Nullus apud tragicos populus facit. Accipe nostro

Dira quod exemplum feritas produxerit ævo.

Inter finitimos vetus atque antiqua simultas,

Immortale odium, et nunquam amabile vulnus

Ardet adhuc Ombos et Tentyra. Summus utrinque

Inde furor vulgi, quod numina vicinorum

Odit uterque locus, quum solos credat habendos

Esse deos, quos ipse colit. Sed, tempore festo

Alterius populi, rapienda occasio cunctis

Visa inimicorum primoribus ac ducibus, ne

Lætum hilaremque diem, ne magnæ gaudia cœnæ

Sentirent, positis ad templa et compi ta mensis,

Pervigilique toro, quein nocte ac luce jaceatem

Septimus interdum sol invenit. Horrida sane

Passe pour sa Scylla, ses monstres mugissants,

Ses rochers dans les airs se heurtant sur sa tête,

Ses outres renfermant la foudre et la tempête,

Son Elpénor grognant avec ses matelots

Qu’un coup de sa baguette a changés en pourceaux.

Ainsi dut s’exprimer quelque habitant de l’île,

Dont le vin n’avait pas encore aigri la bile ;

Car ces faits merveilleux rapportés de si loin,

Ulysse n’en pouvait citer aucun témoin.

Pour moi, je vais conter un crime épouvantable,

Un crime sans exemple et pourtant véritable :

Le fait, sous Junius, arriva dans Coptos ;

C’est le crime d’un peuple ; et des plus noirs complots

Qu’ait jamais inventés la sombre Melpomène,

Aucun n’est comparable à cette horrible scène.

Quand vit-on en effet, depuis Deucalion,

Un forfait accompli par une nation ?

Écoutez donc ce trait de vengeance et de rage,

Ce trait dont la fureur n’appartient qu’à notre âge.

Entre les deux cités de Tentyre et d’Ombos,

Autrefois la discorde alluma ses flambeaux ;

Et depuis, une haine endurcie, implacable

A formé dans leur cœur un ulcère incurable.

De ces peuples rivaux le culte est différent,

Et chacun dans son zèle aveugle, intolérant,

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