Satires (page 19)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Rendant à son voisin insulte pour insulte,

Croit qu’il n’est dû d’encens qu’aux objets de son culte.

Tel est de leur fureur le principe cruel.

Un jour que, préparant un banquet solennel,

Dans les temples sacrés, sur les places publiques,

Tentyre rassemblait ses tribus fanatiques,

Tout à coup dans Ombos on conçoit le dessein

De venir les troubler au milieu du festin,

Longue et bruyante orgie où la septième aurore,

À table quelquefois les retrouvait encore.

Ægyptus : sed luxuria, quantem ipse notavi,

Barbara famoso non cedit turba Canopo.

Adde quod et facilis victoria de madidis et

Blæsis, atque mero titubantibus. Indr virorum

Saltatus nigro tibicine, qualiacumque

Urguenta et flores, multæque in fronte coronæ

Hinc jejunum odium. Sed jurgia prima sonare

Incipiunt animis ardentibus hæc tuba rixæ :

Dein clamore pari concurritur, et vice teli

Sævit nuda manus. Paucæ sine vulnere malæ :

Vix cuiquam, aut nulli, toto certamine nasus

Integer. Aspiceres jam cuncta per agmina vultus

Dimidios, alias facies, et hiantia ruptis

Ossa genis, plenos oculorum sanguine pugnos.

Ludere se credunt ipsi tamen, et pueriles

Exercere acies, quod nulla cadavera calcent.

Et sane quo tot rixantis millia turbæ,

Si vivunt omnes ? Ergo acrior impetus, et jam

Saxa inclinatis per humum quæsita lacertis

Incipiunt torquere, domestica seditioni

Tela ; nec hunc lapidem, quales et Turnus et Ajax,

Vel quo Tydides percussit pondere coxam

Æneæ sed quem valeant emittere dextræ

Illis dissimiles et nostro tempore natæ.

Nam genus hoc vivo jam decrescebat Homero.

Terra malos homines nunc educat atque pusillos ;

Ergo deus quicumque aspexit, ridet et odit.

A diverticulo repetatur fabula. Postquam

Subsidiis aucti, pars altera promere ferrum

Audet, et infestis pugnam instaurare sagittis ;

Sans doute ce canton n’est point civilisé ;

Mais si mes propres yeux ne m’ont point abusé,

En fait d’impurs plaisirs et de débauche extrême,

Il ne le cède pas à Canope elle-même.

Ajoutez que surpris, ivres et chancelants,

Tout secondait contre eux l’effort des assaillants.

Là, sans songer à rien, une foule en cadence,

Autour d’un noir flutteur, formant des chœurs de danse,

Des tables, des parfums, des guirlandes de fleurs :

Ici la haine à jeun méditant ses fureurs.

Des deux côtés d’abord, on s’échauffe, on s’outrage :

C’est, faute de clairon, le signal du carnage.

La main tient lieu de traits ; on se frappe à grands cris.

Tous les nez, tous les fronts sont cassés ou meurtris.

On ne voit plus partout que cervelle entamée,

Oreilles en lambeaux, mâchoire désarmée ;

Jeux d’enfants toutefois, ridicules débats !

Si personne ne meurt, à quoi bon ces combats ?

De la sédition armes plus familières,

Enfin de toutes parts volent, sifflent les pierres ;

Non point ces lourds rochers qu’aux jours de nos aïeux,

Se lançaient des héros, nobles enfants des dieux,

Un Turnus, un Ajax, et le fier Diomède,

Lorsque Enée appelait tout le camp à son aide.

Les pierres dont ce peuple emprunte le secours,

Sont telles qu’il les faut à des bras do nos jours.

La race des mortels décroît et dégénère.

Elle s’affaiblissait déjà, du temps d’Homère,

Et la terre, aujourd’hui, de ses flancs énervés

Ne produit que des nains frêles et dépravés.

Aussi, lorsque du haut de la voûte céleste,

Un dieu les voit aux mains, il rit et les déteste.

Mais revenons aux faits : tremblant, vaincu d’abord,

Le peuple de Tentyre a reçu du renfort.

Du glaive et de la flèche il s’arme avec audace,

Terga fugæ celeri præstantibus omnibus, instant

Qui vicina colunt umbrosæ Tentyra palmæ.

Labitur hinc quidam, nimia formidine cursum

Præcipitans, capiturque ; ast illum in plurima sectum

Frusta et particules, ut mortis mortuus unus

Sufficeret, totum corrosis ossibus edit

Victrix turba ; nec ardenti decoxit aheno,

Aut verubus : longum usque adeo tardumqne putavit

Exspectare focos, contenta cadavere crudo.

Hinc gaudere libet, quod non violaverit ignem

Quem summa cœli raptum de parte Prometheus

Donavit terris. Elemento gratulor, et te

Exsultare reor ; sed qui mordere cadaver

Sustinuit, nil unquam hac carne libentius edit.

Nam scelere in tanto ne quæras et dubites an

Prima voluptatem gula senserit ; ultimus autem

Qui stetit, absumpto jam toto corpore, ductis

Per terram digitis, aliquid de sanguine gustat.

Vascones, ut fama est, alimentis talibus usi

Produxere animas : sed res diversa, sed illic

Fortunæ invidia est, bellorumque ultima, casus

Extremi, longæ dira obsidionis egestas.

Hujus enim, quod nunc agitur, miserabile debet

Exemplum esse cibi. Sicut modo dicta mihi gens

Post omnes herbas, post cuncta animalia, quidquid

Cogebat vacui ventris furor, hostibus ipsis

Et le combat reprend une nouvelle face.

Bientôt les agresseurs cèdent de tout côté ;

Et tandis qu’à grands pas, l’un d’eux épouvanté,

Au milieu des fuyards, court et se précipite,

Il tombe. On se saisit du malheureux Ombite ;

Avide de ronger, de dévorer ses os,

On l’entoure, on l’égorge, on le coupe en morceaux.

L’airain tarderait trop à leur faim haletante,

Et d’un cadavre crû la troupe se contente.

Du moins le feu sacré qu’à la voûte des cieux

Déroba de Japet le fils audacieux,

Ce principe immortel dont il forma notre âme,

Ne fut point profané par cette horde infâme.

Ah ! je l’en félicite, et ce bonheur, je crois,

Volusius le sent, le partage avec moi.

Ne me demandez pas si le tigre farouche

Qui porta le premier ces lambeaux à sa bouche,

Trouva quelque plaisir à ce repas affreux ;

Jamais il ne goûta rien de plus savoureux ;

Et celui qui, trompé dans sa barbare joie,

Ne put avoir sa part de l’exécrable proie,

S’attachant au gazon et du doigt le pressant,

En exprima du moins quelques gouttes de sang.

Les Vascons, direz-vous, pour prolonger leur vie,

Jadis ont eu recours à ce festin impie ?

Oui, sans doute, ils l’ont fait ; mais la haine du sort,

Mais l’horreur de céder dans une guerre à mort,

Mais les derniers malheurs d’un siège impitoyable

Semblaient justifier ce repas effroyable.

Ils avaient englouti les herbes, les troupeaux,

Et jusqu’aux ossements des plus vils animaux.

Fantômes décharnés, errant sur leurs murailles,

La rage de la faim dévorait leurs entrailles :

Elle seule poussait leurs bras désespérés :

Et, s’ils se sont nourris de ces mets abhorrés,

Pallorem ac maciem ac tenues miserantibus artus,

Membra aliena fame lacerebant, esse parati

Et sua. Quisnam hominum veniam dare, quisve deorum

Urbibus abnuerit dira atque immania pessis,

Et quibus illorum poterant ignoscere manes

Quorum corporibus vescebantur ? Melius nos

Zenonis præcepta monent : nec enim omnia, quædam

Pro vita facienda putat. Sed Cantaber unde

Stoicus, antiqui præsertim ætate Metelli ?

Nunc totus Graias nostrasque habet orbis Athenas.

Gaula causidicos docuit facunda Britannos ;

De conducendo loquitur jam rhetore Thule.

Nobilis ille tamen pontus quem diximus, et par

Virtute atque fide, sed major clade Saguntus

Tale quid excusat. Mæotide sævior ara

Ægyptus : quippe illa nefandi Taurica sacri

Inventrix, homines, (ut jam quæ carmina tradunt

Digna fide credas) tantum immolat ; ulterius nil

Aut gravius cultro timet hostia. Quis modo casus

Impulit hos ? quæ tanta fames infestaque vallo

Arma cœgerunt tam detestabile monstrum

Audere ? Anne aliam, terra Memphitide sicca,

Invidiam facerent nolenti surgere Nilo ?

Qua nec terribiles Cimbri, nec Britones unquam

Sauromatæque truces, aut immanes Agathyrsi,

Ce n’est que dans l’instant où, sourds à la nature,

Leur propre chair allait leur servir de pâture.

L’assiégeant attendri leur accorda des pleurs.

Et quel homme, quel dieu n’eût gémi des malheurs

D’un peuple que peut-être, en ces moments extrêmes,

Ceux dont il but le sang, excusèrent eux-mêmes ?

De Zénon, il est vrai, la sévère raison

Nous donne une meilleure et plus haute leçon ;

Si l’on peut à la mort tenter de se soustraire,

L’homme, pour l’éviter, n’a pas droit de tout faire ;

Mais ces dogmes, au temps de l’ancien Métellus,

Un barbare, un Cantabre, où les aurait-il lus ?

Maintenant la sagesse a des lois plus humaines ;

Partout brillent les mœurs et de Rome et d’Athènes ;

La Gaule a des Bretons fait un peuple orateur,

Et l’on parle à Thulé d’y gager un rhéteur !

Ces généreux Vascons, et le peuple indomptable

Qui, victime d’un siège encor plus lamentable,

S’immola dans Sagonte à la fidélité,

Ne cédèrent du moins qu’à la nécessité ;

Mais de l’Egyptien la fureur homicide,

Surpassa les forfaits du Palus-Méotide.

Là, dit-on, quand Diane, aux pieds de son autel,

Voit plonger le poignard dans le sein d’un mortel,

Son prêtre, satisfait du sang de la victime,

Par d’autres cruautés n’ajoute point au crime.

Qui força donc Tentyre à cette atrocité ?

Les menaces, l’aspect d’un vainqueur irrité ?

La disette, la faim, les horreurs d’un long siège ?

Qu’aurait osé de plus ce peuple sacrilège,

Si tout à coup le Nil, avare de ses flots,

A l’aride Memphis eût refusé ses eaux ?

Ce que ne fit jamais, dans l’ardeur du carnage,

Le Cimbre, le Teuton, l’Agathyrse sauvage,

Une horde sans nom, rebut du genre humain,

Hac sævit rabie imbelle et inutile vulgus,

Parvula fictilibus solitum dare vela phaselis,

Et brevibus pictæ remis incumbere testæ.

Nec pœnam sceleri invenies, nec digna parabis

Supplicia his populis, in quorum mente pares sunt

Et similes ira atque fames. Mollissima corda

Humano generi dare se natura fatetur,

Quæ lacrymas dedit : hæc nostri pars optima sensus.

Plorare ergo jubet causam dicentis amici

Squatoremque rei, pupillum ad jura vocantem

Circumscriptorem, cujus manantia fletu

Ora puellares faciunt incerta capilli.

Naturæ temperio gemimus, quum funus adultæ

Virginis occurrit, vel terra clauditur infans,

Et minor igne rogi. Quis enim bonus, et face dignus

Arcana, qualem Cereris vult esse sacerdos,

Ulla aliena sibi credat mala ? Separat hoc nos

A grege mutorum : atque ideo venerabile soli

Sortiti ingenium, divinorumque capaces,

Atque exercendis capiendisque artibus apti,

Sensum a cœlesti demissum traximus arce,

Qui, pour toute industrie, une rame à la main,

Sait guider, sur son fleuve, une conque de terre,

Le vil Égyptien n’a pas craint de le faire !

Quel supplice inventer, où trouver un tourment

Capable d’expier l’affreux égarement

D’un peuple aux yeux de qui la soif de la vengeance,

Autant que la famine a droit à l’indulgence ?

Le créateur pourtant, en nous donnant les pleurs,

Prouve qu’il a gravé la pitié dans nos cœurs.

Elle est du genre humain le plus beau caractère ;

C’est elle qui nous fait gémir sur la misère,

Sur le deuil d’un ami plongé dans la douleur,

Quand, sous un vêtement conforme à son malheur,

Pour défendre sa cause, il parait en justice ;

Ou que de son tuteur poursuivant l’avarice,

Un pupille encor vierge, et les cheveux épars,

Sur son sexe incertain attendrit nos regards.

Et lorsque nous voyons, d’un pas lent et tranquille,

S’avancer le convoi d’une fille nubile ;

Lorsque avant d’être mûr pour le fatal bûcher,

Tendre fleur qu’en passant la mort vient de toucher,

Un fils est déposé dans le sein de la terre,

Si nous sommes émus d’un trouble involontaire,

Si des pleurs, malgré nous, s’échappent de nos yeux,

De la nature encor c’est l’ordre impérieux.

Quel homme irréprochable et digne que sans crainte,

Cérès entre ses mains remit la torche sainte,

Insensible à l’aspect des misères d’autrui,

Peut croire qu’il en est d’étrangères pour lui ?

Entre la brute et nous s’il est quelque distance,

Tendre pitié, c’est toi qui fais la différence !

Oui, c’est pour obéir à ce doux sentiment,

Que nous avons du ciel reçu l’entendement,

Cet ineffable don qui rend l’homme capable

Et d’adresse aux dieux un culte raisonnable,

Cujus egent prona et terram spectantia. Mundi

Principio induisit communis conditor illis

Tantum animas, nobis animum quoque ; mutuus ut nos

Affectus petere auxilium et præstare juberet,

Dispersos trahere in populum, migrare vetusto

De nemore et proavis habitatas linquere sylvas

Ædifiare domos, laribus conjungere nostris

Tectum aliud, tutos vicino limine somnos

Ut collata daret fiducia ; protegere armis

Lapsum, aut ingenti nutantem vulnere civem,

Communi dare signa tuba, defendier isdem

Turribus, atque una portarum clave teneri.

Sed jam serpentum major concordia : parcit

Cognatis maculis similis fera. Quando leoni

Fortior eripuit vitam leo ? Quo nemore unquam

Exspiravit aper majoris dentibus apri ?

Indica tigris agit rabida cum tigride paceni

Perpetuam : sævis inter se convenit ursis.

Ast homini ferrum letale incude nefanda

Procudisse parum est ; quum rastra et sarcula tantum

Assueti coquere, et, marris ac vomere lassi,

Et d’inventer les arts et de les cultiver.

Car jusqu’aux immortels lui seul peut s’élever ;

Différent en cela de la brute grossière

Qui végète, le front courbé vers la poussière.

Celui par qui le monde est sorti du chaos,

Ne donna que la vie aux autres animaux.

Il nous donna de plus une âme intelligente,

Afin que, se prêtant une main indulgente,

Les faibles et les forts unis par la bonté,

Pussent former les nœuds de la société.

C’est alors qu’on les vit, moins grossiers que leurs pères,

Déserter des forêts les sauvages repaires ;

Se rassembler, s’unir sous l’empire des lois,

Se bâtir des maisons, et, rapprochant leurs toits,

Goûter plus sûrement, sous un commun asile,

Les paisibles douceurs d’un sommeil plus tranquille.

C’est alors qu’on les vit, les armes à la main,

Se porter au secours d’un ami, d’un voisin,

Combattre à ses côtés et panser ses blessures ;

Ou vengeant en commun de communes injures,

Au bruit du même airain, près du même étendard,

Se défendre ou mourir sur le même rempart.

Aujourd’hui les serpents que leur instinct rassemble,

Moins féroces que nous, s’accordent mieux ensemble.

La bête en son espèce épargne au moins ses traits :

Près du tigre en fureur, le tigre habite en paix.

L’ours n’attaque point l’ours. Le sanglier sauvage

D’un autre sanglier n’éprouve point la rage :

Et le jeune lion, avec tranquillité,

Près d’un lion plus fort, repose en sûreté.

Hélas ! c’était donc peu que l’homme sacrilège,

De ses arts contre lui tournât le privilège !

Qu’en instruments de mort il changeât les métaux !

Lorsque, pour façonner la bêche et les râteaux,

Les forges sans relâche autrefois occupées,

Nescierint primi gladios excudere fabri.

Adspicimus populos, quorum non sufficit iræ

Occidisse aliquem ; sed pectora, brachia, vultum

Crediderint genus esse cibi. Quid diceret ergo,

Vel quo non fugeret, si nunc hæc monstra videret

Pythagoras, cunctis animalibus abstinuit qui

Tanquam homine, et ventri indulsit non omne legumen ?

Ignoraient l’art fatal d’aiguiser les épées !

C’était peu qu’un mortel égorgeât un mortel !

Il fallait, pour combler ce délire cruel,

Qu’un peuple tout entier, dans sa haine implacable,

Dévorât par lambeaux la chair de son semblable !

Que dirait Pythagore, où ne fuirait-il pas,

S’il voyait aujourd’hui de pareils attentats ?

Lui qui, dans sa sublime et douce bienveillance,

De tous les animaux épargnant l’existence,

S’abstenait de leur sang comme du sang humain,

Et ne permettait pas tout légume à sa faim.

SATIRE II

(01) Bacchanalia pour bacchanaliter vivunt. Horace a dit à peu près de même cyclope, pour more cyclopis movetur.

(02) Toi le plus infâme cloaque de la bande socratique. Cette métaphore révoltante fait-elle allusion aux calomnies répandues contre le plus vertueux des Grecs, ou bien le poète veut-il seulement désigner les faux sages qui se disaient ses sectateurs ? Il est difficile de croire que Juvénal ait voulu outrager la mémoire de ce vieillard, dulci vicimus Hymetto, qui partem acceptæ sava inter vincla cicuiæ, accusatori nollet dare. Aristophane lui-même, le plus ardent persécuteur de Socrate, ne lui a pas fait cet odieux reproche.

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