Satires (page 4)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

S’arrache les cheveux, s’agite, se tourmente,

Et, couché sur le ventre, ou roulant sur le dos,

De l’ami de Patrocle imite les sanglots.

Qu’a-t-il donc ? d’où lui vient cette rage obstinée ?

Il n’a battu personne encor de la journée,

Et s’il ne trouve enfin à qui rompre les bras,

Mécontent de lui-même, il ne dormira pas.

Il en est qu’au sommeil ce prélude dispose.

En aveugle pourtant ne crains pas qu’il s’expose,

Ni qu’il aille attaquer celui dont les faisceaux,

La pourpre, le cortège et les nombreux flambeaux,

Tout querelleur qu’il est, lui conseillent la fuite.

C’est à moi qu’il en veut, à moi qu’il voit sans suite,

Eclairé par la lune ou ma lanterne en main,

D’un air tranquille et doux, suivre en paix mon chemin.

Veux-tu savoir comment notre débat s’engage,

S’il faut nommer débat un assaut plein de rage,

Ou sans cause entre nous la discorde éclatant,

L’un est le seul battu, l’autre le seul battant ?

D’abord les yeux hagards, la menace à la bouche :

— Halte-là, me dit-il d’un air sombre et farouche.

À ce brusque discours, saisi, glacé d’effroi,

J’obéis ; car enfin il est plus fort que moi.

D’où viens-tu ? poursuit-il d’un ton plus redoutable ;

Quel savetier t’a fait les honneurs de sa table ?

Qui t’a gonflé de choux et gorgé de poireaux ?

Tu ne dis rien ! réponds, ou… le pied suit ces mots.

Parle donc ? en quel bouge as-tu ton domicile ?

Quelle est la synagogue où l’on te donne asile ?

Je réplique ou me tais, c’est tout un ; le brutal

Frappe encor, puis se fâche et court au tribunal.

Et moi, pour éviter un destin plus funeste,

Pour garder de mes dents la moitié qui me reste,

Meurtri, roué de coups, l’implore sa bonté.

Du pauvre, en ce pays, telle est la liberté !

Autre risque à courir à l’heure pacifique

Où d’un triple verrou chacun clôt sa boutique,

Vous ne manquerez pas de voleurs effrontés,

Pour détrousser les gens en cent lieux apostés.

Que dis-je ? des brigands, portant plus loin l’audace,

De force quelquefois envahiront la place,

Quand des marais pontins par la garde chassés,

La faim vers nos remparts les aura repoussés.

Que de fers cependant, que de chaînes pesantes,

Fabriqués à grand bruit dans nos forges brûlantes !

La matière s’épuise, et, faute de métaux,

Nos guérets vont manquer de socs et de râteaux.

Règne de l’innocence ! Age heureux de nos pères !

Que n’avons-nous vécu dans ces siècles prospères

Quand, pour l’effroi du crime et le maintien des lois,

Une seule prison suffisait à nos rois ?

Plus d’un autre motif à la fuite m’engage ;

Mais la nuit tombe ; il faut partir ; mon équipage

M’attend, et de son fouet, dont l’air a retenti,

Le muletier déjà m’a deux fois averti.

Adieu donc : souviens-toi d’une amitié fidèle,

Et si jamais Aquin sur ses bords te rappelle,

Mande-le-moi ; j’accours, dans tes champs toujours frais,

Honorer ta Diane, et fêter ta Cérès,

Et du glaive d’Horace armé contre le vice,

Si tu m’en juges digne, avec toi j’entre en lice.

SATIRE IV.

Le voilà ! c’est lui-même : oui, je le reconnais,

Et mes crayons souvent reproduiront ses traits ;

C’est Crispinus, ce monstre énervé de délices,

Dont aucune vertu ne rachète les vices.

Rongé d’un mal secret, d’adultères désirs

Réveillent seuls en lui l’aiguillon des plaisirs,

Et la veuve est sans charme à ses yeux impudiques.

Qu’importe qu’à l’abri de ses vastes portiques,

Qu’à l’ombre de ses bois façonnés en berceaux,

Sans sortir du Forum, il lasse ses chevaux ?

Le ciel pour le méchant n’a point de jour prospère :

Il n’en a point surtout pour un lâche adultère,

Pour un incestueux dont la coupable ardeur,

D’une vestale sainte outragea la pudeur,

Au risque de la voir, vierge déshonorée,

En sortant de ses bras toute vive enterrée.

Je l’accuse aujourd’hui d’un fait moins révoltant,

D’un fait dont néanmoins, s’il en eût fait autant,

Tout autre, un Séius même aurait porté la peine,

Mais que dans Crispinus on remarquait à peine.

Que faire, s’agit-il d’un trait plus monstrueux,

Lorsque le personnage est encor plus hideux ?

Il a d’un surmulet donné six grands sesterces.

Il est vrai, s’il faut croire aux histoires diverses

Où sur le merveilleux on va renchérissant,

Que c’était un poisson de six livres pesant.

Je ne le blâme point si, par ce sacrifice,

D’un vieillard sans enfants caressant l’avarice,

Et sur son testament s’inscrivant le premier,

Il a su du Crœsus supplanter l’héritier ;

Et, s’il l’a fait pour plaire à cette riche amie

Qu’en litière fermée on promène endormie,

Je le blâme encor moins ; mais rien de tout cela ;

Le mets est pour lui seul ; les Romains jusque-là,

N’avaient rien vu de tel ; et, près d’un pareil homme,

Ce pauvre Apicius fut vraiment économe.

Comment ! un misérable à Canope acheté,

Un gueux que l’on a vu sur nos bords transplanté,

D’un léger papyrus entrer vêtu dans Rome,

C’est lui qui d’une écaille offre une telle somme !

Il en eût coûté moins d’acheter le pêcheur :

Une terre en province aurait moins de valeur ;

Et, donnant à choisir dans ses plus riches plaines,

La Pouille, à meilleur compte, adjuge des domaines.

Des banquets de César quels étaient donc les frais,

Quand le plus impudent des bouffons du palais,

Ce Mécène, jadis revendeur de marée,

Qui courait, en criant, colporter sa denrée,

Aux moindres jours, parmi cent mets plus chers encor,

A souper dans un plat engloutissait tant d’or ?

Calliope… Mais non, ce n’est point d’une fable,

C’est d’un fait qu’il s’agit et d’un fait véritable :

Racontes-le, parlez, vierges de l’Hélicon ;

Vierges, vous me devez le prix d’un si beau nom.

Du monde épouvanté d’indignes funérailles,

Le dernier Flavien déchirait les entrailles,

Et ce chauve Néron tenait Rome en ses fers,

Lorsque, non loin d’Ancône où sur le bord des mers

Du temple de Vénus s’élève le portique,

Tout à coup un pécheur du golfe Adriatique,

Dans les lianes élargis de ses rets spacieux,

Sentit l’énorme poids d’un turbot monstrueux.

Vous qui par le repos engraissés sous la glace,

Tombez tout engourdis dans les mers de la Thrace,

Quand Phœbus vient du Nord dissoudre les frimas,

Turbots du Tanaïs, vous ne l’égalez pas.

Le pêcheur le destine au pontife suprême.

A qui le vendrait-il ? le rivage lui-même

N’était-il pas aussi tout plein de délateurs ?

Bientôt environné de mille inquisiteurs

Qui de le dépouiller se feraient une joie,

Il se verrait forcé de leur laisser sa proie.

Aux dépens de César, nourri depuis longtemps,

Ce turbot, diraient-ils, a fui de ses étangs,

Et les lois à son maître ordonnent de le rendre.

Quel autre que César oserait y prétendre ?

Armillatus l’a dit, et l’oracle est certain :

Tout ce que l’Océan renferme dans son sein

De plus beau, de plus rare, en quelque endroit qu’il nage,

Est au fisc, de plein droit, dévolu sans partage.

A qui contre le fisc iriez-vous recourir ?

De peur qu’on ne l’arrache, il faudra donc l’offrir.

C’était vers la saison où la riche Pomone,

A l’aspect de l’hiver, fuyant avec l’automne,

De la fièvre fidèle au quatrième jour,

Fait à plus d’un malade attendre le retour.

Les autans précurseurs de la triste froidure

Protégeaient du pêcheur la récente capture.

Il se hâte pourtant, comme si de l’Auster,

Au plus fort de l’été, le souffle embrasait l’air.

A peine des murs d’Albe il découvre les restes,

Et ce lac où Vesta, sous des lambris modestes,

Nourrit encor le feu de l’antique Ilion :

A l’aspect imprévu du superbe poisson,

Quelque temps en extase on s’arrête, on admire :

Bientôt avec respect la foule se retire ;

On ouvre ; et, s’avançant vers le chef de l’État,

Le turbot annoncé passe avant le sénat.

Alors le Picentin : Prince, agréez l’hommage

D’un poisson par les dieux réservé pour votre âge,

Et que, débarrassé de tout autre fardeau,

Votre estomac sacré lui serve de tombeau.

Trop rare, trop exquis pour un foyer vulgaire,

Il n’était destiné qu’au maître de la terre,

Et du ciel aujourd’hui remplissant les décrets,

Il s’est jeté lui-même en mes heureux filets.

Quelle dérision ! le despote crédule

En conçoit cependant un orgueil ridicule.

D’un grand, par ses flatteurs au rang des dieux placé,

Quel si grossier encens fut jamais repoussé ?

Mais, pour un tel poisson, il faut un vase immense :

Où le trouver ? ce point mérite qu’on y pense.

Au nom de l’Empereur, les grands sont assemblés,

Les grands qu’il détestait, et qui, pâles, troublés,

Sur un front inquiet où se peint la contrainte,

D’une illustre amitié laissent percer la crainte.

A ces mots du Liburne : Entrez, il est assis :

Pégasus le premier, dévoré de soucis,

Arrive en rajustant, d’une main empressée,

Les plis de sa tunique à la hâte endossée.

Nouveau fermier de Rome, (et quel nom en effet

Convenait mieux alors à l’emploi de préfet ?)

Bien qu’en ces jours de sang, sa prudente indulgence

Crût devoir de Thémis désarmer la vengeance,

Il n’en était pas moins son plus solide appui,

Et nul autre ne fut plus intègre que lui.

Crispus le suit, Crispus dont la vieillesse aimable

Respire une douceur à ses discours semblable.

Quel ami plus utile à celui dont vingt rois

Et la terre et les mers reconnaissaient les lois,

S’il eût été permis, sous une telle peste,

Sous ce fléau, ce monstre au genre humain funeste,

De blâmer les rigueurs d’un règne désastreux,

Et d’oser faire entendre un conseil généreux ?

Mais quoi de plus cruel, de plus inexorable

Que l’oreille d’un maître à tel point irritable,

Qu’il suffisait d’un mot sur la pluie ou l’hiver,

Pour lui faire immoler son ami le plus cher ?

Incapable d’aller, aux dépens de sa vie,

Défendre ouvertement la vérité trahie,

Crispus contre le flot ne roidit point les bras.

Voilà comme, au milieu de tant d’assassinats,

Tranquille et sans danger au bord des précipices,

Il parvint à compter quatre fois vingt solstices.

Egalement discret et d’un âge pareil,

Glabrion sur ses pas accourait au conseil :

Son fils l’accompagnait, son fils qui, jeune encore,

Quand de la vie à peine il voit briller l’aurore,

Sans doute se croit loin de son terme fatal ;

Mais sa tête est promise au glaive impérial.

Dans la noblesse alors on ne vieillissait guère,

Et j’eusse des géants aimé mieux être frère.

Infortuné jeune homme, hélas ! c’est donc en vain

Que dans l’arène d’Albe, une lance à la main,

Pour calmer du tyran la fureur homicide,

On t’a vu lutter seul contre un lion numide.

Cette feinte démence admirée autrefois,

Dans un siècle ignorant pouvait tromper les rois ;

Mais, Brutus, quel Tarquin, s’y méprenant de même,

Serait dupe aujourd’hui de ton vieux stratagème ?

Rubrius, quoique né dans le rang le plus bas,

D’un air non moins troublé, précipitait ses pas.

Coupable d’une offense ancienne et qu’il faut taire,

Il ne s’en montre pas un censeur moins austère ;

Tel naguère un tyran, monstre d’impureté,

Lançait contre nos mœurs un libelle effronté.

Montane entre à son tour et s’avance avec peine,

Chargé d’un embonpoint dont le fardeau le gène.

Puis paraît Crispinus, dès l’aube parfumé :

Vous diriez les odeurs d’un cadavre embaumé.

Ensuite vient Rufus dont la sourde imposture,

D’un mot qu’avec mystère à l’oreille il murmure,

Sait dans l’ombre et sans bruit égorger ses rivaux ;

Et ce Cornélius qui, loin de nos drapeaux,

Instruit dans sa campagne au grand art des batailles,

Sur l’Hémus aux vautours doit porter ses entrailles ;

Et l’adroit Véienton, et Catullus enfin,

Cet aveugle flatteur, ce perfide assassin,

Qui, dans la folle ardeur de son âme éperdue,

Adore une beauté que jamais il n’a vue,

Monstre insigne parmi tant de monstres divers,

Et remarquable même en ce siècle pervers.

D’ignoble mendiant il devint satellite,

Et le sort l’eût traité par delà son mérite,

Si d’Aricie encore, avec d’humbles regards,

De baisers gracieux il poursuivait les chars.

Personne plus que lui, ravi d’un tel spectacle,

N’affecte en ce moment de crier au miracle.

Le turbot est à droite, et, d’un air étonné,

A gauche justement Catullus est tourné.

C’est ainsi qu’autrefois, juge absurde et risible,

Au cirque et sur la scène à ses yeux invisible,

Il portait jusqu’aux cieux et le jeu de l’acteur

Et l’art du machiniste et les coups du lutteur.

Mais tel qu’un fanatique agité par Bellone,

A de plus grands transports Véienton s’abandonne.

Prince, écoutez, dit-il, les arrêts du destin.

Voici d’un grand triomphe un présage certain.

Le monstre n’est point né dans les mers d’Étrurie.

Voyez-vous de ses dards les pointes en furie,

Et cet aspect sauvage et ce dos hérissé ?

C’est du trône breton Arviragus chassé,

C’est quelque roi captif. — Bien, Véienton, courage !

Apprends-nous son pays, dis-nous encor son âge.

— Quel est donc votre avis ? sera-t-il dépecé ?

— Ah ! seigneur, est-ce vous qui l’avez prononcé ?

Loin de lui, dit Montane, un si sanglant outrage !

Qu’avec zèle plutôt on se mette à l’ouvrage,

Et que, pour l’enfermer dans ses minces parois,

Un immense bassin se creuse à votre voix :

C’est ici qu’il nous faut un nouveau Prométhée.

La roue est-elle prête, et l’argile apportée ?

Mais ordonnez, seigneur et que de nos Césars,

Des potiers désormais suivent les étendards.

Il dit : et cet avis, digne du personnage,

De l’auguste assemblée entraîne le suffrage.

Montane se souvient des banquets de la cour,

De ces nuits de débauche où, jusqu’au point du jour,

Transformant son palais en impure taverne,

Néron, gonflé de mets, écumant de Falerne,

Savait renouveler et sa soif et sa faim.

Quel autre de nos jours eut le goût aussi fin ?

De Rutupe ou Circée, irrécusable arbitre,

Au premier coup de dent, il reconnaissait l’huitre,

Et, sur la simple vue, à sa forme, à sa chair,

Disait le bord natal d’un hérisson de mer.

César quitte son siège, et chacun se retire.

Voilà ce qu’il voulait aux princes de l’empire ;

Voilà l’ordre important au salut de l’état,

Qui faisait en tumulte accourir le sénat,

Comme si tout à coup, sur ses rapides ailes,

Une lettre apportant de fâcheuses nouvelles,

L’empereur eût appris qu’au fond de leurs déserts,

Le Catte et le Sicambre avaient brisé leurs fers.

Que n’a-t-il consumé dans ces extravagances,

Un règne où, se livrant à d’horribles vengeances,

On le vit dans le sang des plus nobles Romains,

Tremper impunément ses parricides maies !

Il périt à son tour ; mais ce fut quand sa rage

Aux plus vils artisans eut donné de l’ombrage.

C’est là ce qui du trône, enfin le renversant,

Des Lamia sur lui fit retomber le sang.

SATIRE V.

Si tu ne rougis pas du métier que tu fais :

Si la table d’autrui t’offre encor des attraits ;

Si tu n’as pas cessé d’y voir le bien suprême ;

Et ces dédains amers que chez Auguste même,

Sarmentus et Galba n’auraient pu tolérer,

Si d’un esprit content, tu peux les endurer,

Ton serment, dès ce jour, m’est suspect d’imposture :

Qui ne rougit de rien est bien près du parjure.

Que faut-il à la faim ? le plus frugal repas.

Mais ce peu qu’il lui faut, quand tu ne l’aurais pas,

N’avons-nous plus de quais ? n’est-il plus de portique,

De pont, où, revêtu d’un lambeau de tunique,

Au lieu de mendier un festin insolent,

Il vaudrait mieux ronger un pain noir en tremblant ?

D’abord, sois convaincu, malheureux parasite,

Qu’un grand, lorsqu’à souper par hasard il t’invite,

Des soins les plus constants par là te croit payé.

Un mets est tout le fruit de sa noble amitié !

Encor cette faveur accordée à ton zèle,

En tient-il quoique rare un registre fidèle.

Si donc après deux mois d’un entier abandon,

Venant en sa mémoire à rappeler ton nom,

Il daigne, pour remplir une dernière place,

Sur son troisième lit te faire asseoir par grâce

S’il te dit : Avec moi venez souper ce soir :

Un tel excès d’honneur doit combler ton espoir,

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