Satires (page 5)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et c’en est bien assez pour qu’on te voie encore,

Prévenant ses flatteurs et devançant l’aurore,

Quand le Bouvier tardif traîne son char glacé,

En hâte, à son réveil, courir demi-chaussé.

Quel souper cependant ! Un vin plat dont à peine

On voudrait se servir pour dégraisser la laine !

Le convive bientôt troublé par ce poison,

Corybante en fureur, va perdre la raison :

Des querelles d’abord ; puis volent les assiettes.

Votre sang qu’on étanche a rougi les serviettes,

Et clients, affranchis, de coups mortels atteints,

Roulent sur les débris des vases sagontins.

Lui, d’un vin pressuré du temps de Rome libre,

Quand les peuples latins campaient aux bords du Tibre,

Il boit, mais d’un ami faible et convalescent,

N’en réchaufferait pas l’estomac languissant.

Demain il goûtera d’un nectar de Sétine,

Si vieux qu’on n’en voit plus le nom ni l’origine,

Et tel que, pour fêter Brutus et Cassius,

Thraséas en buvait avec Helvidius.

La coupe du patron, avec art façonnée,

Est faite d’ambre pur et de béryls ornée ;

Tes doigts ne touchent point un si rare trésor :

Ou bien, s’il t’est permis de boire aussi dans l’or,

Un gardien insolent aposté par derrière,

Sous tes ongles aigus en compte chaque pierre.

Ne t’en offense point : le jaspe en est si beau !

Car Virron amateur de ce faste nouveau,

Ne porte plus au doigt sa pierre la plus belle,

Il en orne sa coupe ; et c’est là qu’étincelle.

Le rare diamant que, sur son baudrier,

Aimait à faire voir le jeune et fier guerrier,

En dépit de Junon, sur la plage africaine,

Au jaloux Iarbas préféré par la reine.

Pour toi, tu videras le calice grossier,

Qu’illustra de son nom Vatin le savetier,

Vieux vase à quatre becs, qui, par mainte fêlure,

Du souffre avec instance appelle la soudure.

Le patron se sent-il, après un long festin,

L’estomac échauffé par les mets et le vin ?

D’une eau pure à l’instant la glace toute prête

Dissipe les vapeurs qui lui troublent la tête.

Je trouvais indécent qu’on ne vous servit pas,

Des vins du même crû qu’au maître du repas.

L’eau même est différente ; et le coureur numide,

Qui te verse la tienne, est si noir, si livide,

Que l’on craindrait, la nuit, dans un lieu détourné,

De voir venir à soi ce spectre décharné.

Un esclave, la fleur des enfants de l’Asie,

Aux ordres de Virron, lui verse l’ambroisie ;

Tout l’or de nos sept rois n’aurait pu l’acheter.

Songe donc, quand la soif te viendra tourmenter,

Que c’est à ton Gétule à te donner à boire.

L’esclave de Virron, jeune, brillant de gloire,

Et du prix qu’il coûta justement orgueilleux,

Ne doit pas, ne sait pas servir des malheureux ; •

Tu l’appelles en vain. Superbe Ganymède,

Il ne te versera l’eau fraîche ni l’eau tiède,

Et ce qui contre toi le révolte surtout,

C’est que tu sois, assis quand il se tient debout.

N’attends de ses pareils ni soins, ni prévenance ;

Les esclaves des grands en ont l’impertinence.

Un autre en murmurant te jette avec dédain

Quelques restes moisis d’un pain dur et malsain ;

Mais ce gâteau léger, aussi blanc que la neige,

Garde.toi d’y porter une main sacrilège.

C’est un gâteau pétri de la fleur du froment :

C’est le pain du patron. Touches-y seulement,

Si tu veux que tout haut gourmandant ta méprise,

Un esclave aux aguets te fasse lâcher prise.

Convive audacieux, te dirait-il soudain,

Qui t’a donné le droit de toucher à ce pain ?

Est-ce au tien que l’on trouve une couleur pareille,

Et ne devrais-tu pas distinguer ta corbeille ?

Voilà donc, malheureux, pour quel noble repas,

M’arrachant à ma femme et courant à grands pas,

On m’a vu tant de fois, par les vents et les pluies,

Gravir, au point du jour, les froides Esquilles !

Vois ce poisson superbe, avec solennité

Sur les bras d’un esclave en triomphe porté :

Vois comme, en sa longueur, dans un bassin immense,

D’asperges couronné sur la table il s’avance,

Insultant de sa queue au reste du festin ;

Tandis que sans honneur et sur un plat mesquin,

On ne te glisse à toi qu’un maigre coquillage,.

Misérable repas pour les morts en usage.

D’une huile de Vénafre épanchée à grand flot,

Le monarque à tes yeux inonde son turbot ;

Mais pour le chou fané qu’il a soin qu’on te serve,

Celle que, par son ordre, aux clients on réserve,

Une barque de joncs, en des vases impurs,

Des bords de Micipsa l’apporta dans nos murs ;

C’est une huile de lampe, exhalant à la ronde,

Une odeur si fétide et si nauséabonde.

Qu’à l’aspect d’un Numide on déserte les bains,

Et qu’elle ferait fuir les serpents africains.

Virron mange un rouget de Corse ou de Sicile.

D’en chercher sur nos bords il serait inutile ;

Nos bords sont épuisés, depuis que les pêcheurs

Nuit et jour déployant leurs filets destructeurs,

Et pressés d’assouvir notre gloutonnerie,

N’en laissent plus grossir dans les mers d’Étrurie.

C’est donc à la province à fournir nos marchés

De ces mets délicats par Lénas recherchés,

Lénas, adroit flatteur d’une veuve opulente,

Qui les reçoit de lui, pour les remettre en vente.

Une murène ensuite est servie au patron.

Des gouffres de Sicile elle vient pour Virron ;

Car à peine l’Auster, loin des plaines liquides,

Vient sécher les frimas de ses ailes humides,

Que l’on voit des pécheurs les esquifs imprudents

Affronter de Scylla les abîmes grondants.

Quant à vous, malheureux, troupe abjecte et honteuse,

N’attendez de sa main qu’une anguille douteuse,

Ou quelque vil poisson dans le Tibre nourri,

Animal dégoûtant, par la glace meurtri,

Et qui, sous les égouts, dans une fange impure,

Remontait en rampant au quartier de Suburre.

J’ai deux mots à lui dire : Écoutez-moi, Virron.

Nous ne prétendons pas qu’imitant un Pison,

Un Sénèque, un Cotta, comme eux, de vos richesses

A vos moindres clients vous fassiez des largesses,

Ni que vous préfériez, comme en des jours si beaux,

La gloire de donner, aux titres, aux faisceaux :

Non : mais dans vos banquets traitez-nous sans outrage.

A ce prix, j’y consens, réglez-vous sur l’usage ;

Et puisque chez les grands, c’est un système admis,

Soyez riche pour vous, pauvre pour vos amis.

Vis-à-vis du patron, près d’un pâté de foie,

Avec une poularde aussi grosse qu’une oie,

On sert un sanglier digne du fier chasseur

Dont le bois d’Erymanthe admira la valeur ;

Et pour lui seul encor, de l’Afrique apportée,

A ces mets succulents la truffe est ajoutée,

Quand, au gré de nos vœux, la pressant de mûrir,

Le tonnerre, au printemps, la fait assez grossir.

Terre de Jugurtha, par qui Rome est nourrie,

Dételle tes taureaux, cherche une autre industrie :

Ce n’est plus du froment, s’écrie Allédius,

C’est des truffes qu’il faut à nos Apicius.

Regarde, pour aigrir et redoubler ta bile,

De quel zèle en sautant court cet esclave agile,

Et comme, armé d’un fer qui vole sous ses doigts,

Du grand art de son maître il observe les lois.

Certes, ce n’est pas lui qui confond la manière

De découper le lièvre ou le coq de bruyère !

Ose, tel qu’un Romain qui porte un triple nom,

Dire un mot seulement au banquet de Virron ;

Soudain, nouveau Cacus, frappé de la massue,

Tu seras par les pieds emporté dans la rue.

Quand Virron t’offre-t-il la coupe du festin ?

Quand, pour boire à son tour, la prend-il de ta main ?

Et qui de vous, rompant un timide silence,

Aurait assez de front, assez d’impertinence,

Pour lui dire : Buvez. Aux gens le plus hardis,

Sous un habit troué que de mots interdits !

Mais qu’un dieu plus propice, un être aux dieux semblable,

Jetant sur ta misère un regard favorable,

Du cens des chevaliers te dote en cet instant :

Comme tu vas, de rien, devenir important !

Comme déjà Virron te chérit, te révère !

— Donnez à Mamercus, vite, servez mon frère :

Servez donc Mamercus. — Ecus, divins écus,

C’est à vous qu’il s’adresse, et non à Mamercus :

Son frère, c’est vous seuls. Veux-tu, vil parasite,

Voir Virron tout à coup frappé de ton mérite,

Te saluer des noms de maître et de roi ?

Qu’il ne trouve en ta cour, folâtrant près de toi,

Ni de petit Enée, espoir de ta vieillesse,

Ni de fille plus douce encore à ta tendresse.

D’une femme stérile on adore l’époux ;

Mais il est des enfants dont il n’est pas jaloux.

Que ta jeune Mycale, en un jour trois fois mère,

Verse à la fois trois fils dans le sein de leur père,

Il se réjouira de sa fécondité.

Et caressant ton faible avec dextérité,

De ces jeunes marmots, gazouillant à sa table,

Il feindra de trouver le babil agréable,

Et même, sous tes yeux, leur fera quelquefois

Donner un habit vert, un as ou quelques noix.

Aux convives obscurs et du dernier étage,

Des champignons suspects sont donnés en partage.

On en garde aux Virrons, de meilleurs, de plus sains,

Tels que Claude en mangeait avant que, de ses mains,

Sa femme, lui servant ce régal si délectable,

En fit le dernier mets qui parut sur sa table.

Enfin viennent des fruits d’un parfum délicat,

Dont vous ne jouissez, vous, que par l’odorat ;

Des fruits pareils à ceux que la riche Pomone,

Sous le ciel toujours pur d’un éternel automne,

Prodiguait dans Corcyre au sage Alcinoüs,

Et qu’on croirait ravis aux filles d’Hespérus.

Pour toi, tu recevras quelque pomme flétrie,

Ainsi que dans les camps et loin de sa patrie,

Eu ronge ce soldat qu’un farouche guerrier,

Le sarment à la main, forme à son dur métier.

Peut-être diras-tu que c’est par avarice

Que Virron te condamne à ce honteux supplice.

Non : il veut s’amuser de tes lâches douleurs.

Quel mime plus parfait qu’un parasite en pleurs ?

Tout est donc calculé, s’il faut qu’on te le dise,

Pour tromper ton espoir, vexer ta gourmandise,

Te faire, de dépit, pleurer, grincer les dents.

Tu crois que de Virron amis indépendants,

Tes pareils, en égaux, sont admis à ses tables !

Il vous regarde, lui, comme des misérables,

Des bouffons alléchés par l’odeur d’un repas, -

Et, dans sa conjecture, il ne se trompe pas.

Quel Romain, en effet, assez dans l’indigence,

Si de la bulle d’or il orna son enfance,

Si l’humble nœud de cuir le para seulement,

Pour supporter deux fois un pareil traitement ?

Au fond de votre cœur je lis ce qui se passe.

Au moins, vous dites, il nous fera la grâce

De nous faire passer ce reste de filet,

Ce jambon entamé, ces débris de poulet,

Et tous, l’œil aux aguets, d’un air d’impatience,

Votre pain à la main, vous restez en silence.

Oh ! qu’il a bien raison de vous traiter ainsi !

Qui peut tout endurer, doit tout permettre aussi.

Va donc, et de Virron devenu la risée,

Offre aux coups son dos et ta tête rasée,

Et montre toi, d’un cœur dans l’opprobre affermi,

Digne d’un tel festin, digne d’un tel ami.

SATIRE VI.

Oui, je le crois, du temps de Saturne et de Rhée,

On a vu la Pudeur sur la terre honorée,

Et même elle y put faire un assez long séjour,

Lorsque d’une caverne à peine ouverte au jour,

Inutile rempart contre l’âpre froidure,

L’asile étroit, formé des mains de la nature,

Sous un même couvert, dans les flancs d’un coteau,

Réunissait les dieux, les maîtres, le troupeau,

Et qu’au sommet des monts, une épouse sauvage,

Se composant un lit de peaux et de feuillage,

Auprès de son mari rassasié de glands,

Des flots de sa mamelle abreuvait ses enfants :

Différente de vous, amante de Catulle,

Et de vous, tendre objet des soupirs de Tibulle,

Dont les beaux yeux troublés par l’excès des douleurs,

Pour la mort d’un moineau se gonflèrent de pleurs.

Né de chênes brisés, ou sorti de la terre,

L’homme vivait alors sans vice héréditaire :

De cette chasteté, l’honneur du siècle d’or,

On put sous Jupiter voir quelque trace encor ;

Mais c’était Jupiter en sa tendre jeunesse,

Quand le parjure était inconnu dans la Grèce,

Quand chacun, pour ses fruits ne craignant nul larcin,

Dormait en sûreté sans clore son jardin.

Depuis, loin des mortels, dans les cieux retirés,

La Pudeur s’est enfuie avec sa sœur Astrée.

SATIRE VI

Antiquum et velus est alienum, Postume, lectum

Concutere, atque sacri genium contemnere fulcri.

Omne aliud crimen mox ferrea protulit aetas :

Viderunt primes argentea saecula moechos.

Conventum tamen et pactum, et sponsalia nostra 1

Tempestate paras ; jamque a tonsore magistro

Pecteris, et digito pignus fortasse dedisti.

Certe sanus eras. Uxorem, Postume, ducis !

Dic, qua Tisiphone, quibus exagitare colubris ?

Ferre potes dominam, salvia tot restibus, ullam ?

Quum pateant altae caligantesque fenestrae ?

Quum tibi vicinum se praebeat Aemilius pons ?

Aut si de multis nullus placet exilus, illud

Nonne putas melius quod tecum pusio dormit ? 2

Pusio qui noctu non litigat, exigit a te

Nullajacçns illic munuscula, nec queritur quod

Et lateri parcas, nec, quantum jussit, anhales.

Sed placet Ursidio lex Julia tollere dulcem 3

Cogitat heredem, cariturus turture magno,

Mullorumque jubis et captatore macello.

Quid fieri non posse putes, si jungitur ulla

Ursidio ? si moechorum notissimos olim

Stulta maritali jam porrigit ora capistro,

Quem toties texit perituri cista Latini ? 4

Non, mon cher Posthumus, ce n’est pas d’aujourd’hui

Qu’un profane adultère insulte au lit d’autrui.

Ce crime est déjà vieux. Tous les autres, peut-être

C’est le siècle de fer qui les a vus paraître ;

Mais la fidélité dans l’amour conjugal,

N’alla pas jusqu’au temps du troisième métal.

De l’hymen, cependant, tu prépares la fête ;

D’un habile coiffeur le peigne orne ta tête,

Et peut-être déjà, pressant un jour si beau,

Au doigt de ta future as-tu placé l’anneau.

On vantait ton bon sens, et tu prends une femme !

Dis, quelle Tisiphone a donc saisi ton Ame ?

Quels serpents ont soufflé leur poison dans ton sein ?

Tandis qu’un bout de corde à tes jours mettrait fin ;

Quand du haut de ces toits qui montent vers la nue,

Tu peux, la tête en bas, te jeter dans la rue,

Lorsque le pont d’Émile est à deux pas de toi,

D’un maître en ta maison tu vas subir la loi !

Si de tous ces moyens aucun ne peut te plaire,

Ne vaudrait-il pas mieux laisser à l’ordinaire

Dormir auprès de toi ce bel adolescent

Qu’un sordide intérêt ne rend point caressant,

Et qui, si ton ardeur vient la nuit à s’éteindre,

De ta langueur du moins n’a pas droit de se plaindre ?

Mais non, Ursidius heureusement changé,

Sous la loi Julia désormais s’est rangé ;

D’un fils en espérance il caresse l’image,

Dût-il des captateurs de son riche héritage,

Perdre et les surmulets et les grands tourtereaux,

Et tout ce qu’ils lui font de précieux cadeaux.

Quoi d’incroyable, alors qu’Ursidius prend femme,

Alors qu’un débauché, qu’un adultère infâme,

Obligé tant de fois, pour tromper un mari,

A chercher dans un coffre un ridicule abri,

Lui-même, travaillant à son propre esclavage,

Quid, quod et antiquis uxor de moribus illi

Quaeritur ? O medici ! mediam pertundite venam.

Delicias hominis ! Tarpeium limen adora

Pronus, et auratam Junoni caede juvencam,

Si tibi contigerit capitis matrona pudici.

Paucae adeo Cereris vittas contingere dignae, 5

Quarum non timeat pater oscula. Necte coronam

Postibus, et densos per limina tende corymbos. 6

Unus Iberinae vir sufficit ! Ocius illud

Extorquebis, ut haec oculo contenta sit uno.

Magna tamen fama est cujusdam rure paterno

Viventis. Vivat Gabiis ut vixit in agro ;

Vivat Fidenis, et agello cedo paterno.

Quis tamen affirmat nil actum in montibus, aut in

Speluncis ? Adeo senuerunt Jupiter et Mars ? 7

Porticibusne tibi monstratur femina voto

Digna tuo ? cuneis an habent spectacula totis

Quodsecurus ames, quodque inde excerpere possis ?

Cheironomon Ledam molli saltante Bathyllo,

Tuccia vesicae non imperat ; Appula gannit

Présente un front stupide au joug du mariage ?

Que dis-je ?… Ursidius en ses chastes amours,

Exige les vertus, les mœurs des anciens jours :

Tous les livres