Satires (page 6)

Juvénal · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Satires (Juvénal, trad. Raoul) · 22 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On les cherche pour lui. Venez, fils d’Archigène,

Et qu’au milieu du front on lui frappe la veine,

Il a perdu la tète. Homme délicieux !

Immole une génisse à la mère des dieux,

Cours du mont Tarpéïen adorer le portique,

S’il t’échoit en partage une femme pudique.

Quelle vierge, ô Cérès ! en ces jours criminels,

Est digne de toucher tes bandeaux solennels ?

Et combien en voit-on dont la bouche adultère

Ne fît, en le baisant, rougir le front d’un père ?

N’importe : de lauriers ombrage ton palais.

La chaste Ibérina va combler tes souhaits :

Un homme lui suffit. —Un homme ! l’impudente !

Avec un œil plutôt elle vivrait contente.

—J’en sais une pourtant qui, prônée en tous lieux,

Vit au simple village où sont nés ses aïeux.

—Qu’à Fidène, à Gable, elle soit aussi sage,

Et je crois aux vertus de son simple village.

Encor qui répondra que sur le haut des monts,

À l’ombre des forêts, dans les antres profonds,

Son austère pudeur n’a pas reçu d’outrage ?

Mars est-il décrépit, et Jupiter hors d’Age ?

Parcours, ô Posthumus, ces portiques nombreux ;

Dans le cirque avec moi viens assister aux jeux,

Et de tant de beautés, dans l’assemblée entière,

Dis celle qui te plaît, à qui tu voudrais plaire,

Que tu pourrais aimer avec sécurité,

Et sur laquelle enfin ton choix s’est arrêté.

L’efféminé Bathylle, en une danse obscène,

Sous les traits de Léda paraît-il sur la scène ?

Tous les cœurs embrasés frémissent de désir :

Chloris se pâme : Églé pousse un cri de plaisir.

Sicut in amplexu. Subitum, et miserabile lougum 8

Attendit Thymele ? Thymele tunc rustica discit.

Ast aliae, quoties aulaea recondita cessant,

Et vacuo clausoque sonant fora sola theatro,

Atque a plebeiis longe Megalesia, tristes 9

Personam Thyrsumque tenent et subligar Acci. 10

Urbicus exodio risum movet atellanae 11

Gestibus Autonoes ; hunc diligit Aelia pauper.

Solvitur bis magno comoedi fibula. Sunt quae 12

Chrysogonum cantare vetent. Hispulla tragoedo

Gaudet : an exspectas ut Quintilianus ametur ?

Accipis uxorem, de qua citharoedus Echion

Aut Glaphyrus fiat pater, Ambrosiusque choraules.

Longa per angustos figamus pulpita vicos,

Ornentur postes et grandi janua lauro,

Ut testudineo tibi, Lentule, conopeo 13

Nobilis Euryalum mirmillonem exprimat infans.

Nupta Senatori comitata est Hippia ludium

Ad Pharon et Nilum, famosaque moenia Lagi,

Prodigia et mores Urbis damnante Canopo.

Immemor fila domus, et conjugis atque sororis,

Nil patriae induisit, plorantesque improba gnatos,

Utque magis stupeas, ludos Paridemque reliquit. 14

Thymelé, d’une danse encor plus expressive,

Vient-elle déployer la mollesse lascive ?

Demain nos moindres bourgs auront leur Thymelé.

Mais quand des jeux publics le temps est écoulé,

Lorsque du barreau seul la lutte opiniâtre

Remplace par ses cris le fracas du théâtre,

Et qu’il faut, dans l’ennui, des fêtes du printemps,

A celles de novembre, attendre encor longtemps,

Accius les console avec son jeu burlesque,

Son thyrse, sa ceinture et son masque grotesque.

Dans un exode, ensuite, Urbicus le bouffon,

Les fait rire en jouant la mère d’Actéon.

De l’indigente Aelie aussitôt le cœur brûle :

Mais ce n’est qu’à grands frais qu’on le désinfibule.

Il en est dont le chant fixe avant tout le choix,

Et qui de Chrysogon ont ruiné la voix.

Hispulla que transporte une ardeur héroïque,

Réserve ses faveurs pour un acteur tragique.

Voudrais-tu, par hasard, qu’un cœur tel que le sien,

Se laissât enflammer pour un Quintilien !

Tu prétends contracter un hymen légitime :

Tu veux un fils : eh bien ! Ambrosius le mime,

Le harpiste Ecbion, Glaphyrus le flûteur

Te donneront ce fils où tu mets ton bonheur.

Dresse des échafauds, décore ton portique,

Pour que, sur le duvet d’un berceau magnifique,

Quelque jour, Lentulus, un noble rejeton,

Vienne offrir à tes yeux les traits d’un mirmillon.

Oubliant à la fois sa maison, sa patrie,

N’a-t-on pas vu naguère aux murs d’Alexandrie,

Du noble Véïenton l’épouse sans pudeur,

Hippia, sur le Nil, suivre un gladiateur,

Et de Canope même excitant la censure,

Y faire des Romains détester la luxure ?

Rien ne put l’arrêter, son époux ni ses fils,

Sed quanquam in magnis opibus, plumaque paterna

Et segmentatis dormisset parvula cunis,

Gonternpst pelagus : famam cotempserat olim,

Cujus apud molles minima est jactura cathedras.

Tyrrhenos igitur fluctus, lateque sonantem

Pertulit Ionium constanti pectore, quamvis

Mutandum toties esset mare. Justa pericli

Si ratio est et honesta, timent pavidoque gelantur

Pectore, nec tremulis possunt insistere plantis :

Fortem animum praestant rebus quas turpiter audent.

Si jubeat conjux, durum est conscendere navim ;

Tunc sentina gravis, tunc summus vertitur aer.

Quae moechum sequitur, stomacho valet. Illa maritum

Convomit : haec inter nautas et prandet, et errat

Per puppim, et duras gaudet tractare rudentes.

Qua tamen exarsit forma, qua capta juventa

Hippia ? quid vidit, propter quod ludia dici

Sustinuit ? Nam Sergiolus jam radere gutturt 15

Coeperat, et secto requiem sperare lacerto.

Praeterea multa in facie deformia ; sicut

Attritus gales, mediisque in naribus ingens

Gibbus, et acre malum semper stilantis ocelli.

Ni sa sœur, je dis plus, le cirque, ni Pâris ;

Et bien que née au sein d’une molle opulence,

Elle eût sur l’édredon dormi dans son enfance,

Elle affronta la mer, défia les autans,

Ainsi qu’on l’avait vue, à la fleur de ses ans,

Fouler aux pieds l’honneur, cette vaine chimère

Dont, en un rang pareil, la perte est si légère.

Elle supporta donc les flots thyrréniens,

Les rochers et le bruit des bords Ioniens,

Et ne s’effraya pas, si loin de nos rivages,

De voguer chaque jour vers de nouvelles plages.

Qu’un honnête motif de braver le danger,

Force une épouse à fuir sous un ciel étranger ;

Elle pâlit d’effroi, son courage chancelle,

Et ses genoux tremblants se dérobent sous elle.

Ce n’est que lors qu’il faut oser son déshonneur,

Que le cœur d’une femme est exempt de terreur.

L’époux ordonne-t-il ? on n’obéit qu’à peine ;

Au moment du départ, tout déplaît et tout gêne.

La sentine fait mal, le ciel tourne ; on vomit.

Sur les pas d’un amant le cœur se raffermit.

La plus timide alors affronte les orages ;

Ses mains ne craignent pas de toucher les cordages ;

Elle parcourt le pont, se plait à voir les flots,

A causer, à manger avec les matelots.

Mais est-il donc si beau, si brillant de jeunesse,

Celui dont Hippia daigne être la maîtresse ?

Qu’a-t-elle vu dans lui, pour supporter l’horreur

De s’entendre nommer la femme d’un lutteur ?

Déjà Sergiolus a droit à la réforme :

Vieux et privé d’un bras, une tumeur énorme,

Du milieu de son front de rides sillonné,

S’aplatit sous son casque et descend sur son né,

Et de ses yeux que ronge une humeur épaissie,

Distille incessamment une immonde chassie.

Sed gladiator erat ; facit hoc illos Hyacinthos.

Hoc pueris patriaeque, hoc praeetulit illa sorori

Atque viro. Ferrum est, quod amant. Hic Sergius idem,

Accepta rude, coepisset Vejento videri. 16

Quid privata domus, quid fecerit Hippia, curas ?

Respice rivales Divorum Claudius audi

Quae tulerit. Domire virum quum senserat tuxor,

Ausa Palatino tegetem praeferre cubili,

Sumere nocturnos meretrix augusta cucullos,

Linquebat, comite ancilla non amplius una :

Sed, nigrum flavo crinem abscondente galero,

Intravit calidum veteri centone lupanar,

Et cellam vacuam atque suam. Tunc nuda papillis

Prostitit auratis, titulum mentita Lyciscae,

Ostenditque tuum, generose Britannice, ventrem.

Excepit blanda intrantes, atque aera poposcit,

Et resupina jacens multorum absorbuit ictus.

Mox lenone suas jam dimittente puellas,

Tristis abit : sed, quod potuit, tamen ultima cellam

Clausit, adhuc ardens rigidœ tentigine vulvae,

Et lassata viris, sed non satiata, recessit ;

Obscurisque genis turpis, fumoque lucernae

Foeda, lupanaris tulit ad pulvinar odorem.

Hippomanes carmenque loquar, coctumque venenum, 17

Privignoque datum ? Faciunt graviora coactae

Imperio sexus, minimumque libidine peccant.

Il est vrai ; mais que dire ? il est gladiateur ;

Le fer remplace tout, beauté, grâce, fraîcheur ;

C’est au gladiateur qu’Hippia sacrifie

Son époux, ses enfants, sa sœur et sa patrie.

Sans ce titre, il n’est plus qu’un homme indifférent,

Qu’un autre Véïenton. Hippia te surprend ;

Mais regarde plus haut : vois, sous le diadème,

Quels rivaux sont donnés à l’empereur lui-même ;

Vois les affronts de Claude : à peine il s’assoupit :

Sa femme qui l’observe et que l’ombre enhardit,

Seule avec une esclave, auguste courtisane,

S’échappe, et, pour cacher un rang qui la condamne,

Sans bruit, le front voilé, trompant tous les regards,

Préfère un lieu d’opprobre au palais des Césars.

Noble Britannicus, c’est là que toute nue,

D’un simple réseau d’or la gorge retenue,

Sous un nom supposé, dans sa loge, à son tour,

Elle étale les flancs qui t’ont donné le jour.

Tous ceux qu’elle aperçoit, son regard les dévore ;

Elle ose les combattre et les défie encore ;

Et lorsqu’au point du jour il faut enfin sortir,

Lorsque le Proxénète ordonne de partir,

La dernière, à regret, par l’heure poursuivie,

Elle sort fatiguée et non pas assouvie ;

Pâle, les yeux éteints, elle rentre au palais,

Et du réduit impur, témoin de ses excès,

De la lampe fétide au plafond suspendue,

L’odeur à son retour sur ses pas répandue,

Jusque sur l’oreiller du stupide empereur,

De son infâme nuit va révéler l’horreur.

Dirai-je les transports d’une mère jalouse,

Préparant l’hippomane au fils d’une autre.épouse ?

Dirai-je ses poisons, philtres enchantés ?

Des coupables écarts aux femmes imputés,

La débauche n’est pas le plus digne de haine ;

Optima sed quare Cesennia, teste marito ?

Bis quingenta dedit ; tanti vocat ille pudicam :

Nec pharetris Veneris macer est, aut lampade fervet ;

Inde faces ardent, veniunt a dote sagittae

Libertas emitur : coram licet innuat atque

Rescribat ; vidua est, locuples quae nupsit avaro.

Cur desiderio Bibulae Sertorius ardet ?

Si verum excutias, facies, non uxor, amatur.

Tres rugae subeant, et se cutis arida laxet,

Fiant obscuri dentes, oculique minores :

Collige sarcinulas, dicet libertus, et exi ; 18

Jam gravis es nobis. Ut saepe emungeris ! exi

Ocius, et propera ; sicco venit altera naso.

Interca calet et regnat, poscitque maritum

Pastores et ovem Canusinam, ulmosque Falernas.

Quantulum in hoc ! pueros omnes, ergastula tota ;

Quodque domi non est et habet vicinus, ematur.

Mense quidem brumae, quo jam mercator Iason

Clausus, et armatis obstat casa caudida nautis,

A de plus grands excès leur sexe les entraîne.

— Comment Césennia, citée à tout propos,

Aux yeux de son époux est-elle sans défauts ?

—Comment ! c’est pour sa dot qu’il la trouve si sage :

Un million comptant vaut bien un tel hommage.

Oui, si d’un trait de flamme il fut jamais blessé,

Ce trait par Cupidon ne lui fut point lancé,

Il part du coffre-fort : à ce prix il l’admire,

La laisse librement tout entendre et tout dire,

Et ne s’offense pas de la voir chaque jour

Lire des billets doux, en écrire à son tour.

Près d’un époux avare, heureuse en mariage,

Une femme opulente a les droits du veuvage.

— Pourquoi Sertorius, toujours plus amoureux,

Est-il pour Bibula si constant dans ses feux ?

— Si tu veux réfléchir à cet amour extrême,

Ce n’est point Bibula, c’est sa beauté qu’il aime.

Que l’émail de ses dents perde de sa blancheur,

Ses yeux de leur éclat, son teint de sa fraîcheur :

Qu’une ride survienne, et que ce beau visage,

Des ans, par quelque trace, annonce le ravage :

Allons, viendra lui dire un impudent laquais,

Vite pliez bagage et faites vos paquets.

Depuis assez longtemps vous nous êtes à charge :

Plus de délais, vous dis-je, et qu’on gagne le large.

Vous êtes si ridée ! et vous vous mouchez tant !

Partez : un nez plus sec nous arrive à l’instant.

Belle et jeune, elle règne : et, dès qu’elle demande,

Il faut qu’à tous ses vœux son époux condescende,

Qu’il lui donne des prés, des vignes et des bois ;

Qu’un nombreux domestique obéisse à ses lois ;

Que, s’il est chez quelque autre un meuble de toilette,

Un bijou qui lui manque, à l’instant on l’achète.

Même au mois de janvier, lorsque d’un long hiver

Les frimes aux marchands ont interdit la mer ;

Grandia tolluntur cristallina, maxima rursus

Murrhina, deinde adamas notissimus, et Berenices 19

In digito factus pretiosior : hunc dedit olim

Barbarus incestae, dedit hunc Agrippa sorori,

Observant ubi festa mero pede sabbata rages,

Et vetus indulget senibus clementia porcis.

Nullane de tantis gregibus tibi digna videtur ?

Sit formosa, decens, dives, fecunda ; vetustos

Porticibus disponat avos ; sit castior omni

Crinibus effusis bellum dirimente Sabina,

Rara avis in terris, nigroque simillima cycno,

Quis ferat uxorem cui constant omnia ? Malo,

Malo Venusinani, quam te, Cornelia mater

Gracchorum, si cum magnis virtutibus affers

Grande supercilium, et numeras in dote triumphos.

Tolle tuum, precor, Annibalem, victumque Syphacem

Lorsque le matelot, que la froidure assiège,

Se voit dans sa cabane enfermé par la neige,

Elle veut qu’en dépit et des vents et des flots,

On courre lui chercher les plus rares cristaux,

Les murrhins les plus grands, les perles de l’aurore,

Et ce beau diamant plus précieux encore,

Depuis que d’Agrippa, complice de ses feux,

Bérénice en reçut le don incestueux,

Chez ce peuple où les rois, comme la foule obscure,

Aux fêtes du sabbat assistent sans chaussure,

Et mieux que leurs sujets traitant de vils troupeaux,

Laissent paître sans trouble et vieillir leurs pourceaux.

Quoi ! dans un si grand nombre, eu ville, à la campagne,

Je ne trouverai pas une digne compagne !

— Je veux que le destin t’en ait fait une exprès

Dont l’aimable décence égale les attraits ;

Qui joigne à la beauté les vertus domestiques ;

Qui soit riche, féconde, et qui, sous ses portiques,

Avec magnificence étale à tous les yeux

Les bustes triomphants de ses nobles aïeux :

Une femme en un mot pareille à ces Sabines

Qui, les cheveux épars, pudiques héroïnes,

Coururent au milieu d’un combat plein d’horreur,

Désarmer des époux, des pères en fureur :

Phénomène, à coup sûr, peu commun en cet âge,

Et non moins merveilleux qu’un cygne au noir plumage ;

Ce phénix, cette épouse accomplie en tout point,

Qui pourrait la souffrir ? moi, je n’en voudrais point,

Et, dédaigneux du lit d’une patricienne,

J’irais plutôt chercher quelque Vénusienne,

Que de vous épouser, vous, mère des Gracchus,

Si, gonflant votre dot de toutes vos vertus,

Sans cesse vous veniez, des exploits de vos pères,

Le sourcil rehaussé, m’opposer les chimères.

Laissez-moi, vous dirais-je, avec votre Annibal,

In castris, et cum tota Carthagine migra.

Parce, precor, Paean, et tu, dea pone sagittas ;

Nil pueri faciunt ; ipsam configite matrem,

Amphion clamat : sed Paean contrahit arcum.

Extulit ergo greges natorum, ipsamque parentem,

Dum sibi nobilior Latonae gente videtur,

Atque eadem scrofa Niobe fecundior alba.

Quae tanti gravitas ? quae forma, ut se tibi semper

Imputet ? Hujus enim cari summique voluptas

Nulla boni, quoties animo corrupta superbo,

Plus aloes quam mellis habet. Quis deditus autem

Usque adeo est,ut non illam, quam laudibus effert,

Horreat, inque diem septenis oderit horis ?

Quaedam parva quidem, sud non toleranda mentis.

Nam quid rancidius, quam quod se non putat ulla

Formosam, nisi quae de Tusca Graecula facta est,

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