La Princesse de Clèves (édition originale) (page 10)
Ce prince fut bien aiſe de dire quelque choſe à madame la dauphine, qui eût du rapport à ce qu’il luy avoit foit paraître en d’autres temps, afin de luy détourner l’eſprit des penſées qu’elle avoit pu avoir. Elle crut bien auſſi entendre ce qu’il diſçait ; mais ſans y répondre, elle continua à luy faire la guerre de ſon embarras
— J’ai été troublé, Madame, luy répondit-il, pour l’intéreſt de mon ami, & par les juſtes reproches qu’il me pourroit faire d’avoir redit une choſe qui luy eſt plus chère que la vie. Il ne me l’a néanmoins confiée qu’à demi, & il ne m’a pas nommé la perſonne qu’il aime. Je ſais ſeulement qu’il eſt l’homme du monde le plus amoureux & le plus à plaindre.
— Le trouvez-vous ſi à plaindre, répliqua madame la dauphine, puiſqu’il eſt aimé ?
— Croyez-vous qu’il le ſoyt, Madame, reprit-il, & qu’une perſonne, qui auroit une véritable paſſion, pût la découvrir à ſon mari ? Cette perſonne ne connaît pas ſans doute l’amour, & elle a pris pour luy une légère reconnaiſſance de l’attachement que l’on a pour elle. Mon ami ne ſe peut flatter d’aucune eſpérance ; mais, tout malheureux qu’il eſt, il ſe trouve heureux d’avoir du moins donné la peur de l’aimer, & il ne changeroit pas ſon état contre celuy du plus heureux amant du monde.
— Votre ami a une paſſion bien aiſée à ſatiſfaire, dit madame la dauphine, & je commence à croire que ce n’eſt pas de vous dont vous parlez. Il ne s’en faut guère, continua-t-elle, que je ne ſoys de l’avis de madame de Clèves, qui ſoutient que cette aventure ne peut eſtre véritable.
— Je ne crois pas en effect qu’elle le puiſſe eſtre, reprit madame de Clèves qui n’avoit point encore parlé ; & quand il ſeroit poſſible qu’elle le fût, par où l’aurait-on pu ſavoir ? Il n’y a pas d’apparence qu’une femme, capable d’une choſe ſi extraordinaire, eût la faibleſſe de la raconter ; apparemment ſon mari ne l’auroit pas racontée non plus, ou ce ſeroit un mari bien indigne du procédé que l’on auroit eu avec luy.
Monſieur de Nemours, qui vit les ſoupçons de madame de Clèves ſur ſon mari, fut bien aiſe de les luy confirmer. Il ſavoit que c’étoit le plus redoutable rival qu’il eût à détruire.
— La jalouſie, répondit-il, & la curioſité d’en ſavoir peut-eſtre davantage que l’on ne luy en a dit peuvent faire faire bien des imprudences à un mari.
Madame de Clèves étoit à la dernière épreuve de ſa force & de ſon courage, & ne pouvant plus ſoutenir la converſation, elle alloit dire qu’elle ſe trouvoit mal, lors que, par bonheur pour elle, la ducheſſe de Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi alloit arriver. Cette reine paſſa dans ſon cabinet pour s’habiller. Monſieur de Nemours s’approcha de madame de Clèves, comme elle la vouloit ſuivre.
— Je donnerais ma vie, Madame, luy dit-il, pour vous parler un moment ; mais de tout ce que j’aurais d’important à vous dire, rien ne me le paraît davantage que de vous ſupplier de croire que ſi j’ai dit quelque choſe où madame la dauphine puiſſe prendre part, je l’ai foit par des raiſons qui ne la regardent pas.
Madame de Clèves ne fit pas ſemblant d’entendre monſieur de Nemours ; elle le quitta ſans le regarder & ſe mit à ſuivre le roi qui venoit d’entrer. Comme il y avoit beaucoup de monde, elle s’embarraſſa dans ſa robe, & fit un faux pas : elle ſe ſervit de ce prétexte pour ſortir d’un lieu où elle n’avoit pas la force de demeurer, et, feignant de ne ſe pouvoir ſoutenir, elle s’en alla chez elle.
Monſieur de Clèves vint au Louvre & fut étonné de n’y pas trouver ſa femme : on luy dit l’accident qui luy étoit arrivé. Il s’en retourna à l’heure meſme pour apprendre de ſes nouvelles ; il la trouva au lit, & il ſut que ſon mal n’étoit pas conſidérable. Quand il eut été quelque temps auprès d’elle, il s’aperçut qu’elle étoit dans une triſteſſe ſi exceſſive qu’il en fut ſurpris.
— Qu’avez-vous, Madame ? luy dit-il. Il me paraît que vous avez quelque autre douleur que celle dont vous vous plaignez ?
— J’ai la plus ſenſible affliction que je pouvais jamais avoir, répondit-elle ; quel uſage avez-vous foit de la confiance extraordinaire ou, pour mieux dire, folle que j’ai eue en vous ? Ne méritais-je pas le ſecret, & quand je ne l’aurais pas mérité, votre propre intéreſt ne vous y engageait-il pas ? Fallait-il que la curioſité de ſavoir un nom que je ne dois pas vous dire vous obligeat à vous confier à quelqu’un pour tacher de le découvrir ? Ce ne peut eſtre que cette ſeule curioſité qui vous ait foit faire une ſi cruelle imprudence, les ſuites en ſont auſſi facheuſes qu’elles pouvaient l’eſtre. Cette aventure eſt ſue, & on me la vient de conter, ne ſachant pas que j’y euſſe le principal intéreſt.
— Que me dites-vous, Madame ? luy répondit-il. Vous m’accuſez d’avoir conté ce qui s’eſt paſſé entre vous & moi, & vous m’apprenez que la choſe eſt ſue ? Je ne me juſtifie pas de l’avoir redite ; vous ne le ſauriez croire, & il faut ſans doute que vous ayez pris pour vous ce que l’on vous a dit de quelque autre.
— Ah ! Monſieur, reprit-elle, il n’y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne ; il n’y a point une autre femme capable de la meſme choſe. Le haſard ne peut l’avoir foit inventer ; on ne l’a jamais imaginée, & cette penſée n’eſt jamais tombée dans un autre eſprit que le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure ; elle l’a ſue par le vidame de Chartres, qui la ſçait de monſieur de Nemours.
— Monſieur de Nemours ! s’écria monſieur de Clèves, avec une action qui marquoit du tranſport & du déſeſpoir. Quoi ! monſieur de Nemours ſçait que vous l’aimez, & que je le ſais ?
— Vous voulez toujours choiſir monſieur de Nemours plutoſt qu’un autre, répliqua-t-elle : je vous ay dit que je ne vous répondrai jamais ſur vos ſoupçons. J’ignore ſi monſieur de Nemours ſçait la part que j’ai dans cette aventure & celle que vous luy avez donnée ; mais il l’a contée au vidame de Chartres & luy a dit qu’il la ſavoit d’un de ſes amis, qui ne luy avoit pas nommé la perſonne. Il faut que cet ami de monſieur de Nemours ſoyt des voſtres, & que vous vous ſoyez fié à luy pour tacher de vous éclaircir.
— A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit monſieur de Clèves, & voudrait-on éclaircir ſes ſoupçons au prix d’apprendre à quelqu’un ce que l’on ſouhaiteroit de ſe cacher à ſoy-meſme ? Songez plutoſt Madame, à qui vous avez parlé. Il eſt plus vraiſemblable que ce ſoyt par vous que par moy que ce ſecret ſoyt échappé. Vous n’avez pu ſoutenir toute ſeule l’embarras où vous vous eſtes trouvée, & vous avez cherché le ſoulagement de vous plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie.
— N’achevez point de m’accabler, s’écria-t-elle, & n’ayez point la dureté de m’accuſer d’une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m’en ſoupçonner, & puiſque j’ai été capable de vous parler, ſuis-je capable de parler à quelque autre ?
L’aveu que madame de Clèves avoit foit à ſon mari étoit une ſi grande marque de ſa ſincérité, & elle nioit ſi fortement de s’eſtre confiée à perſonne, que monſieur de Clèves ne ſavoit que penſer. D’un autre coſté, il étoit aſſuré de n’avoir rien redit ; c’étoit une choſe que l’on ne pouvoit avoir devinée, elle étoit ſue ; ainſi il falloit que ce fût par l’un des deux. Mais ce qui luy cauſçait une douleur violente, étoit de ſavoir que ce ſecret étoit entre les mains de quelqu’un, & qu’apparemment il ſeroit bientoſt divulgué.
Madame de Clèves penſçait à peu près les meſmes choſes, elle trouvoit également impoſſible que ſon mari eût parlé, & qu’il n’eût pas parlé. Ce qu’avoit dit monſieur de Nemours que la curioſité pouvoit faire faire des imprudences à un mari, luy paraiſſçait ſe rapporter ſi juſte à l’état de monſieur de Clèves, qu’elle ne pouvoit croire que ce fût une choſe que le haſard eût foit dire ; & cette vraiſemblance la déterminoit à croire que monſieur de Clèves avoit abuſé de la confiance qu’elle avoit en luy. Ils étaient ſi occupez l’un & l’autre de leurs penſées, qu’ils furent longtemps ſans parler, & ils ne ſortirent de ce ſilence, que pour redire les meſmes choſes qu’ils avaient déjà dites pluſieurs fois, & demeurèrent le cœur & l’eſprit plus éloignez & plus altérez qu’ils ne les avaient encore eus.
Il eſt aiſé de s’imaginer en quel état ils paſſèrent la nuit. Monſieur de Clèves avoit épuiſé toute ſa conſtance à ſoutenir le malheur de voir une femme qu’il adorait, touchée de paſſion pour un autre. Il ne luy reſtoit plus de courage ; il croyoit meſme n’en devoir pas trouver dans une choſe où ſa gloire & ſon honneur étaient ſi vivement bleſſez. Il ne ſavoit plus que penſer de ſa femme ; il ne voyoit plus quelle conduite il luy devoit faire prendre, ni comment il ſe devoit conduire luy-meſme ; & il ne trouvoit de tous coſtez que des précipices & des abîmes. Enfin, après une agitation & une incertitude tres-longues, voyant qu’il devoit bientoſt s’en aller en Eſpagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les ſoupçons ou la connaiſſance de ſon malheureux état. Il alla trouver madame de Clèves, & luy dit qu’il ne s’agiſſçait pas de démeſler entre eux qui avoit manqué au ſecret ; mais qu’il s’agiſſçait de faire voir que l’hiſtoire que l’on avoit contée étoit une fable où elle n’avoit aucune part ; qu’il dépendoit d’elle de le perſuader à monſieur de Nemours & aux autres ; qu’elle n’avoit qu’à agir avec luy, avec la ſévérité & la froideur qu’elle devoit avoir pour un homme qui luy témoignoit de l’amour ; que par ce procédé elle luy oſteroit aiſément l’opinion qu’elle eût de l’inclination pour luy ; qu’ainſi, il ne falloit point s’affliger de tout ce qu’il auroit pu penſer, parce que, ſi dans la ſuite elle ne faiſçait paraître aucune faibleſſe, toutes ſes penſées ſe détruiraient aiſément, & que ſurtout il falloit qu’elle allat au Louvre & aux aſſemblées comme à l’ordinaire.
Après ces paroles, monſieur de Clèves quitta ſa femme ſans attendre ſa réponſe. Elle trouva beaucoup de raiſon dans tout ce qu’il luy dit, & la colère où elle étoit contre monſieur de Nemours luy fit croire qu’elle trouveroit auſſi beaucoup de facilité à l’exécuter ; mais il luy parut difficyle de ſe trouver à toutes les cérémonies du mariage, & d’y paraître avec un viſage tranquille & un eſprit libre ; néanmoins comme elle devoit porter la robe de madame la dauphine, & que c’étoit une choſe où elle avoit été préférée à pluſieurs autres princeſſes, il n’y avoit pas moyen d’y renoncer, ſans faire beaucoup de bruit & ſans en faire chercher des raiſons. Elle ſe réſolut donc de faire un effort ſur elle-meſme ; mais elle prit le reſte du jour pour s’y préparer, & pour s’abandonner à tous les ſentiments dont elle étoit agitée. Elle s’enferma ſeule dans ſon cabinet. De tous ſes maux, celuy qui ſe préſentoit à elle avec le plus de violence, étoit d’avoir ſujet de ſe plaindre de monſieur de Nemours, & de ne trouver aucun moyen de le juſtifier. Elle ne pouvoit douter qu’il n’eût conté cette aventure au vidame de Chartres ; il l’avoit avoué, & elle ne pouvoit douter auſſi, par la manière dont il avoit parlé, qu’il ne sût que l’aventure la regardait. Comment excuſer une ſi grande imprudence, & qu’étoit devenue l’extreſme diſcrétion de ce prince dont elle avoit été ſi touchée ?
— « Il a été diſcret, diſçait-elle, tant qu’il a cru eſtre malheureux ; mais une penſée d’un bonheur, meſme incertain, a fini ſa diſcrétion. Il n’a pu s’imaginer qu’il étoit aimé, ſans vouloir qu’on le sût. Il a dit tout ce qu’il pouvoit dire ; je n’ai pas avoué que c’étoit luy que j’aimais, il l’a ſoupçonné, & il a laiſſé voir ſes ſoupçons. S’il eût eu des certitudes, il en auroit uſé de la meſme ſorte. J’ai eu tort de croire qu’il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte ſa gloire. C’eſt pourtant pour cet homme, que j’ai cru ſi différent du reſte des hommes, que je me trouve comme les autres femmes, étant ſi éloignée de leur reſſembler. J’ai perdu le cœur & l’eſtime d’un mari qui devoit faire ma félicyté. Je ſerai bientoſt regardée de tout le monde comme une perſonne qui a une folle & violente paſſion. Celuy pour qui je l’ai ne l’ignore plus ; & c’eſt pour éviter ces malheurs que j’ai haſardé tout mon repos & meſme ma vie »
Ces triſtes réflexions étaient ſuivies d’un torrent de larmes ; mais quelque douleur dont elle ſe trouvat accablée, elle ſentoit bien qu’elle auroit eu la force de les ſupporter, ſi elle avoit été ſatiſfaite de monſieur de Nemours.
Ce prince n’étoit pas dans un état plus tranquille. L’imprudence, qu’il avoit faite d’avoir parlé au vidame de Chartres, & les cruelles ſuites de cette imprudence luy donnaient un déplaiſir mortel. Il ne pouvoit ſe repréſenter, ſans eſtre accablé, l’embarras, le trouble & l’affliction où il avoit vu madame de Clèves. Il étoit inconſolable de luy avoir dit des choſes ſur cette aventure, qui bien que galantes par elles-meſmes, luy paraiſſaient, dans ce moment, groſſières & peu polies, puiſqu’elles avaient foit entendre à madame de Clèves qu’il n’ignoroit pas qu’elle étoit cette femme qui avoit une paſſion violente & qu’il étoit celuy pour qui elle l’avait. Tout ce qu’il eût pu ſouhaiter, eût été une converſation avec elle ; mais il trouvoit qu’il la devoit craindre plutoſt que de la déſirer.
— « Qu’aurais-je à luy dire ? s’écriait-il. Irai-je encore luy montrer ce que je ne luy ay déjà que trop foit connaître ? Lui ferai-je voir que je ſais qu’elle m’aime, moy qui n’ai jamais ſeulement oſé luy dire que je l’aimais ? Commencerai-je à luy parler ouvertement de ma paſſion, afin de luy paraître un homme devenu hardi par des eſpérances ? Puis-je penſer ſeulement à l’approcher, & oſerais-je luy donner l’embarras de ſoutenir ma vue ? Par où pourrais-je me juſtifier ? Je n’ai point d’excuſe, je ſuis indigne d’eſtre regardé de madame de Clèves, & je n’eſpère pas auſſi qu’elle me regarde jamais. Je ne luy ay donné par ma faute de meilleurs moyens pour ſe défendre contre moy que tous ceux qu’elle cherchoit & qu’elle eût peut-eſtre cherchez inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur & la gloire d’eſtre aimé de la plus aimable & de la plus eſtimable perſonne du monde ; mais ſi j’avais perdu ce bonheur, ſans qu’elle en eût ſouffert, & ſans luy avoir donné une douleur mortelle, ce me ſeroit une conſolation ; & je ſens plus dans ce moment le mal que je luy ay foit que celuy que je me ſuis foit auprès d’elle. »
Monſieur de Nemours fut longtemps à s’affliger & à penſer les meſmes choſes. L’envie de parler à madame de Clèves luy venoit toujours dans l’eſprit. Il ſongea à en trouver les moyens, il penſa à luy écrire ; mais enfin, il trouva qu’après la faute qu’il avoit faite, & de l’humeur dont elle était, le mieux qu’il pût faire étoit de luy témoigner un profond reſpect par ſon affliction & par ſon ſilence, de luy faire voir meſme qu’il n’oſçait ſe préſenter devant elle, & d’attendre ce que le temps, le haſard & l’inclination qu’elle avoit pour luy, pourraient faire en ſa faveur. Il réſolut auſſi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l’infidélité qu’il luy avoit faite, de peur de fortifier ſes ſoupçons.
Les fiançailles de Madame, qui ſe faiſaient le lendemain, & le mariage qui ſe faiſçait le jour ſuivant, occupaient tellement toute la cour que madame de Clèves & monſieur de Nemours cachèrent aiſément au public leur triſteſſe & leur trouble. Madame la dauphine ne parla meſme qu’en paſſant à madame de Clèves de la converſation qu’elles avaient eue avec monſieur de Nemours, & monſieur de Clèves affecta de ne plus parler à ſa femme de tout ce qui s’étoit paſſé : de ſorte qu’elle ne ſe trouva pas dans un auſſi grand embarras qu’elle l’avoit imaginé. Les fiançailles ſe firent au Louvre, et, après le feſtin & le bal, toute la maiſon royale alla coucher à l’éveſché comme c’étoit la coutume. Le matin, le duc d’Albe, qui n’étoit jamais veſtu que fort ſimplement, mit un habit de drap d’or meſlé de couleur de feu, de jaune & de noir, tout couvert de pierreries, & il avoit une couronne fermée ſur la teſte. Le prince d’Orange, habillé auſſi magnifiquement avec ſes livrées, & tous les Eſpagnols ſuivis des leurs, vinrent prendre le duc d’Albe à l’hoſtel de Villeroi, où il étoit logé, & partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l’éveſché. Sitoſt qu’il fut arrivé, on alla par ordre à l’égliſe : le roi menoit Madame, qui avoit auſſi une couronne fermée, & ſa robe portée par meſdemoiſelles de Montpenſier & de Longueville. La reine marchoit enſuite, mais ſans couronne. Après elle, venoit la reine dauphine, Madame sœur du roi, madame de Lorraine, & la reine de Navarre, leurs robes portées par des princeſſes. Les reines & les princeſſes avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des meſmes couleurs qu’elles étaient veſtues : en ſorte que l’on connaiſſçait à qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta ſur l’échafaud qui étoit préparé dans l’égliſe, & l’on fit la cérémonie des mariages. On retourna enſuite dîner à l’éveſché et, ſur les cinq heures, on en partit pour aller au palais, où ſe faiſçait le feſtin, & où le parlement, les cours ſouveraines & la maiſon de ville étaient priez d’aſſiſter. Le roi, les reines, les princes & princeſſes mangèrent ſur la table de marbre dans la grande ſalle du palais, le duc d’Albe aſſis auprès de la nouvelle reine d’Eſpagne. Au-deſſous des degrez de la table de marbre & à la main droite du roi, étoit une table pour les ambaſſadeurs, les archeveſques & les chevaliers de l’ordre, & de l’autre coſté, une table pour meſſieurs du parlement.
Le duc de Guiſe, veſtu d’une robe de drap d’or friſé, ſervoit le Roi de grand-maître, monſieur le prince de Condé, de panetier, & le duc de Nemours, d’échanſon. Après que les tables furent levées, le bal commença : il fut interrompu par des ballets & par des machines extraordinaires. On le reprit enſuite ; & enfin, après minuit, le roi & toute la cour s’en retournèrent au Louvre. Quelque triſte que fût madame de Clèves, elle ne laiſſa pas de paraître aux yeux de tout le monde, & ſurtout aux yeux de monſieur de Nemours, d’une beauté incomparable. Il n’oſa luy parler, quoyque l’embarras de cette cérémonie luy en donnat pluſieurs moyens ; mais il luy fit voir tant de triſteſſe & une crainte ſi reſpectueuſe de l’approcher qu’elle ne le trouva plus ſi coupable, quoyqu’il ne luy eût rien dit pour ſe juſtifier. Il eut la meſme conduite les jours ſuivants, & cette conduite fit auſſi le meſme effect ſur le cœur de madame de Clèves.
Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines ſe rendirent dans les galeries & ſur les échafauds qui leur avaient été deſtinez. Les quatre tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux & de livrées qui faiſaient le plus magnifique ſpectacle qui eût jamais paru en France.
Le roi n’avoit point d’autres couleurs que le blanc & le noir, qu’il portoit toujours à cauſe de madame de Valentinois qui étoit veuve. Monſieur de Ferrare & toute ſa ſuite avaient du jaune & du rouge ; monſieur de Guiſe parut avec de l’incarnat & du blanc. On ne ſavoit d’abord par quelle raiſon il avoit ces couleurs ; mais on ſe ſouvint que c’étaient celles d’une belle perſonne qu’il avoit aimée pendant qu’elle étoit fille, & qu’il aimoit encore, quoyqu’il n’oſat plus le luy faire paraître. Monſieur de Nemours avoit du jaune & du noir ; on en chercha inutilement la raiſon. Madame de Clèves n’eut pas de peine à le deviner : elle ſe ſouvint d’ avoir dit devant luy qu’elle aimoit le jaune, & qu’elle étoit fachée d’eſtre blonde, parce qu’elle n’en pouvoit mettre. Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, ſans indiſcrétion, puiſque madame de Clèves n’en mettant point, on ne pouvoit ſoupçonner que ce fût la ſienne.
Jamais on n’a foit voir tant d’adreſſe que les quatre tenants en firent paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de ſon royaume, on ne ſavoit à qui donner l’avantage. Monſieur de Nemours avoit un agrément dans toutes ſes actions qui pouvoit faire pencher en ſa faveur des perſonnes moins intéreſſées que madame de Clèves. Sitoſt qu’elle le vit paraître au bout de la lice, elle ſentit une émotion extraordinaire & à toutes les courſes de ce prince, elle avoit de la peine à cacher ſa joie, lorſqu’il avoit heureuſement fourni ſa carrière.
Sur le ſoyr, comme tout étoit preſque fini & que l’on étoit près de ſe retirer, le malheur de l’État fit que le roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery qui étoit extreſmement adroit, qu’il ſe mît ſur la lice. Le comte ſupplia le roi de l’en diſpenſer, & allégua toutes les excuſes dont il put s’aviſer, mais le roi quaſi en colère, luy fit dire qu’il le vouloit abſolument. La reine manda au roi qu’elle le conjuroit de ne plus courir ; qu’il avoit ſi bien fait, qu’il devoit eſtre content, & qu’elle le ſupplioit de revenir auprès d’elle. Il répondit que c’étoit pour l’amour d’elle qu’il alloit courir encore, & entra dans la barrière. Elle luy renvoya monſieur de Savoie pour le prier une ſeconde fois de revenir ; mais tout fut inutile. Il courut, les lances ſe brisèrent, & un éclat de celle du comte de Montgomery luy donna dans l’oeil & y demeura. Ce prince tomba du coup, ſes écuyers & monſieur de Montmorency, qui étoit un des maréchaux du camp, coururent à luy. Ils furent étonnez de le voir ſi bleſſé ; mais le roi ne s’étonna point. Il dit que c’étoit peu de choſe, & qu’il pardonnoit au comte de Montgomery. On peut juger quel trouble & quelle affliction apporta un accident ſi funeſte dans une journée deſtinée à la joie. Sitoſt que l’on eut porté le roi dans ſon lit, & que les chirurgiens eurent viſité ſa plaie, ils la trouvèrent tres-conſidérable. Monſieur le connétable ſe ſouvint dans ce moment, de la prédiction que l’on avoit faite au roi, qu’il ſeroit tué dans un combat ſingulier ; & il ne douta point que la prédiction ne fût accomplie.
Le roi d’Eſpagne, qui étoit alors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya ſon médecin, qui étoit un homme d’une grande réputation ; mais il jugea le roi ſans eſpérance.
Une cour auſſi partagée & auſſi remplie d’intéreſts oppoſez n’étoit pas dans une médiocre agitation à la veille d’un ſi grand événement ; néanmoins, tous les mouvemens étaient cachez, & l’on ne paraiſſçait occupé que de l’unique inquiétude de la ſanté du roi. Les reines, les princes & les princeſſes ne ſortaient preſque point de ſon antichambre.
Madame de Clèves, ſachant qu’elle étoit obligée d’y eſtre, qu’elle y verroit monſieur de Nemours, qu’elle ne pourroit cacher à ſon mari l’embarras que luy cauſçait cette vue, connaiſſant auſſi que la ſeule préſence de ce prince le juſtifioit à ſes yeux, & détruiſçait toutes ſes réſolutions, prit le parti de feindre d’eſtre malade. La cour étoit trop occupée pour avoir de l’attention à ſa conduite, & pour démeſler ſi ſon mal étoit faux ou véritable. Son mari ſeul pouvoit en connaître la vérité, mais elle n’étoit pas fachée qu’il la connût. Ainſi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement qui ſe préparoit ; et, remplie de ſes propres penſées, elle avoit toute la liberté de s’y abandonner. Tout le monde étoit chez le roi. Monſieur de Clèves venoit à de certaines heures luy en dire des nouvelles. Il conſervoit avec elle le meſme procédé qu’il avoit toujours eu, hors que, quand ils étaient ſeuls, il y avoit quelque choſe d’un peu plus froid & de moins libre. Il ne luy avoit point reparlé de tout ce qui s’étoit paſſé ; & elle n’avoit pas eu la force, & n’avoit pas meſme jugé à propos de reprendre cette converſation.
Monſieur de Nemours, qui s’étoit attendu à trouver quelques moments à parler à madame de Clèves, fut bien ſurpris & bien affligé de n’avoir pas ſeulement le plaiſir de la voir. Le mal du roi ſe trouva ſi conſidérable, que le ſeptième jour il fut déſeſpéré des médecins. Il reçut la certitude de ſa mort avec une fermeté extraordinaire, & d’autant plus admirable qu’il perdoit la vie par un accident ſi malheureux, qu’il mouroit à la fleur de ſon age, heureux, adoré de ſes peuples, & aimé d’une maîtreſſe qu’il aimoit éperdument. La veille de ſa mort, il fit faire le mariage de Madame, ſa sœur, avec monſieur de Savoie, ſans cérémonie. L’on peut juger en quel état étoit la ducheſſe de Valentinois. La reine ne permit point qu’elle vît le roi, & luy envoya demander les cachets de ce prince & les pierreries de la couronne qu’elle avoit en garde. Cette ducheſſe s’enquit ſi le roi étoit mort ; & comme on luy eut répondu que non : — Je n’ai donc point encore de maître, répondit-elle, & perſonne ne peut m’obliger à rendre ce que ſa confiance m’a mis entre les mains.
Sitoſt qu’il fut expiré au chateau des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guiſe & le duc de Nemours conduiſirent au Louvre la reine mère, le roi & la reine ſa femme. Monſieur de Nemours menoit la reine mère. Comme ils commençaient à marcher, elle ſe recula de quelques pas, & dit à la reine ſa belle-fille, que c’étoit à elle à paſſer la première ; mais il fut aiſé de voir qu’il y avoit plus d’aigreur que de bienſéance dans ce compliment.
peu prés: peu près
bon jour: bonjour