La Princesse de Clèves (édition originale) (page 9)

Madame de La Fayette · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Princesse de Clèves (édition originale) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Monſieur de Clèves étoit demeuré pendant tout ce diſcours, la teſte appuyée ſur ſes mains, hors de luy-meſme, & il n’avoit pas ſongé à faire relever ſa femme. Quand elle eut ceſſé de parler, qu’il jeta les yeux ſur elle qu’il la vit à ſes genoux le viſage couvert de larmes, & d’une beauté ſi admirable, il penſa mourir de douleur, & l’embraſſant en la relevant : — Ayez pitié de moi, vous-meſme, Madame, luy dit-il, j’en ſuis digne ; & pardonnez ſi dans les premiers moments d’une affliction auſſi violente qu’eſt la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme le voſtre. Vous me paraiſſez plus digne d’eſtime & d’admiration que tout ce qu’il y a jamais eu de femmes au monde ; mais auſſi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m’avez donné de la paſſion dès le premier moment que je vous ay vue, vos rigueurs & votre poſſeſſion n’ont pu l’éteindre : elle dure encore ; je n’ai jamais pu vous donner de l’amour, & je vois que vous craignez d’en avoir pour un autre. Et qui eſt-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu’a-t-il foit pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m’étais conſolé en quelque ſorte de ne l’avoir pas touché par la penſée qu’il étoit incapable de l’eſtre. Cependant un autre foit ce que je n’ai pu faire. J’ai tout enſemble la jalouſie d’un mari & celle d’un amant ; mais il eſt impoſſible d’avoir celle d’un mari après un procédé comme le voſtre. Il eſt trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière ; il me conſole meſme comme votre amant. La confiance & la ſincérité que vous avez pour moy ſont d’un prix infini : vous m’eſtimez aſſez pour croire que je n’abuſerai pas de cet aveu. Vous avez raiſon, Madame, je n’en abuſerai pas, & je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à ſon mari. Mais, Madame, achevez & apprenez-moi qui eſt celuy que vous voulez éviter.

— Je vous ſupplie de ne me le point demander, répondit-elle ; je ſuis réſolue de ne vous le pas dire, & je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme.

— Ne craignez point, Madame, reprit monſieur de Clèves, je connais trop le monde pour ignorer que la conſidération d’un mari n’empeſche pas que l’on ne ſoyt amoureux de ſa femme. On doit haïr ceux qui le ſont, & non pas s’en plaindre ; & encore une fois, Madame, je vous conjure de m’apprendre ce que j’ai envie de ſavoir.

— Vous m’en preſſeriez inutilement, répliqua-t-elle ; j’ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L’aveu que je vous ay foit n’a pas été par faibleſſe, & il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher.

Monſieur de Nemours ne perdoit pas une parole de cette converſation ; & ce que venoit de dire madame de Clèves ne luy donnoit guère moins de jalouſie qu’à ſon mari. Il étoit ſi éperdument amoureux d’elle, qu’ il croyoit que tout le monde avoit les meſmes ſentiments. Il étoit véritable auſſi qu’il avoit pluſieurs rivaux ; mais il s’en imaginoit encore davantage, & ſon eſprit s’égaroit à chercher celuy dont madame de Clèves vouloit parler. Il avoit cru bien des fois qu’il ne luy étoit pas déſagréable, & il avoit foit ce jugement ſur des choſes qui luy parurent ſi légères dans ce moment, qu’il ne put s’imaginer qu’il eût donné une paſſion qui devoit eſtre bien violente pour avoir recours à un remède ſi extraordinaire. Il étoit ſi tranſporté qu’il ne ſavoit quaſi ce qu’il voyait, & il ne pouvoit pardonner à monſieur de Clèves de ne pas aſſez preſſer ſa femme de luy dire ce nom qu’elle luy cachait.

Monſieur de Clèves faiſçait néanmoins tous ſes efforts pour le ſavoir ; et, après qu’il l’en eut preſſée inutilement : — Il me ſemble, répondit-elle, que vous devez eſtre content de ma ſincérité ; ne m’en demandez pas davantage, & ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l’aſſurance que je vous donne encore, qu’aucune de mes actions n’a foit paraître mes ſentiments, & que l’on ne m’a jamais rien dit dont j’aie pu m’offenſer.

— Ah ! Madame, reprit tout d’un coup monſieur de Clèves, je ne vous ſaurais croire. Je me ſouviens de l’embarras où vous fûtes le jour que votre portroit ſe perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce portroit qui m’étoit ſi cher & qui m’appartenoit ſi légitimement. Vous n’avez pu cacher vos ſentiments ; vous aimez, on le ſçait ; votre vertu vous a juſqu’icy garantie du reſte.

— Eſt-il poſſible, s’écria cette princeſſe, que vous puiſſiez penſer qu’il y ait quelque déguiſement dans un aveu comme le mien, qu’aucune raiſon ne m’obligeoit à vous faire ! Fiez-vous à mes paroles ; c’eſt par un aſſez grand prix que j’achète la confiance que je vous demande. Croyez, je vous en conjure, que je n’ai point donné mon portroit : il eſt vrai que je le vis prendre ; mais je ne voulus pas faire paraître que je le voyais, de peur de m’expoſer à me faire dire des choſes que l’on ne m’a encore oſé dire.

— Par où vous a-t-on donc foit voir qu’on vous aimait, reprit monſieur de Clèves, & quelles marques de paſſion vous a-t-on données ?

— Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails qui me font honte à moi-meſme de les avoir remarquez, & qui ne m’ont que trop perſuadée de ma faibleſſe.

— Vous avez raiſon, Madame, reprit-il ; je ſuis injuſte. Refuſez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choſes ; mais ne vous offenſez pourtant pas ſi je vous les demande.

Dans ce moment pluſieurs de leurs gens, qui étaient demeurez dans les allées, vinrent avertir monſieur de Clèves qu’un gentilhomme venoit le chercher de la part du roi, pour luy ordonner de ſe trouver le ſoyr à Paris.

Monſieur de Clèves fut contraint de s’en aller, & il ne put rien dire à ſa femme, ſinon qu’il la ſupplioit de venir le lendemain, & qu’il la conjuroit de croire que quoyqu’il fût affligé, il avoit pour elle une tendreſſe & une eſtime dont elle devoit eſtre ſatiſfaite.

Lorſque ce prince fut parti, que madame de Clèves demeura ſeule, qu’elle regarda ce qu’elle venoit de faire, elle en fut ſi épouvantée, qu’à peine put-elle s’imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva qu’elle s’étoit oſté elle-meſme le cœur & l’eſtime de ſon mari, & qu’elle s’étoit creuſé un abîme dont elle ne ſortiroit jamais. Elle ſe demandoit pourquoy elle avoit foit une choſe ſi haſardeuſe, & elle trouvoit qu’elle s’y étoit engagée ſans en avoir preſque eu le deſſein. La ſingularité d’un pareil aveu, dont elle ne trouvoit point d’exemple, luy en faiſçait voir tout le péril.

Mais quand elle venoit à penſer que ce remède, quelque violent qu’il fût, étoit le ſeul qui la pouvoit défendre contre monſieur de Nemours, elle trouvoit qu’elle ne devoit point ſe repentir, & qu’elle n’avoit point trop haſardé. Elle paſſa toute la nuit, pleine d’incertitude, de trouble & de crainte, mais enfin le calme revint dans ſon eſprit. Elle trouva meſme de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritoit ſi bien, qui avoit tant d’eſtime & tant d’amitié pour elle, & qui venoit de luy en donner encore des marques par la manière dont il avoit reçu ce qu’elle luy avoit avoué.

Cependant monſieur de Nemours étoit ſorti du lieu où il avoit entendu une converſation qui le touchoit ſi ſenſiblement, & s’étoit enfoncé dans la foreſt. Ce qu’ avoit dit madame de Clèves de ſon portroit luy avoit redonné la vie, en luy faiſant connaître que c’étoit luy qu’elle ne haïſſçait pas. Il s’abandonna d’abord à cette joie ; mais elle ne fut pas longue, quand il fit réflexion que la meſme choſe qui luy venoit d’apprendre qu’il avoit touché le cœur de madame de Clèves le devoit perſuader auſſi qu’il n’en recevroit jamais nulle marque, & qu’il étoit impoſſible d’engager une perſonne qui avoit recours à un remède ſi extraordinaire. Il ſentit pourtant un plaiſir ſenſible de l’avoir réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s’eſtre foit aimer d’une femme ſi différente de toutes celles de ſon ſexe ; enfin, il ſe trouva cent fois heureux & malheureux tout enſemble. La nuit le ſurprit dans la foreſt, & il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez madame de Mercœur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut aſſez embarraſſé de rendre compte de ce qui l’avoit retenu ; il s’en démeſla le mieux qu’il luy fut poſſible, & revint ce jour meſme à Paris avec le vidame.

Ce prince étoit ſi rempli de ſa paſſion, & ſi ſurpris de ce qu’il avoit entendu, qu’il tomba dans une imprudence aſſez ordinaire, qui eſt de parler en termes généraux de ſes ſentiments particuliers, & de conter ſes propres aventures ſous des noms empruntez. En revenant il tourna la converſation ſur l’amour, il exagéra le plaiſir d’eſtre amoureux d’une perſonne digne d’eſtre aimée. Il parla des effets bizarres de cette paſſion & enfin ne pouvant renfermer en luy-meſme l’étonnement que luy donnoit l’action de madame de Clèves, il la conta au vidame, ſans luy nommer la perſonne, & ſans luy dire qu’il y eût aucune part ; mais il la conta avec tant de chaleur & avec tant d’admiration que le vidame ſoupçonna aiſément que cette hiſtoire regardoit ce prince. Il le preſſa extreſmement de le luy avouer. Il luy dit qu’il connaiſſçait depuis longtemps qu’il avoit quelque paſſion violente, & qu’il y avoit de l’injuſtice de ſe défier d’un homme qui luy avoit confié le ſecret de ſa vie. Monſieur de Nemours étoit trop amoureux pour avouer ſon amour ; il l’avoit toujours caché au vidame, quoyque ce fût l’homme de la cour qu’il aimat le mieux. Il luy répondit qu’un de ſes amis luy avoit conté cette aventure & luy avoit foit promettre de n’en point parler, & qu’il le conjuroit auſſi de garder ce ſecret. Le vidame l’aſſura qu’il n’en parleroit point ; néanmoins monſieur de Nemours ſe repentit de luy en avoir tant appris.

Cependant, monſieur de Clèves étoit allé trouver le roi, le cœur pénétré d’une douleur mortelle. Jamais mari n’avoit eu une paſſion ſi violente pour ſa femme, & ne l’avoit tant eſtimée. Ce qu’il venoit d’apprendre ne luy oſtoit pas l’eſtime ; mais elle luy en donnoit d’une eſpèce différente de celle qu’il avoit eue juſqu’alors. Ce qui l’occupoit le plus étoit l’envie de deviner celuy qui avoit ſu luy plaire. Monſieur de Nemours luy vint d’abord dans l’eſprit, comme ce qu’il y avoit de plus aimable à la cour, & le chevalier de Guiſe & le maréchal de Saint-André, comme deux hommes qui avaient penſé à luy plaire & qui luy rendaient encore beaucoup de ſoyns ; de ſorte qu’ il s’arreſta à croire qu’il falloit que ce fût l’un des trois. Il arriva au Louvre, & le roi le mena dans ſon cabinet pour luy dire qu’il l’avoit choiſi pour conduire Madame en Eſpagne ; qu’il avoit cru que perſonne ne s’acquitteroit mieux que luy de cette commiſſion, & que perſonne auſſi ne feroit tant d’honneur à la France que madame de Clèves. Monſieur de Clèves reçut l’honneur de ce choix comme il le devait, & le regarda meſme comme une choſe qui éloigneroit ſa femme de la cour, ſans qu’il parût de changement dans ſa conduite. Néanmoins le temps de ce départ étoit encore trop éloigné pour eſtre un remède à l’embarras où il ſe trouvait. Il écrivit à l’heure meſme à madame de Clèves, pour luy apprendre ce que le roi venoit de luy dire, & luy manda encore qu’ il vouloit abſolument qu’elle revînt à Paris. Elle y revint comme il l’ordonnait, & lorſqu’ils ſe virent, ils ſe trouvèrent tous deux dans une triſteſſe extraordinaire.

Monſieur de Clèves luy parla comme le plus honneſte homme du monde, & le plus digne de ce qu’elle avoit fait.

— Je n’ai nulle inquiétude de votre conduite, luy dit-il ; vous avez plus de force & plus de vertu que vous ne penſez. Ce n’eſt point auſſi la crainte de l’avenir qui m’afflige. Je ne ſuis affligé que de vous voir pour un autre des ſentiments que je n’ai pu vous donner.

— Je ne ſais que vous répondre, luy dit-elle ; je meurs de honte en vous en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de ſi cruelles converſations ; réglez ma conduite ; faites que je ne voie perſonne. C’eſt tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus d’une choſe qui me foit paraître ſi peu digne de vous, & que je trouve ſi indigne de moi.

— Vous avez raiſon, Madame, répliqua-t-il ; j’abuſe de votre douceur & de votre confiance. Mais auſſi ayez quelque compaſſion de l’état où vous m’avez mis, & ſongez que, quoy que vous m’ayez dit, vous me cachez un nom qui me donne une curioſité avec laquelle je ne ſaurais vivre. Je ne vous demande pourtant pas de la ſatiſfaire ; mais je ne puis m’empeſcher de vous dire que je crois que celuy que je dois envier eſt le maréchal de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guiſe

— Je ne vous répondrai rien, luy dit-elle en rougiſſant, & je ne vous donnerai aucun lieu, par mes réponſes, de diminuer ni de fortifier vos ſoupçons. Mais ſi vous eſſayez de les éclaircir en m’obſervant, vous me donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, ſur le prétexte de quelque maladie, je ne voie perſonne.

— Non, Madame, répliqua-t-il, on démeſleroit bientoſt que ce ſeroit une choſe ſuppoſée ; & de plus, je ne me veux fier qu’à vous-meſme : c’eſt le chemin que mon cœur me conſeille de prendre, & la raiſon me conſeille auſſi. De l’humeur dont vous eſtes, en vous laiſſant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en preſcrire.

Monſieur de Clèves ne ſe trompoit pas : la confiance qu’il témoignoit à ſa femme la fortifioit davantage contre monſieur de Nemours, & luy faiſçait prendre des réſolutions plus auſtères qu’aucune contrainte n’auroit pu faire. Elle alla donc au Louvre & chez la reine dauphine à ſon ordinaire ; mais elle évitoit la préſence & les yeux de monſieur de Nemours avec tant de ſoyn, qu’elle luy oſta quaſi toute la joie qu’il avoit de ſe croire aimé d’elle. Il ne voyoit rien dans ſes actions qui ne luy perſuadat le contraire. Il ne ſavoit quaſi ſi ce qu’il avoit entendu n’étoit point un ſonge, tant il y trouvoit peu de vraiſemblance. La ſeule choſe qui l’aſſuroit qu’il ne s’étoit pas trompé étoit l’extreſme triſteſſe de madame de Clèves, quelque effort qu’elle fît pour la cacher : peut-eſtre que des regards & des paroles obligeantes n’euſſent pas tant augmenté l’amour de monſieur de Nemours que faiſçait cette conduite auſtère.

Un ſoyr que monſieur & madame de Clèves étaient chez la reine, quelqu’un dit que le bruit couroit que le roi mèneroit encore un grand ſeigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Eſpagne. Monſieur de Clèves avoit les yeux ſur ſa femme dans le temps que l’on ajouta que ce ſeroit peut-eſtre le chevalier de Guiſe ou le maréchal de Saint-André. Il remarqua qu’elle n’avoit point été émue de ces deux noms, ni de la propoſition qu’ils fiſſent ce voyage avec elle. Cela luy fit croire que pas un des deux n’étoit celuy dont elle craignoit la préſence & voulant s’éclaircir de ſes ſoupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où étoit le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de ſa femme, & luy dit tout bas qu’il venoit d’apprendre que ce ſeroit monſieur de Nemours qui iroit avec eux en Eſpagne.

Le nom de monſieur de Nemours & la penſée d’eſtre expoſée à le voir tous les jours pendant un long voyage en préſence de ſon mari, donna un tel trouble à madame de Clèves, qu’elle ne le put cacher ; & voulant y donner d’autres raiſons : — C’eſt un choix bien déſagréable pour vous, répondit-elle, que celuy de ce prince. Il partagera tous les honneurs, & il me ſemble que vous devriez eſſayer de faire choiſir quelque autre.

— Ce n’eſt pas la gloire, Madame, reprit monſieur de Clèves, qui vous foit appréhender que monſieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient d’une autre cauſe. Ce chagrin m’apprend ce que j’aurais appris d’une autre femme, par la joie qu’elle en auroit eue. Mais ne craignez point ; ce que je viens de vous dire n’eſt pas véritable, & je l’ai inventé pour m’aſſurer d’une choſe que je ne croyais déjà que trop.

Il ſortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter par ſa préſence l’extreſme embarras où il voyoit ſa femme.

Monſieur de Nemours entra dans cet inſtant & remarqua d’abord l’état où étoit madame de Clèves. Il s’approcha d’elle, & luy dit tout bas qu’il n’oſçait par reſpect luy demander ce qui la rendoit plus reſveuſe que de coutume. La voix de monſieur de Nemours la fit revenir, & le regardant ſans avoir entendu ce qu’il venoit de luy dire, pleine de ſes propres penſées & de la crainte que ſon mari ne le vît auprès d’elle : — Au nom de Dieu, luy dit-elle, laiſſez-moi en repos.

— Hélas ! Madame, répondit-il, je ne vous y laiſſe que trop ; de quoy pouvez-vous vous plaindre ? Je n’oſe vous parler, je n’oſe meſme vous regarder : je ne vous approche qu’en tremblant. Par où me ſuis-je attiré ce que vous venez de me dire, & pourquoy me faites-vous paraître que j’ai quelque part au chagrin où je vous vois ?

Madame de Clèves fut bien fachée d’avoir donné lieu à monſieur de Nemours de s’expliquer plus clairement qu’il n’avoit foit en toute ſa vie. Elle le quitta, ſans luy répondre, & s’en revint chez elle, l’eſprit plus agité qu’elle ne l’avoit jamais eu. Son mari s’aperçut aiſément de l’augmentation de ſon embarras. Il vit qu’elle craignoit qu’il ne luy parlat de ce qui s’étoit paſſé. Il la ſuivit dans un cabinet où elle étoit entrée.

— Ne m’évitez point, Madame, luy dit-il, je ne vous dirai rien qui puiſſe vous déplaire ; je vous demande pardon de la ſurpriſe que je vous ay faite tantoſt. J’en ſuis aſſez puni, par ce que j’ai appris. Monſieur de Nemours étoit de tous les hommes celuy que je craignais le plus. Je vois le péril où vous eſtes ; ayez du pouvoir ſur vous pour l’amour de vous-meſme, & s’il eſt poſſible, pour l’amour de moi. Je ne vous le demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout le bonheur, & qui a pour vous une paſſion plus tendre & plus violente que celuy que votre cœur luy préfère.

Monſieur de Clèves s’attendrit en prononçant ces dernières paroles, & eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée & fondant en larmes elle l’embraſſa avec une tendreſſe & une douleur qui le mirent dans un état peu différent du ſien. Ils demeurèrent quelque temps ſans ſe rien dire, & ſe ſéparèrent ſans avoir la force de ſe parler.

Les préparatifs pour le mariage de Madame étaient achevez. Le duc d’Albe arriva pour l’épouſer. Il fut reçu avec toute la magnificence & toutes les cérémonies qui ſe pouvaient faire dans une pareille occaſion. Le roi envoya au-devant de luy le prince de Condé, les cardinaux de Lorraine & de Guiſe, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d’Aumale, de Bouillon, de Guiſe & de Nemours. Ils avaient pluſieurs gentilſhommes, & grand nombre de pages veſtus de leurs livrées. Le roi attendit luy-meſme le duc d’Albe à la première porte du Louvre, avec les deux cents gentilſhommes ſervants, & le connétable à leur teſte. Lorſque ce duc fut proche du roi, il voulut luy embraſſer les genoux ; mais le roi l’en empeſcha & le fit marcher à ſon coſté juſque chez la reine & chez Madame, à qui le duc d’Albe apporta un préſent magnifique de la part de ſon maître. Il alla enſuite chez madame Marguerite sœur du roi, luy faire les compliments de monſieur de Savoie, & l’aſſurer qu’il arriveroit dans peu de jours. L’on fit de grandes aſſemblées au Louvre, pour faire voir au duc d’Albe, & au prince d’Orange qui l’avoit accompagné, les beautez de la cour.

Madame de Clèves n’oſa ſe diſpenſer de s’y trouver, quelque envie qu’elle en eût, par la crainte de déplaire à ſon mari qui luy commanda abſolument d’y aller. Ce qui l’y déterminoit encore davantage étoit l’abſence de monſieur de Nemours. Il étoit allé au-devant de monſieur de Savoie & après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de ſe tenir preſque toujours auprès de luy, pour luy aider à toutes les choſes qui regardaient les cérémonies de ſes noces. Cela fit que madame de Clèves ne rencontra pas ce prince auſſi ſouvent qu’elle avoit accoutumé, & elle s’en trouvoit dans quelque ſorte de repos.

Le vidame de Chartres n’avoit pas oublié la converſation qu’il avoit eue avec monſieur de Nemours. Il luy étoit demeuré dans l’eſprit que l’aventure que ce prince luy avoit contée étoit la ſienne propre, & il l’obſervoit avec tant de ſoyn, que peut-eſtre aurait-il démeſlé la vérité, ſans que l’arrivée du duc d’Albe & celle de monſieur de Savoie firent un changement & une occupation dans la cour, qui l’empeſcha de voir ce qui auroit pu l’éclairer. L’envie de s’éclaircir, ou plutoſt la diſpoſition naturelle que l’on a de conter tout ce que l’on ſçait à ce que l’on aime, fit qu’il redit à madame de Martigues l’action extraordinaire de cette perſonne, qui avoit avoué à ſon mari la paſſion qu’elle avoit pour un autre. Il l’aſſura que monſieur de Nemours étoit celuy qui avoit inſpiré cette violente paſſion, & il la conjura de luy aider à obſerver ce prince. Madame de Martigues fut bien aiſe d’apprendre ce que luy dit le vidame ; & la curioſité qu’elle avoit toujours vue à madame la dauphine pour ce qui regardoit monſieur de Nemours luy donnoit encore plus d’envie de pénétrer cette aventure.

Peu de jour avant celuy que l’on avoit choiſi pour la cérémonie du mariage, la reine dauphine donnoit à ſouper au roi ſon beau-père & à la ducheſſe de Valentinois. Madame de Clèves, qui étoit occupée à s’habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle trouva un gentilhomme qui la venoit quérir de la part de madame la dauphine. Comme elle entroit dans la chambre, cette princeſſe luy cria, de deſſus ſon lit où elle était, qu’elle l’attendoit avec une grande impatience.

— Je crois, Madame, luy répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier de cette impatience, & qu’elle eſt ſans doute cauſée par quelque autre choſe que par l’envie de me voir.

— Vous avez raiſon, répliqua la reine dauphine ; mais néanmoins vous devez m’en eſtre obligée ; car je veux vous apprendre une aventure que je ſuis aſſurée que vous ſerez bien aiſe de ſavoir.

Madame de Clèves ſe mit à genoux devant ſon lit, & par bonheur pour elle, elle n’avoit pas le jour au viſage.

— Vous ſavez, luy dit cette reine, l’envie que nous avions de deviner ce qui cauſçait le changement qui paraît au duc de Nemours : je crois le ſavoir, & c’eſt une choſe qui vous ſurprendra. Il eſt éperdument amoureux & fort aimé d’une des plus belles perſonnes de la cour.

Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvoit s’attribuer, puiſqu’elle ne croyoit pas que perſonne sût qu’elle aimoit ce prince, luy causèrent une douleur qu’il eſt aiſé de s’imaginer.

— Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive ſurprendre d’un homme de l’age de monſieur de Nemours & foit comme il eſt.

— Ce n’eſt pas auſſi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit étonner ; mais c’eſt de ſavoir que cette femme qui aime monſieur de Nemours ne luy en a jamais donné aucune marque, & que la peur qu’elle a eue de n’eſtre pas toujours maîtreſſe de ſa paſſion a foit qu’elle l’a avouée à ſon mari, afin qu’il l’oſtat de la cour. Et c’eſt monſieur de Nemours luy-meſme qui a conté ce que je vous dis.

Si madame de Clèves avoit eu d’abord de la douleur par la penſée qu’elle n’avoit aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la dauphine luy donnèrent du déſeſpoir, par la certitude de n’y en avoir que trop. Elle ne put répondre, & demeura la teſte penchée ſur le lit pendant que la reine continuoit de parler, ſi occupée de ce qu’elle diſçait qu’elle ne prenoit pas garde à cet embarras. Lorſque madame de Clèves fut un peu remiſe : — Cette hiſtoire ne me paraît guère vraiſemblable, Madame, répondit-elle, & je voudrais bien ſavoir qui vous l’a contée.

— C’eſt madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l’a appriſe du vidame de Chartres. Vous ſavez qu’il en eſt amoureux ; il la luy a confiée comme un ſecret, & il la ſçait du duc de Nemours luy-meſme. Il eſt vrai que le duc de Nemours ne luy a pas dit le nom de la dame, & ne luy a pas meſme avoué que ce fût luy qui en fût aimé ; mais le vidame de Chartres n’en doute point.

Comme la reine dauphine achevoit ces paroles, quelqu’un s’approcha du lit. Madame de Clèves étoit tournée d’ une ſorte qui l’empeſchoit de voir qui c’étoit ; mais elle n’en douta pas, lors que madame la dauphine ſe récria avec un air de gaieté & de ſurpriſe.

— Le voilà luy-meſme, & je veux luy demander ce qui en eſt.

Madame de Clèves connut bien que c’étoit le duc de Nemours, comme ce l’étoit en effet. Sans ſe tourner de ſon coſté, elle s’avança avec précipitation vers madame la dauphine, & luy dit tout bas qu’il falloit bien ſe garder de luy parler de cette aventure ; qu’il l’avoit confiée au vidame de Chartres ; & que ce ſeroit une choſe capable de les brouiller. Madame la dauphine luy répondit, en riant, qu’elle étoit trop prudente, & ſe retourna vers monſieur de Nemours. Il étoit paré pour l’aſſemblée du ſoyr, et, prenant la parole avec cette grace qui luy étoit ſi naturelle : — Je crois, Madame, luy dit-il, que je puis penſer ſans témérité, que vous parliez de moy quand je ſuis entré, que vous aviez deſſein de me demander quelque choſe, & que madame de Clèves s’y oppoſe.

— Il eſt vrai, répondit madame la dauphine ; mais je n’aurai pas pour elle la complaiſance que j’ai accoutumé d’avoir. Je veux ſavoir de vous ſi une hiſtoire que l’on m’a contée eſt véritable, & ſi vous n’eſtes pas celuy qui eſtes amoureux, & aimé d’ une femme de la cour, qui vous cache ſa paſſion avec ſoyn & qui l’a avouée à ſon mari.

Le trouble & l’embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce que l’on peut s’imaginer, & ſi la mort ſe fût préſentée pour la tirer de cet état, elle l’auroit trouvée agréable. Mais monſieur de Nemours étoit encore plus embarraſſé, s’il eſt poſſible. Le diſcours de madame la dauphine, dont il avoit eu lieu de croire qu’il n’étoit pas haï, en préſence de madame de Clèves, qui étoit la perſonne de la cour en qui elle avoit le plus de confiance, & qui en avoit auſſi le plus en elle, luy donnoit une ſi grande confuſion de penſées bizarres, qu’il luy fut impoſſible d’eſtre maître de ſon viſage. L’embarras où il voyoit madame de Clèves par ſa faute, & la penſée du juſte ſujet qu’il luy donnoit de le haïr, luy cauſa un ſaiſiſſement qui ne luy permit pas de répondre. Madame la dauphine voyant à quel point il étoit interdit : — Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, & jugez ſi cette aventure n’eſt pas la ſienne.

Cependant monſieur de Nemours revenant de ſon premier trouble, & voyant l’importance de ſortir d’un pas ſi dangereux, ſe rendit maître tout d’un coup de ſon eſprit & de ſon viſage.

— J’avoue, Madame, dit-il, que l’on ne peut eſtre plus ſurpris & plus affligé que je le ſuis de l’infidélité que m’a faite le vidame de Chartres, en racontant l’aventure d’un de mes amis que je luy avais confiée. Je pourrais m’en venger, continua-t-il en ſouriant avec un air tranquille, qui oſta quaſi à madame la dauphine les ſoupçons qu’elle venoit d’avoir. Il m’a confié des choſes qui ne ſont pas d’une médiocre importance ; mais je ne ſais, Madame, pourſuivit-il, pourquoy vous me faites l’honneur de me meſler à cette aventure. Le vidame ne peut pas dire qu’elle me regarde, puiſque je luy ay dit le contraire. La qualité d’un homme amoureux me peut convenir ; mais pour celle d’un homme aimé, je ne crois pas, Madame, que vous puiſſiez me la donner.

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