La Princesse de Clèves (édition originale) (page 4)

Madame de La Fayette · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Princesse de Clèves (édition originale) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Monſieur d’Anville ne manqua pas d’eſtre le ſoir chez la Reine ; il ſe trouva heureux que Madame la Dauphine l’euſt choiſi pour travailler à une choſe qu’elle deſiroit, & il luy promit d’obéïr exactement à ſes ordres : mais Madame de Valentinois ayant eſté avertie du deſſein de ce mariage, l’avoit traverſé avec tant de ſoin, & avoit tellement prévenu le Roy, que lors que Monſieur d’Anville luy en parla, il luy fit paroître qu’il ne l’aprouvoit pas, & luy ordonna même de le dire au Prince de Montpenſier. L’on peut juger ce que ſentit Madame de Chartres par la rupture d’une choſe qu’elle avoit tant deſirée, dont le mauvais ſuccés donnoit un ſi grand avantage à ſes ennemis, & faiſoit un ſi grand tort à ſa fille.

La Reine Dauphine témoigna à Mademoiſelle de Chartres, avec beaucoup d’amitié, le déplaiſir qu’elle avoit de luy avoir eſté inutile : Vous voyez, luy dit‐elle, que j’ay un mediocre pouvoir : Je ſuis ſi haïe de la Reine & de la Ducheſſe de Valentinois, qu’il eſt difficile que par elles, ou par ceux qui ſont dans leur dépendance, elles ne traverſent toûjours toutes les choſes que je deſire : cependant (ajoûta‐t‐elle) je n’ay jamais penſé qu’à leur plaire ; auſſi elles ne me haïſſent qu’à cauſe de la Reine ma mere, qui leur a donné autrefois de l’inquietude & de la jalouſie. Le Roy en avoit eſté amoureux avant qu’il le fuſt de Madame de Valentinois ; & dans les premieres années de ſon mariage, qu’il n’avoit point encore d’enfans, quoiqu’il aimaſt cette Ducheſſe, il parut quaſi reſolu de ſe démarier pour épouſer la Reine ma mere. Madame de Valentinois qui craignoit une femme, qu’il avoit déjà aimée, & dont la beauté & l’eſprit pouvoient diminuer ſa faveur, s’unit au Conneſtable, qui ne ſouhaitoit pas auſſi que le Roy épouſaſt une ſœur des Meſſieurs de Guiſe : Ils mirent le feu Roy dans leurs ſentimens, & quoiqu’il haïſt mortellement la Ducheſſe de Valentinois, comme il aimoit la Reine, il travailla avec eux pour empêcher le Roy de ſe démarier ; mais pour luy oſter abſolument la pensée d’épouſer la Reine ma mere, ils firent ſon mariage avec le Roy d’Eſcoſſe, qui eſtoit veuf de Madame Magdelaine ſœur du Roy, & ils le firent parce qu’il eſtoit le plus preſt à conclure, & manquerent aux engagemens qu’on avoit avec le Roy d’Angleterre, qui la ſouhaitoit ardemment. Il s’en falloit peu même que ce manquement ne fiſt une rupture entre les deux Rois. Henri VIII ne pouvoit ſe conſoler de n’avoir pas épousé la Reine ma mere ; & quelque autre Princeſſe Françoiſe qu’on luy propoſaſt, il diſoit toûjours qu’elle ne remplaceroit jamais celle qu’on luy avoit ôtée. Il eſt vray auſſi que la Reine ma mere étoit une parfaite beauté, & que c’eſt une choſe remarquable, que veuve d’un duc de Longueville, trois Rois ayent ſouhaité de l’épouſer ; ſon malheur l’a donnée au moindre, & l’a miſe dans un Royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je luy reſſemble, je crains de luy reſſembler auſſi par ſa mal-heureuſe deſtinée, & quelque bonheur qui ſemble ſe preparer pour moy, je ne ſçaurois croire que j’en jouiſſe.

Mademoiſelle de Chartres dit à la Reine, que ces triſtes preſſentimens eſtoient ſi mal-fondez, qu’elle ne les conſerveroit pas long-temps, & qu’elle ne devoit point douter que ſon bonheur ne répondiſt aux apparences.

Perſonne n’oſoit plus penſer à Mademoiſelle de Chartres, par la crainte de déplaire au Roy, ou par la pensée de ne pas reüſſir auprés d’une perſonne qui avoit eſperé un Prince du Sang. Monſieur de Cleves ne fut retenu par aucune de ces conſiderations : La mort du Duc de Nevers ſon pere, qui arriva alors, le mit dans une entiere liberté de ſuivre ſon inclination, & ſi-toſt que le temps de la bien-ſeance du deüil fut paſſé, il ne ſongea plus qu’aux moyens d’épouſer Mademoiſelle de Chartres. Il ſe trouvoit heureux d’en faire la propoſition dans un temps où ce qui s’eſtoit paſſé avoit éloigné les autres Partis, & où il eſtoit quaſi aſſeuré qu’on ne la luy refuſeroit pas ; ce qui troubloit ſa joye, eſtoit la crainte de ne luy eſtre pas agréable, & il euſt préferé le bonheur de luy plaire, à la certitude de l’épouſer ſans en eſtre aimé.

Le Chevalier de Guiſe luy avoit donné quelque ſorte de jalouſie ; mais comme elle eſtoit plûtoſt fondée ſur le merite de ce Prince, que ſur aucune des actions de Mademoiſelle de Chartres, il ſongea ſeulement à tâcher de découvrir s’il eſtoit aſſez heureux pour qu’elle approuvaſt la pensée qu’il avoit pour elle : Il ne la voyoit que chez les Reines, ou aux aſſemblées ; il eſtoit difficile d’avoir une converſation particuliere. Il en trouva pourtant les moyens, & il luy parla de ſon deſſein & de ſa paſſion avec tout le reſpect imaginable : il la preſſa de luy faire connoître quels eſtoient les ſentimens qu’elle avoit pour luy, & il luy dit que ceux qu’il avoit pour elle, eſtoient d’une nature qui le rendroient éternellement mal heureux, ſi elle n’obéïſſoit que par devoir aux volontez de Madame ſa mere.

Comme Mademoiſelle de Chartres avoit le cœur trés noble & trés bien fait, elle fut veritablement touchée de reconnoiſſance du procedé du Prince de Cleves. Cette reconnoiſſance donna à ſes réponſes & à ſes paroles, un certain air de douceur qui ſuffiſoit pour donner de l’eſperance à un homme auſſi éperduëment amoureux que l’eſtoit ce Prince ; de ſorte qu’il ſe flata d’une partie de ce qu’il ſouhaitoit.

Elle rendit compte à ſa mere de cette converſation, & Madame de Chartres luy dit qu’il y avoit tant de grandeur & de bonnes qualitez dans Monſieur de Cleves, & qu’il faiſoit paroître tant de ſageſſe pour ſon âge, que ſi elle ſentoit ſon inclination portée à l’épouſer, elle y conſentiroit avec joye. Mademoiſelle de Chartres répondit, qu’elle luy remarquoit les mêmes bonnes qualitez, qu’elle l’épouſeroit même avec moins de répugnance qu’un autre, mais qu’elle n’avoit aucune inclination particuliere pour ſa perſonne.

Dés le lendemain, ce Prince fit parler à Madame de Chartres : Elle receut la propoſition qu’on luy faiſoit, & elle ne craignit point de donner à ſa fille un mary qu’elle ne pûſt aimer, en luy donnant le Prince de Cleves. Les articles furent conclus : on parla au Roy, & ce mariage fut ſçû de tout le monde.

Monſieur de Cleves ſe trouvoit heureux, ſans eſtre neanmoins entierement content : Il voyoit avec beaucoup de peine, que les ſentimens de Mademoiſelle de Chartres ne paſſoient pas ceux de l’eſtime & de la reconnoiſſance, & il ne pouvoit ſe flater qu’elle en cachaſt de plus obligeans, puiſque l’eſtat où ils eſtoient, luy permettoit de les faire paroiſtre ſans choquer ſon extrême modeſtie : Il ne ſe paſſoit gueres de jours qu’il ne lui en fît ſes plaintes. Eſt-il poſſible, luy diſoit-il, que je puiſſe n’eſtre pas heureux en vous épouſant ? cependant il eſt vray que je ne le ſuis pas, vous n’avez pour moy qu’une ſorte de bonté qui ne me peut ſatisfaire ; vous n’avez ny impatience, ny inquietude, ni chagrin ; vous n’êtes pas plus touchée de ma paſſion, que vous le ſeriez d’un attachement qui ne ſeroit fondé que ſur les avantages de vôtre fortune, & non pas ſur les charmes de vôtre perſonne. Il y a de l’injuſtice à vous plaindre, luy répondit-elle, je ne ſçais ce que vous pouvez ſouhaiter au delà de ce que je fais, & il me ſemble que la bien-ſeance ne permet pas que j’en faſſe davantage. Il eſt vrai, luy repliqua-t-il, que vous me donnez de certaines apparences dont je ſerois content, s’il y avoit quelque choſe au delà, mais au lieu que la bien-ſeance vous retienne, c’eſt elle ſeule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ny vôtre inclination ny vôtre cœur, & ma preſence ne vous donne ny de plaiſir ny de trouble. Vous ne ſçauriez douter, reprit-elle, que je n’aye de la joye de vous voir, & je rougis ſi ſouvent en vous voyant, que vous ne ſçauriez douter auſſi que vôtre veuë ne me donne du trouble. Je ne me trompe pas à voſtre rougeur, répondit-il, c’eſt un ſentiment de modeſtie, & non pas un mouvement de voſtre cœur, & je n’en tire que l’avantage que j’en dois tirer.

Mademoiſelle de Chartres ne ſçavoit que répondre, & ces diſtinctions eſtoient au deſſus de ſes connoiſſances. Monſieur de Cleves ne voyoit que trop combien elle eſtoit éloignée d’avoir pour luy des ſentimens qui le pouvaient ſatisfaire, puiſqu’il luy paroiſſoit même qu’elle ne les entendoit pas.

Le Chevalier de Guiſe revint d’un voyage peu de jours avant les nôces : Il avoit vû tant d’obſtacles inſurmontables au deſſein qu’il avoit eu d’épouſer Mademoiſelle de Chartres, qu’il n’avoit pû ſe flatter d’y reuſſir ; & neanmoins il fut ſenſiblement affligé de la voir devenir la femme d’un autre ; cette douleur n’éteignit pas ſa paſſion, & il ne demeura pas moins amoureux. Mademoiſelle de Chartres n’avoit pas ignoré les ſentimens que ce Prince avoit eus pour elle. Il luy fit connoître à ſon retour, qu’elle eſtoit cauſe de l’extréme triſteſſe qui paraiſſoit ſur ſon viſage, & il avoit tant de mérite & tant d’agréement, qu’il eſtoit difficile de le rendre malheureux ſans en avoir quelque pitié. Auſſi ne ſe pouvoit-elle défendre d’en avoir ; mais cette pitié ne la conduiſoit pas à d’autres ſentimens : elle contoit à ſa Mere la peine que luy donnoit l’affection de ce Prince.

Madame de Chartres admiroit la ſincérité de ſa fille, & elle l’admiroit avec raiſon, car jamais perſonne n’en a eû une ſi grande & ſi naturelle : mais elle n’admiroit pas moins que ſon cœur ne fuſt point touché, & d’autant plus, qu’elle voyoit bien que le Prince de Cleves ne l’avoit pas touchée, non plus que les autres. Cela fut cauſe qu’elle prit de grands ſoins de l’attacher à ſon mary, & de luy faire comprendre ce qu’elle devoit à l’inclination qu’il avoit euë pour elle, avant que de la connoître, & à la paſſion qu’il luy avoit témoignée, en la préférant à tous les autres Partis, dans un temps où perſonne n’oſoit plus penſer à elle.

Ce mariage s’acheva, la ceremonie s’en fit au Louvre ; & le ſoir, le Roy & les Reines vinrent ſouper chez Madame de Chartres avec toute la Cour, où ils furent receus avec une magnificence admirable. Le Chevalier de Guiſe n’oſa ſe diſtinguer des autres, & ne pas aſſiſter à cette ceremonie, mais il y fut ſi peu maître de ſa triſteſſe, qu’il eſtoit aiſé de la remarquer.

Monſieur de Cleves ne trouva pas que Mademoiſelle de Chartres euſt changé de ſentiment en changeant de nom. La qualité de mary luy donna de plus grands privileges ; mais elle ne luy donna pas une autre place dans le cœur de ſa femme. Cela fit auſſi que pour eſtre ſon mari, il ne laiſſa pas d’eſtre ſon amant, parce qu’il avoit toûjours quelque choſe à ſouhaiter au delà de ſa poſſeſſion ; et, quoy qu’elle veſcuſt parfaitement bien avec luy, il n’eſtoit pas entierement heureux. Il conſervoit pour elle une paſſion violente & inquiéte qui troubloit ſa joye ; la jalouſie n’avoit point de part à ce trouble : jamais mary n’a eſté ſi loin d’en prendre, & jamais femme n’a eſté ſi loin d’en donner. Elle eſtoit neanmoins expoſée au milieu de la Cour, elle alloit tous les jours chez les Reines, & chez Madame. Tout ce qu’il y avoit d’hommes jeunes & galants, la voyoient chez elle, & chez le Duc de Nevers, ſon beau-frere, dont la maiſon eſtoit ouverte à tout le monde ; mais elle avoit un air qui inſpiroit un ſi grand reſpect, & qui paraiſſoit ſi éloigné de la galanterie, que le Mareſchal de ſaint André, quoy qu’audacieux & ſoûtenu de la faveur du Roy, eſtoit touché de ſa beauté, ſans oſer le luy faire paroître que par des ſoins & des devoirs. Pluſieurs autres eſtoient dans le meſme état, & Madame de Chartres joignoit à la ſageſſe de ſa fille, une conduite ſi exacte pour toutes les bien-ſeances, qu’elle achevoit de la faire paroître une perſonne où l’on ne pouvoit atteindre.

La Ducheſſe de Lorraine, en travaillant à la Paix, avoit auſſi travaillé pour le mariage du Duc de Lorraine ſon fils : Il avoit eſté conclu avec madame Claude de France, ſeconde fille du Roy. Les noces en furent reſoluës pour le mois de Février.

Cependant le Duc de Nemours eſtoit demeuré à Bruxelles, entierement remply & occupé de ſes deſſeins pour l’Angleterre. Il en recevoit ou y envoyoit continuellement des Couriers : ſes eſperances augmentoient tous les jours, & enfin Lignerolles luy manda qu’il eſtoit temps que ſa preſence vînt achever ce qui eſtoit ſi bien commencé. Il receut cette nouvelle avec toute la joye que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui ſe voit porté au Trône par ſa ſeule reputation. Son eſprit s’eſtoit inſenſiblement acoutumé à la grandeur de cette fortune, & au lieu qu’il l’avoit rejettée d’abord comme une choſe où il ne pouvoit parvenir, les difficultez s’eſtoient effacées de ſon imagination, & il ne voyoit plus d’obſtacles.

Il envoya en diligence à Paris, donner tous les ordres neceſſaires pour faire un équipage magnifique, afin de paroître en Angleterre avec un éclat proportionné au deſſein qui l’y conduiſoit, & il ſe hâta luy-meſme de venir à la Cour pour aſſiſter au mariage de Monſieur de Loraine.

Il arriva la veille des Fiançailles, & dés le meſme ſoir qu’il fut arrivé, il alla rendre compte au Roy de l’eſtat de ſon deſſein, & recevoir ſes ordres & ſes conſeils pour ce qui luy reſtoit à faire. Il alla enſuite chez les Reines. Madame de Cleves n’y eſtoit pas, de ſorte qu’elle ne le vid point, & ne ſçeut pas meſme qu’il fuſt arrivé. Elle avoit oüy parler de ce Prince à tout le monde, comme de ce qu’il y avoit de mieux fait & de plus agréable à la Cour : & ſur tout, Madame la Dauphine le luy avoit dépeint d’une ſorte, & luy en avoit parlé tant de fois, qu’elle luy avoit donné de la curioſité, & meſme de l’impatience de le voir.

Elle paſſa tout le jour des Fiançailles chez elle à ſe parer, pour ſe trouver le ſoir au Bal & au feſtin Royal qui ſe faiſoit au Louvre. Lors qu’elle arriva, l’on admira ſa beauté & ſa parure ; le bal commença, & comme elle danſoit avec Monſieur de Guiſe, il ſe fit un aſſez grand bruit vers la porte de la Salle, comme de quelqu’un qui entroit, & à qui on faiſoit place. Madame de Cleves acheva de danſer, & pendant qu’elle cherchoit des yeux quelqu’un qu’elle avoit deſſein de prendre, le Roy luy cria de prendre celuy qui arrivoit. Elle ſe tourna, & vid un homme qu’elle crût d’abord ne pouvoir eſtre que Monſieur de Nemours, qui paſſoit pardeſſus quelque ſiege, pour arriver où l’on danſoit. Ce Prince eſtoit fait d’une ſorte, qu’il étoit difficile de n’être pas ſurpriſe de le voir quand on ne l’avoit jamais vû, ſurtout ce ſoir-là, où le ſoin qu’il avoit pris de ſe parer, augmentoit encore l’air brillant qui eſtoit dans ſa perſonne : mais il eſtoit difficile auſſi de voir Madame de Cleves pour la premiere fois, ſans avoir un grand étonement.

Monſieur de Nemours fut tellement ſurpris de ſa beauté, que, lors qu’il fut proche d’elle, & qu’elle luy fit la reverence, il ne pût s’empeſcher de donner des marques de ſon admiration. Quand ils commencerent à danſer, il s’éleva dans la Salle un murmure de loüanges. Le Roy & les Reines ſe ſouvinrent qu’ils ne s’étoient jamais veus, & trouverent quelque choſe de ſingulier de les voir danſer enſemble ſans ſe connoître. Ils les appelerent quand ils eurent finy, ſans leur donner le loiſir de parler à perſonne, & leur demanderent s’ils n’avoient pas bien envie de ſçavoir qui ils eſtoient, & s’ils ne s’en doutoient point. Pour moy, Madame, dit Monſieur de Nemours, je n’ay pas d’incertitude ; mais comme Madame de Cleves n’a pas les mêmes raiſons pour deviner qui je ſuis, que celles que j’ay pour la reconnoître, je voudrois bien que voſtre Majeſté euſt la bonté de luy apprendre mon nom. Je crois, dit Madame la Dauphine, qu’elle le ſçait auſſi bien que vous ſçavez le ſien. Je vous aſſure, Madame, reprit Madame de Cleves, qui paraiſſoit un peu embarraſſée, que je ne devine pas ſi bien que vous penſez. Vous devinez fort bien, répondit Madame la Dauphine, & il y a meſme quelque choſe d’obligeant pour Monſieur de Nemours, à ne vouloir pas avoüer que vous le connoiſſez ſans l’avoir jamais vû. La Reine les interrompit, pour faire continüer le Bal, Monſieur de Nemours prit la Reine Dauphine. Cette princeſſe eſtoit d’une parfaite beauté, & avoit paru telle aux yeux de Monſieur de Nemours, avant qu’il allaſt en Flandres : mais de tout le ſoir il ne pût admirer que Madame de Cleves.

Le Chevalier de Guiſe qui l’adoroit toûjours, eſtoit à ſes pieds, & ce qui ſe venoit de paſſer, luy avoit donné une douleur ſenſible. Il prit comme un preſage que la fortune deſtinoit Monſieur de Nemours à eſtre amoureux de Madame de Cleves : & ſoit qu’en effet il euſt paru quelque trouble ſur ſon viſage, ou que la jalouſie fiſt voir au Chevalier de Guiſe au delà de la verité, il crût qu’elle avoit eſté touchée de la veuë de ce Prince, & il ne pût s’empeſcher de luy dire que Monſieur de Nemours étoit bien-heureux de commencer à eſtre connu d’elle, par une avanture qui avoit quelque choſe de galant & d’extraordinaire.

Madame de Cleves revint chez elle, l’eſprit ſi remply de ce qui s’eſtoit paſſé au bal, que quoi qu’il fuſt fort tard, elle alla dans la chambre de ſa mere pour lui en rendre compte : & elle luy loüa Monſieur de Nemours avec un certain air qui donna à Madame de Chartres la meſme penſée qu’avoit eu le Chevalier de Guiſe.

Le lendemain, la ceremonie des nopces ſe fit. Madame de Cleves y vid le Duc de Nemours avec une mine & une grace ſi admirables, qu’elle en fut encore plus ſurpriſe.

Les jours ſuivans elle le vid chez la Reine Dauphine, elle le vid joüer à la paulme avec le Roy ; elle le vid coure la bague, elle l’entendit parler ; mais elle le vid toujours ſurpaſſer de ſi loin tous les autres, & ſe rendre tellement maiſtre de la converſation dans tous les lieux où il eſtoit, par l’air de ſa perſonne, & par l’agréement de ſon eſprit, qu’il fit en peu de temps une grande impreſſion dans ſon cœur.

Il eſt vray auſſi que comme Monſieur de Nemours ſentoit pour elle une inclination violente, qui luy donnoit cette douceur & cet enjoüement qu’inſpirent les premiers deſirs de plaire, il eſtoit encore plus aimable qu’il n’avoit accoûtumé de l’eſtre. De ſorte que ſe voyant ſouvent, & ſe voyant l’un & l’autre ce qu’il y avoit de plus parfait à la Cour, il eſtoit difficile qu’ils ne ſe pluſſent infiniment.

La Ducheſſe de Valentinois eſtoit de toutes les parties de plaiſir, & le Roy avoit pour elle la même vivacité & les meſmes ſoins que dans les commencemens de ſa paſſion. Madame de Cleves qui eſtoit dans cet âge, où l’on ne croit pas qu’une femme puiſſe eſtre aimée quand elle a paſſé vingt-cinq ans, regardoit avec un extrême étonnement l’attachement que le Roy avoit pour cette Ducheſſe, qui eſtoit grand’mere, & qui venoit de marier ſa petite-fille. Elle en parloit ſouvent à Madame de Chartres : Eſt-il poſſible, Madame, luy diſoit-elle, qu’il y ait ſi longtemps que le Roy en ſoit amoureux ? Comment s’eſt-il pû attacher à une perſonne qui eſtoit beaucoup plus âgée que luy, qui avoit eſté maîtreſſe de ſon pere, & qui l’eſt encore de beaucoup d’autres, à ce que j’ai oüy dire ? Il eſt vray, répondit-elle, que ce n’eſt ny le merite, ny la fidelité de Madame de Valentinois, qui a fait naître la paſſion du Roy, ny qui l’a conſervée, & c’eſt auſſi en quoy il n’eſt pas excuſable ; car ſi cette femme avoit eu de la jeuneſſe & de la beauté jointe à ſa naiſſance ; qu’elle euſt eu le merite de n’avoir jamais rien aimé ; qu’elle euſt aimé le Roy avec une fidelité exacte ; qu’elle l’euſt aimé par raport à ſa ſeule perſonne, ſans intereſt de grandeur, ni de fortune, & ſans ſe ſervir de ſon pouvoir que pour des choſes honnêtes ou agréables au Roy même ; il faut avouer qu’on auroit eu de la peine à s’empêcher de louer ce Prince du grand attachement qu’il a pour elle. Si je ne craignois, continua Madame de Chartres, que vous diſiez de moy ce que l’on dit de toutes les femmes de mon âge, qu’elles aiment à conter les hiſtoires de leur temps, je vous apprendrois le commencement de la paſſion du Roy pour cette Ducheſſe, & pluſieurs choſes de la Cour du feu Roy, qui ont même beaucoup de rapport avec celles qui ſe paſſent encore preſentement. Bien loin de vous accuſer, reprit Madame de Cleves, de redire les hiſtoires paſsées, je me plains, Madame, que vous ne m’ayez pas inſtruite des preſentes, & que vous ne m’ayez point appris les divers intereſts & les diverſes liaiſons de la Cour. Je les ignore ſi entierement, que je croyois il y a peu de jours, que Monſieur le Conneſtable eſtoit fort bien avec la Reine. Vous aviez une opinion bien opposée à la verité, répondit Madame de Chartres. La Reine hait Monſieur le Conneſtable, & ſi elle a jamais quelque pouvoir, il ne s’en appercevra que trop. Elle ſçait qu’il a dit pluſieurs fois au Roy, que de tous ſes enfans il n’y avoit que les naturels qui luy reſſemblaſſent. Je n’euſſe jamais ſoupçonné cette haine, interrompit Madame de Cleves, aprés avoir vû le ſoin que la Reine avoit d’écrire à Monſieur le Conneſtable pendant ſa priſon, la joye qu’elle a témoigné à ſon retour, & comme elle l’appelle toûjours mon compere, auſſi bien que le Roy. Si vous jugez ſur les apparences en ce lieu-cy, répondit Madame de Chartres, vous ſerez ſouvent trompée : ce qui paroiſt, n’eſt preſque jamais la verité.

Mais pour revenir à Madame de Valentinois, vous ſçavez qu’elle s’appelle Diane de Poitiers ; ſa Maiſon eſt trés illuſtre, elle vient des anciens Ducs d’Aquitaine, ſon ayeule eſtoit fille naturelle de Louis XI. & enfin il n’y a rien que de grand dans ſa naiſſance. Saint Valier, ſon pere, ſe trouva embarraſſé dans l’affaire du Conneſtable de Bourbon, dont vous avez ouï parler. Il fut condamné à avoir la teſte tranchée, & conduit ſur l’échafaut. Sa fille, dont la beauté eſtoit admirable, & qui avoit déjà plû au feu Roy, fit ſi bien (je ne ſçay par quels moyens)qu’elle obtint la vie de ſon pere. On luy porta ſa grace comme il n’attendoit que le coup de la mort, mais la peur l’avoit tellement ſaiſi, qu’il n’avoit plus de connoiſſance, & il mourut peu de jours aprés. Sa fille parut à la Cour comme la maîtreſſe du Roy. Le voyage d’Italie & la priſon de ce Prince, interrompirent cette paſſion. Lors qu’il revint d’Eſpagne, & que Madame la Regente alla au devant de luy à Bayonne, elle mena toutes ſes filles, parmy leſquelles eſtoit Mademoiſelle de Piſſeleu, qui a eſté depuis la Ducheſſe d’Eſtampes. Le Roy en devint amoureux : Elle étoit inferieure en naiſſance, en eſprit & en beauté à Madame de Valentinois, & elle n’avoit au deſſus d’elle que l’avantage de la grande jeuneſſe. Je luy ai ouï dire pluſieurs fois, qu’elle eſtoit née le jour que Diane de Poitiers avoit eſté mariée ; la haine le luy faiſoit dire, & non pas la verité : car je ſuis bien trompée, ſi la Ducheſſe de Valentinois n’épouſa Monſieur de Brézé, grand Senêchal de Normandie, dans le même temps que le Roy devint amoureux de Madame d’Eſtampes. Jamais il n’y a eu une ſi grande haine que l’a eſté celle de ces deux femmes. La Ducheſſe de Valentinois ne pouvoit pardonner à Madame d’Eſtampes, de luy avoir oſté le titre de maîtreſſe du Roy. Madame d’Eſtampes avoit une jalouſie violente contre Madame de Valentinois, parce que le Roy conſervoit un commerce avec elle. Ce Prince n’avoit pas une fidelité exacte pour ſes maîtreſſes ; il y en avoit toûjours une qui avoit le titre & les honneurs, mais les Dames que l’on appelloit de la petite bande, le partageaient tour à tour. La perte du Dauphin ſon fils, qui mourut à Tournon, & que l’on crût empoiſonné, luy donna une ſenſible affliction. Il n’avoit pas la même tendreſſe, ny le même gouſt pour ſon ſecond fils, qui regne preſentement ; il ne lui trouvoit pas aſſez de hardieſſe, ni aſſez de vivacité. Il s’en plaignit un jour à Madame de Valentinois, & elle luy dit qu’elle vouloit le faire devenir amoureux d’elle, pour le rendre plus vif & plus agréable. Elle y reüſſit comme vous le voyez, il y a plus de vingt ans que cette paſſion dure, ſans qu’elle ait eſté alterée ni par le temps, ni par les obſtacles.

Le feu Roy s’y oppoſa d’abord ; & ſoit qu’il euſt encore aſſez d’amour pour Madame de Valentinois pour avoir de la jalouſie, ou qu’il fuſt pouſſé par la Ducheſſe d’Eſtampes, qui eſtoit au déſeſpoir que Monſieur le Dauphin fuſt attaché à ſon ennemie, il eſt certain qu’il vid cette paſſion avec une colere & un chagrin dont il donnoit tous les jours des marques. Son fils ne craignit ny ſa colere, ny ſa haine, & rien ne pût l’obliger à diminüer ſon attachement, ny à le cacher ; il fallut que le Roy s’accoûtumaſt à le ſouffrir. Auſſi cette oppoſition à ſes volontez, l’éloigna encore de luy, & l’attacha davantage au Duc d’Orleans, ſon troiſiême fils. C’eſtoit un Prince bien fait, beau, plein de feu & d’ambition, d’une jeuneſſe fougueuſe, qui avoit beſoin d’eſtre moderé ; mais qui euſt fait auſſi un Prince d’une grande élévation, ſi l’age euſt meuri ſon eſprit.

Le rang d’aiſné qu’avoit le Dauphin, & la faveur du Roy qu’avoit le Duc d’Orleans, faiſoit entr’eux une ſorte d’émulation, qui alloit juſqu’à la haine. Cette émulation avoit commencé dés leur enfance, & s’eſtoit toûjours conſervée. Lors que l’Empereur paſſa en France, il donna une preference entiere au Duc d’Orleans ſur Monſieur le Dauphin, qui la reſſentit ſi vivement, que comme cét Empereur étoit à Chantilly, il voulut obliger Monſieur le Conneſtable à l’arreſter, ſans attendre le commandement du Roy. Monſieur le Conneſtable ne le voulut pas ; le Roy le blama dans la ſuite, de n’avoir pas ſuivy le conſeil de ſon fils ; & lors qu’il l’éloigna de la Cour, cette raiſon y eut beaucoup de part.

La diviſion des deux freres, donna la pensée à la Ducheſſe d’Eſtampes de s’appuyer de Monſieur le Duc d’Orleans, pour la ſoûtenir auprés du Roy contre Madame de Valentinois. Elle y réüſſit : ce Prince ſans eſtre amoureux d’elle, n’entra guere moins dans ſes intéreſts, que le Dauphin eſtoit dans ceux de Madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la Cour, telles que vous pouvez vous les imaginer ; mais ces intrigues ne ſe bornèrent pas ſeulement à des démeſlez de femmes.

L’Empereur, qui avoit conſervé de l’amitié pour le Duc d’Orleans, avoit offert pluſieurs fois de luy remettre le Duché de Milan. Dans les propoſitions qui ſe firent depuis pour la Paix, il faiſoit eſperer de luy donner les dix-ſept Provinces, & de luy faire épouſer ſa fille. Monſieur le Dauphin ne ſouhaitoit ny la paix, ny ce mariage. Il ſe ſervit de Monſieur le Conneſtable, qu’il a toûjours aimé, pour faire voir au Roy de quelle importance il eſtoit, de ne pas donner à ſon ſucceſſeur un frere auſſi puiſſant que le ſeroit un Duc d’Orleans, avec l’alliance de l’Empereur, & les dix-ſept Provinces. Monſieur le Conneſtable entra d’autant mieux dans les ſentimens de Monſieur le Dauphin, qu’il s’oppoſoit par là à ceux de Madame d’Eſtampes, qui eſtoit ſon ennemie déclarée, & qui ſouhaitoit ardemment l’élevation de Monſieur le Duc d’Orleans.

Monſieur le Dauphin commandoit alors l’Armée du Roy en Champagne, & avoit reduit celle de l’Empereur en une telle extrêmité, qu’elle euſt pery entierement, ſi la Ducheſſe d’Eſtampes craignant que de trop grands avantages ne nous fiſſent refuſer la paix & l’alliance de l’Empereur pour Monſieur le Duc d’Orleans, n’euſt fait ſecretement avertir les ennemis de ſurprendre Eſpernay & Chaſteau-Thierry, qui eſtoient pleins de vivres. Ils le firent, & ſauverent par ce moyen toute leur Armée.

Cette Ducheſſe ne joüit pas longtemps du ſuccés de ſa trahiſon. Peu après, Monſieur le Duc d’Orleans mourut à Farmoutiers, d’une eſpece de maladie contagieuſe. Il aimoit une des plus belles femmes de la Cour, & en eſtoit aimé. Je ne vous la nommeray pas, parce qu’elle a veſcu depuis avec tant de ſageſſe & qu’elle a meſme caché avec tant de ſoin, la paſſion qu’elle avoit pour ce Prince, qu’elle a merité que l’on conſerve ſa reputation. Le hazard fit qu’elle receut la nouvelle de la mort de ſon mary, le meſme jour qu’elle apprit celle de Monſieur d’Orleans ; de ſorte qu’elle eut ce prétexte pour cacher ſa veritable affliction, ſans avoir la peine de ſe contraindre.

Le Roy ne ſurvécut gueres le Prince ſon fils ; il mourut deux ans aprés. Il recommanda à Monſieur le Dauphin de ſe ſervir du Cardinal de Tournon & de l’Admiral d’Annebault, & ne parla point de Monſieur le Conneſtable, qui eſtoit pour lors relegué à Chantilly. Ce fut neanmoins la première choſe que fit le Roy, ſon fils, de le rappeler, & de luy donner le gouvernement des affaires.

Madame d’Eſtampes fut chaſſée, & receut tous les mauvais traitemens qu’elle pouvoit attendre d’une ennemie toute puiſſante ; la Ducheſſe de Valentinois ſe vengea alors pleinement, & de cette Ducheſſe, & de tous ceux qui luy avoient déplû. Son pouvoir parut plus abſolu ſur l’eſprit du Roy, qu’il ne paroiſſoit encore pendant qu’il eſtoit Dauphin. Depuis douze ans que ce Prince regne, elle eſt maîtreſſe abſoluë de toutes choſes, elle diſpoſe des Charges & des affaires, elle a fait chaſſer le Cardinal de Tournon, le chancelier Olivier, & Villeroy. Ceux qui ont voulu éclairer le Roy ſur ſa conduite, ont pery dans cette entrepriſe. Le Comte de Taix, Grand Maiſtre de l’Artillerie, qui ne l’aimoit pas, ne pût s’empêcher de parler de ſes galanteries, & ſur tout de celle du Comte de Briſſac, dont le Roy avoit déjà eu beaucoup de jalouſie : Neanmoins elle fit ſi bien, que le Comte de Taix fut diſgracié, on luy oſta ſa Charge ; & ce qui eſt preſque incroyable, elle la fit donner au Comte de Briſſac, & l’a fait enſuite Marêchal de France. La jalouſie du Roy augmenta neanmoins d’une telle ſorte, qu’il ne pût ſouffrir que ce Marêchal demeuraſt à la Cour : mais la jalouſie, qui eſt aigre & violente en tous les autres, eſt douce & modérée en luy par l’extrême reſpect qu’il a pour ſa maîtreſſe ; en ſorte qu’il n’oſa éloigner ſon Rival que ſur le pretexte de luy donner le Gouvernement de Piémont. Il y a paſſé pluſieurs années ; il revint l’Hyver dernier, ſur le pretexte de demander des Troupes & d’autres choſes neceſſaires pour l’Armée qu’il commande. Le deſir de revoir Madame de Valentinois, & la crainte d’en eſtre oublié, avoit peut-eſtre beaucoup de part à ce voyage. Le Roy le receut avec une grande froideur. Meſſieurs de Guiſe qui ne l’aiment pas, mais qui n’oſent le témoigner à cauſe de Madame de Valentinois, ſe ſervirent de Monſieur le Vidame, qui eſt ſon ennemy declaré, pour empeſcher qu’il n’obtînt aucune des choſes, qu’il eſtoit venu demander. Il n’eſtoit pas difficyle de lui nuire : Le Roy le haïſſoit, & ſa preſence luy donnoit de l’inquietude ; de ſorte qu’il fut contraint de s’en retourner ſans remporter aucun fruict de ſon voyage, que d’avoir peut-eſtre rallumé dans le cœur de Madame de Valentinois des ſentimens que l’abſence commençoit d’éteindre. Le Roy a bien eu d’autres ſujets de jalouſie ; mais ou il ne les a pas connus, ou il n’a oſé s’en plaindre.

Je ne ſçay ma fille, adjoûta Madame de Chartres, ſi vous ne trouverez point que je vous ay plus appris de choſes, que vous n’aviez envie d’en ſçavoir. Je ſuis trés-éloignée, Madame, de faire cette plainte, répondit Madame de Cleves, & ſans la peur de vous importuner, je vous demanderois encore pluſieurs circonſtances que j’ignore.

La paſſion de Monſieur de Nemours pour Madame de Cleves fut d’abord ſi violente, qu’elle luy oſta le gouſt, & même le ſouvenir de toutes les perſonnes qu’il avoit aimées, & avec qui il avoit conſervé des commerces pendant ſon abſence. Il ne prit pas ſeulement le ſoin de chercher des pretextes pour rompre avec elles ; il ne pût ſe donner la patience d’écouter leurs plaintes, & de répondre à leurs reproches. Madame la Dauphine, pour qui il avoit eu des ſentiments aſſez paſſionnez, ne put tenir dans ſon cœur contre Madame de Cleves. Son impatience pour le voyage d’Angleterre, commença même à ſe ralentir, & il ne preſſa plus avec tant d’ardeur, les choſes qui eſtoient neceſſaires pour ſon départ. Il alloit ſouvent chez la Reine Dauphine, parce que Madame de Cleves y alloit ſouvent, & il n’eſtoit pas faché de laiſſer imaginer ce que l’on avoit crû de ſes ſentiments pour cette Reine. Madame de Cleves luy paroiſſoit d’un ſi grand prix, qu’il ſe reſolut de manquer plûtoſt à luy donner des marques de ſa paſſion, que de hazarder de la faire connoître au public. Il n’en parla pas même au Vidame de Chartres qui eſtoit ſon amy intime, & pour qui il n’avoit rien de caché. Il prit une conduite ſi ſage, & s’obſerva avec tant de ſoin ; que perſonne ne le ſoupçonna d’eſtre amoureux de Madame de Cleves, que le Chevalier de Guiſe ; & elle auroit eu peine à s’en appercevoir elle-même, ſi l’inclination qu’elle avoit pour luy, ne luy euſt donné une attention particuliere pour ſes actions, qui ne luy permit pas d’en douter.

Elle ne ſe trouva pas la méme diſpoſition à dire à ſa mere ce qu’elle penſoit des ſentimens de ce Prince, qu’elle avoit euë à luy parler de ſes autres Amans, ſans avoir un deſſein formé de luy cacher, elle ne luy en parla point ; mais Madame de Chartres ne le voyoit que trop, auſſi bien que le penchant que ſa fille avoit pour luy. Cette connoiſſance luy donna une douleur ſenſible ; elle jugeoit bien le péril où eſtoit cette jeune perſonne, d’eſtre aimée d’un homme fait comme Monſieur de Nemours, pour qui elle avoit de l’inclination. Elle fut entièrement confirmée dans les ſoupçons qu’elle avoit de cette inclination, par une choſe qui arriva peu de jours aprés.

Le Marêchal de ſaint André, qui cherchoit toutes les occaſions de faire voir ſa magnificence, ſupplia le Roy ſur le pretexte de luy montrer ſa maiſon qui ne venoit que d’eſtre achevée, de luy vouloir faire l’honneur d’y aller ſouper avec les Reines. Ce Marêchal eſtoit bien aiſe auſſi de faire paroître aux yeux de Madame de Cleves, cette dépenſe éclatante qui alloit juſqu’à la profuſion.

Quelques jours avant celuy qui avoit eſté choiſi pour ce ſouper, le Roy Dauphin, dont la ſanté eſtoit aſſez mauvaiſe, s’eſtoit trouvé mal, & n’avoit veu perſonne. La Reine ſa femme avoit paſſé tout le jour auprés de luy. Sur le ſoir, comme il ſe portoit mieux, il fit entrer toutes les perſonnes de qualité qui eſtoient dans ſon antichambre. La Reine Dauphine s’en alla chez elle : elle y trouva Madame de Cleves & quelques autres Dames qui eſtoient les plus dans ſa familiarité.

Comme il eſtoit déjà aſſez tard, & qu’elle n’eſtoit point habillée, elle n’alla pas chez la Reine, elle fit dire qu’on ne la voyoit point, & fit apporter ſes pierreries, afin d’en choiſir pour le Bal du Maréchal de Saint André, & pour en donner à Madame de Cleves, à qui elle en avoit promis. Comme elles eſtoient dans cette occupation, le Prince de Condé arriva. Sa qualité luy rendoit toutes les entrées libres. La Reine Dauphine luy dit, qu’il venoit ſans doute de chez le Roy ſon mary, & luy demanda ce que l’on y faiſoit. L’on diſpute contre Monſieur de Nemours, Madame, répondit-il, & il deffend avec tant de chaleur la cauſe qu’il ſoûtient, qu’il faut que ce ſoit la ſienne. Je croy qu’il a quelque maîtreſſe qui luy donne de l’inquietude quand elle eſt au Bal, tant il trouve que c’eſt une choſe fâcheuſe pour un amant, que d’y voir la perſonne qu’il aime.

Comment, reprit Madame la Dauphine, Monſieur de Nemours ne veut pas que ſa maîtreſſe aille au Bal ? J’avois bien crû que les maris pouvoient ſouhaiter que leurs femmes n’y allaſſent pas ; mais pour les amans, je n’avois jamais pensé qu’ils puſſent eſtre de ce ſentiment. Monſieur de Nemours trouve, repliqua le Prince de Condé, que le Bal eſt ce qu’il y a de plus inſuportable pour les amans, ſoit qu’ils ſoient aimez, ou qu’ils ne le ſoient pas. Il dit que s’ils ſont aimez, ils ont le chagrin de l’eſtre moins pendant pluſieurs jours : qu’il n’y a point de femme que le ſoin de ſa parure n’empêche de ſonger à ſon amant, qu’elles en ſont entierement occupées ; que ce ſoin de ſe parer eſt pour tout le monde, auſſi bien que pour celuy qu’elles aiment, que lors qu’elles ſont au Bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les regardent ; que quand elles ſont contentes de leur beauté, elles en ont une joye dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit auſſi, que quand on n’eſt point aimé, on ſouffre encore davantage de voir ſa maîtreſſe dans une aſſemblée ; que plus elle eſt admirée du public, plus on ſe trouve mal-heureux de n’en eſtre point aimé ; que l’on craint toûjours que ſa beauté ne faſſe naître quelque amour plus heureux que le ſien : Enfin il trouve, qu’il n’y a point de ſouffrance pareille à celle de voir ſa maîtreſſe au Bal, ſi ce n’eſt de ſçavoir qu’elle y eſt, & de n’y eſtre pas.

Madame de Cleves ne faiſoit pas ſemblant d’entendre ce que diſoit le Prince de Condé, mais elle l’écoutoit avec attention. Elle jugeoit aisément quelle part elle avoit à l’opinion que ſoûtenoit Monſieur de Nemours, & ſur tout à ce qu’il diſoit, du chagrin de n’eſtre pas au Bal où eſtoit ſa maîtreſſe, parce qu’il ne devoit pas eſtre à celuy du Marêchal de S. André, & que le Roy l’envoyoit au devant du Duc de Ferrare.

La Reine Dauphine rioit avec le Prince de Condé, & n’approuvoit pas l’opinion de Monſieur de Nemours. Il n’y a qu’une occaſion, Madame, luy dit ce Prince, où Monſieur de Nemours conſente que ſa maiſtreſſe aille au Bal, qu’alors que c’eſt luy qui le donne, & il dit que l’année paſſée qu’il en donna un à vôtre Majeſté, il trouva que ſa maîtreſſe luy faiſoit une faveur d’y venir, quoi-qu’elle ne ſemblaſt que vous y ſuivre ; que c’eſt toûjours faire une grace à un amant, que d’aller prendre ſa part à un plaiſir qu’il donne : que c’eſt auſſi une choſe agreable pour l’amant, que ſa maîtreſſe le voye le maître d’un lieu où eſt toute la Cour, & qu’elle le voye ſe bien acquitter d’en faire les honneurs. Monſieur de Nemours avoit raiſon, dit la Reine Dauphine, en ſoûriant, d’approuver que ſa maîtreſſe allaſt au Bal. Il y avoit alors un ſi grand nombre de femmes à qui il donnoit cette qualité, que ſi elles n’y fuſſent point venuës, il y auroit eu peu de monde.

Si toſt que le Prince de Condé avoit commencé à conter les ſentimens de Monſieur de Nemours ſur le Bal, Madame de Cleves avoit ſenty une grande envie de ne point aller à celuy du Marêchal de ſaint André. Elle entra aisément dans l’opinion qu’il ne falloit pas aller chez un homme dont on eſtoit aimée, & elle fut bien aiſe d’avoir une raiſon de ſeverité pour faire une choſe qui eſtoit une faveur pour Monſieur de Nemours ; elle emporta neanmoins la parure que luy avoit donnée la Reine Dauphine, mais le ſoir lors qu’elle la montra à ſa mere, elle luy dit qu’elle n’avoit pas deſſein de s’en ſervir ; que le Marêchal de Saint André prenoit tant de ſoin de faire voir qu’il eſtoit attaché à elle, qu’elle ne doutoit point qu’il ne vouluſt auſſi faire croire qu’elle auroit part au divertiſſement qu’il devoit donner au Roy, & que, ſous pretexte de faire l’honneur de chez luy, il luy rendroit des ſoins dont peut-eſtre elle ſeroit embarraſſée.

Madame de Chartres combattit quelque temps l’opinion de ſa fille, comme la trouvant particulière ; mais voyant qu’elle s’y opiniâtroit, elle s’y rendit, & luy dit qu’il falloit donc qu’elle fiſt la malade pour avoir un pretexte de n’y pas aller, parce que les raiſons qui l’en empêchoient ne ſeroient pas approuvées, & qu’il falloit même empêcher qu’on ne les ſoupçonnat. Madame de Cleves conſentit volontiers à paſſer quelques jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu où Monſieur de Nemours ne devoit pas eſtre : & il partit ſans avoir le plaiſir de ſçavoir qu’elle n’iroit pas.

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