La Princesse de Clèves (édition originale) (page 5)
Il revint le lendemain du Bal, il ſçut qu’elle ne s’y eſtoit pas trouvée : mais comme il ne ſçavoit pas que l’on euſt redit devant elle la converſation de chez le Roy Dauphin, il eſtoit bien éloigné de croire qu’il fuſt aſſez heureux pour l’avoir empêché d’y aller.
Le lendemain, comme il eſtoit chez la Reine, & qu’il parloit à Madame la Dauphine, Madame de Chartres & Madame de Cleves y vinrent, & s’approcherent de cette Princeſſe. Madame de Cleves eſtoit un peu négligée, comme une perſonne qui s’eſtoit trouvée mal, mais ſon viſage ne répondoit pas à ſon habillement. Vous voilà ſi belle, luy dit Madame la Dauphine, que je ne ſçaurais croire que vous ayez eſté malade. Je penſe que Monſieur le Prince de Condé en vous contant l’avis de Monſieur de Nemours ſur le Bal, vous a perſuadée que vous feriez une faveur au Maréchal de ſaint André, d’aller chez luy, & que c’eſt ce qui vous a empéchée d’y venir. Madame de Cleves rougit, de ce que Madame la Dauphine devinoit ſi juſte, & de ce qu’elle diſoit devant Monſieur de Nemours ce qu’elle avoit deviné.
Madame de Chartres vid dans ce moment pourquoy ſa fille n’avoit pas voulu aller au Bal ; & pour empécher que Monſieur de Nemours ne le jugeat auſſi bien qu’elle, elle prit la parole avec un air qui ſembloit eſtre appuyé ſur la vérité. Je vous aſſeure, Madame, dit-elle à Madame la Dauphine, que vôtre Majeſté fait plus d’honneur à ma fille qu’elle n’en merite. Elle eſtoit veritablement malade ; mais je crois que ſi je ne l’en euſſe empêchée, elle n’euſt pas laiſſé de vous ſuivre & de ſe montrer auſſi changée qu’elle eſtoit, pour avoir le plaiſir de voir tout ce qu’il y a eu d’extraordinaire au divertiſſement d’hier au ſoir. Madame la Dauphine crût ce que diſoit Madame de Chartres ; Monſieur de Nemours fut bien fâché d’y trouver de l’apparence ; neanmoins la rougeur de Madame de Cleves luy fit ſoupçonner que ce que Madame la Dauphine avoit dit n’eſtoit pas entierement éloigné de la verité. Madame de Cleves avoit d’abord eſté fachée que Monſieur de Nemours euſt eu lieu de croire que c’eſtoit luy qui l’avoit empéchée d’aller chez le Marêchal de Saint André ; mais enſuite elle ſentit quelque eſpece de chagrin, que ſa mere luy en euſt entièrement ôté l’opinion.
Quoique l’Aſſemblée de Cercamp euſt été rompuë, les négociations pour la Paix avoient toujours continué, & les choſes s’y diſposerent d’une telle ſorte, que ſur la fin de Février on ſe raſſembla à Câteau-Cambreſis. Les mémes Deputez y retournerent, & l’abſence du Maréchal de Saint André défit Monſieur de Nemours du Rival qui luy eſtoit plus redoutable par l’attention qu’il avoit à obſerver ceux qui approchoient Madame de Cleves, que par le progrés qu’il pouvoit faire auprés d’elle.
Madame de Chartres n’avoit pas voulu laiſſer voir à ſa fille, qu’elle connoiſſoit ſes ſentimens pour ce Prince, de peur de ſe rendre ſuſpecte ſur les choſes qu’elle avoit envie de luy dire. Elle ſe mit un jour à parler de luy, elle luy en dit du bien, & y mêla beaucoup de loüanges empoiſonnées ſur la ſageſſe qu’il avoit d’eſtre incapable de devenir amoureux, & ſur ce qu’il ne ſe faiſoit qu’un plaiſir, & non pas un attachement ſerieux du commerce des femmes. Ce n’eſt pas, ajoûta-t-elle, que l’on ne l’oit ſoupçonné d’avoir une grande paſſion pour la Reine Dauphine ; je voy même qu’il y va trés ſouvent, & je vous conſeiller d’éviter autant que vous pourrez, de luy parler, & ſur tout en particulier, parce que, Madame la Dauphine vous traitant comme elle fait, on diroit bien-toſt que vous eſtes leur confidente, & vous ſçavez combien cette réputation eſt deſagréable. Je ſuis d’avis, ſi ce bruit continuë, que vous alliez un peu moins chez Madame la Dauphine, afin de ne vous pas trouver mélée dans des aventures de galanterie.
Madame de Cleves n’avoit jamais ouï parler de Monſieur de Nemours & de Madame la Dauphine ; elle fut ſi ſurpriſe de ce que luy dit ſa mere, & elle crut ſi bien voir combien elle s’eſtoit trompée dans tout ce qu’elle avoit penſé des ſentiments de ce Prince, qu’elle en changea de viſage. Madame de Chartres s’en apperceut : il vint du monde dans ce moment, Madame de Cleves s’en alla chez elle, & s’enferma dans ſon cabinet.
L’on ne peut exprimer la douleur qu’elle ſentit, de connoître, par ce que luy venoit de dire ſa mère, l’intereſt qu’elle prenoit à Monſieur de Nemours : Elle n’avoit encore oſé ſe l’avoüer à elle-méme. Elle vit alors que les ſentimens qu’elle avoit pour luy, eſtoient ceux que Monſieur de Cleves luy avoit tant demandez ; elle trouva combien il eſtoit honteux de les avoir pour un autre, que pour un mary qui les meritoit. Elle ſe ſentit bleſſée & embarraſſée de la crainte que Monſieur de Nemours ne la voulût faire ſervir de pretexte à Madame la Dauphine, & cette penſée la détermina à conter à Madame de Chartres ce qu’elle ne luy avoit point encore dit.
Elle alla le lendemain matin dans ſa chambre pour executer ce qu’elle avoit reſolu ; mais elle trouva que Madame de Chartres avoit un peu de fiévre, de ſorte qu’elle ne voulut pas luy parler. Ce mal paroiſſoit neantmoins ſi peu de choſe, que Madame de Cleves ne laiſſa pas d’aller l’apreſdinée chez Madame la Dauphine : Elle eſtoit dans ſon cabinet avec deux ou trois Dames qui eſtoient le plus avant dans ſa familiarité. Nous parlions de Monſieur de Nemours, luy dit cette Reine en la voyant, & nous admirions combien il eſt changé depuis ſon retour de Bruxelles ; devant que d’y aller, il avoit un nombre infiny de maîtreſſes, & c’eſtoit méme un deffaut en luy, car il ménageoit également celles qui avoient du merite, & celles qui n’en avoient pas ; depuis qu’il eſt revenu, il ne connoiſt ny les unes, ny les autres, il n’y a jamais eu un ſi grand changement ; je trouve même qu’il y en a dans ſon humeur, & qu’il eſt moins gay que de coûtume.
Madame de Cleves ne répondit rien ; & elle penſoit avec honte, qu’elle auroit pris tout ce que l’on diſoit du changement de ce Prince, pour des marques de ſa paſſion, ſi elle n’avoit point eſté détrompée. Elle ſe ſentoit quelque aigreur contre Madame la Dauphine, de luy voir chercher des raiſons & s’étonner d’une choſe dont apparemment elle ſçavoie mieux la verité que perſonne. Elle ne pût s’empêcher de luy en témoigner quelque choſe, & comme les autres Dames s’éloignerent, elle s’approcha d’elle, & luy dit tout bas : Eſt-ce auſſi pour moy, Madame, que vous venez de parler, & voudriez-vous me cacher que vous fuſſiez celle qui a fait changer de conduite à Monſieur de Nemours ? Vous eſtes injuſte, luy dit Madame la Dauphine, vous ſçavez que je n’ay rien de caché pour vous. Il eſt vray que Monſieur de Nemours, devant que d’aller à Bruxelles, a eu je croy, intention de me laiſſer entendre qu’il ne me haïſſoit pas ; mais depuis qu’il eſt revenu, il ne m’a pas même paru qu’il ſe ſouvinſt des choſes qu’il avoit faites: & j’avouë que j’ay de la curioſité de ſçavoir ce qui l’a fait changer. Il ſera bien difficile que je ne le démêle, ajoûta-t-elle, le Vidame de Chartres qui eſt ſon amy intime, eſt amoureux d’une perſonne ſur qui j’ay quelque pouvoir, & je ſçauray par ce moyen ce qui a fait ce changement. Madame la Dauphine parla d’un air qui perſuada Madame de Cleves, & elle ſe trouva malgré elle dans un eſtat plus calme & plus doux, que celuy où elle eſtoit auparavant.
Lors qu’elle revint chez ſa mere, elle ſceut qu’elle eſtoit beaucoup plus mal qu’elle ne l’avoit laiſſée. La fiévre luy avoit redoublé, & les jours ſuivans elle augmenta de telle ſorte, qu’il parut que ce ſeroit une maladie conſiderable. Madame de Cleves eſtoit dans une affliction extréme, elle ne ſortoit point de la chambre de ſa mère ; Monſieur de Cleves y paſſoit auſſi preſque tous les jours, & par l’intereſt qu’il prenoit à Madame de Chartres, & pour empêcher ſa femme de s’abandonner à la triſteſſe, mais pour avoir auſſi le plaiſir de la voir, ſa paſſion n’eſtoit point diminüée.
Monſieur de Nemours qui avoit toûjours eu beaucoup d’amitié pour luy, n’avoit pas ceſſé de luy en témoigner depuis ſon retour de Bruxelles. Pendant la maladie de Madame de Chartres, ce Prince trouva le moyen de voir pluſieurs fois Madame de Cleves, en faiſant ſemblant de chercher ſon mary, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchoit même à des heures où il ſçavoit bien qu’il n’y eſtoit pas, & ſous le pretexte de l’attendre, il demeuroit dans l’antichambre de Madame de Chartres, où il y avoit toûjours pluſieurs perſonnes de qualité. Madame de Cleves y venoit ſouvent, & pour eſtre affligée, elle n’en paroiſſoit pas moins belle à Monſieur de Nemours. Il luy faiſoit voir combien il prenoit d’intereſt à ſon affliction, & il luy en parloit avec un air ſi doux & ſi ſoûmis, qu’il la perſuadoit aiſement que ce n’eſtoit pas de Madame la Dauphine dont il eſtoit amoureux.
Elle ne pouvoit s’empêcher d’eſtre troublée de ſa veuë, & d’avoir pourtant du plaiſir à le voir ; mais quand elle ne le voyoit plus, & qu’elle penſoit que ce charme qu’elle trouvoit dans ſa veuë, eſtoit le commencement des paſſions, il s’en falloit peu qu’elle ne cruſt le haïr par la douleur que luy donnoit cette pensée.
Madame de Chartres empira ſi conſiderablement, que l’on commença à deſeſperer de ſa vie ; elle receut ce que les Medecins luy dirent du peril où elle eſtoit, avec un courage digne de ſa vertu & de ſa pieté. Aprés qu’ils furent ſortis, elle fit retirer tout le monde, & appeller Madame de Cleves.
Il faut nous quitter ma fille, luy dit-elle, en luy tendant la main ; le peril où je vous laiſſe, & le beſoin que vous avez de moy, augmente le déplaiſir que j’ay de vous quitter. Vous avez de l’inclination pour Monſieur de Nemours, je ne vous demande point de me l’avoüer : Je ne ſuis plus en eſtat de me ſervir de vôtre ſincerité pour vous conduire. Il y a déja long-temps que je me ſuis apperceuë de cette inclination ; mais je ne vous en ay pas voulu parler d’abord, de peur de vous en faire appercevoir vous-même. Vous ne la connoiſſez que trop preſentement, vous eſtes ſur le bord du precipice : il faut de grands efforts & de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à vôtre mary, ſongez ce que vous vous devez à vous-méme, & penſez que vous allez perdre cette réputation que vous vous eſtes acquiſe, & que je vous ay tant ſouhaitée. Ayez de la force & du courage ; ma fille, retirez-vous de la Cour, obligez vôtre mary de vous emmener, ne craignez point de prendre des partis trop rudes & trop difficiles, quelqu’affreux qu’ils vous paroiſſent d’abord, ils ſeront plus doux dans les ſuites, que les malheurs d’une galanterie. Si d’autres raiſons que celles de la vertu & de voſtre devoir, vous pouvoient obliger à ce que je ſouhaite, je vous dirois que ſi quelque choſe eſtoit capable de troubler le bon-heur que j’eſpere en ſortant de ce monde, ce ſeroit de vous voir tomber comme les autres femmes : mais ſi ce mal-heur vous doit arriver, je reçois la mort avec joye, pour n’en eſtre pas le témoin.
Madame de Cleves fondoit en larmes ſur la main de ſa mere, qu’elle tenoit ſerrée entre les ſiennes, & Madame de Chartres ſe ſentant touchée elle-même : Adieu, ma fille luy dit-elle, finiſſons une converſation qui nous attendrit trop l’une & l’autre, & ſouvenez-vous, ſi vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire.
Elle ſe tourna de l’autre coſté en achevant ces paroles, & commanda à ſa fille d’appeller ſes femmes ſans vouloir l’écouter, ny parler davantage. Madame de Cleves ſortit de la chambre de ſa mere en l’eſtat que l’on peut s’imaginer, & Madame de Chartres ne ſongea plus qu’à ſe préparer à la mort. Elle veſcut encore deux jours, pendant leſquels elle ne voulut plus revoir ſa fille, qui eſtoit la ſeule choſe à quoi elle ſe ſentoit attachée.
Madame de Cleves eſtoit dans une affliction extréme ; ſon mary ne la quittoit point, & ſi-toſt que Madame de Chartres fuſt expirée, il l’emmena à la campagne, pour l’éloigner d’un lieu qui ne faiſoit qu’aigrir ſa douleur. On n’en a jamais vû de pareille, quoique la tendreſſe & la reconnoiſſance y euſſent la plus grande part ; le beſoin qu’elle ſentoit qu’elle avoit de ſa mere pour ſe deffendre contre Monſieur de Nemours, ne laiſſoit pas d’y en avoir beaucoup. Elle ſe trouvoit mal-heureuſe d’eſtre abandonnée elle-méme, dans un temps où elle eſtoit ſi peu maiſtreſſe de ſes ſentimens, & où elle euſt tant ſouhaité d’avoir quelqu’un qui puſt la plaindre & luy donner de la force. La maniere dont Monſieur de Cleves en uſoit pour elle, luy faiſoit ſouhaiter plus fortement que jamais, de ne manquer à rien de ce qu’elle luy devoit. Elle luy témoignoit auſſi plus d’amitié & plus de tendreſſe qu’elle n’avoit encore fait ; elle ne vouloit point qu’il la quitaſt, & il luy ſembloit qu’à force de s’attacher à luy, il la deffendroit contre Monſieur de Nemours.
Ce Prince vint voir Monſieur de Cleves à la campagne, il fit ce qu’il pût pour rendre auſſi une viſite à Madame de Cleves ; mais elle ne le voulut point recevoir, & ſentant bien qu’elle ne pouvoit s’empeſcher de le trouver aimable, elle avoit fait une forte reſolution de s’empeſcher de le voir, & d’en éviter toutes les occaſions qui dépendroient d’elle.
Monſieur de Cleves vint à Paris pour faire ſa cour, & promit à ſa femme de s’en retourner le lendemain, il ne revint neantmoins que le jour d’aprés. Je vous attendis tout hier, luy dit Madame de Cleves lors qu’il arriva ; & je vous dois faire des reproches de n’eſtre pas venu comme vous me l’aviez promis. Vous ſçavez que ſi je pouvois ſentir une nouvelle affliction en l’état où je ſuis, ce ſeroit la mort de Madame de Tournon, que j’ay appriſe ce matin : J’en aurois eſté touchée quand je ne l’aurois point connuë ; c’eſt toûjours une choſe digne de pitié, qu’une femme jeune & belle, comme celle-là, ſoit morte en deux jours ; mais de plus, c’eſtoit une des perſonnes du monde qui me plaiſoit davantage, & qui paroiſſoit avoir autant de ſageſſe & de merite.
Je fus trés-fâché de ne pas revenir hier, répondit Monſieur de Cleves, mais j’eſtois ſi neceſſaire à la conſolation d’un mal-heureux, qu’il m’eſtoit impoſſible de le quitter. Pour Madame de Tournon, je ne vous conſeille pas d’en eſtre affligée, ſi vous la regrettez comme une femme pleine de ſageſſe, & digne de vôtre eſtime. Vous m’étonnez, reprit Madame de Cleves, & je vous ay oüy dire pluſieurs fois, qu’il n’y avoit point de femme à la Cour que vous eſtimaſſiez d'avantage. Il eſt vray, répondit-il, mais les femmes ſont incomprehenſibles ; & quand je les voy toutes, je me trouve ſi heureux de vous avoir, que je ne ſçaurois aſſez admirer mon bonheur. Vous m’eſtimez plus que je ne vaux, repliqua Madame de Cleves en ſoûpirant, & il n’eſt pas encore temps de me trouver digne de vous. Apprenez-moy, je vous en ſuplie, ce qui vous a détrompé de Madame de Tournon. Il y a longtemps que je le ſuis, repliqua-t-il, & que je ſçay qu’elle aimoit le Comte de Sancere, à qui elle donnoit des eſperances de l’épouſer. Je ne ſçaurois croire, interrompit Madame de Cleves, que Madame de Tournon aprés cét éloignement ſi extraordinaire qu’elle a témoigné pour le mariage depuis qu’elle eſt veuve, & aprés les declarations publiques qu’elle a faites de ne ſe remarier jamais, ait donné des eſperances à Sancere. Si elle n’en euſt donné qu’à luy, repliqua Monſieur de Cleves, il ne faudroit pas s’étonner, mais ce qu’il y a de ſurprenant, c’eſt qu’elle en donnoit auſſi à Eſtouteville dans le méme temps : Et je vais vous apprendre toute cette hiſtoire.
peu prés: peu près
bon jour: bonjour
QUATRIÈME PARTIE
LE Cardinal de Lorraine s’eſtoit rendu maiſtre abſolu de l’eſprit de la Reyne Mere ; le Vidame de Chartres n’avoit plus aucune part dans ſes bonnes graces, & l’amour qu’il avoit pour Madame de Martigues, & pour la liberté l’avoit même empeſché de ſentir cette perte, autant qu’elle méritoit d’eſtre ſentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie du Roy, avoit eu le loiſir de former ſes deſſeins, & de faire prendre à la Reine des reſolutions conformes à ce qu’il avoit projetté ; de ſorte que ſi-toſt que le Roy fut mort, la Reyne ordonna au Conneſtable de demeurer aux Tournelles auprès du Corps du feu Roy, pour faire les Ceremonies ordinaires. Cette commiſſion l’éloignoit de tout, & luy oſtoit la liberté d’agir. Il envoya un Courrier au Roy de Navarre pour le faire venir en diligence, afin de s’oppoſer enſemble à la grande élevation où il voyoit que Meſſieurs de Guiſe alloient parvenir. On donna le Commandement des Armées au Duc de Guiſe, & les Finances au Cardinal de Lorraine. La Ducheſſe de Valentinois fut chaſſée de la Cour ; on fit revenir le Cardinal de Tournon, ennemy declaré du Conneſtable, & le Chancelier Olivier, ennemy declaré de la Ducheſſe de Valentinois : Enfin la Cour changea entierement de face. Le Duc de Guiſe prit le même à porter le manteau du roi aux cérémonies des funérailles : luy & ſes frères furent entièrement les maîtres, non ſeulement par le crédit du cardinal ſur l’eſprit de la reine, mais parce que cette princeſſe crut qu’elle pourroit les éloigner, s’ils luy donnaient de l’ombrage, & qu’elle ne pourroit éloigner le connétable, qui étoit appuyé des princes du ſang.
Lorſque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au Louvre & fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut luy parler en particulier ; mais le roi appela meſſieurs de Guiſe, & luy dit devant eux, qu’il luy conſeilloit de ſe repoſer ; que les finances & le commandement des armées étaient donnez, & que lorſqu’il auroit beſoin de ſes conſeils, il l’appelleroit auprès de ſa perſonne. Il fut reçu de la reine mère encore plus froidement que du roi, & elle luy fit meſme des reproches de ce qu’il avoit dit au feu roi, que ſes enfants ne luy reſſemblaient point. Le roi de Navarre arriva, & ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que ſon frère, ſe plaignit hautement ; ſes plaintes furent inutiles, on l’éloigna de la cour ſous le prétexte de l’envoyer en Flandre ſigner la ratification de la paix. On fit voir au roi de Navarre une fauſſe lettre du roi d’Eſpagne, qui l’accuſçait de faire des entrepriſes ſur ſes places ; on luy fit craindre pour ſes terres ; enfin, on luy inſpira le deſſein de s’en aller en Béarn. La reine luy en fournit un moyen, en luy donnant la conduite de madame Éliſabeth, & l’obligea meſme à partir devant cette princeſſe ; & ainſi il ne demeura perſonne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la maiſon de Guiſe.
Quoique ce fût une choſe facheuſe pour monſieur de Clèves de ne pas conduire madame Éliſabeth, néanmoins il ne put s’en plaindre par la grandeur de celuy qu’on luy préféroit ; mais il regrettoit moins cet emploi par l’honneur qu’il en eût reçu, que parce que c’étoit une choſe qui éloignoit ſa femme de la cour, ſans qu’il parût qu’il eût deſſein de l’en éloigner.
Peu de jours après la mort du roi, on réſolut d’aller à Reims pour le ſacre. Sitoſt qu’on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avoit toujours demeuré chez elle, feignant d’eſtre malade, pria ſon mari de trouver bon qu’elle ne ſuivît point la cour, & qu’elle s’en allat à Coulommiers prendre l’air & ſonger à ſa ſanté. Il luy répondit qu’il ne vouloit point pénétrer ſi c’étoit la raiſon de ſa ſanté qui l’obligeoit à ne pas faire le voyage, mais qu’il conſentoit qu’elle ne le fît point. Il n’eut pas de peine à conſentir à une choſe qu’il avoit déjà réſolue : quelque bonne opinion qu’il eût de la vertu de ſa femme, il voyoit bien que la prudence ne vouloit pas qu’il l’expoſat plus longtemps à la vue d’un homme qu’elle aimait.
Monſieur de Nemours ſut bientoſt que madame de Clèves ne devoit pas ſuivre la cour ; il ne put ſe réſoudre à partir ſans la voir, & la veille du départ, il alla chez elle auſſi tard que la bienſéance le pouvoit permettre, afin de la trouver ſeule. La fortune favoriſa ſon intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers & madame de Martigues qui en ſortaient, & qui luy dirent qu’elles l’avaient laiſſée ſeule. Il monta avec une agitation & un trouble qui ne ſe peut comparer qu’à celuy qu’eut madame de Clèves, quand on luy dit que monſieur de Nemours venoit pour la voir. La crainte qu’elle eut qu’il ne luy parlat de ſa paſſion, l’appréhenſion de luy répondre trop favorablement, l’inquiétude que cette viſite pouvoit donner à ſon mari, la peine de luy en rendre compte ou de luy cacher toutes ces choſes, ſe préſentèrent en un moment à ſon eſprit, & luy firent un Si grand embarras, qu’elle prit la réſolution d’éviter la choſe du monde qu’elle ſouhaitoit peut-eſtre le plus. Elle envoya une de ſes femmes à monſieur de Nemours, qui étoit dans ſon antichambre, pour luy dire qu’elle venoit de ſe trouver mal, & qu’elle étoit bien fachée de ne pouvoir recevoir l’honneur qu’il luy vouloit faire. Quelle douleur pour ce prince de ne pas voir madame de Clèves, & de ne la pas voir parce qu’elle ne vouloit pas qu’il la vît ! Il s’en alloit le lendemain ; il n’avoit plus rien à eſpérer du haſard. Il ne luy avoit rien dit depuis cette converſation de chez madame la dauphine, & il avoit lieu de croire que la faute d’avoir parlé au vidame avoit détruit toutes ſes eſpérances ; enfin il s’en alloit avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur.
Sitoſt que madame de Clèves fut un peu remiſe du trouble que luy avoit donné la penſée de la viſite de ce prince, toutes les raiſons qui la luy avaient foit refuſer diſparurent ; elle trouva meſme qu’elle avoit foit une faute, & ſi elle eût oſſé ou qu’il eût encore été aſſez à temps, elle l’auroit foit rappeler.
Meſdames de Nevers & de Martigues, en ſortant de chez elle, allèrent chez la reine dauphine ; monſieur de Clèves y était. Cette princeſſe leur demanda d’où elles venaient ; elles luy dirent qu’elles venaient de chez monſieur de Clèves, où elles avaient paſſé une partie de l’après-dînée avec beaucoup de monde, & qu’elles n’y avaient laiſſé que monſieur de Nemours. Ces paroles, qu’elles croyaient ſi indifférentes, ne l’étaient pas pour monſieur de Clèves. Quoiqu’il dût bien s’imaginer que monſieur de Nemours pouvoit trouver ſouvent des occaſions de parler à ſa femme, néanmoins la penſée qu’il étoit chez elle, qu’il y étoit ſeul & qu’il luy pouvoit parler de ſon amour, luy parut dans ce moment une choſe ſi nouvelle & ſi inſupportable, que la jalouſie s’alluma dans ſon cœur avec plus de violence qu’elle n’avoit encore fait. Il luy fut impoſſible de demeurer chez la reine ; il s’en revint, ne ſachant pas meſme pourquoy il revenait, & s’il avoit deſſein d’aller interrompre monſieur de Nemours. Sitoſt qu’il approcha de chez luy, il regarda s’il ne verroit rien qui luy pût faire juger ſi ce prince y étoit encore : il ſentit du ſoulagement en voyant qu’il n’y étoit plus, & il trouva de la douceur à penſer qu’il ne pouvoit y avoir demeuré longtemps. Il s’imagina que ce n’étoit peut-eſtre pas monſieur de Nemours, dont il devoit eſtre jaloux : & quoyqu’il n’en doutat point, il cherchoit à en douter ; mais tant de choſes l’en auraient perſuadé, qu’il ne demeuroit pas longtemps dans cette incertitude qu’il déſirait. Il alla d’abord dans la chambre de ſa femme, & après luy avoir parlé quelque temps de choſes indifférentes, il ne put s’empeſcher de luy demander ce qu’elle avoit foit & qui elle avoit vu ; elle luy en rendit compte. Comme il vit qu’elle ne luy nommoit point monſieur de Nemours, il luy demanda, en tremblant, ſi c’étoit tout ce qu’elle avoit vu, afin de luy donner lieu de nommer ce prince & de n’avoir pas la douleur qu’elle luy en fît une fineſſe. Comme elle ne l’avoit point vu, elle ne le luy nomma point, & monſieur de Clèves reprenant la parole avec un ton qui marquoit ſon affliction : — Et monſieur de Nemours, luy dit-il, ne l’avez-vous point vu, ou l’avez-vous oublié ?
— Je ne l’ai point vu, en effet, répondit-elle ; je me trouvais mal, & j’ai envoyé une de mes femmes luy faire des excuſes.
— Vous ne vous trouviez donc mal que pour luy, reprit monſieur de Clèves. Puiſque vous avez vu tout le monde, pourquoy des diſtinctions pour monſieur de Nemours ? Pourquoy ne vous eſt-il pas comme un autre ? Pourquoy faut-il que vous craigniez ſa vue ? Pourquoy luy laiſſez-vous voir que vous la craignez ? Pourquoy luy faites-vous connaître que vous vous ſervez du pouvoir que ſa paſſion vous donne ſur luy ? Oſeriez-vous refuſer de le voir, ſi vous ne ſaviez bien qu’il diſtingue vos rigueurs de l’incivilité ? Mais pourquoy faut-il que vous ayez des rigueurs pour luy ? D’une perſonne comme vous, Madame, tout eſt des faveurs hors l’indifférence.
— Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque ſoupçon que vous ayez ſur monſieur de Nemours, que vous puſſiez me faire des reproches de ne l’avoir pas vu.
— Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, & ils ſont bien fondez : Pourquoy ne le pas voir s’il ne vous a rien dit ? Mais, Madame, il vous a parlé ; ſi ſon ſilence ſeul vous avoit témoigné ſa paſſion, elle n’auroit pas foit en vous une ſi grande impreſſion. Vous n’avez pu me dire la vérité tout entière ; vous m’en avez caché la plus grande partie ; vous vous eſtes repentie meſme du peu que vous m’avez avoué & vous n’avez pas eu la force de continuer. Je ſuis plus malheureux que je ne l’ai cru, & je ſuis le plus malheureux de tous les hommes. Vous eſtes ma femme, je vous aime comme ma maîtreſſe, & je vous en vois aimer un autre. Cet autre eſt le plus aimable de la cour, & il vous voit tous les jours, il ſçait que vous l’aimez. Eh ! j’ai pu croire, s’écria-t-il, que vous ſurmonteriez la paſſion que vous avez pour luy. Il faut que j’aie perdu la raiſon pour avoir cru qu’il fût poſſible.
— Je ne ſais, reprit triſtement madame de Clèves, ſi vous avez eu tort de juger favorablement d’un procédé auſſi extraordinaire que le mien ; mais je ne ſais ſi je ne me ſuis trompée d’avoir cru que vous me feriez juſtice ?
— N’en doutez pas, Madame, répliqua monſieur de Clèves, vous vous eſtes trompée ; vous avez attendu de moy des choſes auſſi impoſſibles que celles que j’attendais de vous. Comment pouviez-vous eſpérer que je conſervaſſe de la raiſon ? Vous aviez donc oublié que je vous aimais éperdument & que j’étais votre mari ? L’un des deux peut porter aux extrémitez : que ne peuvent point les deux enſemble ? Eh ! que ne font-ils point auſſi ! continua-t-il, je n’ai que des ſentiments violents & incertains dont je ne ſuis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de vous ; vous ne me paraiſſez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais ; je vous offenſe, je vous demande pardon ; je vous admire, j’ai honte de vous admirer. Enfin il n’y a plus en moy ni de calme ni de raiſon. Je ne ſais comment j’ai pu vivre depuis que vous me parlates à Coulommiers, & depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine que l’on ſavoit votre aventure. Je ne ſaurais démeſler par où elle a été ſue, ni ce qui ſe paſſa entre monſieur de Nemours & vous ſur ce ſujet : vous ne me l’expliquerez jamais, & je ne vous demande point de me l’expliquer. Je vous demande ſeulement de vous ſouvenir que vous m’avez rendu le plus malheureux homme du monde.
Monſieur de Clèves ſortit de chez ſa femme après ces paroles & partit le lendemain ſans la voir ; mais il luy écrivit une lettre pleine d’affliction, d’honneſteté & de douceur. Elle y fit une réponſe ſi touchante & ſi remplie d’aſſurances de ſa conduite paſſée & de celle qu’elle auroit à l’avenir, que, comme ſes aſſurances étaient fondées ſur la vérité & que c’étoit en effect ſes ſentiments, cette lettre fit de l’impreſſion ſur monſieur de Clèves, & luy donna quelque calme ; joint que monſieur de Nemours allant trouver le roi auſſi bien que luy, il avoit le repos de ſavoir qu’il ne ſeroit pas au meſme lieu que madame de Clèves. Toutes les fois que cette princeſſe parloit à ſon mari, la paſſion qu’il luy témoignait, l’honneſteté de ſon procédé, l’amitié qu’elle avoit pour luy, & ce qu’elle luy devait, faiſaient des impreſſions dans ſon cœur qui affaibliſſaient l’idée de monſieur de Nemours ; mais ce n’étoit que pour quelque temps ; & cette idée revenoit bientoſt plus vive & plus préſente qu’auparavant.
Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne ſentit quaſi pas ſon abſence ; enſuite elle luy parut cruelle. Depuis qu’elle l’aimait, il ne s’étoit point paſſé de jour qu’elle n’eût craint ou eſpéré de le rencontrer & elle trouva une grande peine à penſer qu’il n’étoit plus au pouvoir du haſard de faire qu’elle le rencontrat.
Elle s’en alla à Coulommiers ; & en y allant, elle eut ſoyn d’y faire porter de grands tableaux qu’elle avoit foit copier ſur des originaux qu’avoit foit faire madame de Valentinois pour ſa belle maiſon d’Anet. Toutes les actions remarquables qui s’étaient paſſées du règne du roi étaient dans ces tableaux. Il y avoit entre autres le ſiège de Metz, & tous ceux qui s’y étaient diſtinguez étaient peints fort reſſemblants. Monſieur de Nemours étoit de ce nombre, & c’étoit peut-eſtre ce qui avoit donné envie à madame de Clèves d’avoir ces tableaux.
Madame de Martigues, qui n’avoit pu partir avec la cour, luy promit d’aller paſſer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine qu’elles partageaient ne leur avoit point donné d’envie ni d’éloignement l’une de l’autre ; elles étaient amies, ſans néanmoins ſe confier leurs ſentiments. Madame de Clèves ſavoit que madame de Martigues aimoit le vidame ; mais madame de Martigues ne ſavoit pas que madame de Clèves aimat monſieur de Nemours, ni qu’elle en fût aimée. La qualité de nièce du vidame rendoit madame de Clèves plus chère à madame de Martigues ; & madame de Clèves l’aimoit auſſi comme une perſonne qui avoit une paſſion auſſi bien qu’elle, & qui l’avoit pour l’ami intime de ſon amant.
Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l’avoit promis à madame de Clèves ; elle la trouva dans une vie fort ſolitaire. Cette princeſſe avoit meſme cherché le moyen d’eſtre dans une ſolitude entière, & de paſſer les ſoyrs dans les jardins, ſans eſtre accompagnée de ſes domeſtiques. Elle venoit dans ce pavillon où monſieur de Nemours l’avoit écoutée ; elle entroit dans le cabinet qui étoit ouvert ſur le jardin. Ses femmes & ſes domeſtiques demeuraient dans l’autre cabinet, ou ſous le pavillon, & ne venaient point à elle qu’elle ne les appelat. Madame de Martigues n’avoit jamais vu Coulommiers ; elle fut ſurpriſe de toutes les beautez qu’elle y trouva & ſurtout de l’agrément de ce pavillon. Madame de Clèves & elle y paſſaient tous les ſoyrs. La liberté de ſe trouver ſeules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laiſſçait pas finir la converſation entre deux jeunes perſonnes, qui avaient des paſſions violentes dans le cœur ; & quoyqu’elles ne s’en fiſſent point de confidence, elles trouvaient un grand plaiſir à ſe parler. Madame de Martigues auroit eu de la peine à quitter Coulommiers, ſi, en le quittant, elle n’eût dû aller dans un lieu où étoit le vidame. Elle partit pour aller à Chambord, où la cour étoit alors.
Le ſacre avoit été foit à Reims par le cardinal de Lorraine, & l’on devoit paſſer le reſte de l’été dans le chateau de Chambord, qui étoit nouvellement bati. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de Martigues ; & après luy en avoir donné pluſieurs marques, elle luy demanda des nouvelles de madame de Clèves, & de ce qu’elle faiſçait à la campagne. Monſieur de Nemours & monſieur de Clèves étaient alors chez cette reine. Madame de Martigues, qui avoit trouvé Coulommiers admirable, en conta toutes les beautez, & elle s’étendit extreſmement ſur la deſcription de ce pavillon de la foreſt & ſur le plaiſir qu’avoit madame de Clèves de s’y promener ſeule une partie de la nuit. Monſieur de Nemours, qui connaiſſçait aſſez le lieu pour entendre ce qu’en diſçait madame de Martigues, penſa qu’il n’étoit pas impoſſible qu’il y pût voir madame de Clèves, ſans eſtre vu que d’elle. Il fit quelques queſtions à madame de Martigues pour s’en éclaircir encore ; & monſieur de Clèves qui l’avoit toujours regardé pendant que madame de Martigues avoit parlé, crut voir dans ce moment ce qui luy paſſçait dans l’eſprit. Les queſtions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette penſée ; en ſorte qu’il ne douta point qu’il n’eût deſſein d’aller voir ſa femme. Il ne ſe trompoit pas dans ſes ſoupçons. Ce deſſein entra ſi fortement dans l’eſprit de monſieur de Nemours, qu’après avoir paſſé la nuit à ſonger aux moyens de l’exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au roi pour aller à Paris, ſur quelque prétexte qu’il inventa.
Monſieur de Clèves ne douta point du ſujet de ce voyage ; mais il réſolut de s’éclaircir de la conduite de ſa femme, & de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en meſme temps que monſieur de Nemours, & de venir luy-meſme caché découvrir quel ſuccès auroit ce voyage ; mais craignant que ſon départ ne parût extraordinaire, & que monſieur de Nemours, en étant averti, ne prît d’autres meſures, il réſolut de ſe fier à un gentilhomme qui étoit à luy, dont il connaiſſçait la fidélité & l’eſprit. Il luy conta dans quel embarras il ſe trouvait. Il luy dit quelle avoit été juſqu’alors la vertu de madame de Clèves, & luy ordonna de partir ſur les pas de monſieur de Nemours, de l’obſerver exactement, de voir s’il n’iroit point à Coulommiers, & s’il n’entreroit point la nuit dans le jardin.
Le gentilhomme qui étoit tres-capable d’une telle commiſſion, s’en acquitta avec toute l’exactitude imaginable. Il ſuivit monſieur de Nemours juſqu’à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce prince s’arreſta, & le gentilhomme devina aiſément que c’étoit pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l’y attendre auſſi ; il paſſa le village & alla dans la foreſt, à l’endroit par où il jugeoit que monſieur de Nemours pouvoit paſſer ; il ne ſe trompa point dans tout ce qu’il avoit penſé. Sitoſt que la nuit fut venue, il entendit marcher, & quoyqu’il fît obſcur, il reconnut aiſément monſieur de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s’il n’y entendroit perſonne, & pour choiſir le lieu par où il pourroit paſſer le plus aiſément. Les paliſſades étaient fort hautes, & il y en avoit encore derrière, pour empeſcher qu’on ne pût entrer ; en ſorte qu’il étoit aſſez difficyle de ſe faire paſſage. Monſieur de Nemours en vint à bout néanmoins ; ſitoſt qu’il fut dans ce jardin, il n’eut pas de peine à démeſler où étoit madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les feneſtres en étaient ouvertes ; et, en ſe gliſſant le long des paliſſades, il s’en approcha avec un trouble & une émotion qu’il eſt aiſé de ſe repréſenter. Il ſe rangea derrière une des feneſtres, qui ſervoit de porte, pour voir ce que faiſçait madame de Clèves. Il vit qu’elle étoit ſeule ; mais il la vit d’une ſi admirable beauté, qu’à peine fut-il maître du tranſport que luy donna cette vue. Il faiſçait chaud, & elle n’avoit rien ſur ſa teſte & ſur ſa gorge, que ſes cheveux confuſément rattachez. Elle étoit ſur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avoit pluſieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choiſit quelques-uns, & monſieur de Nemours remarqua que c’étaient des meſmes couleurs qu’il avoit portées au tournoi. Il vit qu’elle en faiſçait des nœuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu’il avoit portée quelque temps, & qu’il avoit donnée à ſa sœur, à qui madame de Clèves l’avoit priſe ſans faire ſemblant de la reconnaître pour avoir été à monſieur de Nemours. Après qu’elle eut achevé ſon ouvrage avec une grace & une douceur que répandaient ſur ſon viſage les ſentiments qu’elle avoit dans le cœur, elle prit un flambeau & s’en alla proche d’une grande table, vis-à-vis du tableau du ſiège de Metz, où étoit le portroit de monſieur de Nemours ; elle s’aſſit, & ſe mit à regarder ce portroit avec une attention & une reſverie que la paſſion ſeule peut donner.