Fables (page 10)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche,

Je craindrais même encor. Le grillon repartit :

Cornes cela ! Vous me prenez pour cruche !

Ce sont oreilles que Dieu fit.

On les fera passer pour cornes,

Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.

J’aurai beau protester ; mon dire et mes raisons

Iront aux Petites-Maisons.

V LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE

Un vieux renard, mais des plus fins,

Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,

Sentant son renard d’une lieue,

Fut enfin au piège attrapé.

Par grand hasard en étant échappé,

Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue ;

S’étant, dis-je, sauvé sans queue, et tout honteux,

Pour avoir des pareils (comme il était habile),

La Vieille et les deux Servantes .

Un jour que les renards tenaient conseil entre eux :

Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,

Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?

Que nous sert cette queue ? il faut qu’on se la coupe

S’y l’on me croit, chacun s’y résoudra.

Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe :

Mais tournez-vous, de grâce ; et l’on vous répondra.

À ces mots il se fit une telle huée

Que le pauvre écourté ne put être entendu.

Prétendre ôter la queue eût été temps perdu :

La mode en fut continuée.

VI LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES

Il était une vieille ayant deux chambrières :

Elles filaient si bien que les sœurs filandières

Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.

La vieille n’avait point de plus pressant souci

Que de distribuer aux servantes leur tâche.

Dès que Téthys chassait Phébus aux crins dorés,

Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;

De çà, de là, vous en aurez :

Point de cesse, point de relâche.

Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontait,

Un misérable coq à point nommé chantait ;

Aussitôt notre vieille, encor plus misérable,

S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,

Allumait une lampe et courait droit au lit

Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,

Dormaient les deux pauvres servantes.

L’une entr’ouvrait un œil, l’autre étendait un bras ;

Et toutes deux, très mal contentes,

Disaient entre leurs dents : Maudit coq ! tu mourras !

Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée :

Le réveille-matin eut la gorge coupée.

Ce meurtre n’amenda nullement leur marche :

Notre couple, au contraire, à peine était couché

Que la vieille, craignant de laisser passer l’heure,

Courait comme un lutin par toute sa demeure.

C’est ainsi que, le plus souvent,

Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,

On s’enfonce encor plus avant :

Témoin ce couple et son salaire.

La vieille, au lieu du coq, les fit tomber par là

De Charybde en Scylla.

VII LE SATYRE ET LE PASSANT

Au fond d’un antre sauvage

Un satyre et ses enfants

Allaient manger leur potage,

Et prendre l’écuelle aux dents.

On les eût vus sur la mousse,

Lui, sa femme, et maint petit :

Ils n’avaient tapis ni housse,

Mais tous fort bon appétit.

Pour se sauver de la pluie

Entre un passant morfondu.

Au brouet on le convie :

Il n’était pas attendu.

Son hôte n’eut pas la peine

De le semondre deux fois.

D’abord avec son haleine

Il se réchauffe les doigts :

Puis sur le mets qu’on lui donne,

Délicat, il souffle aussi.

Le satyre s’en étonne :

— Notre hôte, à quoi bon ceci ?

— L’un refroidit mon potage :

L’autre réchauffe ma main.

— Vous pouvez, dit le sauvage,

Reprendre votre chemin.

Ne plaise aux dieux que je couche

Avec vous sous même toit !

Arrière ceux dont la bouche

Souffle le chaud et le froid !

VIII LE CHEVAL ET LE LOUP

Un certain loup, dans la saison

Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie,

Et que les animaux quittent tous la maison

Pour s’en aller chercher leur vie ;

Un loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver,

Aperçut un cheval qu’on avait mis au vert,

Je laisse à penser quelle joie.

Bonne chasse, dit-il, qui l’aurait à son croc !

Eh ! que n’es-tu mouton ! car tu me serais hoc ;

Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie.

Rusons donc. Ainsi dit, il vient à pas comptés ;

Se dit écolier d’Hippocrate ;

Qu’il connaît les vertus et les propriétés

De tous les simples de ces prés ;

Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte,

Toutes sortes de maux. Si don coursier voulait

Ne point céler sa maladie,

Lui loup, gratis, le guérirait ;

Car le voir en cette prairie

Paître ainsi sans être lié

Témoignait quelque mal, selon la médecine.

J’ai, dit la bête chevaline,

Une apostume sous le pied.

Mon fils, dit le docteur, il n’est point de partie

Susceptible de tant de maux.

J’ai l’honneur de servir nos seigneurs les chevaux,

Et fais aussi la chirurgie,

Mon galant ne songeait qu’à bien prendre son temps,

Afin de happer son malade.

L’autre, qui s’en doutait, lui lâche une ruade

Qui vous lui met en marmelade

Les mandibules et les dents.

C’est bien fait, dit le loup en soi-même, fort triste ;

Chacun à son métier doit toujours s’attacher,

Tu veux faire ici l’arboriste,

Et ne fus jamais que boucher.

IX LE LABOUREUR ET SES ENFANTS

Travaillez, prenez de la peine :

C’est le fonds qui manque le moins.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage

Que nous ont laissé nos parents :

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage

Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.

Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’oût :

Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse.

Le père mort, les fils vous retournent le champ,

De çà, de là, partout ; si bien qu’au bout de l’an

Il en rapporta davantage.

D’argent, point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer, avant sa mort,

Que le travail est un trésor.

X LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE

Une montagne en mal d’enfant

Jetait une clameur si haute

Que chacun, au bruit accourant,

Crut qu’elle accoucherait sans faute

D’une cité plus grosse que Paris :

Elle accoucha d’une souris.

Quand je songe à cette fable,

Dont le récit est menteur

Et le sens est véritable,

Je me figure un auteur

Qui dit : Je chanterai la guerre

Que firent les Titans au maître du tonnerre.

C’est promettre beaucoup ; mais qu’en sort-il souvent ?

Du vent.

XI LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT

Sur le bord d’un puits très-profond

Dormait, étendu de son long,

Un enfant alors dans ses classes :

Tout est aux écoliers couchette et matelas.

Un honnête homme, en pareil cas,

Aurait fait un saut de vingt brasses.

Près de là tout heureusement

La Fortune passa, l’éveilla doucement,

Lui disant : Mon mignon, je vous sauve la vie ;

Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.

Si vous fussiez tombé, l’on s’en fût pris à moi ;

Cependant c’était votre faute.

Je vous demande, en bonne foi,

Si cette imprudence si haute

Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.

Pour moi, j’approuve son propos.

Il n’arrive rien dans le monde

Qu’il ne faille qu’elle en réponde :

Nous la faisons de tous écots ;

Elle est prise à garant de toutes aventures.

Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;

On pense en être quitte en accusant son sort :

Bref, la Fortune a toujours tort.

XII LES MÉDECINS

Le médecin Tant-pis allait voir un malade

Que visitait aussi son confrère Tant-mieux.

Ce dernier espérait, quoique son camarade

Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.

Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure,

Leur malade paya le tribut à nature,

Après qu’en ses conseils Tant-pis eut été cru.

Ils triomphaient encor sur cette maladie.

L’un disait : Il est mort ; je l’avais bien prévu.

S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie.

XIII LA POULE AUX ŒUFS D’OR

L’avarice perd tout en voulant tout gagner.

Je ne veux, pour le témoigner,

Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,

Pondait tous les jours un œuf d’or.

Il crut que, dans son corps, elle avait un trésor ;

Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable

À celle dont les œufs ne lui rapportaient rien,

S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.

Belle leçon pour les gens chiches !

Pendant ces derniers temps combien en a-t-on vus

Qui du soir au matin sont pauvres devenus

Pour vouloir trop tôt être riches !

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XIV L’ÂNE PORTANT DES RELIQUES

Un baudet chargé de reliques

S’imagina qu’on l’adorait :

Dans ce penser il se carrait,

Recevant comme sien l’encens et les cantiques.

Quelqu’un vit l’erreur et lui dit :

Maître baudet, ôtez-vous de l’esprit

Une vanité si folle.

Ce n’est pas vous, c’est l’idole

À qui cet honneur se rend,

Et que la gloire en est due.

D’un magistrat ignorant

C’est la robe qu’on salue.

XV LE CERF ET LA VIGNE

Un cerf, à la faveur d’une vigne fort haute,

Et telle qu’on en voit en de certains climats,

S’étant mis à couvert et sauvé du trépas,

Les veneurs, pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute.

Ils les rappellent donc. Le cerf, hors de danger,

Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême !

On l’entend ; on retourne, on le fait déloger :

Il vient mourir en ce lieu même.

J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :

Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment.

La meute en fait curée : il lui fut inutile

De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.

Vraie image de ceux qui profanent l’asile

Qui les a conservés.

XVI LE SERPENT ET LA LIME

On conte qu’un serpent, voisin d’un horloger,

(C’était pour l’horloger un mauvais voisinage),

Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,

N’y rencontra pour tout potage

Qu’une lime d’acier qu’il se mit à ronger.

Cette lime lui dit, sans se mettre en colère :

Pauvre ignorant, eh ! que prétends-tu faire ?

Tu te prends à plus dur que toi,

Petit serpent à tête folle :

Plutôt que d’emporter de moi

Seulement le quart d’une obole,

Tu te romprais toutes les dents.

Je ne crains que celles du temps.

Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre,

Qui, n’étant bons à rien, cherchez surtout à mordre.

Vous vous tourmentez vainement.

Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages

Sur tant de beaux ouvrages ?

Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.

XVII LE LIÈVRE ET LA PERDRIX

Il ne se faut jamais moquer des misérables :

Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?

Le sage Ésope dans ses fables

Nous en donne un exemple ou deux.

Celui qu’en ces vers je propose,

Et les siens, ce sont même chose.

Le lièvre et la perdrix, concitoyens d’un champ,

Vivaient dans un état, ce semble assez tranquille,

Quand une meute s’approchant

Oblige le premier à chercher asile :

Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,

Sans même en excepter Brifaut.

Enfin il se trahit lui-même

Par les esprits sortant de son corps échauffé ;

Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,

Conclut que c’est son lièvre, et d’une ardeur extrême

Il le pousse ; et Rustaut, qui n’a jamais menti,

Dit que le lièvre est reparti.

Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte

La perdrix le raille et lui dit :

Tu te vantais d’être si vite !

Qu’as-tu fait de tes pieds ? Au moment qu’elle rit,

Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes

La sauront garantir à toute extrémité ;

Mais la pauvrette avait compté

Sans l’autour aux serres cruelles.

XVIII L’AIGLE ET LE HIBOU

L’aigle et le chat-huant leurs querelles cessèrent,

Et firent tant qu’ils s’embrassèrent.

L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou,

Qu’ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.

Connaissez-vous les miens ? dit l’oiseau de Minerve.

Non, dit l’aigle. Tant pis, reprit le triste oiseau :

Je crains en ce cas pour leur peau ;

C’est hasard si je les conserve.

Comme vous êtes roi, vous ne considérez

Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die,

Tout en même catégorie.

Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez.

Peignez-les moi, dit l’aigle, ou bien me les montrez ;

Je n’y toucherai de ma vie.

Le hibou repartit : Mes petits sont mignons,

Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :

Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.

N’allez pas l’oublier, retenez-la si bien

Que chez moi la maudite Parque

N’entre point par votre moyen.

Il avint qu’au hibou Dieu donna géniture ;

De façon qu’un beau soir qu’il était en pâture,

Notre aigle aperçut, d’aventure,

Dans les coins d’une roche dure,

Ou dans les trous d’une masure

(Je ne sais pas lequel des deux),

De petits monstres fort hideux,

Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.

Ces enfants ne sont pas, dit l’aigle, à notre ami :

Croquons-les. Le galant n’en fit pas à demi :

Ses repas ne sont point repas à la légère.

Le hibou, de retour, ne trouve que les pieds

De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.

Il se plaint ; et les dieux sont par lui suppliés

De punir le brigand qui de son deuil est cause.

Quelqu’un lui dit alors : N’en accuse que toi,

Ou plutôt la commune loi

Qui veut qu’on trouve son semblable

Beau, bien fait, et sur tous aimable.

Tu fis de tes enfants à l’aigle ce portrait :

En avaient-ils le moindre trait ?

XIX LE LION S’EN ALLANT EN GUERRE

Le lion dans sa tête avait une entreprise :

Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts,

Fit avertir les animaux.

Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :

L’éléphant devait sur son dos

Porter l’attirail nécessaire,

Et combattre à son ordinaire ;

L’ours, s’apprêter pour les assauts ;

Le renard, ménager de secrètes pratiques ;

Et le singe, amuser l’ennemi par ses tours.

Renvoyez, dit quelqu’un, les ânes, qui sont lourds,

Et les lièvres, sujets à des terreurs paniques.

Point du tout, dit le roi ; je les veux employer :

Notre troupe sans eux ne serait pas complète.

L’âne effrayera les gens, nous servant de trompette ;

Et le lièvre pourra nous servir de courrier.

Le monarque prudent et sage

De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,

Et connaît les divers talents.

Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.

Attention : la clé de tri par défaut « lion s en allant en guerre » écrase la précédente clé « lion s'en allant en guerre ».

XX L’OURS ET LES DEUX COMPAGNONS

Deux compagnons, pressés d’argent,

À leur voisin fourreur vendirent

La peau d’un ours encor vivant,

Mais qu’ils tueraient bientôt, du moins à ce qu’ils dirent,

C’était le roi des ours au compte de ces gens.

Le marchand à sa peau devait faire fortune ;

Elle garantirait des froids les plus cuisants ;

On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une.

Dindenaut prisait moins ses moutons qu’eux leur ours :

Leur, à leur compte, et non à celui de la bête.

S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,

Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,

Trouvent l’ours qui s’avance et vient vers eux au trot,

Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre.

Le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre :

D’intérêts contre l’ours, on n’en dit pas un mot.

L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre ;

L’autre, plus froid que n’est un marbre,

Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,

Ayant quelque part ouï dire

Que l’ours s’acharne peu souvent

Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.

Seigneur ours, comme un sot, donna dans ce panneau :

Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie ;

Et, de peur de supercherie,

Le tourne, le retourne, approche son museau,

Flaire aux passages de l’haleine.

C’est, dit-il, un cadavre ; ôtons-nous, car il sent.

À ces mots, l’ours s’en va dans la forêt prochaine.

L’un de nos deux marchands de son arbre descend,

Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille

Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.

Eh bien ! ajouta-t-il, la peau de l’animal ?

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