Fables (page 17)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Propos, conseil, enseignement,

Rien ne change un tempérament.

Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,

À peine se sentit des bouillons d’un tel âge

Qu’il soupira pour ce plaisir.

Plus l’obstacle était grand, plus fort fut le désir.

Il savait le sujet des fatales défenses ;

Et comme ce logis, plein de magnificences,

Abondait partout en tableaux,

Et que la laine et les pinceaux

Traçaient de tous côtés chasses et paysages,

En cet endroit des animaux,

En cet autre des personnages,

Le jeune homme s’émeut, voyant peint un lion :

Ah, monstre ! cria-t-il ; c’est toi qui me fais vivre

Dans l’ombre et dans les fers ! À ces mots il se livre

Aux transports violents de l’indignation,

Porte le poing sur l’innocente bête.

Sous la tapisserie un clou se rencontra :

Ce clou le blesse, il pénétra

Jusqu’aux ressorts de l’âme ; et cette chère tête,

Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put,

Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.

Même précaution nuisit au poète Eschyle.

Quelque devin le menaça, dit-on,

De la chute d’une maison.

Aussitôt il quitta la ville,

Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.

Un aigle, qui portait en l’air une tortue,

Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue,

Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,

Étant de cheveux dépourvue,

Laissa tomber sa proie afin de la casser :

Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.

De ces exemples il résulte

Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux

Que craint celui qui le consulte ;

Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux.

Je ne crois point que la Nature

Se soit lié les mains, et nous les lie encore

Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort :

Il dépend d’une conjoncture

De lieux, de personnes, de temps ;

Non des conjonctions de tous ces charlatans.

Ce berger et ce roi sont sous même planète ;

L’un d’eux porte le sceptre, et l’autre la houlette.

Jupiter le voulait ainsi.

Qu’est-ce que Jupiter ? un corps sans connaissance.

D’où vient donc que son influence

Agit différemment sur ces deux hommes-ci ?

Puis comment pénétrer jusques à notre monde ?

Comment percer des airs la campagne profonde ?

Percer Mars, le Soleil et des vides sans fin ?

Un atome la peut détourner en chemin :

Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope ?

L’état où nous voyons l’Europe

Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu :

Que ne l’a-t-il donc dit ? Mais nul d’eux ne l’a su.

L’immense éloignement, le point, et sa vitesse,

Celle aussi de nos passions,

Permettent-ils à leur faiblesse

De suivre pas à pas toutes nos actions ?

Notre sort en dépend : sa course entresuivie

Ne va, non plus que nous, jamais d’un même pas ;

Et ces gens veulent au compas

Tracer le cours de notre vie !

Il ne se faut point arrêter

Aux deux faits ambigus que je viens de conter.

Ce fils par trop chéri, ni le bon homme Eschyle,

N’y font rien : tout aveugle et menteur qu’est cet art,

Il peut frapper au but une fois entre mille ;

Ce sont des effets du hasard.

XVII L’ÂNE ET LE CHIEN

Il se faut entr’aider ; c’est la loi de nature.

L’âne un jour pourtant s’en moqua :

Et ne sais comme il y manqua ;

Car il est bonne créature.

Il allait par pays, accompagné du chien,

Gravement sans songer à rien ;

Tous deux suivis d’un commun maître.

Ce maître s’endormit. L’âne se mit à paître ;

Il était alors dans un pré

Dont l’herbe était fort à son gré.

Point de chardons pourtant ; il s’en passa pour l’heure :

Il ne faut pas toujours être si délicat ;

Et faute de servir ce plat

Rarement un festin demeure.

Notre baudet s’en sut enfin

Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim,

Lui dit : Cher compagnon, baisse-toi, je te prie :

Je prendrai mon dîné dans le panier au pain.

Point de réponse ; mot : le roussin d’Arcadie

Craignit qu’en perdant un moment

Il ne perdît un coup de dent.

Il fit longtemps la sourde oreille.

Enfin il répondit : Ami, je te conseille

D’attendre que ton maître, ait fini son sommeil ;

Car il te donnera sans faute à son réveil ;

Ta portion accoutumée :

Il ne saurait tarder beaucoup.

Sur ces entrefaites un loup

Sort du bois, et s’en vient : autre bête affamée.

L’âne appelle aussitôt le chien à son secours.

Le chien ne bouge, et dit : Ami, je te conseille

De fuir en attendant que ton maître s’éveille ;

Il ne saurait tarder : détale vite, et cours.

Que si ce loup t’atteint, casse-lui la mâchoire :

On t’a ferré de neuf ; et, si tu me veux croire,

Tu l’étendras tout plat. Pendant ce beau discours,

Seigneur loup étrangla le baudet sans remède.

Je conclus qu’il faut qu’on s’entr’aide.

XVIII LE BASSA ET LE MARCHAND

Un marchand grec en certaine contrée

Faisait trafic. Un bassa l’appuyait ;

De quoi le Grec en bassa le payait,

Non en marchand : tant c’est chère denrée,

Qu’un protecteur ! celui-ci coûtait tant

Que notre Grec s’allait partout plaignant.

Trois autres Turcs, d’un rang moindre en puissance,

Lui vont offrir leur support en commun.

Eux trois voulaient moins de reconnaissance

Qu’à ce marchand il n’en coûtait pour un.

Le Grec écoute ; avec eux il s’engage ;

Et le bassa du tout est averti :

Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage,

À ces gens-là quelque méchant parti,

Les prévenant, les chargeant d’un message

Pour Mahomet, droit en son paradis,

Et sans tarder ; sinon ces gens unis

Le préviendront, bien certains qu’à la ronde

Il a des gens tout prêts pour le venger :

Quelque poison l’enverra protéger

Les trafiquants qui sont en l’autre monde.

Sur cet avis le Turc se comporta

Comme Alexandre ; et, plein de confiance,

Chez le marchand tout droit il s’en alla,

Se mit à table. On vit tant d’assurance

En ses discours et dans tout son maintien,

Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.

Ami, dit-il, je sais que tu me quittes ;

Même l’on veut que j’en craigne les suites ;

Mais je te crois un trop homme de bien ;

Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage.

Je n’en dis pas là-dessus davantage.

Quant à ces gens qui pensent t’appuyer,

Écoute-moi : sans tant de dialogue

Et de raisons qui pourraient t’ennuyer,

Je ne te veux conter qu’un apologue.

Il était un berger, son chien, et son troupeau.

Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendait faire

D’un dogue de qui l’ordinaire

Était un pain entier. Il fallait bien et beau

Donner cet animal au seigneur du village.

Lui, berger, pour plus de ménage,

Aurait deux ou trois mâtineaux,

Qui, lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux

Bien mieux que cette bête seule.

Il mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas

Qu’il avait aussi triple gueule

Quand les loups livraient des combats.

Le berger s’en défait ; il prend trois chiens de taille

À lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.

Le troupeau s’en sentit ; et tu te sentiras

Du choix de semblable canaille.

Si tu fais bien, tu reviendras à moi.

Le Grec le crut.

Le Grec le crut.Ceci montre aux provinces

Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi

S’abandonner à quelque puissant roi

Que s’appuyer de plusieurs petits princes.

XIX L’AVANTAGE DE LA SCIENCE

Entre deux bourgeois d’une ville

S’émut jadis un différent :

L’un était pauvre, mais habile,

L’autre, riche, mais ignorant.

Celui-ci sur son concurrent

Voulait emporter l’avantage ;

Prétendait que tout homme sage

Était tenu de l’honorer.

C’était tout homme sot : car pourquoi révérer

Des biens dépourvus de mérite ?

La raison m’en semble petite.

Mon ami, disait-il souvent

Au savant,

Vous vous croyez considérable ;

Mais, dites-moi, tenez-vous table ?

Que sert à vos pareils de lire incessamment ?

Ils sont toujours logés à la troisième chambre,

Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,

Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.

La république a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien !

Je ne sais d’homme nécessaire

Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.

Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe

L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,

Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez

À messieurs les gens de finance

De méchants livres bien payés.

Ces mots remplis d’impertinence

Eurent le sort qu’ils méritaient.

L’homme lettré se tut, il avait trop à dire.

La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.

Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient :

L’un et l’autre quitta sa ville.

L’ignorant resta sans asile ;

Il reçut partout des mépris :

L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle.

Cela décida leur querelle.

Laissez dire les sots : le savoir a son prix.

XX JUPITER ET LE TONNERRE

Jupiter, voyant nos fautes,

Dit un jour du haut des airs :

Remplissons de nouveaux hôtes

Les cantons de l’univers

Habités par cette race

Qui m’importune et me lasse.

Va-t’en, Mercure, aux enfers ;

Amène-moi la Furie

La plus cruelle des trois.

Race que j’ai trop chérie,

Tu périras cette fois !

Jupiter ne tarda guère

À modérer son transport.

Ô vous, rois, qu’il voulut faire

Arbitres de notre sort,

Laissez, entre la colère

Et l’orage qui la suit,

L’intervalle d’une nuit.

Le dieu dont l’aile est légère,

Et la langue a des douceurs,

Alla voir les noires sœurs.

À Tisiphone et Mégère

Il préféra, ce dit-on,

L’impitoyable Alecton.

Ce choix la rendit si fière

Qu’elle jura par Pluton

Que toute l’engeance humaine

Serait bientôt du domaine

Des déités de là-bas.

Jupiter n’approuva pas

Le serment de l’Euménide.

Il la renvoie ; et pourtant

Il lance un foudre à l’instant

Sur certain peuple perfide.

Le tonnerre, ayant pour guide

Le père même de ceux

Qu’il menaçait de ses feux,

Se contenta de leur crainte ;

Il n’embrassa que l’enceinte

D’un désert inhabité ;

Tout père frappe à côté.

Qu’arriva-t-il ? Notre engeance

Prit pied sur cette indulgence.

Tout l’Olympe s’en plaignit ;

Et l’assembleur de nuages

Jura le Styx, et promit

De former d’autres orages :

Ils seraient sûrs. On sourit ;

On lui dit qu’il était père,

Et qu’il laissât pour le mieux,

À quelqu’un des autres dieux

D’autres tonnerres à faire.

Vulcain entreprit l’affaire.

Ce dieu remplit ses fourneaux

De deux sortes de carreaux:

L’un jamais ne se fourvoie ;

Et c’est celui que toujours

L’Olympe en corps nous envoie :

L’autre s’écarte en son cours ;

Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte ;

Bien souvent même il se perd ;

Et ce dernier en sa route

Nous vient du seul Jupiter.

XXI LE FAUCON ET LE CHAPON

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;

Ne vous pressez donc nullement :

Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,

Que le chien de Jean de Nivelle.

Un citoyen du Mans, chapon de son métier,

Était sommé de comparaître

Par devant les lares du maître.

Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer,

Tous les gens lui criaient, pour déguiser la chose :

Petit, petit, petit ! mais loin de s’y fier,

Le Normand et demi laissait les gens crier.

Serviteur, disait-il ; votre appât est grossier :

On ne m’y tient pas ; et pour cause.

Cependant un faucon sur sa perche voyait

Notre Manseau qui s’enfuyait.

Les chapons ont en nous fort peu de confiance,

Soit instinct, soit expérience.

Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé,

Devait le lendemain, être d’un grand soupé,

Fort à l’aise en un plat : honneur dont la volaille

Se serait passée aisément.

L’oiseau chasseur lui dit : Ton peu d’entendement

Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,

Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.

Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.

Le vois-tu pas à la fenêtre ?

Il t’attend : es-tu sourd ? Je n’entends que trop bien,

Repartit le chapon : mais que me veut-il dire !

Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau ?

Reviendrais-tu pour cet appeau ?

Laisse-moi fuir ; cesse de rire

De l’indocilité qui me fait envoler

Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.

Si tu voyais mettre à la broche

Tous les jours autant de faucons

Que j’y vois mettre de chapons,

Tu ne me ferais pas un semblable reproche.

XXII LE CHAT ET LE RAT

Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage,

Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat,

Dame belette au long corsage,

Toutes gens d’esprit scélérat,

Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.

Tant y furent qu’un soir à l’entour de ce pin

L’homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin,

Sort pour aller chercher sa proie.

Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie

Le filet : il y tombe, en danger de mourir ;

Et mon chat de crier ; et le rat d’accourir :

L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie ;

Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.

Le pauvre chat dit : Cher ami,

Les marques de ta bienveillance

Sont communes en mon endroit ;

Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance

M’a fait tomber. C’est à bon droit

Que seul entre les tiens, par amour singulière,

Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.

Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux dieux.

J’allais leur faire ma prière,

Le Chat et le Rat.

Comme tout dévot chat en use les matins.

Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ;

Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense

En aurai-je ? reprit le rat.

Je jure éternelle alliance

Avec toi, repartit le chat.

Dispose de ma griffe, et sois en assurance :

Envers et contre tous je te protégerai ;

Et la belette mangerai

Avec l’époux de la chouette :

Ils t’en veulent tous deux. Le rat dit : Idiot !

Moi ton libérateur ! je ne suis pas si sot.

Puis il s’en va vers sa retraite :

La belette était près du trou.

Le rat grimpe plus haut ; il y voit le hibou.

Dangers de toutes parts : le plus pressant l’emporte.

Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte

Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant

Qu’il dégage enfin l’hypocrite.

L’homme paraît en cet instant ;

Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.

À quelque temps de là, notre chat vit de loin

Son rat qui se tenait alerte et sur ses gardes :

Ah ! mon frère, dit-il, viens m’embrasser ; ton soin

Me fait injure ; tu regardes

Comme ennemi ton allié.

Penses-tu que j’aie oublié

Qu’après Dieu je te dois la vie ?

Et moi, reprit le rat, penses-tu que j’oublie

Ton naturel ? Aucun traité

Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ?

S’assure-t-on sur l’alliance

Qu’a faite la nécessité ?

XXIII LE TORRENT ET LA RIVIÈRE

Avec grand bruit et grand fracas

Un torrent tombait des montagnes :

Tout fuyait devant lui ; l’horreur suivait ses pas ;

Il faisait trembler les campagnes.

Nul voyageur n’osait passer

Une barrière si puissante :

Un seul vit des voleurs ; et, se sentant presser,

Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.

Ce n’était que menace et bruit sans profondeur :

Notre homme enfin n’eut que la peur.

Ce succès lui donnant courage,

Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,

Il rencontra sur son passage

Une rivière dont le cours,

Image d’un sommeil doux, paisible, et tranquille,

Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile :

Point de bords escarpés, un sable pur et net.

Il entre ; et son cheval le met

À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire :

Tous deux au Styx allèrent boire ;

Tous deux, à nager malheureux,

Allèrent traverser, au séjour ténébreux,

Bien d’autres fleuves que les nôtres.

Les gens sans bruit sont dangereux :

Il n’en est pas ainsi des autres.

XXIV L’ÉDUCATION

Laridon et César, frères dont l’origine

Venait de chiens fameux, beaux, bien faits, et hardis,

À deux maîtres divers échus au temps jadis,

Hantaient, l’un les forêts, et l’autre la cuisine.

Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom ;

Mais la diverse nourriture

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