Fables (page 18)

Jean de La Fontaine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Fables de La Fontaine (éd. 1874) · 28 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Fortifiant en l’un cette heureuse nature,

En l’autre l’altérant, un certain marmiton

Nomma celui-ci Laridon.

Son frère, ayant couru mainte haute aventure,

Mit maint cerf aux abois, maint sanglier abattu,

Fut le premier César que la gent chienne ait eu.

On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse

Ne fît en ses enfants dégénérer son sang.

Laridon, négligé, témoignait sa tendresse

À l’objet le premier passant.

Il peupla tout de son engeance :

Tourne-broches par lui rendus communs en France

Y font un corps à part, gens fuyant les hasards,

Peuple antipode des Césars.

On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :

Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère,

Faute de cultiver la nature et ses dons,

Oh ! combien de Césars deviendront Laridons !

XXV LES DEUX CHIENS ET L’ÂNE MORT

Les vertus devraient être sœurs,

Ainsi que les vices sont frères.

Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs,

Tous viennent à la file : il ne s’en manque guères :

J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,

Peuvent loger sous même toit.

À l’égard des vertus, rarement on les voit

Toutes en un sujet éminemment placées

Se tenir par la main sans être dispersées.

L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent, mais froid.

Parmi les animaux, le chien se pique d’être

Soigneux et fidèle à son maître ;

Mais il est sot, il est gourmand ;

Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,

Virent un âne mort qui flottait sur les ondes.

Le vent de plus en plus l’éloignait de nos chiens.

Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :

Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;

J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf, un cheval ?

Eh ! qu’importe quel animal ?

Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.

Le point est de l’avoir : car le trajet est grand ;

Et de plus, il nous faut nager contre le vent.

Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée

En viendra bien à bout : ce corps demeurera

Bientôt à sec ; et ce sera

Provision pour la semaine.

Voilà mes chiens à boire : ils perdirent l’haleine,

Et puis la vie ; ils firent tant

Qu’on les vit crever à l’instant.

L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,

L’impossibilité disparaît à son âme.

Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,

S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !

Si j’arrondissais mes États !

Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !

Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !

Tout cela, c’est la mer à boire ;

Mais rien à l’homme ne suffit.

Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,

Il faudrait quatre corps : encor, loin d’y suffire,

À mi-chemin je crois que tous demeureraient :

Quatre Mathusalem bout à bout ne pourraient

Mettre à fin ce qu’un seul désire.

Attention : la clé de tri par défaut « deux chiens et l ane mort » écrase la précédente clé « deux chiens et l'ane mort ».

XXVI DÉMOCRITE ET LES ABDÉRITAINS

Que j’ai toujours haï les pensers du vulgaire !

Qu’il me semble profane, injuste, et téméraire,

Mettant de faux milieux entre la chose et lui,

Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !

Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage.

Son pays le crut fou. Petits esprits ! Mais quoi !

Aucun n’est prophète chez soi.

Ces gens étaient les fous, Démocrite, le sage.

L’erreur alla si loin qu’Abdère députa

Vers Hippocrate, et l’invita,

Par lettres et par ambassade,

À venir rétablir la raison du malade.

Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,

Perd l’esprit : la lecture a gâté Démocrite.

Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.

Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :

Peut-être même ils sont remplis

De Démocrites infinis.

Non content de ce songe, il y joint les atomes,

Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes ;

Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,

Il connaît l’univers, et ne se connaît pas.

Un temps fut qu’il savait accorder les débats :

Maintenant il parle à lui-même.

Venez, divin mortel ; sa folie est extrême.

Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens ;

Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,

Quelles rencontres dans la vie

Le sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps

Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens

Cherchait, dans l’homme et dans la bête,

Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête.

Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau

Les labyrinthes d’un cerveau

L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,

Et ne vit presque pas son ami s’avancer,

Attaché selon sa coutume.

Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser :

Le sage est ménager du temps et des paroles.

Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,

Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,

Ils tombèrent sur la morale.

Il n’est pas besoin que j’étale

Tout ce que l’un et l’autre dit.

Le récit précédent suffit

Pour montrer que le peuple est jugé récusable.

En quel sens est donc véritable

Ce que j’ai lu dans certain lieu,

Que sa voix est la voix de Dieu ?

XXVII LE LOUP ET LE CHASSEUR

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux

Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux,

Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage !

Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?

L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,

Ne dira-t-il jamais : C’est assez, jouissons ?

Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre.

Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre :

Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc ? — Dès demain. —

Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin :

Jouis dès aujourd’hui ; redoute un sort semblable

À celui du chasseur et du loup de ma fable.

Le premier de son arc avait mis bas un daim.

Un faon de biche passe, et le voilà soudain

Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l’herbe.

La proie était honnête, un daim avec un faon ;

Tout modeste chasseur en eût été content :

Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,

Tente encor notre archer, friand de tels morceaux.

Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux

Avec peine y mordaient ; la déesse infernale

Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.

De la force du coup pourtant il s’abattit.

C’était assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit

Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.

Dans le temps que le porc revient à soi, l’archer

Voit le long d’un sillon une perdrix marcher ;

Surcroît chétif aux autres têtes :

De son arc toutefois il bande les ressorts.

Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,

Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ;

Et la perdrix le remercie.

Cette part du récit s’adresse au convoiteux :

L’avare aura pour lui le reste de l’exemple.

Un loup vit en passant ce spectacle piteux :

Ô Fortune ! dit-il, je te promets un temple.

Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant

Il faut les ménager ; ces rencontres sont rares.

(Ainsi s’excusent les avares.)

J’en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant :

On, deux, trois, quatre corps ; ce sont quatre semaines,

Si je sais compter, toutes pleines.

Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant

La corde de cet arc : il faut que l’on l’ait faite

De vrai boyau ; l’odeur me le témoigne assez.

En disant ces mots, il se jette

Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette

Un nouveau mort : mon loup a les boyaux percés.

Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse ;

Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun :

La convoitise perdit l’un ;

L’autre périt par l’avarice.

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LIVRE NEUVIÈME

I LE DÉPOSITAIRE INFIDÈLE

Grâce aux filles de mémoire,

J’ai chanté des animaux ;

Peut-être d’autres héros

M’auraient acquis moins de gloire.

Le loup, en langue des dieux

Parle au chien dans mes ouvrages :

Les bêtes, à qui mieux mieux,

Y font divers personnages,

Les uns fous, les autres sages ;

De telle sorte pourtant

Que les fous vont l’emportant :

La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène

Des trompeurs, des scélérats,

Des tyrans, et des ingrats,

Mainte imprudente pécore,

Force sots, force flatteurs ;

Je pourrais y joindre encore

Des légions de menteurs :

Tout homme ment, dit le sage.

S’il n’y mettait seulement

Que les gens du bas étage,

On pourrait aucunement

Souffrir ce défaut aux hommes ;

Mais que tous, tant que nous sommes,

Nous mentions, grand et petit,

Si quelque autre l’avait dit,

Je soutiendrais le contraire.

Et même qui mentirait

Comme Ésope et comme Homère,

Un vrai menteur ne serait :

Le doux charme de maint songe

Par leur bel art inventé

Sous les habits du mensonge

Nous offre la vérité.

L’un et l’autre a fait un livre

Que je tiens digne de vivre

Sans fin, et plus, s’il se peut.

Comme eux ne ment pas qui veut :

Mais mentir comme sut faire

Un certain dépositaire,

Payé par son propre mot,

Est d’un méchant et d’un sot.

Voici le fait :

Voici le fait : Un trafiquant de Perse,

Chez son voisin, s’en allant en commerce,

Mit en dépôt un cent de fer un jour.

Mon fer ? dit-il quand il fut de retour. —

Votre fer ! il n’est plus : j’ai regret de vous dire

Qu’un rat l’a mangé tout entier.

J’en ai grondé mes gens : mais qu’y faire ? un grenier

A toujours quelque trou. Le trafiquant admire

Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.

Au bout de quelques jours il détourne l’enfant

Du perfide voisin ; puis à souper convie

Le père, qui s’excuse, et lui dit en pleurant :

Dispensez-moi, je vous supplie ;

Tous plaisirs pour moi sont perdus.

J’aimais un fils plus que ma vie :

Je n’ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l’ai plus !

On me l’a dérobé : plaignez mon infortune.

Le marchand repartit : Hier au soir sur la brune,

Un chat-huant s’en vint votre fils enlever ;

Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter.

Le père dit : Comment voulez-vous que je croie

Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie ?

Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.

Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment :

Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je ;

Et ne vois rien qui vous oblige

D’en douter un moment après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chats-huants d’un pays

Où le quintal de fer par un seul rat se mange

Enlèvent un garçon pesant un demi-cent ?

L’autre vit où tendait cette feinte aventure :

Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute advint entre deux voyageurs.

L’un d’eux était de ces conteurs

Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope ;

Tout est géant chez eux : écoutez-les, l’Europe,

Comme l’Afrique, aura des monstres à foison.

Celui-ci se croyait l’hyperbole permise :

J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.

Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église.

Le premier se moquant, l’autre reprit : Tout doux ;

On le fit pour cuir vos choux.

L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile.

Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur

De vouloir par raison combattre son erreur :

Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.

II LES DEUX PIGEONS

Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre

L’un d’eux, s’ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L’absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor, si la saison s’avançait davantage !

Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau

Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux, Hélas ! dirai-je, il pleut :

Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,

Bon soupé, bon gîte, et le reste ?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur :

Mais le désir de voir et l’humeur inquiète

L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point ;

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ;

Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère

N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d’un plaisir extrême.

Je dirai : J’étais là ; telle chose m’avint :

Vous y croirez être vous-même.

À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.

Le voyageur s’éloigne : et voilà qu’un nuage

L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage

Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L’air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie ;

Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,

Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs

Les menteurs et traîtres appâts.

Le lacs était usé ; si bien que, de son aile,

De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin :

Quelque plume y périt ; et le pis du destin

Fut qu’un certain vautour, à la serre cruelle

Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s’en allait le lier, quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs,

S’envola, s’abattit auprès d’une masure,

Crut pour ce coup que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ;

Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié)

Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié

La volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l’aile, et tirant le pied,

Demi-morte, et demi-boiteuse,

Droit au logis s’en retourna :

Que bien, que mal, elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors,

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l’aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas ! quand reviendront de semblables moments !

Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète !

Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?

Ai-je passé le temps d’aimer ?

III LE SINGE ET LE LÉOPARD

Le singe avec le léopard

Gagnaient de l’argent à la foire.

Ils affichaient chacun à part.

L’un d’eux disait : Messieurs, mon mérite et ma gloire

Sont connus en bon lieu. Le roi m’a voulu voir ;

Et si je meurs, il veut avoir

Un manchon de ma peau : tant elle est bigarrée,

Pleine de taches, marquetée,

Et vergetée, et mouchetée !

La bigarrure plaît : partant chacun le vit.

Mais ce fut bientôt fait ; bientôt chacun sortit.

Le singe de sa part disait : Venez, de grâce ;

Venez, messieurs : je fais cent tours de passe-passe.

Cette diversité dont on vous parle tant,

Mon voisin léopard l’a sur soi seulement ;

Moi, je l’ai dans l’esprit. Votre serviteur Gille,

Cousin et gendre de Bertrand,

Singe du pape en son vivant,

Tout fraîchement en cette ville

Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler ;

Car il parle, on l’entend : il sait danser, baller,

Faire des tours de toute sorte,

Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs :

Non, messieurs, pour un sou ; si vous n’êtes contents,

Nous rendrons à chacun son argent à la porte.

Le singe avait raison. Ce n’est pas sur l’habit

Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit :

L’une fournit toujours des choses agréables ;

L’autre, en moins d’un moment, lasse les regardants.

Oh ! que de grands seigneurs, au léopard semblables,

N’ont que l’habit pour tous talents !

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