Fables (page 19)
IV LE GLAND ET LA CITROUILLE
Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve
En tout cet univers, et l’aller parcourant,
Dans les citrouilles je la treuve.
Un villageois, considérant
Combien ce fruit est gros et sa tige menue :
À quoi songeait, dit-il, l’auteur de tout cela ?
Il a bien mal placé cette citrouille-là !
Eh parbleu ! je l’aurais pendue
À l’un des chênes que voilà ;
C’eût été justement l’affaire :
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré
Au conseil de celui que prêche ton curé ;
Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple,
Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,
Ne pend-il pas en cet endroit ?
Dieu s’est mépris : plus je contemple
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
Que l’on a fait un quiproquo.
Cette réflexion embarrassant notre homme :
On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit ;
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.
Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.
Il s’éveille ; et, portant la main sur son visage,
Il trouve encor le gland pris au poil du menton.
L’Écolier, le Pédant et le Maître d’un jardin.
Son nez meurtri le force à changer de langage.
Oh ! oh ! dit-il, je saigne ! Et que serait-ce donc
S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,
Et que ce gland eût été gourde ?
Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ;
J’en vois bien à présent la cause.
En louant Dieu de toute chose
Garo retourne à la maison.
V L’ÉCOLIER, LE PÉDANT ET LE MAÎTRE D’UN JARDIN
Certain enfant qui sentait son collége,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune âge et par le privilége
Qu’ont les pédants de gâter la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut ;
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Un jour dans son jardin il vit notre écolier,
Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance :
Même il ébranchait l’arbre ; et fit tant à la fin
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d’un cortége d’enfants :
Voilà le verger plein de gens
Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite :
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
Se souvint à jamais comme d’une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
Je hais les pièces d’éloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
Et ne sais bête au monde pire
Que l’écolier, si ce n’est le pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
Ne me plairait aucunement.
VI LE STATUAIRE ET LA STATUE DE JUPITER
Un bloc de marbre était si beau
Qu’un statuaire en fit l’emplette,
Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il dieu, table, ou cuvette ?
Il sera dieu : même je veux
Qu’il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains ! faites des vœux :
Voilà le maître de la terre !
L’artisan exprima si bien
Le caractère de l’idole
Qu’on trouva qu’il ne manquait rien
À Jupiter que la parole :
Même l’on dit que l’ouvrier
Eut à peine achevé l’image,
Qu’on le vit frémir le premier,
Et redouter son propre ouvrage.
À la faiblesse du sculpteur
Le poète autrefois n’en dut guère,
Des dieux dont il fut l’inventeur
Craignant la haine et la colère,
Il était enfant en ceci ;
Les enfants n’ont l’âme occupée
Que du continuel souci
Qu’on ne fâche point leur poupée.
Le cœur suit aisément l’esprit :
De cette source est descendue
L’erreur païenne, qui se vit
Chez tant de peuples répandue.
Ils embrassaient violemment
Les intérêts de leur chimère :
Pygmalion devint amant
De la Vénus dont il fut père.
Chacun tourne en réalités,
Autant qu’il peut, ses propres songes :
L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
VII LA SOURIS MÉTAMORPHOSÉE EN FILLE
Une souris tomba du bec d’un chat-huant :
Je ne l’eusse pas ramassée ;
Mais un bramin le fit : je le crois aisément ;
Chaque pays a sa pensée.
La souris était fort froissée.
De cette sorte de prochain
Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin
Le traite en frère. Ils ont en tête
Que notre âme, au sortir d’un roi,
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
Qu’il plaît au Sort : c’est là l’un des points de leur loi.
Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
Sur un tel fondement, le bramin crut bien faire
De prier un sorcier qu’il logeât la souris
Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.
Le sorcier en fit une fille
De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille
Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
Plus encor qu’il ne fit pour la grecque beauté.
Le bramin fut surpris de chose si nouvelle.
Il dit à cet objet si doux :
Vous n’avez qu’à choisir ; car chacun est jaloux
De l’honneur d’être votre époux.
En ce cas je donne, dit-elle,
Ma voix au plus puissant de tous.
Soleil, s’écria lors le bramin à genoux,
C’est toi qui seras notre gendre.
Non, dit-il, ce nuage épais
Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits ;
Je vous conseille de le prendre.
Hé bien ! dit le bramin au nuage volant,
Es-tu né pour ma fille ? — Hélas ! non ; car le vent
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée ;
Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée.
Le bramin fâché s’écria :
Ô vent, donc, puisque vent y a,
Viens dans les bras de notre belle !
Il accourait ; un mont en chemin l’arrêta.
L’éteuf passant à celui-là.
Il le renvoie, et dit : J’aurais une querelle
Avec le rat ; et l’offenser
Ce serait être fou, lui qui peut me percer.
Au mot de rat, la demoiselle
Ouvrit l’oreille : il fut l’époux.
Un rat ! un rat : c’est de ces coups
Qu’Amour fait ; témoin telle et telle.
Mais ceci soit dit entre nous.
On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable
Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près,
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
Car quel époux n’est point au Soleil préférable
En s’y prenant ainsi ? Dirai-je qu’un géant
Est moins fort qu’une puce ? Elle le mord pourtant.
Le rat devait aussi renvoyer, pour bien faire,
La belle au chat, le chat au chien,
Le chien au loup. Par le moyen
De cet argument circulaire,
Pilpay, jusqu’au Soleil eût enfin remonté ;
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
Revenons, s’il se peut, à la métempsycose :
Le sorcier du bramin fit sans doute une chose
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
Je prends droit là-dessus contre le bramin même ;
Car il faut, selon son système,
Que l’homme, la souris, le ver, enfin chacun
Aille puiser son âme en un trésor commun :
Toutes sont donc de même trempe ;
Mais, agissant diversement
Selon l’organe seulement,
L’une s’élève, et l’autre rampe.
D’où vient donc que ce corps si bien organisé,
Ne put obliger son hôtesse
De s’unir au Soleil ? Un rat eut sa tendresse.
Tout débattu, tout bien pesé,
Les âmes des souris, et les âmes des belles
Sont très différentes entre elles ;
Il en faut revenir toujours à son destin,
C’est-à-dire à la loi par le ciel établie :
Parlez au diable, employez la magie,
Vous ne détournerez nul être de sa fin.
VIII LE FOU QUI VEND LA SAGESSE
Jamais auprès des fous ne te mets à portée :
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
Il n’est enseignement pareil
À celui-là de fuir une tête éventée.
On en voit souvent dans les cours :
Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
Un fol allait criant par tous les carrefours
Qu’il vendait la sagesse et les mortels crédules
De courir à l’achat : chacun fut diligent.
On essuyait force grimaces ;
Puis on avait pour son argent,
Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses.
La plupart s’en fâchaient : mais que leur servait-il ?
C’étaient les plus moqués : le mieux était de rire,
Ou de s’en aller sans rien dire
Avec son soufflet et son fil.
De chercher du sens à la chose,
On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.
La raison est-elle garant
De ce que fait un fou ? le hasard est la cause
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
Qui, sans hésiter davantage,
Lui dit : Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
Entre eux et les gens fous mettront, pour l’ordinaire,
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
De quelque semblable caresse.
Vous n’êtes point trompé ; ce fou vend la sagesse.
IX L’HUÎTRE ET LES PLAIDEURS
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
Une huître, que le flot y venait d’apporter :
Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
À l’égard de la dent il fallut contester.
L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;
L’autre le pousse, et dit : Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l’apercevoir
En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
Si par là l’on juge l’affaire,
Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci.
Je ne l’ai pas mauvais aussi,
Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.
Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie.
Pendant tout ce bel incident,
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
Perrin, fort gravement, ouvre l’huître, et la gruge,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit, d’un ton de président :
Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.
Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;
Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles :
Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.
X LE LOUP ET LE CHIEN MAIGRE
Autrefois carpillon fretin
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
On le mit dans la poêle à frire.
Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main,
Sous espoir de grosse aventure,
Est imprudence toute pure.
Le pêcheur eut raison ; carpillon n’eut pas tort :
Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.
Maintenant il faut que j’appuie
Ce que j’avançai lors, de quelque trait encor.
Certain loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,
Trouvant un chien hors du village,
S’en allait l’emporter. Le chien représenta
Sa maigreur : Jà ne plaise à votre seigneurie
De me prendre en cet état-là ;
Attendez : mon maître marie
Sa fille unique, et vous jugez
Qu’étant de noce il faut, malgré moi, que j’engraisse.
Le loup le croit, le loup le laisse.
Le loup, quelques jours écoulés,
Revient voir si son chien n’est pas meilleur à prendre ;
Mais le drôle était au logis.
Il dit au loup par un treillis :
Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre,
Le portier du logis et moi
Nous serons tout à l’heure à toi.
Ce portier du logis était un chien énorme,
Expédiant les loups en forme.
Celui-ci s’en douta. Serviteur au portier,
Dit-il ; et de courir. Il était fort agile ;
Mais il n’était pas fort habile :
Ce loup ne savait pas encor bien son métier.
XI RIEN DE TROP
Je ne vois point de créature
Se comporter modérément.
Il est certain tempérament
Que le maître de la nature
Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? nullement :
Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère.
Le blé, riche présent de la blonde Cérès,
Trop touffu bien souvent épuise les guérets :
En superfluités s’épandant d’ordinaire,
Et poussant trop abondamment,
Il ôte à son fruit l’aliment.
L’arbre n’en fait pas moins : tant le luxe sait plaire !
Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons
De retrancher l’excès des prodigues moissons.
Tout au travers ils se jetèrent,
Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
Tant que le ciel permit aux loups
D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;
S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
Puis le ciel permit aux humains
De punir ces derniers : les humains abusèrent
À leur tour des ordres divins.
De tous les animaux, l’homme a le plus de pente
À se porter dedans l’excès.
Il faudrait faire le procès
Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante
Qui ne pêche en ceci. Rien de trop est un point
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.
XII LE CIERGE
C’est du séjour des dieux que les abeilles viennent.
Les premières, dit-on, s’en allèrent loger
Au mont Hymette, et se gorger
Des trésors qu’en ce lieu les zéphyrs entretiennent.
Quand on eut des palais de ces filles du ciel
Enlevé l’ambroisie en leurs chambres enclose,
Ou pour dire en français la chose,
Après que les ruches sans miel
N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie ;
Maint cierge aussi fut façonné.
Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie
Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie ;
Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné
Par sa propre et pure folie,
Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :
Ce cierge ne savait grain de philosophie.
Tout en tout est divers : ôtez-vous de l’esprit
Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre.
L’Empédocle de cire au brasier se fondit :
Il n’était pas plus fou que l’autre.
XIII JUPITER ET LE PASSAGER
Oh ! combien le péril enrichirait les dieux,
Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire !
Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
De ce qu’on a promis aux cieux ;
Ou compte seulement ce qu’on doit à la terre.
Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier ;
Il ne se sert jamais d’huissier.
Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?
Comment appelez-vous ces avertissements ?
Un passager pendant l’orage
Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans.
Il n’en avait pas un : vouer cent éléphants
N’aurait pas coûté davantage.
Il brûla quelques os quand il fut au rivage :
Au nez de Jupiter la fumée en monta.
Sire Jupin, dit-il, prends mon vœu ; le voilà :
C’est un parfum de bœuf que ta grandeur respire.
La fumée est ta part : je ne te dois plus rien.
Jupiter fit semblant de rire ;
Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien,
Envoyant un songe lui dire
Qu’un tel trésor était en tel lieu. L’homme au vœu
Courut au trésor comme au feu.
Il trouva des voleurs ; et, n’ayant dans sa bourse
Qu’un écu pour toute ressource,
Il leur promit cent talents d’or,
Bien comptés, et d’un tel trésor :
On l’avait enterré dedans telle bourgade.
L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon
Qu’à notre prometteur l’un dit : Mon camarade,
Tu te moques de nous ; meurs, et va chez Pluton
Porter tes cent talents en don.
XIV LE CHAT ET LE RENARD
Le chat et le renard, comme beaux petits saints,
S’en allaient en pèlerinage.
C’étaient deux vrais tartufs, deux archipatelins,
Deux francs patte-pelus, qui, des frais du voyage,
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
S’indemnisaient à qui mieux mieux.
Le chemin étant long, et partant ennuyeux,
Pour l’accourcir ils disputèrent.
La dispute est d’un grand secours :
Sans elle on dormirait toujours.
Nos pèlerins s’égosillèrent.
Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.
Le renard au chat dit enfin :
Tu prétends être fort habile ;
En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.
Non, dit l’autre : je n’ai qu’un tour dans mon bissac ;
Mais je soutiens qu’il en vaut mille.
Eux de recommencer la dispute à l’envi.
Sur le que si, que non, tout deux étant ainsi,
Une meute apaisa la noise.
Le chat dit au renard : Fouille en ton sac, ami ;